Beaumarchais a pris, dans _le Petit Jehan de Saintré_, deux des
principaux personnages du _Mariage de Figaro_: la comtesse Almaviva et
Chérubin ne sont qu'une copie de la jeune dame des Belles Cousines et du
petit Jehan. Les scènes de la comédie du XVIIIe siècle se retrouvent
dans le roman du XVe, seulement la comédie est un peu plus enluminée de
luxure: il faut bien que le progrès soit quelque part. Les dames d'atour
de la jeune dame des Belles Cousines font le rôle de Susanne. Le petit
Saintré est page aussi, mais page du roi. Il a treize ou quatorze ans;
moins avancé que le page espagnol, mais déjà aussi honteux devant une
femme que le _bel oiseau bleu_ du château d'Aguas Frescas.
La dame des Belles Cousines fait appeler le petit Jehan dans sa chambre,
devant ses femmes, non pour lui faire chanter une romance, mais pour lui
faire déclarer le nom de _sa dame par amours_. Le pauvre enfant est bien
embarrassé! Il avoue qu'il n'en a pas. La dame des Belles Cousines feint
une grande colère, et lui donne quatre jours, pas davantage, pour se
pourvoir de cet objet de première nécessité à un vrai gentilhomme.
Ce terme écoulé, revoici madame assise sur les pieds du petit lit, le
page tremblant à genoux devant elle, et derrière eux, rangées en
demi-cercle, les dames d'atour, qui étouffaient leur envie de rire:
madame Catherine, madame Ysabel, Aliz, Marguerite, etc. On va juger le
petit Saintré. Madame soutient qu'il est coupable, n'ayant pas encore
fait de choix. Les autres prennent sa défense:--«Ha, Madame, dirent
elles en riant, cuydez vous qu'il ait mis quatre jours fors que pour
bien choisir celle qu'il voudra servir? Eh que non, dit madame. Eh que
si, dirent-elles; _nous nous faisons fortes pour luy_. Lors elles lui
dirent: N'est il pas vray, mon filz?[96]»
(_Chap._ III.)
[96] Je cite le texte de l'édition donnée par M. Guichard, la seule
qu'il soit désormais possible de lire.
L'Académie veut que dans cette locution _fort_ soit invariable.--«Elle
se fait _fort_ d'obtenir la signature de son mari;... ils se faisaient
_fort_ d'une chose qui ne dépendait pas d'eux.»--On ne voit pas la
raison de cette invariabilité. _Fort_, invariable, ne pourrait être que
l'adjectif pour l'adverbe, comme lorsqu'on dit: Ils sont partis
_soudain_; ils tenaient _ferme_, c'est-à-dire, _soudainement_,
_fortement_. Mais on ne saurait supposer: Elle se fait _fortement_
d'obtenir, etc.; ils se faisaient _fortement_ d'une chose, etc... Le
sens manifeste est celui-ci: Elle se disait assez _forte_ pour
obtenir;... ils se prétendaient _capables_, _forts_ d'une chose... Il
est donc indispensable de faire accorder l'adjectif. C'était, comme on
l'a vu, l'usage ancien; pourquoi l'a-t-on changé, et sur quelle
autorité? Il est fâcheux que l'Académie ne motive jamais ses décisions;
plus elles sont absolues, plus il faudrait tâcher de les faire voir
justes et raisonnables.