On ne rencontre jamais en vers, _il y a_, _il y avait_; mais _il a_, _il
avait_. Si par aventure l'_y_ est figuré, peu importe: la mesure vous
avertit assez de le supprimer. Quand vous voyez dans _les Quatre fils
Aymon_,
Il _y_ a plus de douze ans que la guerre a duré,
(V. 832.)
vous comprenez tout de suite qu'il faut prononcer: _Il a_ plus de douze
ans.
_Il a_ bien dous mois et demi
Ou plus, que mon frere ne vi.
(_Du Chevalier à la robe vermeille._)
Bonne robe de bons pers d'Ypre;
_Il n'a_ meillor deciq' a Chipre.
(_La Bourse pleine de sens_, v. 173.)
Le soir, qu'_il ot_ ja maint estoiles...
(_De la Dame qui fist trois tours_, v. 48.)
«Le soir, qu'il y eut déjà mainte étoile.»
Et ce n'est pas imposé par le besoin du mètre, car la prose parle de
même:
--«Par Diu, sire Cuens, il ne m'est pas avis que _il ait_ en vostre
requeste raison.»
(_Villehardouin_, p. 199.)
Li chien dist qu'il a plus de honte;
_Li_ asnes dist qu'il a plus de paine.
(_De l'Asne et dou Chien._)
Seignurs baruns, dist _li_ empereres Karles...
(_Roland_, st. 13.)
D'altre part est _li_ arcevesques Turpin.
(_Ibid._, st. 87.)
La mesure commande évidemment d'élider l'_i_, et de dire l'_empereur_,
l'_archevêque_, l'_âne_; et comme cette élision se pratiquait également
en prose, c'est elle sans doute qui amena la confusion des formes _li_
et _le_, auparavant distinctes.
La même observation est applicable à _qui_ et _que_; _qui est_, _qui a_,
étaient prononcés comme ils le sont aujourd'hui par le peuple, _qu'est_,
_qu'a_:
Or est cheus en mal lien
De sa fame, qui l'en despite
Pour sa provande _qui est_ petite.
(_De Morel, etc._, Barbez., III, 248.)
O mon Dieu! s'écrie saint Bernard:--«Tu trepassas primiers por mei
l'estroit pertuix de la passion, por ceu ke tu large entriee faces a les
membres k'_apres_ ti vont.» (P. 562.)--«Tu passas pour moi par l'étroite
ouverture de la passion, pour agrandir la voie à tes membres qui te
suivent.»
Dans le fabliau _du Provoire qui mangea les meures_, le curé, debout sur
sa jument pour atteindre aux branches du mûrier, après avoir satisfait
sa gourmandise, réfléchit qu'en ce moment qui, près de lui, crierait
_hé!_ lui jouerait un mauvais tour. L'action accompagne la pensée: la
jument part, et le curé tombe dans la haie d'épines.
Diex, fait il, _qui ore_ diroit: Hez!...
«Dieu, fait-il, qu'_ore_ dirait: Hé!...»
* * * * *
Il est essentiel d'observer que ces élisions étaient, pour le poëte,
facultatives et non obligatoires, comme l'est aujourd'hui celle de l'_e_
muet: par exemple, le passage que je viens de citer est précédé de
celui-ci:
S'en ot li prestres moult grant joie
_Qui a_ deux piez est sus montez.
_Qui a_ n'était à coup sûr pas élidé, soit qu'on souffrît cet hiatus qui
n'a rien de choquant, soit qu'on y remédiât par une _s_ euphonique:
_quiS a_. Le second me paraît plus probable. (_Voy._ p. 96.)
L'exemple suivant rassemble l'élision de _qui_ et celle de _li_:
_Qui qu' onques_ soit li vostre eslis,
Partonopeus est _li_ hais.
(_Partonopeus_, v. 6704.)
Il faut prononcer avec deux diérèses: _Partonopeüs_ est l'_haïs_.
_Quiconque_, qui semble dériver naturellement de _quicumque_, n'en vient
pas. Il est formé de _qui qui onques_. Cela est attesté par
l'orthographe fréquente _kikiunkes_, et par l'emploi non moins fréquent
de cette formule _qui qui_..., remplacée de nos jours par cette kyrielle
de cinq syllabes dures et vides, _qui que ce soit qui_...