Au lieu de cette longue locution vide, _peu s'en faut que ne_, nos pères
disaient _à peu_,--_à peu n'enrage vif_,--_à peu d'ire ne fend_,
c'est-à-dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crève de
colère. Cette locution est si consacrée, qu'à peine est-il nécessaire
d'en citer des exemples.--(Vous observerez, en passant, qu'_à peine_ est
une façon de parler calquée sur _à peu_, et aussi commode aujourd'hui
qu'_à peu_ l'était autrefois.)
Bègues le voit _à pou_ n'enrage vis.
Aubris le voit _à pou_ n'enrage vis.
(_Garin_, II, p. 173, 174.)
Le froit le prent en la vertiz,
Et puis d'ilec par tot le cors;
_A poi que_ l'ame n'en ist fors.
(_Partonopeus_, v. 5166.)
«Le froid le prend au sommet de la tête, et de là se répand par tout le
corps; peu s'en faut que son âme ne s'envole.»
Il n'est pas nécessaire d'avoir essayé de faire des vers, pour
reconnaître combien l'ancienne locution a d'avantages sur la locution
moderne. Je ne sais qui a embarrassé notre langue de ces façons de
parler si pesantes, _peu s'en faut que ne_... _quelque que_... _qui que
ce soit qui_... Je ne pense pas qu'il y ait, dans toute la langue
française, de pires expressions, et qui attestent mieux la barbarie
latente sous les apparences du progrès.
L'ancienne langue disait, au lieu de _quelque que_, _quel... que_;
_quel_ étant toujours adjectif et _que_ toujours adverbe. Par exemple:
_Quel_ puissant êtes-vous? Eh bien! _quel_ puissant _que_ vous soyez,
vous ne me faites pas peur. Et non, avec un double emploi: _Quelque_
puissant _que_ vous soyez:
Je m'en vois, dame! a Dieu le creator
Commant vo cors, en _quel_ lieu _ke_ je soie.
(_Chanson dou Chastelain de Coucy_, dans le roman, p. 245.)
«Je vous recommande à Dieu, en _quel_ lieu _que_ je sois.»
Car trop aim, moi, a consevrer
Et ma volenté amendrir,
_Quel_ duel _que_ j'en doie soufrir,
Qu'on sevist rien de mon afaire.
(_Ibid._, v. 6151.)
«Car j'espère me priver et refrener mes désirs, _quel_ chagrin _que_
j'en doive éprouver, plutôt que de laisser pénétrer nos amours.»
La fée Mélior raconte que, par son art, elle agrandissait le cabinet de
son père, et y faisait paraître des forêts pleines de bêtes sauvages, à
sa volonté:
Li elefant et li lion,
Et _quels_ bestes _que_ je voloie,
De devant moi mesler faisoie.
(_Partonopeus_, v. 4635.)
En basse latinité: _Et quales bestias quas volebam_; mais jamais on n'a
poussé la barbarie jusqu'à dire: _Et qualescumque quas_. C'est
exactement ce que nous faisons.
Benoît de Sainte-More dit que les Danois s'étant établis dans Londres,
les Anglais revinrent par surprise, et firent un horrible massacre de
leurs ennemis. Dans ces espèces de Vêpres siciliennes, quelques jeunes
gens nobles parviennent à se saisir d'une nacelle:
Emmi se colent par Tamise;
Ne lor nut tant nord est ne bise
Qu'en Danemarche n'arrivassent,
_Queu_ mer orrible _qu'_il trovassent.
(_Chron. des ducs de Normandie_, t. II, v. 27550.)
«Ils se coulent par la Tamise au milieu du tumulte; ni vent de nord-est,
ni bise, ne leur nuisit tant qu'ils n'arrivassent en Danemark, quelque
horrible mer qu'ils trouvassent.»
L'expression de Benoît de Sainte-More est assurément plus vive et plus
rapide que cette traduction. L'inversion du second et du troisième vers,
l'idiotisme employé au quatrième, sont aujourd'hui hors de notre portée.
Qu'on essaye de rendre les mêmes détails avec la même précision, on
sentira la perte que nous avons faite, et que l'avantage n'est pas du
côté de la langue moderne.
_Quelque... que_ est barbare. On s'est avisé, par ignorance, de souder
inséparablement le _que_ à _quel_, et l'on s'est trouvé obligé de le
répéter après le substantif, par une espèce de bégayement.
Puis sont venus les grammairiens, qui ont gravement posé une distinction
entre _quelque_ adverbe, un autre _quelque_ adjectif, et un troisième
_quel que_, dont les moitiés se séparent. Il faut dire sans _s_:
_Quelque_ méchants que soient les hommes..., et _quelqueS_ honneurs que
vous lui rendiez..., avec une _s_ à _que_! Celui-ci appelle _quelque_,
_pronom indéfini_; celui-là, _adjectif-numératif-déterminatif_. Quel
désordre, quel gâchis! L'ancienne langue eût dit, avec autant de
simplicité que de bon sens: _Quels_ méchants _que_ soient les hommes...,
_quels_ honneurs _que_ vous lui rendiez..., _quel_ s'accordant toujours,
et _que_ ne s'accordant jamais. Si l'on eût conservé la vraie locution,
Corneille ne se fût pas vu dans l'impossibilité d'exprimer en vers:
_Quelque_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes; et
cette impossibilité ne l'eût pas contraint de recourir à un hispanisme:
_Pour_ grands _que_ soient les rois... Parlant la vieille et bonne
langue française, il eût dit:
_Quels_ grands _que_ soient les rois, ils sont ce que nous sommes.
Le peuple dit très-correctement: J'irai vous voir, _quelle chose qu'il
arrive_; mais M. Boniface et les autres protestent que c'est un gros
solécisme. Ils veulent _quelque chose que_.
* * * * *
QUI QUE CE SOIT QUI est encore plus affreux. Comment voulez-vous dire en
vers, _qui que ce soit qui_? Nos aïeux disaient simplement _qui qui_ ou
_qui que_, avec la permission de contracter le second _qui_; de sorte
que rien n'est plus doux.
Le roi Marsile fuit avec cent mille Sarrasins:
_Ki qu'es_ rapelt ja n'en returnerunt.
(_Roland_, st. 160.)
«_Qui qui les_ rappelle.»
Donnez cela à rendre à un poëte moderne; il sera obligé de dire _qui que
ce soit qui les_ rappelle... Il n'en viendra jamais à bout! Il sera
obligé de subir ces six malheureux monosyllabes vides de sens et d'une
extrême dureté, là où nos pères s'en tiraient avec deux syllabes. Alors
le poëte usera son temps et son génie à tourner cette niaise difficulté.
Croit-on que l'art ait beaucoup gagné à se forger de telles entraves, et
la langue à se charger de mots inutiles?
_Qui que ce soit qui s'en fâche._ Huit syllabes où nos pères en
employaient trois: _Qui qu'en poist_[106]:
[106] Du verbe _poiser_, _peser_. _Qui_ est ici au datif, et
s'écrivait mieux _cui_. L'identité de la prononciation a causé celle
de l'orthographe.
Tranche li dux le cuer e le pulmon,
Que mort l'abat _qui qu'en poist_ u qui nun.
Dit l'arcevesque: Cis cop est de barun.
(_Roland_, st. 96.)
«Le duc (Samson) lui traverse le poumon et le coeur, et l'abat mort,
_qui que ce soit qui s'en fâche ou ne s'en fâche pas_. L'archevêque
(Turpin) dit: C'est frappé en baron.»