C'est ici le lieu de parler de certains adjectifs dont le féminin
ressemble au masculin. _Grand_ est aujourd'hui le plus connu ou même le
seul connu, à cause des locutions conservées _grand messe_, _grand
route_, _j'ai grand faim_, etc. Ce mot a l'air d'être l'objet d'une
exception bizarre, parce qu'il survit seul de toute une classe. Il n'est
pas nécessaire d'avoir beaucoup fréquenté les auteurs du moyen âge, pour
avoir observé quantité d'autres adjectifs uniformes au masculin et au
féminin. On pourrait supposer que c'est par le retranchement de l'_e_
muet de la dernière syllabe; il n'en est rien: cet _e_ ne leur a jamais
appartenu.
M. Raynouard avait signalé cette apparente bizarrerie, dont l'origine a
été indiquée par M. J.-J. Ampère avec beaucoup de sagacité.
Les adjectifs latins en _is_, comme _grandis_, _fortis_, _viridis_,
n'ont qu'une terminaison pour le masculin et le féminin; tous leurs
dérivés français observent la même condition.
TALIS, QUALIS; _tel_, _quel_:
Ne sai _quel_ chose traïnoient.
(_Dolopathos_, p. 257.)
VIRIDIS, _vert_:
Son escuier lui apareille
Une robe _vert_ qu'il avoit.
(_Du Chevalier à la robe vermeille._)
VIRGINALIS, _virginal_:
Sainte Marie, roïne _virginal_,
Garissez moi mon cors et mon cheval.
(_Agolant_, v. 337, Bekker.)
REGALIS, _royal_:
Une vierge _royaulx_ digne et purifiie.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 749, Bekker.)
De là, cette expression _lettres royaux_, conservée au palais:
J'obtiens _lettres royaux_ et je m'inscris en faux.
(_Les Plaideurs._)
FORTIS, _fort_:
A tant li a on aportees
Armes molt beles et molt chieres,
Qui _fors_ estoient et legieres.
(_La Violette_, p. 88.)
Les cauces maintenant li lacent;
A _fors corroies_ li attachent.
(_Ibidem._)
--«Naples et Corinte, deux citez qui sieent sur la mer, les plus _fors_
qui soient el pais.»
(_Villehardouin_, p. 99.)
GRANDIS, _grand_:
Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_.
(_De Constant Duhamel._)
Observez cependant qu'à cette rigide invariabilité il y avait deux
conditions: 1º que l'adjectif fût immédiatement uni au substantif; s'il
en était séparé, ne fût-ce que par l'article, il perdait aussitôt son
droit et rentrait dans la classe commune:
Or fu au lit _grande_ la _noise_
De la dame et de son mari.
(_Le Fabel d'Aloul._)
2º Que l'adjectif précédât le substantif:
--«Et vint Saul ad unes faldes de brebis (_ad caulas ovium_) ki sur son
chemin esteint: truvad i _une cave grande_, u il entrad pur sei aiser.»
(_Rois_, p. 93.)
La même règle d'invariabilité, mais sans condition, gouverne les
adjectifs verbaux qui, dérivés d'un participe latin en _ens_, _veniens_,
_moriens_, _vivens_, n'avaient chez les Romains qu'une terminaison pour
les trois genres:
Ma peine veuil mettre et ma cure
En raconter une aventure
De sire Constant Duhamel.
Or en escoutez le fabel
Et de dame Ysabiaus sa fame,
Qui moult estoit courtoise dame,
Et _preus_ et sage et _avenant_;
El pais n'avoit si _vaillant_
Por esgarder et por veoir.
(_De Constant Duhamel._)
_Preus_, _avenant_, _vaillant_, invariables à cause de _prudens_,
_adveniens_, _valens_.
L'empereur de Constantinople, sur le point de se séparer de sa fille
qu'il vient de marier, lui donne les conseils suivants:--«Biele fille,
or soiiez sage et _courtoise_. Vous avez un home pris, avoec lequel vous
vous en alez, qui est auques (_aliquantum_) sauvages... Por Diu, gardez
que vous ja por chou ne soiiez ombrage vers lui, ne _changeans_ de
vostre talent... Si soiiez simple, douche, débonnaire et _souffrans_,
tant come vostre mari voudra.»
(_Villehard._, p. 189.)
_Courtois_ varie, mais _changeant_ et _souffrant_ sont invariables.
Ces formes de féminin identiques à celles du masculin ne sont donc ni
par apocope ni par élision, quoique nous écrivions _grand'messe_ avec
une apostrophe, et que tous les grammairiens admettent sérieusement
cette élision impossible d'une voyelle sur une consonne.--«L'_e_ muet de
_grande_ s'élide quelquefois: on dit et on écrit _grand'mère_,
_grand'tante_, etc.»--Qui parle ainsi? L'oracle de la science,
l'imposante GRAMMAIRE DES GRAMMAIRES, _ouvrage mis par l'Université au
nombre des livres à donner en prix, et reconnu par l'Académie française
comme indispensable à ses travaux_.» Cela ressemble à une épigramme
contre l'Académie.
L'erreur de Girault-Duvivier existe déjà, il est vrai, dans Théodore de
Bèze; et c'est là probablement qu'on l'a été prendre. Le progrès eût été
de l'y laisser.
Voici le texte de Bèze:--«Observandum est autem particulariter foeminium
adjectivum _grande_, in quo _e_ consuevit _etiam ante confortantes
elidi_, ut _une grand' besogne_, _une grand' chose_, _une grand' femme_.
(_De ling. fr. rect. pron._, p. 83.)
A cette occasion, je remarquerai que Théodore de Bèze n'est pas un guide
toujours sûr, et que les érudits du XVIe siècle étaient incomparablement
meilleurs philologues en latin où en grec qu'en français. Dans le XVIe
siècle, à la fin surtout, le français subissait déjà de graves
altérations. La renaissance des lettres grecques et latines détournait
l'attention de la vieille littérature nationale, en avait fait même
l'objet d'un docte mépris, qui a été rendu avec usure par le siècle
suivant. Le XVIe siècle ne voyait rien de plus glorieux que d'effacer
tout ce que nous avions, pour recommencer une langue et une littérature
d'après l'antiquité. L'influence italienne exercée par la cour achevait
de tout brouiller. Il ne faut donc se fier qu'avec circonspection aux
témoignages soit de Henri Estienne, soit de Théodore de Bèze, soit des
autres écrivains. Ils ont déjà perdu la pure tradition des règles et du
langage; toutefois ils en sont encore bien plus rapprochés que nous, et
c'est dans ce sens qu'on peut les étudier avec fruit.
§ VI.