La tmèse est l'opposé de la contraction: celle-ci resserre les mots,
celle-là en écarte les parties pour insérer un autre mot dans
l'intervalle.
On ne pratique plus la tmèse dans notre langue, mais autrefois elle y
était fréquente. Cinq expressions y étaient particulièrement sujettes:
_senon_ (sinon),--_vez ci_, _ez vous_ (voici),--_jamais_ et _par_ dans
un certain sens qu'il ne pouvait avoir isolément:
A sire Constant Duhamel
N'a sa fame, dame Isabel,
Ne diront mes riens, _se_ bien _non_.
(_De Constant Duhamel._)
«Ils ne diront jamais rien, sinon du bien.»
Quoi que je die et quoi que non,
Nus n'est vilains, _se_ de cuer _non_.
(_Des Chevaliers, des Clercs et des Vilains_, v. 43.)
«Sinon de coeur.»
Mais une autre merveille i ot,
Que li vergiers durer ne pot,
_Se_ tant _non_ que li oisillons
Y venoient chanter les doux sons.
(_Le Lai de l'Oiselet_, v. 113.)
«Mais il y eut une autre merveille, c'est que le verger ne pouvait
subsister, sinon tant que l'oiselet y viendrait chanter.»
L'exemple suivant réunit la tmèse de _jamais_ et celle de _senon_.
L'époux si finement joué par Aubérée n'aurait jamais, sans le surcot,
pensé de sa femme que du bien:
Se ne fust-ce por le sercot,
_Ja_ n'y pensast _mais se_ bien _non_.
(_D'Auberée la vieille Maquerelle._)
On disait aussi _se ce non_,--_si cela non_, _sinon cela_:
Ou _se ce non_, je vous rends le païs.
(_Garin_, t. I, p. 5.)
«Ou si vous ne consentez à cela, sinon cela, etc.»--«La ot si grant
asemblée de gens, que ce ne fu _se_ merveille _non_.»
(_Villehard._, p. 110.)
_Vez ci_, _vez la_, c'est-à-dire _vois ici_, _vois là_.
_Vez_ me _ci_, biax amis, que veux-tu? comment t'est?
(_De Merlin Mellot._)
La dame respondi au prestre:
Sire, _vez_ me _ci_ toute preste.
(_De la Dame qui fist trois tours._)
_Revez la_, revoyez là, _revoilà_.
Dans _les trois Bossus_, la dame dit au portefaix qui vient de jeter à
la rivière le cadavre du second bossu:
Voiez, dist elle, grant merveille!
Qui oï unques la pareille?
_Revez la_ le boçu ou gist.
(Barbaz., II, p. 135.)
«Revoilà le bossu au gîte.»
Cette expression _vez ci_, _vez la_; _voici_, _voilà_, _v'là_; succédait
déjà à une expression plus ancienne, et traduite immédiatement du latin
_ecce_: c'est _ez_ ou _ekevos_, _ecce vobis_:
A tant _ez_ Robin qui y monte.
(_Le Fabel d'Aloul._)
A tant _ez_ un vilain raoul,
Un bouvier qui vient de charrue.
(_Le Dit du Buffet._)
Saint Bernard emploie toujours _ekevos_:
--«_Ekevos_ ke cis vient saillanz ens montaignes et trespessanz les
tertres.»
(_S. Bernard_, p. 528.)
«Voici qu'il vient bondissant par les montagnes et franchissant les
hauteurs.»
--«_Eykevos_ uns bers vient, et Orianz est ses noms.»
(_Ibid._, p. 530.)
«Voici un seigneur qui vous vient, et Oriant est son nom.»
On disait également bien _ez vous_:
_Esvous_ les maufez revenus!
(_De S. Pierre et du Jongleur._)
«Voici les diables de retour.»
_Esvous_ la presse qui engroisse.
(_De Constant Duhamel._)
«Voici la foule qui grossit.»
Atant _es vos_ Guenes e Blanchandrins.
(_Roland_, st. 30.)
«En ce moment voici Ganelon et Blancandrin.»
_Es vus_[69] Rolant sur sun cheval pasmet.
(_Ibid._, st. 147.)
[69] _As vous_, comme on lit dans l'imprimé, est une faute ou de
lecture ou de copiste.
Mais ce qui est bien bizarre, c'est la forme _estes vous_. Il faut
croire qu'ayant perdu de vue l'origine de _ez_ ou _es_, on l'a pris pour
la seconde personne du verbe _être_, et l'on aura jugé mal séant de
joindre cette seconde personne du singulier à un pronom au pluriel. La
prétendue faute a été corrigée, comme nous en voyons corriger tous les
jours[70], et d'_es vous_ s'est formé, par cette judicieuse
rectification, _estes vous_:
[70] Par exemple, _fleur d'oranger_, qui s'accrédite, au lieu de
_fleur d'orange_. Voyez ce mot dans la troisième partie.
_Estes vous_ le prevost errant;
La dame li fist biau semblant.
(_De Constant Duhamel._)
«Voici en hâte le prévôt,» etc...
_Estes vous_ dant Constant, bruiant,
Une grant hache paumoiant.
(_Ibid._)
«Voici monsieur Constant, faisant tapage, et maniant une grande hache.»
_Estes vous_ est la forme constamment employée dans le _livre des Rois_:
--«_Estes vus_ Saul ki de ses cultures respairad.»
(_Rois_, p. 37.)
«Voici Saül qui revient de ses champs.»
Il faut observer que si la version des _Rois_ est du XIe siècle, le
manuscrit n'est que du XIIe; qu'ainsi le copiste, suivant l'usage, aura
pu substituer la forme usitée de son temps à celle qu'il ne comprenait
plus ou qu'il voyait tombée en désuétude. Voilà comment _estes vous_ a
pu remplacer _ekevous_ dans le plus ancien monument de notre
littérature.
Je n'ai jamais rencontré la tmèse employée sur _ekevous_ ni _estes
vous_.
Quant à la tmèse de _voici_, nous la pratiquons encore tous les jours:
_Vois cet homme-ci_, _vois ces femmes-là_, c'est _vois ci_ ou _ici_ cet
homme;--_vois là_ ces femmes. Il faut observer pourtant une différence
importante: c'est que nous avons immobilisé comme un adverbe la forme de
l'impératif singulier. Même en nous adressant à plusieurs personnes,
nous disons _voici_ (_vois ici_); nos pères auraient dit logiquement
_veez-ci_. _Vois ci_ était réservé pour ne parler qu'à un seul.
* * * * *
PAR est aujourd'hui destitué d'un privilége important, emprunté aux
coutumes de la grammaire latine. _Per_ se joignait aux verbes, aux
adjectifs, aux adverbes, pour leur communiquer la force d'un superlatif,
une idée de perfection. Ainsi, _permagnus_, _pergravis_, _peramarus_,
pour _maximus_, _gravissimus_, _amarissimus_.--_Pernoctare_, veiller la
nuit entière.--_Peragere_, faire complétement, parachever.
_Parachever_ a vieilli; _parfournir_ ne se dit plus; mais nous disons
encore _parcourir_ et _parfumer_.
Son bon destrier que il _paramoit_ si!
(_Garin_, t. II, p. 147.)
Villehardouin emploie _paraller_ pour _aller jusqu'au bout_. L'empereur
eût poussé sa course jusqu'à Salonique, s'il eût pu.--«Il fust _paralés_
jusques a Salenyque, s'il peust.»
(_Villehard._, p. 194.)
Le vieux français accordait à _par_, dans cette fonction, une liberté
dont _per_ ne jouissait pas en latin; c'est que _par_ n'était pas
nécessairement uni au mot auquel il communiquait sa vertu: il y avait
_tmèse_ le plus souvent.
Dans l'_Adoubement Vivien_, Guillaume au court nez dit à son cheval, qui
va succomber de fatigue:
Cheval, moult _par_ estes _lassez_!
_Parlassé_, _perlassus_.
Moult _par_ li est au cuer _amere_
L'essample des biens qu'il ot dire.
(_Le Dit du Buffet._)
_Peramarum exemplum._
Trop _par_ eus le cueur _hardi_
Quant tu devant moi feru l'as.
(_Ibid._)
_Cor nimis peraudax_, _audacissimum_.
De cet emploi de _par_ ajoutant une force de superlatif, il nous reste
cette locution _par trop_. _Cela est par trop fort._ _Par_ se réunit à
l'adjectif et non à l'adverbe: _Nimis fortissimum_, comme _trop
parhardi_; en style actuel: _par trop hardi_.
«Son extérieur était _trop parlaid_ ou _par trop laid_.»
Sa façon _trop par_ estoit lait.
(_Les trois Bossus._)
Quand on ne faisait pas la tmèse, on conservait volontiers à _par_ la
forme latine:
Or prions doucement à la vierge Marie...
Nous gart et nous otroit la _perdurable_ vie.
(_Du Chevalier et de l'Escuier._)
On retrouve _par_ en composition de quelques substantifs, où il
représente cette idée d'excellence de principauté: _pardon_, _parvis_.
Le _pardon_ est le don suprême, le plus précieux de tous les dons; le
_parvis_ est le visage principal, la grande façade de l'église.
Les Anglais nous l'ont emprunté.--AMOUNT, _à mont_, _en
haut_.--PARAMOUNT, _lord paramount_, le chef souverain; en allemand,
_der oberste_, _hoechste_, au superlatif. PARAMOUR, le bien-aimé ou la
bien-aimée.--_Eine liebste._
Autrefois _en_, composé avec un verbe, s'employait par tmèse;
aujourd'hui il adhère inséparablement au verbe, excepté pour le verbe
_aller_. On prescrit de dire, _s'en aller_ et _il s'en est allé_; _il
s'est en allé_ passe pour une faute. Pourquoi, puisqu'on ne dit pas _il
s'en est volé_, _il s'en est fui_; mais, _envolé_, _enfui_, d'un seul
mot?