VIS, pour _visage_; d'où il nous reste _vis-à-vis_, c'est _visage à
visage_. C'est pourquoi Voltaire raillait si impitoyablement ces
locutions à la mode de son temps parmi les méchants écrivains: Mon
respect _vis-à-vis de lui_; il a de grandes bontés _vis-à-vis de moi_.
_Vis-à-vis_ ne peut être synonyme de _par rapport à_ ou _à l'égard de_.
FONT, pour _fontaine_, comme _mont_, pour _montagne_: _font Evrault_
(_fons Ebraldi_), les _Fonts_ baptismaux; _la Font_, _la Chaude font_,
noms propres. _Fontaine_ a existé dans notre langue avant _font_. La
forme complète se rencontre beaucoup plus souvent que l'abrégée dans le
_livre des Rois_ et dans saint Bernard:
--«El chief est _li fontaine_ de la divine pitiet ke ne puet estre
espuisie.»
(_Saint Bernard_, p. 562.)
--«Jonathas e Achimas esturent deled _la fontaine_ Roell.»
(_Rois_, II, p. 183.)
--«Li ost des Philistins s'assemblad en Afech, e Israel se fud alogied
sur une _fontaine_ ki lores esteit en Jesrael.»
(_Rois_, I, p. 112.)
--«Eve de _funtaine_ i aparut... ei la levad de _funz_ e de
baptisterie.»
(_Rois_, II, p. 207.)
Ce dernier exemple constate du moins que les deux formes ont été usitées
ensemble, et remontent à la plus haute origine de la langue.
PROU, PREU, abréviation de _profit_ ou _proufit_.
Oïl voir, sire, pour vostre _preu_ i viens.
(_Garin_, t. I, p. 153.)
Plus tard, _prou_ est devenu adverbe signifiant _beaucoup_; l'idée
d'abondance se lie naturellement à celle de _profit_.
Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure.
J'ai _prou_ de ma frayeur en cette conjoncture.
(Molière, _l'Etourdi_.)
Ni _peu_ ni _prou_.
Qu'ils ne se mangeroient leurs petits _peu ni prou_.
(_La Fontaine._)
NOS, VOS, au singulier, pour _nostre_, _vostre_.
Or repairons a _no_ maison.
(_Coucy_, v. 3113.)
«Retournons chez nous.»
Et chascuns soir en _vos_ bosquet,
Assez pres du petit huisset,
Le gaiterez songneusement.
(_Ibid._, v. 4228.)
«Et chaque soir en votre bosquet, tout près de la petite porte, vous le
guetterez soigneusement.»--C'est le conseil donné à Fayel par son
espion, relativement aux visites clandestines du sire de Coucy.
On employait indifféremment la forme complète ou l'abrégé, _vostre_ ou
_vos_.
Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
Car _vo_ grant sens et _vo_ biautez,
_Vostre_ maniere, _vo_ nobletez,
Font que je suis _vos_ vrais amis.
(_Coucy_, v. 200.)
Cette forme est proprement du langage picard, où elle subsiste toujours.
Sur quoi il est important de remarquer que les copistes, écrivant
rapidement, mettent quelquefois, par faute d'attention, _vos_, _nos_,
pour _vostre_, _nostre_; et réciproquement, _nostre_, _vostre_, pour
_nos_, _vos_. Il faut savoir cela pour rétablir en lisant la mesure d'un
vers estropié sur le papier, par exemple:
Vos estes proz et _vostre_ saveir est grant.
(_Roland_, st. 256.)
Il faut lire _et vos saveir_.
RU pour _ruisseau_.
Et le sang a grant _ru_ couler.
(_De Flourence de Rome._)
D'où les noms _Grand-ru_, _Duru_, ou _Val-ru_, _Vauru_.
L'un est monsieur _du Ru_, l'autre, monsieur de l'Orme.
(Boursault, _les Mots à la mode_.)
LIN, pour _linage_ (lignage); CIT, pour _cité_. Rien de plus fréquent:
France dame seit enoree,
Qui si bel maine son engin,
Que son fils ne seit de put _lin_.
(_Partonopeus_, v. 310.)
«Franche dame soit honorée, qui se conduit si bien que son fils ne soit
pas de vilain lignage.»
Femme li donnent de haut _lin_;
Lor sires fu dusqu'en la fin.
(_Ibid._, st. 390.)
Li cuens Fromons les troi contes a pris:
S'es fait porter a Bordelle la _cit_.
(_Garin_, II, p. 175.)
«Il les fait conduire à la cité de Bordeaux.»
Il s'en est fui d'Orliens, la noble _cit_.
(_Garin_, t. II, p. 129.)
Le poëte, quand il n'est pas contraint par la mesure ou par la rime,
emploie _cité_:
Ne tornerai s'aurai la _cité_ pris...
En _la cité_ furent li ostel prins...
(_Garin_, II, p. 128 et 136.)
SUM, SOM, SON.--Le _sommet_, le haut:
En _sum_ la tur est montée Bramidone.
(_Roland._)
«Au sommet de la tour est montée Bramidone.»
Porquant si l'a il tant hasté
Qu'en _som_ le tertre l'a mené.
(_Partonopeus_, v. 691.)
«Au sommet du tertre.»
Le nom propre _Granson_ signifie _grand sommet_.
Il ne faut pas croire que _sommet_ soit d'une formation postérieure, car
il est dans le _livre des Rois_:
«La guaite ki esteit al _sumet_ de la porte vid venir Achimas.»
(_Rois_, p. 188.)
Et dans la _chanson de Roland_:
Desu lui met s'espee, e l'olifan en _sumet_[64].
(_Roland_, st. 171.)
[64] Ce vers confirme par un nouvel exemple ce qui est dit, p. 192,
que deux syllabes pareilles s'absorbent en une seule dans la mesure:
l'_olif' en sumet_.
«Il met sous lui son épée, et son cor sur lui.»
* * * * *
Rien n'est plus ordinaire, du moins chez les poëtes, que la suppression
de la finale en _e_ muet dans les temps des verbes, mais seulement au
singulier.
_Je cuis_, _j'aim_, _je demant_, _je commant_, _je lais_, _je cons_, _je
main_; pour _je cuide_, _aime_, _demande_, _commande_, _laisse_,
_conte_, _mène_:
D'un vilain vous _cons_ qui prist fame.
(Barbazan, III, p. 128.)
Coucy déclarant son amour à la dame de Fayel:
Mais pour Dieu, prenge vous pitie
De moi qui vous _aim_ loiaument
Et sui tout vos entierement.
(_Coucy_, v. 532.)
Il m'a mandé que je lui _main_
Lui et sa femme hui ou demain...
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Si li dist debonairement:
Dame, à dame Dieu vous _commant_.
(_De Constant Duhamel._)
Que je lui mène.--Je vous recommande au Seigneur Dieu, _Domino Deo_.
On dénonce un curé pour avoir enterré son âne dans le cimetière.
L'évêque irrité mande le prêtre, et le tance vertement. Ce passage de
Rutebeuf donne une heureuse idée de son talent poétique; c'est pourquoi
je ne crains pas de le citer au long:
Faux, desleaus, deu[65] anemis,
Ou avez vous vostre asne mis,
Dist l'evesque? Mout avez fait
A sainte Eglise grant meffait;
Onques mais nuns[66] si grant n'oi,
Qui avez vostre asne enfoi
La ou on met gent crestienne!
Par Marie l'Egyptienne!
S'il puet estre chose provee
Ne par la bone gent trovée,
Je vos ferai mettre en prison,
Qu'onques n'oi teil mesprison:
Dist li prestres: Biax tres dolz sire,
Toute parole _se lait_ dire;
Mais _je demant_ jor de conseil,
Qu'il est droit que _je me conseil_[67].
[65] _Dev_, pour _desvé_, insensé.
[66] _Nullum._
[67] _Se conseiller_, _se conseiller à quelqu'un_, était encore
d'usage vers la fin du XVIe siècle.--«Comment Panurge se conseille à
Her Trippa.»--«Comment Panurge se conseille à Pantagruel, pour
savoir s'il doit se marier.»
«Faux, déloyal, insensé, où avez-vous mis votre âne? Vous avez fait à
l'église un affront tel que jamais je n'en ouïs conter, vous, qui avez
enterré votre âne où l'on met les chrétiens! Par sainte Marie
l'Égyptienne! si le fait peut être prouvé, constaté par bons témoins, je
vous ferai mettre en prison, car jamais je n'ouïs parler d'un tel
outrage!»
Le prêtre dit: Beau doux seigneur, toute parole se laisse dire; mais je
demande un jour de réflexion, car il est juste que je prenne conseil.»
Si l'on est curieux du dénoûment, le voici: le curé met vingt livres
dans une bourse, retourne chez l'évêque, et lui dit:
Mes asnes at lonc tans vescu,
Mout avoie en li boen escu;
Il m'at servi et volentiers
Moult loiaument XX ans entiers.
Se je ne soie de Dieu assous,
Chascun an gaaignait XX sols,
Tant qu'il ot espargnie XX livres;
Pour ce qu'il soit d'enfer deslivres
Les vos baille en son testament.
--Et dist l'evesques: Diex l'ament[68],
Et si li pardoint ses meffais
Et tous les peschies qu'il a fais!...
[68] Que Dieu l'amende.
Rabelais, Swift ni Voltaire ne content pas d'une manière plus piquante.
Quelle charmante naïveté que celle de ce bon évêque, qui, sans autre
transition que celle de prendre la bourse, donne sa dévote bénédiction à
l'âne inhumé en terre sainte, et invoque sur l'âme du défunt quadrupède
la miséricorde du ciel! Voilà comment, grâce aux écus du malin curé, _li
asnes remest crestiens_, l'âne demeure chrétien. On entrevoit que,
moyennant un supplément, il eût été canonisé.
Croit-on qu'une littérature qui abonde en écrivains de ce mérite, ne
vaille pas d'être étudiée avec quelque peine?
* * * * *
Deux syllabes consécutives commençant par un _v_ produisent l'effet
désagréable d'un bégaiement. Le désir de remédier à ce vice d'euphonie
conduisit à retrancher la seconde syllabe d'_avez_, _savez_, dans ces
formes _avez vous_, _savez vous_, qui devenaient ainsi plus rapides et
plus coulantes: _a'vous_, _sa'vous_.
Cette apocope se faisait dès le XIIIe siècle, marquée ou non dans
l'écriture, cela n'importe.
Dans _la Bourse plein de sens_, par Jean le Gallois d'Aubepierre, un
marchand entretient une maîtresse; sa femme s'en aperçoit bien vite, et
ne peut se tenir de lui en faire des reproches:
Biau sire, a moult grant deshonor!
Usez vostre vie lez moi.
_N'avez vous honte?_--Dame, de quoi?
(Barbaz., I, p. 62.)
Le dernier vers se doit lire: _n'a'vous honte_.
Le XVIe siècle nous montre encore cette contraction en pleine vigueur.
Les poésies de la reine de Navarre, extrêmement travaillées et châtiées,
en offrent cent exemples:
Pourquoy _av' ous_ espousé l'estrangere?
(_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 35.)
Mais _qu'av' ous_ fait, voyant ma repentance?
(_Ibid._, p. 37.)
Les deux formes, contracte et non contracte, sont mélangées sans
scrupule:
_Av' ous_ souffert que je fusse huée,
Montrée au doigt, ou battue ou tuée?
_M'avez vous_ mise en prison tres obscure,
Ou bannie sans avoir de moy cure?
_M'av' ous_ osté vos dons et vos joyaux,
Pour me punir de mes tours desloyaux?
(_Ibid._, p. 42.)
Et à la fin de ce siècle, qui vit changer et modifier tant de choses de
toute nature, Théodore de Bèze dit expressément:
--«Il est d'usage d'employer l'apocope dans certaines locutions,
_a'vous_, pour _avez vous_; _sa'vous_, pour _savez vous_. Mais _aga_
pour _regarde_, _agardez_ pour _regardez_, sont des formes abandonnées à
la populace de Paris.»
(_De Ling. fr. recta pron._, p. 84.)
_A'vous_ et _sa'vous_ sont aujourd'hui descendus au niveau d'_aga_ et
_agardez_. Ces locutions sont reléguées avec dédain parmi le peuple,
après avoir brillé au Louvre de François Ier et de Henri III.
§ V.