MADAME JOURDAIN.

«Tredame! monsieur, madame Jourdain est-elle décrépite? et la tête lui

_grouille_-t-elle déjà?»

(_Le Bourg. gent._, act. III, sc. 5.)

Lui tremble-t-elle, lui _croulle-t-elle_ déjà?

C'est l'expression italienne, _crollare il capo_.

§ II.

Vestiges du _D_ ou du _T_ euphonique dans la langue moderne.

DANS, DEDANS. La première forme était _en_, traduit du latin _in_.

La consonne nasale qui termine _en_ étant désagréable en présente d'une

voyelle, on ajoutait, pour faciliter la liaison, une _S_ ou un _T_

euphonique.

Les Latins avaient composé _de-in_ pour signifier _ensuite_; et le sens

s'y rapporte très-bien, puisque ce qui sort de dedans est à la suite.

Les Français, par une traduction rigoureuse, firent de _de-in_, _de

ens_; mais ils se virent obligés d'intercaler un _d_ euphonique, pour

prévenir l'hiatus pénible de la voyelle sur elle-même: _De Dens_; ce fut

la première orthographe du mot, puis, par abréviation, _dans_. Il n'est

donc pas étrange que, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, _dedans_ ait été

préposition, à aussi bon droit que _en_, _dans_. Corneille, Molière et

la Fontaine, pour ne citer qu'eux, l'ont ainsi employé.

Ce sont les grammairiens et les puristes peu éclairés du XVIIIe siècle

qui, en contrôlant les titres et emplois de chaque mot, se sont avisés

de séparer les attributions de _dans_ et _dedans_. Ils ont déclaré qu'à

l'avenir _dans_ serait la préposition, et _dedans_ l'adverbe. Cela

choquait, à la vérité, l'étymologie et l'usage immémorial; de plus, on

introduisait par cet arrêt quantité de solécismes dans nos grands

écrivains; mais les dictateurs de la langue ne furent pas arrêtés par

ces considérations, dont il est probable qu'une partie au moins leur

échappait.

* * * * *

D'AUCUNS. _Il y en a d'aucuns_... Archaïsme qu'on employait encore au

XVIIe siècle. Molière, dans le _Malade imaginaire_:--«_Il y en a

d'aucunes_ qui prennent des maris seulement pour se tirer de la

contrainte de leurs parents.»

(Act. II, sc. 7.)

Cette façon de parler est un débris de l'ancien langage; mais

l'écriture, en notant mal l'expression, l'a rendue inexplicable. Il faut

restituer au verbe _avoir_ le _d_ euphonique attaché contre toute raison

à _aucun_, et mettre: il y en _ad_ aucunes...

Ensuite de cette méprise, l'usage s'est établi de commencer une phrase

par ce _d'aucuns_: _D'aucuns_ ont dit, ont pensé... ou bien, _il en est

d'aucuns_... C'est commettre une faute pareille à celle de dire: Mes

souliers sont _pétroits_, un peu _pétroits_, sous prétexte qu'on

prononce bien _trop étroits_.

L'Académie ne rend point raison de cette tournure, qu'elle autorise:

«_Aucuns_ ou _d'aucuns_ croiront que j'en suis amoureux.»

* * * * *

DORER. Du substantif _argent_ on a fait _argenter_; pourquoi, du

substantif _or_, faisons-nous _dorer_? On devrait dire _orer_, et c'est

aussi comme on disait primitivement. Charlemagne avait fait _orer_ et

ciseler (manoeuvrer) la poignée de son épée, qui, pour cette raison, et

en considération de son excellente trempe, fut appelée _Joyeuse_:

En l'_oret_ punt l'a faite manuvrer.

Pur cest honur et pur ceste bontet,

Li nums Joiuse à l'espee fu dunet.

(_Roland_, st. 179.)

La Durandal de Roland avait aussi la poignée dorée, et, de plus, garnie

de reliques:

En l'_oret_ punt asez i ad reliques:

La dent seint Pere et del sanc seint Basilie,

Et des chevels mun signor seint Denise,

Del vestement i ad seinte Marie.

(_Ibid._, st. 170.)

D'où est donc venu le _d_ de _dorer_? Je ne puis l'expliquer que comme

une consonne euphonique qu'on aura plus tard oublié de reprendre. Les

paysans, et le Dubois du _Misanthrope_ lui-même, disent _dud or_:

Il porte une jaquette à grands basques plissées,

Avec _du d'or_ dessus...

On disait de même _espeed orée_, qui est devenu _espée dorée_,

régulièrement, tandis que _du d'or_ est resté un solécisme. Pour les

mots comme pour les gens, il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.

* * * * *

TANTE est formé d'_amita_, resserré en deux syllabes. La forme primitive

fut _ante_, d'où les Anglais, qui nous ont pris les trois quarts de leur

langue, gardent encore _aunt_.

La belle Euriaut portait dans sa parure une boucle en diamants qu'une

sienne tante Margerie, en son vivant reine de Hongrie, lui avait

envoyée:

Une soie _ante_ Margerie,

Qui roine fu de Hongrie,

L'avoit envoiee.

(_R. de la Violette_, p. 43.)

L'_ante_ Herbert, seror Hugun,

Aveit eissi cum nos lison.

(Benoit de Sainte-More, III, p. 137, v. 36715.)

«La tante Herbert, soeur d'Hugon.»

Or, sire, la bonne Laurence,

Vostre belle _ante_, mourust elle.

(_Farce de Pathelin._)

«La bonne Laurence, votre belle tante.»

Le _t_ initial est une ancienne consonne euphonique. Pour éviter _la

ante_ ou _ma ante_, qui eût fait un hiatus, on prononçait, quand on ne

voulait pas élider, ma_t_ ante; et l'on a écrit ensuite, perdant de vue

l'étymologie, _ma Tante_.

Bon nombre de mots se trouvent ainsi transformés, ou plutôt créés, par

une erreur d'orthographe. Nous avons, par exemple, _mie_, qui n'a jamais

existé. On disait, avec élision, _m' amie_, et non pas ridiculement _mon

amie_, comme nous faisons, joignant à un substantif féminin un pronom

masculin. Des ignorants (c'est toujours la majorité) s'avisèrent

d'écrire _ma mie_; il n'en fallut pas davantage: le barbarisme fut

adopté. L'Académie l'enregistra sans conteste, et l'édition de 1835

consacre le mot _mie_ par cet exemple: _Ma mie_, _sa douce mie_.

L'Académie ne devrait pas peut-être puiser ses autorités dans les

chansons de l'abbé de l'Attaignant.

Jean-Jacques, se conformant à l'usage reçu, a écrit: _cette vieille

mie_. Il fallait signaler son erreur, et non pas l'ériger en loi. Voilà

comme les langues se déforment.

Pourquoi n'a-t-on pas aussi créé _mour_, puisqu'on dit _m' amour_, et

qu'on peut écrire _ma mour_ comme _ma mie_? C'est une inconséquence.

* * * * *

CHAPE-CHUTE est chape tombée. Chercher, trouver chape-chute, c'est

chercher, trouver quelque bonne aubaine fortuite, comme de celui qui

trouverait une chape tombée sur la grande route. L'expression, comme on

voit, remonte au temps où la chape était le vêtement commun de tout le

monde:

Un villageois avait à l'écart son logis;

Messer loup attendait _chape-chute_ à la porte.

(La Fontaine, liv. IV, fab. 16.)

Il s'est pris aussi, mais abusivement, dans le sens d'une mésaventure:

Vous trouverez quelque _chape-chute_ à quoi vous ne vous attendez point.

Madame de Sévigné prédit que son fils «_trouvera quelque chape-chute, et

à force de s'exposer aura son fait_.»--Madame de Sévigné pensait alors à

l'histoire du loup de la Fontaine, qui rencontra une mauvaise aubaine au

lieu de la bonne, de la _chape-chute_ qu'il espérait; elle a confondu et

mal appliqué l'expression, faute de la bien comprendre.

Cependant, cette fausse acception a été adoptée par l'Académie:

«Chercher _chape-chute_, _trouver chape-chute_, signifient aussi

chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse.» On peut

trouver ces sortes d'aventures, mais on ne les cherche guère. L'Académie

s'est ici fourvoyée sur les pas de la seule madame de Sévigné, dont elle

aurait dû rectifier l'erreur.

Cette expression, _chape-chute_, rend témoignage de la bonne coutume où

l'on était, en parlant, de terminer le participe passé par un _T_

euphonique. On disait: _chut_, _crut_, _lut_; et au féminin, _chute_,

_crute_, _lute_ (_voy._ p. 113 et 114):

«Quiconques a achaté le mestier de regraterie de pain a Paris, il puet

vendre poisson de mer, char cuite, sel a mine et a boisseau, et poire,

et toute autre maniere de fruit _cruT_ en regne de France, aus, oignons,

etc.»

(_Livre des Mestiers_, p. 32.)

«De fruit qui a _crû_ au royaume de France.»

Le châtelain de Fayel vient de révéler à sa femme la nature de

l'horrible mets qu'on lui a servi, à elle seule. En femme sensée, dit le

poëte, elle refuse d'abord d'ajouter foi à son mari: le sire de Coucy

est en terre sainte; il y a deux ans qu'il n'a paru dans la contrée.

Alors, pour la convaincre et sans daigner lui répondre directement, le

cruel époux demande à un valet le petit coffre pris à Gobert, le

messager du pauvre défunt, où sont contenues les tresses de cheveux de

la châtelaine, et cette lettre pathétique, dernier adieu de Coucy, daté

de son lit de mort. Toute cette scène est très-belle:

Li sires[88] a son valet a dit:

Baille moi ce coffre petit.

Maintenant li ferai savoir

Se je li dis menchonge ou voir.

Li vallés le coffre d'argent

Li baillerent; et il le prent,

Et l'a devant la dame ouvert;

Les traices li monstre en apert,

Et pois la lettre desploia,

De chief en chief _lute_ li a;

Puis li a le seel monstré,

Et après li a demandé:

Connoissies vous ces armes cy?

C'est dou chastelain de Coucy.

(_Rom. de Coucy_, v. 8061.)

[88] Sans tenir compte de l'_s_ caractéristique du nominatif. C'est

pourquoi elle a fini par disparaître de l'écriture.

Sauf trois ou quatre expressions vieillies, _voir_ pour _vrai_; _en

apert_, _à découvert_; _de chief en chief_, c'est-à-dire, _de point en

point_, _d'un bout à l'autre_; _seel_, _cachet_; ces vers, écrits au

XIIIe siècle, sembleraient dater d'hier. Le vif sentiment de la vérité

met à la bouche un langage toujours intelligible et touchant: c'est

l'éloquence. Le _roman dou chastelain de Coucy_ est une des oeuvres les

plus remarquables de la littérature du moyen âge. Il est fâcheux que

l'auteur ait cru devoir cacher son nom dans une énigme qui jusqu'ici n'a

point trouvé d'OEdipe[89].

[89] Voyez les derniers vers du poëme.

Cette observation se rattache à la règle du _t_ euphonique, dont elle

confirme l'usage. J'ajouterai un troisième exemple.

Turold, en décrivant l'affreuse tempête qui présage la mort de Roland, à

Roncevaux, dit que les foudres tombent _menu et souvent_. Cette

expression ne pourrait, à cause de l'hiatus, entrer dans un vers

moderne. Cet hiatus n'embarrasse nullement le vieux poëte:

Chiedent li fuldres e menu_T_ et souvent.

Et en effet, ce _t_ euphonique est celui de _minutus_, comme tout à

l'heure c'était celui de _lectus_[90].

[90] Il faut tirer le _t_ de _chute_, du barbarisme _cadutus_, qui

serait le participe régulier de _cado_, et qui, apparemment, se

disait dans le peuple, puisqu'il est resté en italien: _caduto_. Au

reste, la forme grammaticale et la populaire sont toutes deux

représentées en français et en italien par _cas_ et _chute_, _caso_

et _caduta_.

Remarquez le _d_ intercalé dans _chiedent_. _Ché-oir_ faisait

régulièrement _ché-ent_; mais pour éviter, même à l'intérieur d'un mot,

le concours de ces deux _e_, on glisse entre deux un _d_: _chédent li

fuldres_. C'est le _d_ du radical: _Cadunt fulmina_.

J'ai tenté de montrer l'emploi des consonnes intercalaires d'un mot à un

autre; mais il y aurait à faire de grandes recherches sur l'introduction

de ces consonnes dans le corps des mots. Ce serait, je crois, une des

plus abondantes sources d'étymologies. Il faudrait prendre l'euphonie

pour guide principal, et apporter dans cette étude une circonspection,

une délicatesse extrêmes. Ainsi l'hiatus qui blessait dans _chéent_, ne

blessait pas dans _chéoir_, _caoir_; pourquoi? C'est que l'hiatus peut

être doux entre deux voyelles différentes, et qu'il est toujours pénible

quand la voyelle rebondit sur elle-même.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 120 / 227 题