Il ne serait pas indigne d'un philosophe de rechercher dans les moeurs
les causes des expressions nouvelles. Pour notre temps, on trouverait,
je m'assure, que la vanité particulière et la politique publique y
exercent la principale influence.
J'admire, par exemple, les progrès de la civilité du langage sur ce mot
_professeur_.
Il y avait autrefois des _maîtres_ et des _professeurs_. _Maîtres_,
désignait tous ceux dont l'enseignement a un objet physique, et se
transmet surtout par voie d'imitation: maître de chant, maître à danser,
maître d'écriture, maître de dessin. Le nom de professeur était réservé
à ceux dont l'enseignement s'exerce sur un objet purement intellectuel,
et implique un certain talent de parole: _professeur_, de _profiteri_;
un professeur d'éloquence, d'histoire, de belles-lettres.
Mais les artistes, depuis qu'on les a élevés au sacerdoce, voire à la
_sainteté_, se sont indignés à bon droit, et se sont mis tout net au
niveau des autres, en prenant aussi le titre de _professeurs_. Ils en
sont en effet bien plus glorieux! En sorte que les _maîtres_ sont
supprimés, et qu'on ne rencontre plus partout que des _professeurs de
violon_, _professeurs de danse_, _professeurs d'escrime_, etc. Certains
danseurs de l'Opéra sont _professeurs de grâces_. Ils seraient devenus
sourds et muets, que cela ne les empêcherait pas le moins du monde de
_professer_. Ils ne craignent que la paralysie des jambes et des bras.
Figurez-vous, en effet, un _professeur de grâces_ réduit au seul usage
de la langue! Mais quand la langue resterait seule à MM. Michelet et
Quinet, ils n'en seraient pas moins des professeurs, et des professeurs
très-éloquents. Ils ont ce petit avantage sur les _professeurs de
grâces_ et autres pareils.
J'ai été édifié, l'autre jour, de lire sur une enseigne: Michel, dit
Pisseux, _professeur de canne_. Vous sentez combien ce mot de
_professeur_ est ici le mot propre, et combien l'élocution est
indispensable pour enseigner à jouer du bâton!
* * * * *
De son côté, la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue
française. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression,
_le pays_: _Le pays_ attend, _le pays_ est inquiet, etc. _Le pays
légal_, en opposition sans doute au _pays illégal_. Qui peut avoir été
le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment à qui le
mot _patrie_ faisait peur.
A la vérité, _patrie_ a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les
Romains, et, qui pis est, la révolution de 89. Il n'est pas bon
d'occuper _le pays_ de ces souvenirs-là: ils reportent à des époques de
grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la nôtre un
contraste trop dur. _Le pays_, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il
rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les
Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et
d'émigration, n'ont pas le mot _patrie_; ils sont obligés de recourir à
_country_, qui est notre _contrée_; car autrefois c'était l'Angleterre
qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant.
PAYS, dérivé de _Pagus_, n'a jamais signifié en bon français qu'une
province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays
d'Aunis, c'est-à-dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais
dans _mon pays_; ce temple est _mon pays_, je n'en connais point
d'autre, dit Joas. _Le beau pays de France_, parce que alors la France
est comparée avec le reste de l'Europe ou de l'univers.
Dans l'origine, le mot _paysans_ désignait les gens d'un pays, ceux
d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Osée, dit _le livre des
Rois_, prit Samarie, _Et transtulit Israel_, «E remuad _tuz les païsans
de Israel_.»
Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi
n'avons-nous plus de _patrie_, mais seulement un _pays_? C'est en
abaissant les termes qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de
Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en
langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte _son pays_ à la semelle de
ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule.
Un Anglais change volontiers de _contrée_; un Français peut changer de
_pays_, mais jamais il ne change de _patrie_.