La langue française n'a plus de mots terminés par _o_[52]. Elle en a
jadis possédé trois: _jeo_, ou _jo_, _iceo_ et _ceo_, ou _co_ (l'_e_
n'est que pour adoucir le _c_), formes normandes, qui furent bientôt
remplacées par _je_, _ice_, dont il nous reste _icel_, _icelui_, et
_ce_, abrégé d'_ice_.
[52] Bien entendu, je ne compte pas les mots importés de l'italien ou
du latin, comme _alto_, _soprano_, _vertigo_, _prurigo_; ce ne sont
pas des mots français.
Les formes en _o_ ne se rencontrent guère que dans les textes du XIe
siècle, ou du commencement du XIIe, dans le _livre des Rois_, dans saint
Bernard, dans la _chanson de Roland_, dans les deux poëmes de Wace, _le
Rou et le Brut_, dans quelques fabliaux, etc. Dans le provençal, d'où
ces formes paraissent venues, la terminaison en _o_ est une terminaison
féminine, qui remplace la terminaison italienne en _a_, et la française
en _e_ muet; il est donc tout naturel que cet _o_ puisse s'élider.
Charlemagne demande qui veut aller en ambassade à Sarragosse, vers le
roi Marsile:
Respunt dux Naimes: _Jo irai_ par vostre dun.
(_Roland_, st. 17.)
«J'irai par votre don, par votre grâce.»
Le fils du roi Marsile, voyant son père irrité du message de
Charlemagne, veut tuer Ganelon, qui en a été le porteur. Livrez-le-moi,
s'écrie-t-il:
Liverez le mei, _jo en_ ferai la justise,
(_Ibid._, st. 36.)
où il est clair qu'il faut prononcer, en contractant et en élidant:
_livrez_-le-moi, _j'en_ ferai la justice.
Dient païen: De _co avum_ nus asez.
(_Ibid._, st. 5.)
«De ce avons nous assez.»
Dans le _livre des Rois_, que j'estime écrit moitié prose, moitié vers
rimés par assonnance, comme la _chanson de Roland_:
Cum _iço oid_ Saul, forment se curucad,
E li Sainz Esperiz cunseil li dunad.
(Liv. Ier, p. 37.)
_Cunseil_, en trois syllabes, de _consilium_. _Coume ice ouït
Saül_.--«Comme Saül entendit cela, il entra en grande fureur, et le
Saint-Esprit lui donna conseil.»