Des priviléges de l'ancienne versification.
Je réduis les priviléges de l'ancienne versification à deux, concernant,
l'un l'hémistiche, l'autre la rime et la mesure.
Le repos de l'hémistiche était bien plus long, conséquemment plus
obligatoire, dans l'ancienne poésie que dans la moderne. L'alexandrin
était comme partagé en deux petits vers, dont le premier restait sans
rime. Mais aussi cet hémistiche jouissait des priviléges d'une véritable
fin de vers, c'est-à-dire qu'on y admettait l'hiatus, comme nous
l'admettons d'un vers à l'autre, et que l'_e_ muet n'y comptait pas plus
qu'il ne compte à la fin d'un vers féminin. C'était une grande facilité
accordée aux poëtes. Ils étaient donc intéressés à maintenir
rigoureusement le repos de l'hémistiche. Je ne crois pas que dans tout
ce que le moyen âge nous a légué de vers (et il y aurait de quoi
contre-balancer tout ce qu'on en a fait depuis), on trouvât un seul
exemple du repos de l'hémistiche violé. On se donnait d'autres licences,
mais jamais celle-là.
Plus tard, comme on veut toujours raffiner sur ses devanciers, on
imagina, sous prétexte d'une versification plus sévère, de retrancher ce
privilége de l'_e_ muet surabondant. Dès ce moment la règle perdit de
son importance; on continuait à la prescrire, mais elle était souvent
violée. Le repos avait diminué de durée; on en vint à le regarder comme
une règle sans motif, une difficulté arbitraire et puérile; on se mit à
le supprimer, ou à le transporter sans façon dans une autre partie du
vers. On y gagna les effets de la césure mobile.
Mais il ne faut pas mépriser les inventeurs d'une loi dont on a perdu le
sens et l'application.
Voici un passage qui servira d'exemple. Il est tiré d'un conte dévot du
XIIIe siècle: _Le dit de la Borjoise de Narbonne_. Le diable, pour faire
pièce à cette bourgeoise, lui débauche son fils, le ruine par le jeu et
les femmes, et l'ayant mis sans ressource, l'induit à voler dans une
église pour satisfaire ses passions:
Compains, dit li _deables_,--sais tu que tu feras?
Ça dehors _demorrai_,--en l'église t'en vas;
Le prestre n'y est _mie_,--le calice embleras:
Tu revendras à _moy,--et_ puis jouer porras.
Li valles li respont--que tantost le fera.
En l'esglise s'en _entre_,--que plus n'y demora;
Dessous l'autel tantost--le galice pris a...
Or oez biau _miracle_--qui oir le vouldra.
L'en voloit le _service_--de la messe chanter;
Les gens de la _paroisse_--le vinrent escouter;
Cil qui tient le _calice_--ne s'en pooit aler.
Lors veissiez les gens--entor lui assembler.
On saisit le voleur sacrilége; il est condamné au feu. Sa mère, femme
très-vertueuse et particulièrement dévote à la sainte Vierge, se met en
prières. La Vierge descend sur le bûcher, délie l'enfant, le rend à sa
mère, et remonte au ciel en présence de tout le peuple émerveillé, et au
son de toutes les cloches de la ville, sonnant d'elles-mêmes.
Cette facilité de l'hémistiche n'a rien de bien contraire à nos
habitudes actuelles: toute la différence est que nous avons restreint
cette licence à l'hémistiche final, tandis que, autrefois, elle était
commune au premier et au second.
Mais un point bien plus important était la permission d'altérer les mots
dans leur terminaison pour le besoin de la rime, et dans le nombre de
leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les conséquences en ont été
fort graves. Peut-être chercherait-on vainement un second fait d'une
égale influence sur la formation du langage.
Cette licence était portée fort loin, et l'on conçoit qu'elle n'ait
choqué personne et n'ait pas soulevé d'opposition à une époque où tant
de finales étaient régulièrement mobiles et incertaines. On ne
s'offensait pas d'entendre un poëte prononcer _dix sous_, et une minute
après, _dix saus_:
Dix _sols_ c'ont mangie et beu...
Fet li clerc: Quinze _sols_ vous doi...
Li pain, li vin et li pasté
Ont bien cousté plus de dix _saus_,
Tant ont ils bien eu entre aus.
(_Des trois Aveugles de Compiègne_, Barb., III, p. 68.)
Cela n'était pas plus étonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence,
un _cheval_ et un _chevau_;--_sénéchal_, ou _sénéchau_;--un _chapel_, un
_chapeu_;--un _fol_, un _fou_, etc.
Mais il faut reconnaître aussi que les versificateurs usaient de ce
privilége jusqu'à en abuser. Voici des exemples.
Au lieu de _trois_, _troie_:
Saint Pierre n'eut a cele voie
Fors cinc et quatre et un seul _troie_.
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
«Saint Pierre n'amena cette fois que cinq et quatre et un trois.»
_La toux_ était la forme ordinaire; mais au besoin le poëte, pour gagner
une syllabe, disait _la touse_, à l'exemple de l'Italien, qui met à son
choix _amor_ ou _amore_; ou bien même il disait _la teuse_.
La vieille Aubérée de Compiègne s'introduit chez une jeune dame, sous
prétexte de solliciter quelque friandise pour sa fille malade:
Dame, fist elle, je vieng a vos,
C'une goute a ma fille el flanc:
Si voloit de vostre vin blanc
Et un seul de vos pains faitis;
Mais que ce soit des plus petiz!
Dieu merci! je suis si honteuse!...
Mais ainsi m'engesse _la teuse_,
Que le me covient demander.
Je ne soi onques truander.
(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
«Madame, dit-elle, je viens à vous, car ma fille a la goutte au côté.
Elle voudrait de votre vin blanc et un seul de vos jolis pains, pourvu
que ce soit un des plus petits! Dieu merci, je suis si honteuse!... Mais
ainsi m'angoisse la toux, comme il est vrai que je suis réduite à vous
le demander. Je ne sus jamais truander.»
La bonne pièce continue longuement sa harangue, digne de la Macette de
Regnier. Elle se fait montrer la chambre nuptiale, le lit, etc. Elle
questionne avec un tendre intérêt la nouvelle mariée, lui donne des
conseils, se montre satisfaite de l'opulence du logis:
A tant issirent de la chambre,
Et la vielle tozdis[71] sarmone.
Maintenant la dame li done
Plain pot de vin et une miche,
Et une piece d'une _fliche_,
Et de pois une grant potée.
(Jubinal, _Nouv. rec._, I, 207.)
[71] _Toudis_, _toujours_, en picard.
DIS (_dies_): _Mi-di_; _lun-di_:
Mais il ne caut a Persewis:
Sole i remaint XL, _dis_.
(_Partonop._, v. 6305).
Et vos porrez veoir _tans dis_
Et son gent cors et son cler vis.
(_Ibid._, v. 6855.)
_Tans-dis_ (_tantos dies_) est un accusatif absolu, comme
_tous-jours_, et ne veut pas plus que _toujours_ être suivi de
_que_. _Tandis que_ est une absurde invention du tyran Vaugelas.
Jusqu'à lui, personne ne s'était avisé de joindre _que_ à
_tandis_:--«_Tandis_ sa femme ne fut pas oiseuse à l'hostel.» (_Les
cent Nouvelles_, nouv. 34.)--_Tandis_ rostir la perdrix l'on
faisait. (Marot.)--_Tandis_ la nuit s'en va, les lumieres
s'esteignent. (Malherbe.)
_Tandis_ l'ignorance arma
L'aveugle fureur des princes.
(Ronsard, ode X, liv. 1er.)
L'étymologie, la raison, l'usage, l'autorité des meilleurs
écrivains, Vaugelas a tout méprisé, pour tuer une locution
indispensable et sans équivalent, et surcharger la langue d'un
double emploi. On avait déjà _pendant que_.
_Fliche_ pour _flèche_; un morceau d'une flèche de lard pour accommoder
ses pois. C'était un mets très en honneur chez nos pères. Aussi, dans le
fameux catalogue de l'abbaye Saint-Victor, voit-on figurer un traité
«Des pois au lart, _cum commento_.»
On ne craignait pas de retrancher l'_e_ muet de la fin d'un mot, pour
satisfaire à l'exigence de la rime. Le sage qui raconte, dans le
_Dolopathos_, l'histoire des sorcières qu'il nomme _Estries_ (du latin
_strygas_), dépeint l'arrivée tumultueuse de ces _Estries_:
Et firent parmi la forest
Trop grant noise et trop grant _tempest_.
(_Dolopathos_, p. 261.)
Les Anglais se sont approprié le mot sous cette forme.
On ne se faisait non plus scrupule d'allonger les mots que de les
raccourcir. De _spiritus_, _espir_ ou _esperites_. Dans le _Dolopathos_:
Puis ke li _espirs_ fort en vient
Que l'ome pasmer en convient.
Et vingt vers plus bas:
A la bouche et au nez li mist
Por l'_esperite_ fors atrere.
(_Dolopathos_, p. 164.)
D'autres fois, à une voyelle on en substituait une autre. On vient de
voir _teuse_ pour _touse_, afin de rimer à _honteuse_; on trouve de
même, au lieu de _lire_, _lere_, pour rimer avec _compère_. Le renard,
prié par le loup de lire le mot écrit sous la semelle du cheval, s'en
excuse sur ce qu'il _a éü la rhume_, qui lui a troublé la vue:
Dit renart: J'ai la rume ehue,
Por quoi j'ai troublee la vehue...
Puis il ne sait lire que le latin; puis enfin il fait trop sombre:
Et dist: N'y voi goute, compere;
Ge ne pourroie letre _lere_.
Dans Rutebeuf, _vallot_ au lieu de _vallet_:
Chascun ot maistre, nes[72] Challos,
Qui n'estoit pas moult biaux _vallos_.
(_De Charlot le Juif._)
[72] _Nisi._
«Chacun trouva maître, excepté Charlot, qui n'était pas fort beau
garçon.»
Il est utile d'observer que toutes ces contractions se retrouvent dans
saint Bernard, dans les commentaires sur Job, et dans la version du
_livre des Rois_; et par conséquent ne doivent pas être considérées
comme des licences poétiques[73]. C'étaient des habitudes communes à la
prose comme aux vers; seulement les poëtes en ont poussé l'usage jusqu'à
l'abus. On ne rencontre que chez eux certains exemples de syncopes et
d'apocopes vraiment extraordinaires, commandées par le besoin du mètre
ou de la rime; par exemple, _mauvaise_ resserré en _maise_;--_trahi_
réduit à sa première syllabe _tra_:
[73] Le _livre des Rois_ à lui seul ne ferait pas une autorité
suffisante, bien qu'il ait été publié comme un texte de prose. La
question, sur ce point, me semble avoir été tranchée un peu
légèrement.
Barbazan, le premier qui s'occupa du manuscrit des cordeliers et en
signala l'importance, n'a pas hésité de dire que cette traduction
était en vers; non pas en vers toujours d'égale mesure et rimés
partout sévèrement, mais en vers libres, et souvent rimés par
assonance. A l'appui de son opinion, il allègue un long passage, le
cantique d'Anne, dont il rétablit les lignes dans la forme de vers.
Quantité d'autres passages se prêteraient à la même expérience;
mais, pour tout dire, il en est beaucoup aussi qu'il paraît
difficile d'y soumettre.
Quoi qu'il en soit, l'éditeur de ce vénérable texte, M. Leroux de
Lincy, aurait peut-être dû prendre davantage en considération l'avis
de Barbazan. Il se contente de le mentionner et d'y opposer le sien,
qu'il ne motive pas; car on ne peut accepter l'argument unique de M.
Leroux de Lincy, tiré d'un passage des _Florides_, d'Apulée. Ce
passage de cinq lignes présente le retour évidemment cherché de
quelques rimes; et comme il n'est pas en vers, M. Leroux de Lincy en
conclut que la fréquence des rimes dans la version des _Rois_,
circonstance à laquelle d'ailleurs se joint si souvent l'exactitude
de la mesure, n'implique pas non plus un ouvrage en vers. Ce
raisonnement irait à supposer la versification latine fondée sur le
même système que la française.
Une traduction du XIe siècle, mélange de vers et de prose, était
cependant un fait bien curieux à constater. L'emploi des deux formes
indique une littérature déjà fort avancée, et il serait intéressant
d'examiner le choix des passages mis en vers.
Por _maise_ compagnie qu'aie hantée jadis.
(_De la Borjoise de Narbonne._)
Le neveu du roi Marsile, à Roncevaux, se précipite sur les Français en
criant:
Felon François, Mahomet vos maudie!...
_Tra_ vos a Ganes, tuit i perdrez la vie.
(_La Desconfite de Roncevaux_, dans l'introd. du _Roland_, p. LIV.)
Observez que, vingt-huit vers plus haut, l'auteur a fait dire à Roland:
_Traï_ nos a Ganes li soduianz.
Il est impossible d'avouer plus clairement qu'on cède à la contrainte de
la nécessité. Mais ce sont là des exceptions.
* * * * *
Des deux priviléges de l'ancienne poésie, le premier, celui de
l'hémistiche, est de petite conséquence; mais l'autre, l'altération des
mots pour la rime ou la mesure, doit avoir exercé la plus grande
influence sur le langage. Il serait curieux de rechercher si telle
prononciation dominante dans telle province n'y a pas été accréditée par
les poëtes de cette province[74].
[74] Il faudrait commencer par connaître ces poëtes, et les
distribuer, les classer selon les dates et les pays; ensuite il
faudrait en donner des éditions; il faudrait de plus qu'ils fussent
expliqués dans des chaires publiques. Mais on n'a pas le temps d'y
songer; on est déjà si occupé par les cours indispensables de
malais, d'indoustan, de chinois, etc., etc.!
Les poëtes ne se bornaient pas à modifier les finales pour le besoin de
la rime: ils resserraient les mots dans le corps du vers, sous prétexte
des exigences de la mesure. Ainsi la langue française, encore molle et
ductile, a été par eux façonnée, pétrie en diverses façons sous les yeux
du peuple, qui choisissait et retenait ce qui lui plaisait le mieux. Le
génie public était juge, et ses arrêts s'exécutaient sans avoir été
formulés. On n'avait pas encore inventé la profession de grammairien,
invention si funeste à la langue, qui substitue aux droits de toute une
nation quelques hommes, savants ou ignorants, c'est ce que nul
n'examine.
Au XIIe et au XIIIe siècle on écrivit prodigieusement de vers, et rien
que des vers. La rime paraissait le seul vêtement convenable des pensées
dignes d'être conservées et transmises. Au surplus, toutes les
littératures ont débuté de même par la poésie; car outre qu'elle aide la
mémoire par ses formes arrêtées, elle offre encore l'avantage de
défendre la pureté du texte, et de maintenir la lettre contre les
infidélités volontaires ou involontaires. L'euphonie et la rapidité,
telles ont été les régulatrices de notre langue, par l'intermédiaire des
poëtes. On ne saurait trop se le persuader.
Mais les affreux malheurs du XIVe siècle, l'occupation de la France par
les Anglais, les guerres civiles, toutes ces longues et terribles
tempêtes bouleversant notre patrie, corrompirent, détruisirent un bien
qui n'était pas encore assez affermi. La littérature fut perdue, la muse
s'envola épouvantée. Les temps étaient trop réellement épiques en
actions pour qu'on songeât à construire des épopées en paroles et à
agencer des mots. Homère n'eût pas chanté dans le camp d'Agamemnon: il
faut que le poëte regarde de loin, soit dans le passé, soit dans
l'avenir; pour lui, le présent n'existe pas.
Aussi, que fit le XVe siècle quand il s'avisa de vouloir lire? Il mit en
prose les vers des siècles précédents. Toutes ces vastes compositions,
ces poëmes moraux, satiriques, fabuleux, historiques, sacrés ou
profanes, d'amour ou de chevalerie, tout cela ne se pouvait plus
comprendra dans la forme que leur avaient donnée les auteurs. Il fallut
les abaisser au ton qui était devenu le ton général. La prose naquit
véritablement alors: Villehardouin et Joinville ne doivent être
considérés que comme exceptions. C'est du XVe siècle que la prose date
son existence officielle, et qu'elle s'établit dans notre littérature la
rivale de la poésie; rivale ambitieuse, qui dès le premier pas aspire à
la suprématie, et depuis a si bien élargi sa place, que demain ou après
elle régnera sans partage.
Si le XVe siècle ne comprenait déjà plus le XIIIe, encore moins celui-ci
fut-il compris du XVIe. En cet endroit, il y eut rupture complète des
traditions. La chaîne était à jamais brisée, dont je m'efforce ici de
retrouver et de rajuster ensemble quelques anneaux chargés de rouille.
Il y parut bien quand Marot, sans comparaison le plus habile de son
temps comme le plus versé dans la littérature ancienne, voulut se mêler
de rajuster le _Roman de la Rose_. Les changements qu'il y fit prouvent
une ignorance à peine excusable dans un savant de nos jours. La lignée
des poëtes s'était renouvelée, et aussi les procédés de leur art; et ni
les nouveaux poëtes ni l'art nouveau n'étaient en progrès sur les
anciens. Les derniers venus s'étaient séparés du peuple; ils avaient
leur langue à eux tout seuls, qu'ils établissaient naturellement fort
au-dessus de l'autre. Leurs devanciers avaient écouté parler dans la
rue; ceux-ci, enfermés dans leur cabinet, regardèrent la langue sur le
papier. De ce moment il y eut divorce entre le peuple et les
littérateurs. Qu'y gagnèrent les lettres? Le plus clair de leur bénéfice
fut l'introduction de l'hiatus dans la versification. En voyant les
hiatus innombrables dans l'écriture, les poëtes les adoptèrent sans
hésiter, persuadés qu'ils ne faisaient en cela que continuer l'ancienne
école. Un jour enfin le sentiment naturel se réveilla et reprit le
dessus: l'hiatus fut de nouveau proscrit; et cette fois par une sentence
solennelle, car il s'était installé des tribunaux publics pour le
langage. Sans s'en douter, on revenait sous Louis XIII à la loi qui
avait servi de point de départ sous Philippe-Auguste. C'était fort bien;
mais dans l'intervalle tout le système des consonnes euphoniques avait
disparu de _la belle langue_, et le vocabulaire poétique se trouva tout
à coup réduit des trois quarts. La poésie, obligée de faire figure et
plus que jamais avec cette mince fraction de son ancien revenu, se vit
contrainte, pour dissimuler son indigence, à des ruses incroyables, à
des efforts, des subtilités au-dessus de l'imagination. Un temps elle
parvint à se suffire à l'aide de ces tours d'adresse, et secondée
d'ailleurs par des génies extraordinaires. Mais ce temps ne pouvait
toujours durer: on se fatigue; les hommes de génie meurent; les tours
d'adresse s'épuisent; à force d'être répétés, ils finissent par être
imités et tomber dans le mépris. C'est où nous en sommes.
Si nous sortirons de là et comment, c'est une question dont nos
arrière-neveux pourront voir la solution. En attendant, le peuple a
gardé son langage; et comme c'est encore le meilleur et le plus commode
pour rendre sa pensée, sinon pour parler à la cour, il se console
facilement du dédain des classes _éclairées_. Un poëte s'est mis avec le
peuple; il a écrit pour ceux qui ne savent pas lire. Aussi voyez quel
succès! Il a fait comme Marie, soeur de Marthe: il a choisi la meilleure
part, qui ne lui sera point enlevée. Quant aux autres, qu'ils se fassent
lire par les académiciens, s'ils peuvent.