Je me travaille et me debats
En fervente sollicitude,
Et à mesnager hault et bas
Soigneusement mets mon estude.
La vie est active et fort rude
Qui curieusement la maine;
Mais Dieu en rend beatitude
Lassus, en l'eternel domaine.
Ma soeur Madelaine,
De fol desir plaine,
En liesse vaine
S'esbat et pourmaine,
Chantant ses chansons;
Mon frere Lazare
Porte haulte care[103],
Ses chiens hue et hare[104],
Et souvent s'esgare
Parmy les buissons.
Ils n'ont soing en eulx
Fors d'estre joyeulx,
Et sont curieux
D'esbats et de jeulx,
A leurs volentés,
On les y soustient,
Rien ne les retient;
De Dieu ne souvient;
Fol desir les tient
En leurs voluptés.
[103] La face haute, le nez au vent. De l'espagnol _cara_, visage.
[104] «_Harer les chiens_,--Attizare i cani a la caccia,--Echar los
perros tras la caça.» (_Trésor des trois langues._)
Ce mot manque dans Furetière.
Il me semble que des gens qui en sont venus là n'étaient pas absolument
des brutes, ni des imbéciles grotesques, tels que nous les montre
_Notre-Dame de Paris_. A la vérité, ils n'ont pas su proclamer avec
emphase l'_art_, les _artistes_, leur _sacerdoce_, leur _mission_; ni
vanter leurs propres vers _ciselés_, _profondément fouillés_; ni les
_arabesques_ de leur style, ni leurs _âmes saintes_; ni la gloire des
gargouilles, des tarasques, des campaniles, des colonnettes; ni
interpréter les portails, ni appeler les cathédrales des poëmes de
pierre; enfin, rien! Ils sont inconnus: c'est bien fait!
OGIER LE DANOIS.--Origine de ce surnom.
Ogier le Danois n'avait rien de commun avec le Danemark. Son père était
gouverneur de la Marche, c'est-à-dire, de la frontière d'Ardène. Ogier,
né dans ce pays, était donc Ogier l'Ardenois, qu'on prononçait l'Adanois
(_r_ muette, _en_ sonnant _an_).
De _l'Adanois_ on fit _le Danois_.
Nous avons le poëme _d'Ogier l'Ardenois_, par Raimbert, de Paris, qui
écrivait au XIIe siècle. Ce poëme a été publié; Ogier y est à chaque
instant appelé _le Danois_, le bon _Danois_, et nulle part on n'y
raconte l'origine de ce surnom. Il est singulier de voir Ogier appelé
dans le titre _l'Ardenois_, et dans le texte _le Danois_. Voici comment
cela peut s'expliquer: La composition du poëme remonte en effet au XIIe
siècle, mais le manuscrit d'après lequel on a imprimé est d'une époque
beaucoup plus récente. Le copiste, par une licence très-commune, tout en
respectant le titre, aura partout, dans le texte, substitué l'épithète
consacrée de son temps, et devenue, pour ainsi dire, partie intégrante
du nom de son héros. Rien de plus fréquent que ces altérations. Les
romans des _Douze Pairs_ sont, à cet égard, un vrai chaos, parce qu'on y
retouchait continuellement.
Nous voyons de même la rue de _l'Ajussiane_, ou de _l'Egyzziane_ (sainte
Marie l'Égytienne), transformée en rue de _la Jussienne_;
L'_Anatolie_ (pays du Levant) est devenue, sous la plume de quelques
écrivains, _la Natolie_;
L'_endemain_ (le jour en demain) est aujourd'hui _le lendemain_, avec
l'article redoublé, dont personne ne s'aperçoit. Les vieux textes ne
portent jamais que _l'endemain_:--«_L'endemain_, Saül partit l'ost en
treis.»
(_Rois_, I, p. 37.)
Et _l'endemain_ revois au bos
Si me recarche l'en le dos.
(_De l'Asne et dou Chien._)
On trouve aussi Ogier de _Danemarche_. Le _ch_ ayant le son dur du _k_
(_voy._ p. 52), _marche_ sonnait _marke_; et voilà comment
_l'Adane-Marche_ devint _le Danemarck_. _Danemarche_ (_Danemarke_) était
le cri de guerre d'Ogier:
Mult hautement _Danemarche_ rescrie.
(_Ogier_, v. 12541.)
On ne peut douter de la confusion de ces épithètes, _l'Ardenois_, _le
Danois_. Ogier, qui porte dans le titre du poëme celle d'_Ardenois_,
porte presque partout dans les vers celle de _Danois_. Il y a pourtant
quelques exceptions, par exemple au vers 1345:
Karaheus a l'_Ardenois_ apelé:
Diva, Ogier, que as tu empensé?
Ogier, fils de Geoffroy, duc d'Ardene, avait un oncle appelé Thierry, et
surnommé également d'Ardene. Or, ce Thierry reçoit, comme son neveu,
tantôt l'épithète d'_Ardenois_, tantôt celle de _Danois_:
Dont point Morans et l'_Ardenois_ Tieris.
(v. 7488.)
Si que dus Namles et l'_Ardenois_ Tieris.
(v. 7503.)
Dex! come i fiert Kalles de Saint Denis,
_Tieris d'Ardane_, Namles li vieus floris!
(v. 7460)
Et d'autre part vint _li Danois Tieris_.
(v. 7016.)
Une hache _danoise_ est une hache _ardenoise_. Liége fut de tout temps
célèbre pour ses fabriques d'armes. Les paysans réunis sous les ordres
du duc d'Ardene-marche sont mal couverts, vêtus de serge, et portent
chacun une hache danoise:
Tu es de _Danemarche_,
Des mal quvers qui se vestent de sarge;
En lors poins ont cascuns _danoise_ hache.
(v. 4301.)
Abatus fu li _Ardenois_ Tierris;
D'une _danoise_ l'enversa Guielins.
(v. 7545.)
Ogier est surnommé aussi _d'outre-mer_.
Vers lui se torne _li Danois d'ultre mer_.
(v. 83.)
Cela signifie l'_Adanois d'outre-Meuse_. Le Danemark n'est pas plus
outre-mer que la mer n'est la Meuse; mais la géographie des poëtes du
moyen âge n'en savait pas si long, et n'y regardait pas de si près.
On a invoqué le celtique, l'anglais, le breton, le gaulois et le gallois
pour expliquer comment _l'Ardenois_ avait pu devenir _le Danois_: «ARDEN
était l'équivalent de DEAN, dont les anciens Gaulois et les Bretons se
servaient pour désigner une forêt: les Anglais traduisent en latin
_deane-forest_ et _Arden-forest_ par _Silva danica_; ainsi, l'on disait
_Deanois_, _Danois_, pour _Ardenois_[105].» Cela est bien savant! Je
crois le chemin beaucoup plus court et plus sûr en passant par la
prononciation: _Ardene_, _Adane_;--_l'Adanemarke_, _le
Danemark_;--_l'Ardenois_, _l'Adanois_, _le Danois_.
[105] Préface d'_Ogier le Danois_, par M. Barrois, p. 3.
ORGUES et OGRES.
Tous les dictionnaires font ce mot masculin au singulier et féminin au
pluriel. Sur quoi fondés, je l'ignore; mais c'est l'usage. En sorte
qu'il faut dire, pour parler correctement: C'est _un_ des plus _belles_
orgues que j'aie _vues_. Nosseigneurs de l'Académie devraient bien nous
régler cette impertinente irrégularité.
Le mot _orgues_ se rencontre dans un curieux passage de la version du
_livre des Rois_. Le traducteur, pour éclaircir le texte de temps en
temps, y intercale une glose qu'il prend dans S. Augustin, dans S.
Jérôme, dans les Paralipomènes, ou ailleurs, sans autrement en prévenir
que par un mot en marge: c'est ou le nom de l'auteur à qui il emprunte,
ou tout simplement le mot _auctoritas_. C'est ce mot qui accompagne le
passage en question.
David, dit le texte, dansait devant l'arche, sautant de toutes ses
forces, vêtu d'un éphod de lin.
Le traducteur n'est pas encore satisfait de cette danse; il veut que
David jouât en même temps de l'orgue, et même de l'orgue de Barbarie.
L'explication en est si claire, qu'il n'est pas possible de le
méconnaître:--«David sunout une maniere de _orgenes_ ki esteient si
aturné ke l'um les liout as espaldes celi ki 's sunout; e il si sailleit
e juout devant Nostre Seigneur.»
(_Rois_, II, p. 141.)
«David sonnait d'une espèce d'orgues qui étaient _arrangé_ de façon
qu'on les liait aux épaules de celui qui en jouait; et il dansait et
jouait ainsi devant Notre-Seigneur.»
* * * * *
Malheureusement le texte porte le participe _aturné_ invariable, en
sorte qu'on ne peut en induire de quel genre était le mot _orgues_.
Le premier orgue qui parut en France y vint en 757; c'était un présent
de Constantin Copronyme à Pepin, père de Charlemagne. Cet orgue fut
placé à Saint-Corneille de Compiègne. Il fallait que ce fût un orgue de
Barbarie, c'est-à-dire, dont on jouait à l'aide d'une manivelle, car il
n'y avait personne en France capable de toucher un orgue à clavier; et
l'on ne voit point que Constantin eût joint à son cadeau l'artiste sans
lequel il devenait inutile. Gerbert, qui rapporte le fait, ne parle pas
de cette circonstance.
Les règles de la prononciation rendaient impossible de prononcer
_orgues_ comme nous le prononçons aujourd'hui. (_Voy._ p. 30.) On
transportait l'_r_ après le _g_, _ogres_:
--«Les bones uevres en qui Dex se delite, si com li huem fet ou son de
la harpe, u des _ogres_, u d'altres estrumenz.»
(_Comment. sur le Psautier._)
«J'ai déjà parlé, dit Roquefort, de ce magnifique instrument que nos
pères nommaient _organ_, _orgenes_, _orguettes_, _ogres_.»
(_État de la poésie française_, p. 119.)
Les héros de Vadé ne disent jamais autrement qu'_ogres de Barbarie_,
expression qui doit dater de loin, car elle rappelle à la fois la
prononciation primitive, et le pays éloigné d'où nous vint le premier
orgue.