Elle n'est plus aujourd'hui que d'une syllabe, qui représente seule les
cinq syllabes d'_adjutorium_.
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BARGUIGNER; c'est, proprement, _marchander_. La racine est _bargain_,
_marché_, que les Anglais ont pris de nous, et qu'ils conservent encore,
quand nous ne l'avons plus.
Le sire de Coucy inventait chaque jour de nouvelles ruses et de nouveaux
déguisements pour mettre en défaut la jalousie de Fayel, et se glisser
auprès de la châtelaine. Une fois, il se présente sous les pauvres
habits d'un mercier, son panier au cou, selon l'usage du temps. Il
déballe sa marchandise dans une chambre basse, et tous les gens de la
maison y accourent:
Iluec trouverent le mercier,
Et lor dame qui remuoit
Les joiaus et les _bargignoit_;
Aucun aussy de la mesnie
Ont mainte chose _bargignie_,
Et li aucun ont acheté.
(_Roman de Coucy_, v. 6723.)
Et quant riens plus ne _bargigna_,
Sa marchandise apareilla,
Et prit son fardel a trousser.
(_Ibid._)
Alors la châtelaine, feignant d'être émue de pitié, car la nuit était
venue, selon le calcul des amants, et il faisait un temps affreux; la
dame de Fayel ordonne à un valet de faire rester à coucher le pauvre
marchand:
La dame dit a son valet:
Faites demourer sans lonc plait
Ce povre homme, marchand estragne.
Cilz respont, sans _faire bargagne_:
Gentilz dame, Diex le vous mire.
(_Coucy_, v. 6746.)
«Faites demeurer sans difficulté ce pauvre homme, marchand étranger; et
Coucy, _sans barguigner_, répond: Madame, Dieu vous en tienne compte.»
On voit que, dès lors, on employait cette expression dans le sens
figuré. Ces passages sont curieux, en ce qu'ils nous présentent le
substantif et le verbe qui s'en est formé, _bargagne_ (angl., _bargain_)
et _barguigner_.
«Estagiers de Paris pueent _barguignier_ et achater bled ou marchie de
Paris...»
(_Le livre des Mestiers_, p. 17.)
--«Les gens domiciliés à Paris peuvent marchander et acheter du blé au
marché de Paris, etc.»
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COMBIEN ne vient pas de _quantum_, mais de deux racines françaises,
_comme_, _bien_. L'on disait _com_ ou _comme_, soit en prose, soit en
vers, et l'on écrivait l'une et l'autre forme, selon le besoin de
l'euphonie et de la mesure.
Cela se comprendra mieux par des exemples. Je les prends dans la
traduction inédite des _Lettres d'Abeilard_, par Jean de Meun.
Abeilard fait à un ami l'histoire de sa vie. Il raconte comment, élève
de Guillaume de Champeaux, il était devenu le suppléant, puis le rival,
et enfin le vainqueur de son maître:
«Lors, après un pou de jours trespassez, endementiers que je tenoie
illec[87] l'estude de logique, de _com grant_ envie commenca mon maistre
a defaillir, et de _com grant_ doulour a esboulir, n'est pas chose
legiere a dire.»
[87] A Paris, où il était venu occuper la chaire de Guillaume de
Champeaux.
Il faut prononcer _congrant_ d'un seul mot. _Quanta invidia et quanto
dolore._
Quelques lignes plus bas:
«Et de tant _comme_ l'envie de mon maistre me poursuivoit plus
apertement, de tant me donnoit elle plus d'autorite, si _comme_ dit le
poete que envies assaut les souverains, et li vens soufflent les choses
trop haultes.»
Dans le premier exemple, _com_ s'unit à l'adjectif _grand_, comme il
s'unit à _bien_ dans _combien_; dans le second exemple, il ne pourrait
s'unir au substantif _envie_, ni au verbe _dit_; aussi le mot reste
entier, _comme_.
On remarquera dans ce passage l'_s_ euphonique à la fin d'_envie_.
Et cette double forme de l'article, l'une pour le nominatif, l'autre
pour l'accusatif: «_Li_ vens soufflent _les_ choses trop haultes.»
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COTTE VERTE. Le dernier éditeur des _Contes de la reine de Navarre_
(j'entends le dernier en date, comme dit Courier) a commis une
singulière méprise sur un passage de la quarante-quatrième nouvelle.
Voici son texte:
«Les amants entrerent en un préau couvert de cerisiers, et bien clos de
haies de rosiers et de groseilliers fort hauts, là où ils firent
semblant d'aller abattre des amandes à un coin du préau; mais ce fut
pour abattre prunes. Aussi Jacques, au lieu de _baisser_ la cotte verte
à s'amie, lui _baissa_ la cotte rouge; en sorte que la couleur lui en
vint au visage, pour s'estre trouvée surprise plus tost qu'elle ne
pensoit.»
Il est évident qu'au lieu de _baisser_ et _baissa_, il fallait imprimer
_bailler_ et _bailla_. _Bailler la cotte verte_ à une fille, c'est la
faire tomber sur l'herbe de manière à lui verdir la cotte. Les deux
jeunes sylvains qui rencontrèrent Psyché se contentèrent «de voir, de
courir, et rien davantage: hormis qu'ils dansèrent quelques chansons
avec la suivante, lui dérobèrent quelques baisers, lui donnèrent
quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-être _la cotte verte_,
le tout avec la plus grande honnêteté du monde.»
(_Amours de Psyché_, liv. II.)
L'éditeur des contes de la reine de Navarre ne peut malheureusement pas
rejeter la faute sur les typographes, car il a mis à cet endroit une
note exprès, où il explique que _baisser la cotte verte_ signifie, par
métaphore, _abaisser les branches de l'amandier_. Cependant il
connaissait le sens de _bailler la cotte verte_, car il ajoute: «Cette
expression figurée aurait un tout autre sens avec le verbe _donner_ à la
place de _baisser_, comme on l'a mis dans l'édition _en beau langage_ de
1690; car donner la cotte verte à une fille, c'est la jeter sur l'herbe;
et donner une cotte rouge, c'est lui ôter sa virginité.»
Cette explication est juste, hormis en un point: c'est qu'elle suppose
que donner la cotte rouge soit une expression proverbiale comme l'autre;
tandis que c'est une allusion créée ici par la conteuse.
Je n'ai pas sous les yeux l'édition de Gruget, que celle-ci prétend
reproduire; mais, supposé qu'elle porte effectivement _baisser_ pour
_bailler_, c'est une fidélité trop scrupuleuse que de n'avoir pas
corrigé cette faute, ou une distraction poussée bien loin que de ne
l'avoir pas reconnue, surtout avec le secours du texte rajeuni.
Espérons que le prochain éditeur, s'appuyant sur la note de son
devancier, sera moins timide, et, voyant qu'il s'agit d'amandes à
cueillir, mettra _baisser la coque verte_, au lieu de _la cotte_. Cela
s'appelle restaurer ingénieusement un passage, et c'est ainsi que petit
à petit les bons auteurs vont s'améliorant entre les mains des bons
éditeurs.
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CROULER, GROUILLER. _Crouler_, qu'on écrivait jadis et mieux _crouller_,
par deux _ll_, vient de l'italien _crollare_, et non du grec [Grec:
krouô], comme le prétend Nicot. Je ne pense pas que la vieille langue
eût un seul mot dérivé du grec immédiatement. Il ne faut pas prendre la
ressemblance pour la preuve d'une parenté.
_Crouler_, verbe actif, signifie _hocher_, _secouer_, _faire trembler_,
et s'employait aussi dans le sens neutre, comme _trembler_.
«E nostre sire ferrad Israel, e _croller_ le frad si cume fait li rosels
en cele riviere.» (_Rois_, III, p. 293.)--«Et Notre-Seigneur frappera
(_férira_) Israël, et le fera trembler comme le roseau dans l'eau.» Le
texte latin dit: Sicut _moveri_ solet arundo in aqua.
Crouler un poirier, un prunier, c'est le secouer pour en faire tomber
les fruits. Le dictionnaire de Trévoux indique cette acception, qui est
la primitive. L'Académie française n'en fait pas mention, et se borne au
sens neutre:--«CROULER, tomber en s'affaissant;»--qui n'est qu'un sens
dérivé et une application particulière, parce que, quand la terre
_croule_ (tremble), les maisons _croulent_ (s'affaissent). Et ainsi le
sens dérivé a étouffé le primitif.
Mais les deux _ll_ de _crouller_ étaient mouillées, et la prononciation
a donné naissance à un verbe aujourd'hui très-distinct de _crouler_, le
verbe _grouiller_. Le _c_ dur de _crouler_ s'étant adouci en _g_, comme
dans le mot _gras_, qui vient de _crassus_, et qu'on écrivait _cras_;
comme dans _second_, qu'on écrit par un _c_ à cause de _secundus_, et
qu'on prononce _segond_ par un _g_.
_Grouiller_ et _crouller_ sont absolument la même chose.
Le cheval de Vivien, près de succomber de fatigue, reprend courage et
vigueur à la voix de son maître:
Baucent l'oi, si a froncie le nez;
Ainsi l'entend com s'il fust hom senez:
_La teste croule_, si a des piez houez...
(_La Bataille d'Arlescamps._)
«Baucent l'entend, il le comprend comme s'il était une créature humaine;
il secoue la tête et fouille du pied le sol.»