Il n'y a peut-être pas de mot dans la langue française dont le domaine
ait été plus injustement restreint. Il servait jadis pour tous les
rapports marqués aujourd'hui par _à_, _en_, _vers_; on mettait _ou_ pour
_à qui_, _en quoi_, _auquel_, _par lequel_, _vers lequel_, etc.
Maintenant _ou_ n'est plus qu'une conjonction alternative, ou un adverbe
de lieu; il signifie _ubi_ et _vel_: encore, dans le premier cas,
prend-on soin de le marquer d'un accent, pour le distinguer du second.
Petite précaution puérile, inconnue dans le temps où elle pouvait
paraître plus nécessaire, les fonctions du mot étant beaucoup plus
diverses:
Ja il ne plaise à Dieu, le roi du firmament,
Que ayons paix a Karlon, le roy _ou_ France apent.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 426.)
«Le roi de qui la France dépend, à qui elle se rattache.»
Trestous li Deu _ou_ croient les François.
(_Ogier_, v. 1457.)
Les fils Garin _ou_ tant a de fierté.
(_Gerars de Viane_, v. 1214.)
_Ou_ pensez vous, frere Symon?
Je pens, fait il, a un sermon,
Le meilleur _ou_ je pensasse oncques.
(RUTEBEUF, _De frere Denise_.)
_Où_ pour _en quoi_, _dans lequel_:
Hemi! _ou_ arai je fiance?
(_Coucy_, v. 5678.)
s'écrie la dame de Fayel, qui se croit sacrifiée à une rivale.
Et pour itant, je vous chastoy
Que jamais ne vueilliez mesdire
De celui _ou_ mains a a dire
Qu'il n'at en vous, fole, musarde.
(_Ibid._, v. 5780.)
«Par là, je vous enseigne à ne jamais médire de celle en qui il y a
moins à reprendre qu'en vous.»
--«L'on est à cette heure à parfaire le procès de maistre Gérard, _où_
j'espère que, la fin bien congneue, le roi trouvera qu'il est digne de
mieulx que du feu.»
(_Marguerite, reine de Navarre._)
Au logis d'une fille _où_ j'ai ma fantaisie.
(REGNIER.)
_Où_ se rapporte à la fille, et non au logis. C'est «fille _en qui_ j'ai
ma fantaisie.»
Le XVIIe siècle conservait au mot _où_ cette large signification, si
commode pour la rapidité du discours.
--«Si un animal faisait par esprit ce qu'il fait par instinct, et s'il
parlait par esprit ce qu'il parle par instinct, pour la chasse, et pour
avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait
bien aussi pour des choses _où_ il a plus d'affection, comme pour dire:
Rongez cette corde qui me blesse, et _où_ je ne puis atteindre.»
(PASCAL, _Pensées_.)
Un académicien moderne dirait: _Choses auxquelles_ il a plus
d'affection; la _corde à laquelle_ je ne puis atteindre.
Et voilà donc l'hymen _où_ j'étais destinée!
(RACINE, _Iphigénie_.)
Molière emploie toujours _où_ pour marquer ces sortes de rapports. J'ose
affirmer, après examen, qu'il n'est pas de mot plus rare dans ses
oeuvres que le mot _auquel_. Je ne pense pas qu'on l'y rencontrât plus
d'une ou deux fois. _Lequel_ est, chez Molière, au sens interrogatif de
_uter_, et n'a jamais le sens relatif, dont on lui est aujourd'hui si
libéral.
Ayez, je vous prie, agréable
De venir honorer la table
_Où_ vous a Sosie invité.
(_Amphitryon_, III, 5.)
Non; il faut qu'il ait le salaire
Des mots _où_ tout à l'heure il s'est émancipé.
(_Ibid._, III, 4.)
Aux différents emplois _où_ Jupiter m'engage.
(Prologue d'_Amphitr._)
«Les sentiments d'estime et de vénération _où_ votre personne n'oblige.»
(_Pourceaugnac_, III, 5.)
«C'est une chose _où_ l'on doit avoir de l'égard.»
(_L'Avare_, I, 7.)
«C'est une chose _où_ vous ne me réduirez point.--L'engagement _où_ j'ai
pu consentir.--C'est un parti _où_ il n'y a point à redire.--C'est ici
une aventure _où_ je ne m'attendais pas.»
(MOLIÈRE, _passim_.)
Essayez de remplacer _où_ dans ces deux passages, tirés de poëtes bien
différents, et où les grammairiens voient une faute de français,
c'est-à-dire, contre leur français:
Et, pour justifier cette intrigue de nuit
_Où_ me faisait du sang relâcher la tendresse...
(_L'École des maris_, act. III, sc. 2.)
Nous avons tous les deux au front une couronne
_Où_ nul ne doit lever de regards insolents.
(_Le Roi s'amuse_, act. I, sc. 5.)
C'est parler conformément aux meilleurs et aux plus anciennes traditions
de la langue.
Malherbe:
«Pour me conserver dans vos bonnes graces, je me tiendray très-heureux
que vous m'honoriez de quelque commandement _où_ je puisse m'en rendre
digne.»
(_Lettres_, p. 16.)
«Il (M. de Montpensier) est extrêmement mal, et le remède de lait _où_
il est depuis trois semaines, pour avoir été employé trop tard, ne fait
pas l'effet que l'on désiroit en la guérison d'un si bon prince.»
(_Ibid._, p. 45.)
Corneille:
Et c'est je ne sais quoi d'abaissement secret
_Où_ quiconque a du coeur ne consent qu'à regret.
Voltaire écrit, pour tout commentaire, que cela _n'est pas français_.
Avec sa permission, je crois qu'il se trompe:
Pardonne à cet hymen _où_ j'ai pu consentir.
(_Alzire_, III, 1.)
N'imputez qu'à l'amour, que je dois oublier,
La honte _où_ je descends de me justifier.
(_Zaïre_, IV, 6.)
Sais-tu l'excès d'horreur _où_ je me vois livrée?
(_Mérope_, IV, 4.)
La correspondance de Voltaire offrirait autant d'exemples en prose que
ses poëmes d'exemples en vers. Si Voltaire a eu un tort, c'est d'avoir
blâmé Corneille, et non de l'avoir imité en rejetant cette insupportable
circonlocution moderne, _dans lequel_, _par laquelle_:--Le moment _dans
lequel_ je parle est déjà loin de moi.--Cette intrigue _vers laquelle_
la tendresse me faisait relâcher.
L'Académie donne trois exemples de _où_ pris, dit-elle, _dans un sens
moral_, quoiqu'il soit malaisé de savoir ce que c'est que le sens moral
d'un adverbe.--«_Où_ me réduisez-vous? _Où_ en sommes-nous? _Où_
allons-nous?»--Les deux derniers n'en font qu'un, et c'est évidemment
une question de lieu; par conséquent _où_ y est parfaitement à sa place.
_Où_ me réduisez-vous? est autre chose. _Où_ est ici évidemment pour _à
quoi_; et si la substitution est légitime dans cette façon de parler,
pourquoi ne l'est-elle pas dans toutes les analogues? Qu'est-ce que
c'est que réserver une seule locution, et de quel droit? L'usage? Mais
l'usage de Pascal, de Corneille et de Molière vaut bien, apparemment,
celui du XIXe siècle!
Reprenons donc, il en est temps, une façon de parler excellente, commode
et leste, que nous étions en train de remplacer par la plus gênante, la
plus traînante et la plus insipide. Nous avons d'ailleurs tout intérêt à
ne point envieillir nos grands écrivains, à ne point permettre que de
mauvais grammairiens, des pédants, pour tout dire, y introduisent des
solécismes posthumes. Quand nous aurons laissé abolir l'autorité de
Racine, de Molière, de la Fontaine, de Pascal et de Voltaire, sur qui,
s'il vous plaît, nous guiderons-nous? sur M. Girault-Duvivier, ou sur M.
Napoléon Landais?
Ouvrez _la grammaire des grammaires_; vous allez être bien édifié! Elle
distingue _où_ adverbe, _ou_ pronom absolu, et _ou_ pronom relatif. Elle
permet le dernier avec «un verbe qui marque _une sorte de localité
physique ou morale_.» Mais elle avoue que «la poésie s'en sert parfois
dans des cas ou il n'y a pas _localité physique ou morale_.»
C'est à ces faiseurs de galimatias double qu'est abandonnée la police de
notre langue; ce sont là nos instructeurs, et les juges en dernier
ressort de Molière, de Pascal, de tous nos grands écrivains! Il fallait
effectivement moins de génie pour composer _Tartuffe_ ou les _Lettres
provinciales_ que pour comprendre le pronom _ou_ dans une localité
morale.
* * * * *
Voici la règle suivie, sans conteste, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle:
_a_, _y_, _ou_, sont trois termes corrélatifs; où va l'un des trois, les
deux autres vont également.
Essayez ce principe à tous les exemples cités de Molière, de Corneille,
etc., vous reconnaîtrez qu'il s'y adapte et les résout. On dit:
Consentir à quelque chose; j'_y_ consens:--«C'est une chose _où_ je ne
puis consentir.»
(MOLIÈRE.)
Exposer quelqu'un _au_ mépris; Vous l'_y_ exposez:--«L'affront _où_ ton
mépris l'expose.»
(_Idem._)