D'un système de déclinaisons en français.--Dialectes.
§ Ier.
Faute d'avoir reconnu les faits exposés précédemment, des savants d'une
grande érudition sont tombés dans ce que je ne craindrai pas d'appeler
une erreur bizarre et des plus graves. Partis de cette idée que
l'orthographe du moyen âge était arrêtée, uniforme et toujours exacte;
frappés ensuite des variations qu'ils y rencontraient, et résolus de
s'en rendre compte à toute force, ils ont imaginé de transformer ces
différences en vestiges d'anciennes déclinaisons françaises.
A ce point de vue, ils ont noté, recueilli, commenté toutes ces formes
nées du hasard ou d'une autre cause qui leur échappait; et, après un
labeur infini, ils sont parvenus à orner la langue française d'un
monument comparable aux déclinaisons du latin; c'est un château en
Espagne très-vaste, très-obscur, où il est à peu près impossible de se
reconnaître et de se conduire; aussi deux Allemands en furent-ils les
principaux architectes: MM. Orell et Dietz ont travaillé sur le vieux
français comme ils auraient pu faire sur le persépolitain ou le
sanscrit. Grâce à M. Dietz, le vieux français possède trois
déclinaisons. Mais voici un autre embarras: la multitude des formes est
telle, qu'il en faudrait mettre six ou sept sur chaque cas; pesant
fardeau qui écraserait le fragile édifice de ces trois déclinaisons.
Heureusement on s'avisa des _dialectes_, c'est-à-dire des patois; toute
la surcharge des déclinaisons fut distribuée dans ces dialectes; avec
les dialectes et les déclinaisons, il n'est aujourd'hui plus rien qui
réduise les savants au silence: ils expliquent tout! Que s'il en a coûté
de la peine, la satisfaction est grande aussi.
Il faut voir cela dans l'ouvrage posthume de Fallot. Jamais le regard
n'a plongé dans un chaos plus effroyable. Il est réellement affligeant
de voir tant de travail et de science engloutis dans un pareil gouffre!
Le premier auteur du mal fut M. Raynouard, dont les travaux sur une
prétendue langue romane[75] procurèrent quelques années de vogue aux
romans de linguistique. Depuis, on a nié la langue romane, mais ceux qui
la niaient ont retenu quelque chose des doctrines de l'inventeur: on a
donné de l'extension à certaines idées de M. Raynouard, lorsqu'il aurait
fallu les restreindre. Dans ce nombre, l'idée d'un système de
déclinaisons françaises.
[75] On n'entend pas ici nier l'existence du roman provençal, mais
seulement l'étendue et l'importance que lui prête M. Raynouard.
Commençons par dégager le seul point de toute cette affaire compliquée
qui soit d'une vérité reconnue, incontestable.
Nos pères prirent à coeur de distinguer dans une phrase le nominatif,
quand ce nominatif était un nom masculin. Ils lui donnèrent alors par
privilége une _s_ au singulier; au pluriel cette _s_ disparaissait du
nominatif, et n'appartenait qu'aux cas obliques ou régimes[76].
[76] On appelle _cas obliques_ tous les cas autres que le nominatif.
M. Ampère les nomme _cas régime_, c'est-à-dire _régis_, et non _qui
régissent les autres_, comme l'amphibologie de l'expression pourrait
le faire croire.
M. Raynouard trouva cette règle dans une grammaire provençale; il la
reproduisit, et rendit, en l'exhumant, un service réel à l'étude de la
vieille langue.
On ne peut nier qu'il n'y ait là un souvenir de la seconde déclinaison
latine: _dominus_, _domini_, _dominos_; mais la chose n'est pas, dans
cet emploi de l'_s_, allée plus loin. Malheureusement on a voulu
l'étendre, et tirer de cette simple donnée un système complet de
terminaisons. C'était un moyen d'occuper cette multitude de consonnes
finales, dont le rôle purement euphonique n'était pas soupçonné.
On regrette que cette idée ait été accueillie et développée par M. J.-J.
Ampère, dans son savant livre de la _Formation de la langue française_.
L'auteur est obsédé de la préoccupation des cas obliques; il en voit
partout. Examinons quelques-unes de ses assertions sur ce point:
--«Par une transformation singulière, l'_u_ du cas régime se changeait
en _f_. _Pontieu_ est le cas régime de _Pontiex_. Au lieu de _Pontieu_,
l'on trouve _Pontif_:»
En Some en _Pontif_ arrivèrent.
(_Roman de la Rose_, v. 268.)
«Ils arrivèrent dans le Ponthieu par la Somme.»
Allez avant à ma suer de _Pontif_.
(_Garin_, I, p. 154.)
«A ma soeur de Ponthieu.»
M. Ampère signale encore _Brunof_ pour _Bruno_ ou _Brunou_ de
l'_Histoire des ducs de Normandie_; _antif_, dans le _livre des Rois_:
«_En l'antif pople Dieu_;»--et de _Garin_:
El pinel entrent dedans ung val _antif_.
Et le mot _blé_ écrit _blef_ dans un fabliau:
Dieu done _blef_, deable l'amble.
(Barbaz., éd. Méon, IV, p. 126.)