CHAPITRE V.

Observations détachées.--Ail, métail.--AOI.--Assavoir.--Aucun.--Avec.

--Aye!--Barguigner.--Combien.--Cotte verte.--Crouler et grouiller.--_D_

ou _T_ euphonique; dans, dedans; d'aucuns; dorer; tante; chape-chute;

lute.--Dame.

AIL, MÉTAIL, du latin _allium_ et _metallum_. Dans l'un comme dans

l'autre, l'_i_ est de surérogation et ne sonnait pas; il a été introduit

dans la seconde époque de la langue, pour ouvrir le son naturellement

fermé de l'_a_; et, comme toutes les lettres d'un usage analogue à

celui-ci, tantôt il est marqué, tantôt supprimé. Les plus anciens textes

écrivent _al_, _metal_.

«E li reis Yram enveiad al rei Salomun un menestrel (_virum eruditum_)

merveillus, ki bien sout uvrer de or e de argent e de altres _metals_.»

(_Rois_, p. 252.)

Dans un couplet monorime en _al_, dont les rimes sont _loial_, _val_,

_cendal_, _mal_, _cheval_, _batistal_, le poëte raconte la chute de

Manprine de Gerbal abattu par Gerins:

Ses fors escus ne li valut un _al_:

Tote li fant la bocle de cristal.

(_La Desconfite de Roncevaux_, p. 56.)

«Son fort bouclier ne lui valut un _ail_.»

On prononçait, d'après la règle exposée page 54, _au_, _cristau_; c'est

pourquoi _ail_ fait au pluriel _aulx_. Une inconséquence d'orthographe

donne l'air d'une exception à cette forme, aussi régulière que possible.

De tout temps on a dit _des aulx_, comme des _métaux_. Rutebeuf, parlant

d'un vilain:

Tant ot mengie de buef aus _aus_

Et dou gras hume qui fu chaus

Que la pance ne fu pas mole!

(_Dou Pet au vilain_, Barb., I, 110.)

Cet _i_ parasite a pris racine dans _ail_, et a été exclu de _métal_. La

prononciation vicieuse, suite d'une orthographe mal comprise, n'a pu

prévaloir dans _métail_, elle se maintient encore dans _ail_.

Il est curieux de voir combien l'opinion a varié sur une question si

simple, étant ramenée à ses véritables termes.

_Ail_, dit Ménage, n'a point de pluriel; cependant M. de Balzac et

quelques autres modernes ont dit _des aulx_.

L'auteur des _Réflexions sur l'usage présent de la langue_, qui, de son

temps, faisait autorité, soutient qu'on doit dire _des ails_; l'Académie

se déclare pour _aulx_.

Latouche, dans l'_Art de bien parler français_, rapporte diverses

opinions, et conclut: Je crois qu'on ne dit ni _ails_ ni _aulx_ au

pluriel. Mais il ne dit pas comment il faut dire: c'est son secret.

Sur _métail_ et _métal_, Ménage reconnaît qu'on dit l'un et l'autre,

mais il préfère _métal_.

L'Académie, édition de 1798, ne donne que _métal_, en observant

toutefois qu'on prononce plus ordinairement _métail_.

Latouche en tire cette conséquence, qu'il «faut nécessairement écrire

_métail_.»

M. V. Hugo renchérit encore sur eux. Son imprimeur ayant mis, Une porte

de _métal_, l'auteur du _Rhin_ fait tout exprès un long _erratum_ pour

enjoindre de lire _porte de métail_; tant la différence lui paraît

importante! «Quant au mot métail, il n'est pas moins précieux. Le métal

est la substance métallique pure: l'argent est un métal. Le _métail_ est

la substance métallique composée: le bronze est un métail.»

M. Hugo n'a trouvé que dans son imagination cette distinction subtile et

chimérique: il se fait des idoles pour les adorer. L'Académie ne mérite

pas le blâme qu'il lui adresse pour avoir écarté de sa nouvelle édition

le précieux _métail_. M. V. Hugo est aujourd'hui membre de la commission

du Dictionnaire; c'est un travail où il est dangereux de laisser trop de

part à l'imaginative.

* * * * *

BAIL, CORAIL, ÉMAIL, TRAVAIL, font _baux_, _coraux_, _émaux_, _travaux_,

comme si l'on écrivait au singulier _bal_, _coral_, _émal_, _traval_; et

dans le fait ou a écrit et prononcé de la sorte:

Et bien doi metre en guerredon

Paine et _traval_ de si fait don.

«Peine et _travau_ de tel don, _di siffatto dono_.»

La confusion était perpétuelle entre _ail_ et _al_. Elle durait encore

au XVIIe siècle; Ménage écrit _un quintail_: «_Quintail_ fait

_quintaux_.»

(_Obs._, p. 350.)

--«Il faut prononcer _métal_, et non pas _métail_; _cristal_, et non pas

_cristail_; _coral_, et non pas _corail_; _poitral_, et non pas

_poitrail_.»

(_Ibid._, p. 351.)

Par où l'on voit clairement que la distinction entre _ail_ et _al_

n'était dans l'origine que pour les yeux; que ces finales sonnaient

primitivement de même, c'est-à-dire, au singulier _al_, suivies d'une

voyelle, _au_, suivies d'une consonne; le pluriel en _aux_, tout

naturellement.

Nos yeux ont appris à notre langue cette irrégularité d'_ail_ produisant

_aulx_.

Nos pères disaient _un au_, _un métau_; continuons à dire, suivant

l'usage moderne, _un ail_ et _un métal_, et au pluriel _des aulx_ et

_des métaux_.

* * * * *

ASSAVOIR. C'est le même mot que _savoir_; comme l'on disait _assécher_

ou _sécher_; _savourer_ et _assavourer_; _penser_ et _appenser_;

_pendre_ et _appendre_; _juger_ et _adjuger_, etc.

Dans la lettre du châtelain de Coucy à la dame de Fayel, pour lui

demander un rendez-vous:

Dame, par vo courtois vouloir

Me voellies laisser _assavoir_,

Par le porteur de ceste lettre,

Quant il vous plaira a jour mettre

Que je puisse parler a vous.

(_Coucy_, v. 3071.)

Fayel, de son côté, était jaloux, soupçonneux,

Et desiroit moult _assavoir_

De sa dame le penser voir.

(_Ibid._, v. 4154.)

«Savoir la vraie pensée de sa femme.»

Et se je puis journee avoir,

Je le vous feray _assavoir_.

(_Ibid._, v. 5522.)

L'Académie, non plus que Trévoux, ne donne le verbe _assavoir_. Ce mot

manque aussi dans le _Complément_ de MM. Didot. Mais à l'article

_savoir_, l'Académie dit:

«_Faire à savoir_, faire savoir. Il ne s'emploie guère que dans les

publications, les proclamations, les affiches, etc. _On fait à savoir

que tels et tels héritages sont à vendre._»

Je crois que l'Académie se trompe, et que c'est _assavoir_, et non pas à

_savoir_. Que fait ici cet _à_?

De même cette locution, _je laisse à penser_, est également une forme

introduite par une orthographe vicieuse; et il faudrait écrire, _je

laisse appenser_, comme dans _guet appens_, autrefois mal écrit

_guet-à-pens_, pour _guet appensé_, c'est-à-dire longuement médité,

préparé:

Je laisse _appenser_ la vie

Que firent nos deux amis.

(La Fontaine, _le Rat de ville_.)

* * * * *

AOI. Tous les érudits qui se sont occupés de la _chanson de Roland_ (par

malheur ils ne sont pas nombreux) ont été fort embarrassés de ces

lettres AOI mises en marge du manuscrit, ordinairement à la fin, parfois

au milieu du couplet monorime. Ils se sont perdus en conjectures pour en

trouver l'origine et le sens.

Prononcez-les conformément à la règle selon laquelle _oi_ sonne _oué_,

et vous reconnaîtrez tout de suite le mot anglais _away_, _en avant!_

tracé d'après les lois de l'orthographe française d'alors.

Notez que le manuscrit qui a servi à l'impression appartient à la

bibliothèque Bodléienne, et, suivant une apparence équivalente, ou peu

s'en faut, à une certitude, a été exécuté en Angleterre.

La _chanson de Roland_ était chantée, comme on sait, sur les champs de

bataille, pour animer les soldats. C'est ainsi qu'elle le fut en 1066, à

la bataille d'Hastings. Le passage du roman de _Rou_ est célèbre:

Taillefer, qui moult bien cantoit,

Sur un roncin ki tost aloit,

Devant aus s'en aloit cantant

De Karlemaine et de Rolant,

Et d'Olivier, et des vassaus

Ki morurent a Roncevaus.

Le ménestrel chargé de cet emploi s'interrompait sans doute de temps en

temps aux endroits les plus chauds, pour s'écrier: _En avant! en avant!_

_Away! away!_ Et l'écrivain qui a exécuté le manuscrit d'Oxford a eu

soin de reproduire ce cri aux endroits consacrés, comme frère Menot et

Janotus de Bragmardo cotaient, en marge de leurs sermons et harangues,

les _hen! hen!_ ornement obligé de leur éloquence tousseuse.

Cette notation des AOI est donc d'un grand prix: elle confirme l'usage

mentionné dans le roman de _Rou_; elle révèle aussi l'âge reculé de la

copie d'Oxford, qui doit être de très-peu postérieure à la conquête,

c'est-à-dire, de la fin du XIe siècle ou du commencement du XIIe. Je ne

voudrais pas pousser trop loin ces conjectures; mais cependant il est

certain que le texte de cette chanson, tel que l'a imprimé M. Francisque

Michel, offre tous les caractères d'une rédaction qui n'est pas encore

définitivement arrêtée. On y rencontre le même couplet refait trois,

quatre et jusqu'à cinq fois de suite. L'auteur, évidemment, essayait des

rimes différentes, pour choisir la plus favorable au développement de sa

pensée et à l'addition de nouveaux détails. Par exemple, le couplet où

Olivier monte sur un pin pour voir les Sarrasins venir, est refait deux

fois: la première, il est établi sur la rime en _u_; la seconde, sur la

rime en _é_. Le couplet qui vient ensuite, où Olivier demande à Roland

de sonner de son cor, offre trois rédactions différentes. La première

rime en _o_:

Cumpains Rollans, car sunez vostre corn...

Puis, l'auteur a cru mieux réussir avec la rime en _é_:

Cumpainz Rollant, l'olifan car sunez...

Puis, n'étant pas encore satisfait sans doute, il essaye de la rime en

_an_:

Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan.

(St. 81, 82, 83.)

Le même travail se reconnaît à chaque page. Quoi donc! le temps

aurait-il épargné le manuscrit original, le _brouillon_ du poëte

normand? Se serait-il amusé à nous en faire cadeau à notre insu? Le fait

vaudrait la peine d'être vérifié. Il serait maintenant du plus haut

intérêt de posséder un texte authentique de la rédaction définitive de

ce curieux monument, le seul que je sache vraiment digne du titre

d'épopée, si prodigué depuis quelques années.

Nous ne quitterons pas ce mot AOI sans faire observer qu'il existait

dans la langue commune. On en retrouve des exemples: le comte de Forest,

le perfide Lisiart, offre devant le roi de gager qu'il possédera la

belle Euriaut, la bien-aimée de Gérard de Nevers:

_Avoi_, sire, che dist Gerars,

Puisque mes sires Lisiars

Velt gagier, por moi ne remaigne.

(_Roman de la Violette_, p. 18.)

«_Allons!_ sire, ce dit Gérard, puisque messire Lisiard veut gager, qu'à

moi ne tienne.»

Dans la partie de dés entre S. Pierre et le Jongleur, où les âmes des

damnés servent d'enjeu, le Jongleur amène douze points: _Allons,

allons_, dit S. Pierre, si Jésus n'a pitié de moi, ce dernier coup m'a

perdu!

_Avoi_, dist S. Pierres, _avoi_!

Se Jhesus n'a pitie de moi,

Cis daarains cop m'a honi.

(Barbazan, II, p. 199.)

L'étymologie de cette exclamation paraît claire: _avoi_ est pour _à

voie_, _en route!_ _avançons!_ En anglais, _way_, _chemin_, est notre

mot _voie_; l'_a_ initial qui s'y joint dans _away_, n'a de sens qu'en

français. Il faut donc ranger _away_ parmi les mots qui ont passé la

Manche avec Guillaume le Conquérant.

* * * * *

AUCUN, ALQUES. La _Grammaire des grammaires_ parle du sens négatif de

_aucun_, et dit qu'_aucun_ signifie _pas un_; l'Académie et tous les

dictionnaires s'y accordent; M. Ampère, lui-même, dit que «_personne_ et

_aucun_, pris dans leur sens négatif actuel...» (_Formation de la langue

française_, p. 275).

Comment _aucun_ pourrait-il être négatif, étant une contraction

d'_aliquis_, qui signifie _quelqu'un_? car c'est d'_aliquis_ qu'il faut

le tirer, et non de l'italien _alcuno_. La première forme a été _alques_

et _alquans_, qui se prononçaient _auques_, _auquans_,--_aucuns_.

L'armée de Charlemagne passe l'Èbre à la nage. Aucuns soldats, équipés

de cuirasse et autres objets pesants, furent tirés au fond:

Li adubez en sunt li plus pesant;

Envers les funz s'en turnerent _alquanz_.

(_Roland_, st. 176.)

«E vindrent a la rivière de Bosor, e li _alquant_ ki furent las i

remestrent.» (_Rois_, I, p. 115.)--«Et lassi _quidam_ substiterunt,» dit

le texte.

Dans la _chanson de Roland_, _alques_ rime avec _chevauchent_:

Felun paien par grant irur chevalchent.

Dist Oliver: Rollant, veez en _alques_.

(St. 85.)

«Les païens félons chevauchent avec grande colère. Olivier dit: Roland,

voyez en _aucuns_.» Prononcez le _ch_ dur, _kevaukent_ (_voy._ p. 53),

et vous avez une excellente rime à _auques_.

* * * * *

_Alques_ ou _auques_ faisait aussi l'office d'adverbe, pour rendre

_aliquando_ ou _aliquantum_; aucunement, un peu:

«_Alches_ de aïe lur frai.» (_Rois_, III, p. 296.) Je leur ferai un peu

d'aide.

Les conseillers de Jéroboam, voulant lui persuader de céder quelque

chose aux représentations des chefs du peuple, lui disent:

«Sire, s'il te plaist oir lur requeste, e _alches_ a lur volented obeir,

a tus jurs les purras a tun service tenir.»

(_Rois_, p. 282.)

Les ambassadeurs du roi païen Marsile viennent trouver Charlemagne, et

il ne peut se garder qu'ils ne le trompent _un peu_, _aucunement_:

Vinrent a Charles ki France ad en baillie,

Ne s' poet garder que _alques_ ne l'engignent.

(_Roland_, st. 7.)

Aussi Roland dit à son oncle, parlant des conseillers de l'empereur, et

de leurs avis touchant cette ambassade:

Loerent vous _alques_ de legerie.

(_Ibid._, st. 14.)

«Ils vous ont conseillé _un peu_ de léger.»

Dans _Partonopeus_, on lit cette maxime sur les chevaliers bretons:

Loial cevalier sont Breton

Et buen; mais _auques_ sont bricon.

(_Partonop._, v. 7263.)

«Les Bretons sont bons et loyaux chevaliers, mais _un peu_ mauvais

sujets.» On pourrait entendre aussi: Quelques-uns, aucuns, sont mauvais

sujets.

--«Ceux qui connaissent la femme, dit l'auteur de _Partonopeus_,

prétendent que quand _parfois_ son caprice la pousse, elle donne son

amour aux pires, et ne tient nul compte des meilleurs:»

Et dient que feme a costume,

Quant ses talens _auques_ l'alume,

Qu'al pior done ses amors,

Et ne tient nul plait des mellors.

(_Partonop._, v. 4834.)

Observez, en passant, que cet adverbe prend l'_s_ finale, comme faisait

_onqueS_, _oreS_, _mesmeS_, _avecqueS_, etc.; enfin, tous les adverbes

terminés en _e_ muet.

Quant à cette forme _d'aucuns_, employée au nominatif et autorisée par

l'Académie, _d'aucuns ont dit_, voyez-en l'explication page 340.

* * * * *

AVEC. Dans _le livre des Rois_, dans Job, dans S. Bernard, dans la

_chanson de Roland_, dans Wace, en un mot, dans les monuments les plus

anciens de la langue, on trouve _o_ en la signification de _avec_.

_Od_ est le même mot pourvu du _d_ euphonique.

«Sire, tu serais seint _od_ le seint (sanctus cum sancto), e _od_ le

fort parfit.»

(_Rois_, p. 208.)

Cet _o_ est l'abréviation de _ove_, ou _ovec_, avec le _c_ euphonique.

«Quomodo fuit Dominus cum domino meo?»--«Tut issi cume Deu ad esté _ove

tei_ mun seignur.» (_Rois_, p. 224.)--«E jo serai parfit (perfectus)

_ovec_ li.»

(_Rois_, p. 208.)

L'_e_ était muet, car on a écrit _avoec_, qui sonnait _aveu_; les

Picards disent encore _aveu_, _aveu ti_ (_avec toi_). Plus tard, l'_o_

initial s'est changé en _a_, comme cela n'est pas rare, et _ovec_ est

devenu _avec_, qui, après s'être allongé au XVe siècle en _avecques_,

vers le milieu du XVIe s'est vu réduit successivement en _avecque_ sans

_s_, par conséquent sujet à l'élision; puis _avecq'_, et enfin _avec_,

au XVIIIe comme au XIIe: ç'a été une espèce de flux et de reflux.

Mais cet _ove_ qui a servi de point de départ, d'où venait-il?

Remarquez d'abord que le _v_ doit être mis sur la responsabilité des

éditeurs, qui se sont permis de distinguer l'_u_ voyelle de l'_u_

consonne, ce que ne fait jamais aucun manuscrit. Je crois bien qu'en

effet on prononçait _ove_, mais on écrivait _oue_.

Ne serait-ce pas purement et simplement une traduction de _ubi_[86]?

[86] Je me félicite de m'être rencontré sur cette étymologie avec M.

Ampère. (_Format. de la langue française_, p. 292.) Quand je m'en

suis aperçu, je n'ai pas cru devoir supprimer mon explication; mais

je restitue la priorité à M. Ampère, en lui demandant la permission

de m'appuyer de son autorité. M. Nodier tire _avec_ de _abusque

cum_.

Le sens d'_avec_ se ramène très-bien au sens de _ubi_: Je suis _avec_

toi,--_ubi_ tu.

«Sire, tu seras seint _od_ le seint; sanctus eris _ubi_ erit sanctus.»

Jo, si li fals, _od_ lui m'en cumbatrai.

(_Roland_, st. 280.)

«Je combattrai _avec_ lui,»--pugnabo _ubi_ ille.

_Avec_ viendrait donc primitivement de _ubi_,--_ou_, _ov_, _ove_,

_ovec_, _avec_, _avecques_, _avecque_, _avecq'_, _avec_. Voilà par

quelles formes ce mot aurait passé successivement.

Au reste, je ne connais aucune étymologie d'_avec_. _Si quid habes

melius_...

* * * * *

AYE est de deux syllabes; _aïe_, c'est-à-dire _aide_. D'_adjutorium_,

les Italiens ont fait _aiuta_; d'_aiuta_, les Français, en syncopant

encore, ont fait _aye_.

L'intermédiaire de l'italien est prouvé par la forme _aiue_, qui n'est

pas rare, même au XIIIe siècle:

_Aiue Dieu_, dit-il, à vous je me commant.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 446.)

«Aide de Dieu, dit-il, je me recommande à vous.»

Hébers, dans le _Dolopathos_, dit que le jeune prince Lucinien s'étant

enfermé pour lire un livre de son précepteur Virgile, tout à coup poussa

un grand cri, et tomba évanoui sur le pavé. Sa voix frappe d'épouvante

tous ceux qui l'ont entendue: il avait bien besoin de secours:

Un cri geta si hautement,

Si orrible et si dolerex,

Que tuit cil en furent poerex,

Qui la vois en ot antendue.

Mult avoit mestier d'_aiue_.

(_Dolopathos_, p. 102.)

Le châtelain de Coucy, épris de la dame de Fayel, rêvait la nuit à sa

passion. Le désespoir lui parle à une oreille; mais à l'autre, le

courage et l'honneur le rassurent, et l'exhortent à persister:

Li redient tost: Sire, amés.

Certes, nous ne vous faudrons mie:

Tous jours serons en vostre _aïe_.

(_Coucy_, v. 766.)

«Tous les jours nous viendrons à votre aide.»

* * * * *

AÏER, _aider_:

... Quant ele vit Arabis si cunfundre,

A halte voix s'escrie: _Aïez_ nus, Mahum.

(_Roland_, st. 266.)

«Quand elle (la reine Bramidone) voit les troupes arabes s'enfuir

pêle-mêle, elle s'écrie tout haut: Aidez-nous, Mahom.»

On commença de très-bonne heure à employer _aye!_ comme exclamation;

mais il était toujours de deux syllabes:

_Ay!_ dit il, mechant; le diable m'enchanta.

(_Les quatre fils Aymon_, v. 557.)

Quant Karles s'esveillia, se taint comme charbon:

_Ay!_ dit il, maugis, tu me tiens pour bricon.

A tant esvous venus le conte Guesnelon:

_Ay!_ franc roi, dist il, regardez ma Fachon!

(_Ibid._, v. 625.)

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 118 / 227 题