SOUS, SUR.

C'est une chose singulière mais assurée, qu'autrefois la prononciation

confondait à l'oreille les mots _sur_ et _sous_. On les écrivait _sor_

et _soz_, l'_o_ valant _ou_, ou bien _sour_ et _sous_. Devant une

voyelle, la consonne finale ôtait l'équivoque: _SouR_ un arbre; _souS_

un arbre; on ne pouvait s'y tromper. Mais devant une consonne, on

n'avait pour se guider que le sens de la phrase. Voici des exemples:

_Desour_ une coute vermeille

Fu li rois Loeys tout seus.

(_La Violette_, p. 38.)

«Le roi Louis fut tout seul _dessur_ une couverture vermeille, un tapis,

une _coute pointe_[109].

[109] _Coute-pointe_, ou _coulte-pointe_, de _cul(ci)ta puncta_. On

dit mal à propos _courte-pointe_, et l'Académie donne pour exemple

la _courte-pointe piquée_; si la _coute_ n'était _piquée_, elle ne

serait pas _pointe_. L'Académie est punie d'avoir trop méprisé les

étymologies.

Mais dans ce passage:

_Desour_ sa dextre mamelete

A une bele violete.

(_Ibid._, p. 52.)

Il serait impossible à l'auditeur d'affirmer si la belle Euriaut avait

la violette _sur_ ou _sous_ la mamelle droite. Heureusement il sait par

d'autres passages qu'il faut comprendre _dessus_.

Gérars li biaus, sans nul arrest,

Descent _dessouS_ un feu molt haut.

(_Ibid._, p. 55.)

_DesouR_ un beaucent palefroi.

(_Ibid._, p. 41.)

Il est manifeste que Gérard descend _sous_ un hêtre, et monte _sur_ un

cheval. Le sens de la phrase et la finale se détachant sur la voyelle

_u_, ne laissent point de doute. Mais:

Et maintenant haste son oirre (_son erre_)

Que a Bouni, qui siet _sou_ Loire,

Voulra jesir ancor anuit.

(_La Violette_, p. 41.)

La vostre foi car la me creanteiz

Que _soz_ Viane en cel ille viendreiz?

(_Gerars de Viane_, v. 2270.)

L'oreille entend partout _sous_, et il faut traduire la première fois

_sur_, la seconde fois, _sous_; «Il veut encore aujourd'hui coucher à

Bouni-_sur_-Loire;--Vous me donnez votre foi de venir en cette île

_sous_ Vienne?»

Cette confusion de son s'est démêlée dans le langage moderne, mais non

sans y laisser une trace bien marquée. C'est la double locution, _sur

peine de_ et _sous peine de_, exprimant la même chose: Il y a été

condamné, _sur_ ou _sous_ peine de mort.

L'Académie, à la vérité, ne donne pas _sur peine_, et se borne à _sous

peine_. Un étranger, sur la foi de l'Académie, pourrait croire que

Saint-Évremond, Pascal et Molière ne parlaient point français:

«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu'ils étudient au collége de

Clermont, _sur peine_ d'être déshérités.» (_Convers. du père Canaye et

du maréchal d'Hocquincourt._)

«Est-ce un article de foi qu'il faille croire, _sur peine_ de

damnation?»

(18e _Provinciale_.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur,

On ne doit de rimer avoir aucune envie,

Qu'on n'y soit condamné _sur peine_ de la vie.

(_Le Misanthrope_, act. IV, sc. 1.)

Mais, par compensation de cette excellente forme omise, le même

dictionnaire autorise au mot _sous_ cette locution détestable: _Sous un

rapport_, _sous le rapport de_..., dont vous ne trouverez pas un seul

exemple dans les écrivains du bon temps. Jusqu'au XIXe siècle, on

n'avait jamais ouï parler de quoi que ce fût _sous un rapport_

quelconque. Port-Royal avait bien dit que toutes nos actions «doivent

être faites _par rapport à Dieu_;» mais de nos jours seulement on a pu

nous assurer «qu'un des meilleurs moyens pour que le public croie voir

les aspects qu'on lui décrit, c'est de les comparer entre eux _sous le

rapport de la couleur et de la forme_.» (_Rem. sur la composition

littéraire_, II, p. 435.) Et que, «depuis le siècle de François Ier,

nous sommes fort appauvris _sous ce rapport_.» (Sous le rapport des

_vocables_.) (_Ibid._, p. 255.) Que, «_sous le rapport de la période

travaillée_, personne ne s'avisera de préférer les vaudevillistes du

jour à Molière ou à Regnard.» (_Ibid._, p. 466.) «Que les romans de

madame Radcliffe, de Mathurin, de Lewis, sont plus attachants, _sous un

certain rapport_, que _le Lutrin._» (_Ibid._, p. 593.) L'auteur montre

cependant partout une rigueur extrême contre les _vocables_ néologiques;

mais on lui souhaiterait un peu plus d'indulgence pour Voltaire, et

moins d'empressement à le condamner _sous le rapport du style_.

TRÈS, en composition.

Je ne sais d'où peut venir _très_; mais il date de l'origine de la

langue, et dès lors il se joignait à toute sorte de mots, adjectifs,

substantifs ou verbes, pour leur communiquer une valeur superlative.

_Trestous_ exprime plus absolument que _tous_:

Tenez, bel sire, dist Rolland a son uncle,

De _trestuz_ reis vus present les corunes.

(_Roland_, st. 28.)

«Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, je vous présente les

couronnes de trestous les rois.»

Li amiralz qui _trestuz_ les esmut...

(_Ibid._, st. 197.)

Li emperere i fait suner ses graisles

E l'olifan qui _trestuz_ les esclairet.

(_Ibid._, st. 239.)

Le sire de Coucy, la première fois qu'il est introduit dans la salle où

se tient la dame de Fayel, salue l'assemblée en ces termes:

Dame, dist-il, Dieu, qui tout voit,

Vous doint santé et bonne vie,

Et _trestoute_ la compagnie.

(_Ibid._, v. 450.)

_Trestout_ cil qui ileuques erent

Mult en furent _tuit_ esjoy.

(_Ibid._, v. 810.)

Ce dernier exemple présente les deux formes _tout_ et _tuit_, qui sans

doute, malgré la diversité d'orthographe, sonnaient de même.

On rencontre souvent ces deux formes dans le même auteur:

_Trestuit_ escrient: Or, apres Fromondin.

(_Garin_, t. II, p. 164.)

Alons nous en _trestuit_ a Saint Quentin...

_Trestout_ le pas n'i ot noise ni cri.

(_Ibid._, I, v. 218.)

_Trestous_ est encore dans Rabelais; il est dans Montaigne: «Les sens

font _trestous_ la ligne extresme de nostre faculté.» (_Essais_, II,

12.)

Il est regrettable qu'au moins, à ce titre, il n'ait pas été accueilli

par l'Académie française. Elle a considéré _trestous_ comme un mot

patois abandonné aux paysans.

* * * * *

TRES-PAS, est le dernier pas, _passus extremus_, le pas qu'on franchit

pour passer de ce monde en l'autre.

* * * * *

TRES-FOND, est le fond le plus profond.

* * * * *

TRESSUER, TRESSAILLIR, TRESSAUTER, expriment plus fortement l'idée du

verbe simple:

Li quens Rollans gentement se combat,

Mais le corps ad _tressuet_ e mult chalt.

(_Roland_, st. 54.)

Bernard l'oït, a pou enrage vis:

_Tressaut la table_, vers Garin se guenchit.

(_Garin_, II, p. 16.)

«Bernard l'entend. Peu s'en faut qu'il n'enrage vif: il franchit la

table d'un saut, se jette du côté de Garin.»

Il est superflu, sans doute, de faire remarquer combien la vieille

langue est plus concise et plus énergique que la langue moderne.

Elle disait aussi TRESTOURNER et TRESPRENDRE.

Le comte Gérin et son camarade Geres, ayant tué le page Timozel,

détournent son cadavre dans un guéret:

Mort le _tresturnent tres_ en mi un guaret.

(_Roland_, st. 106.)

Cet exemple est remarquable, en ce que _très_ y figure deux fois, l'une

en composition, l'autre à l'état libre. Les Latins disaient de même,

_depellere de_, _emergere ex_, etc.

* * * * *

TRESPRENDRE, signifiait _s'emparer puissamment_, _irrésistiblement

de_...

Roland, blessé à Roncevaux, sent, malgré tout son courage et ses

efforts, que sa dernière heure est venue:

Ço sent Rollans que la mort le _tresprent_:

De vers la teste sur le coeur li descend.

(_Roland_, st. 171.)

Ces deux vers sont d'une grande beauté. La langue moderne aurait peine,

je crois, à égaler la force expressive du second.

On disait de même _trespenser_, _trespercer_, _trestrembler_,

_trestrancher_, _tresaller_:

Or escoutez des joies de ce mund,

Que eles valent et que eles sunt:

Cume fumee _trespassent_ et _tresvunt_.

(_Roman des Romans_, dans ROQUEFORT.)

et _tresfiler_, qui est demeuré comme terme technique: _tréfiler_ du fil

de fer, une _tréfilerie_.

Mais en supprimant l'_s_ dans tous ces mots, outre qu'on en a déguisé

l'origine, on en a modifié la prononciation. _Trépas_, _tréfond_,

_tréfiler_, comme les écrit l'Académie, ont certainement leur première

syllabe plus fermée que ne l'avaient _trespas_, _tresfond_, _tresfiler_,

et que ne l'a encore _tressaillir_. L'ancienne orthographe avait, pour

marquer ces nuances délicates, bien plus de ressources que la moderne,

réduite à trois misérables accents, dans lesquels il faut que tout

rentre.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 167 / 227 题