LAON était toujours de deux syllabes. Les quatre fils Aymon, envoyés par
leur père, se présentent à la cour de Charlemagne; et Richard, le plus
hardi des quatre, demande au grand empereur de les équiper et de les
armer chevaliers. Charlemagne, enchanté de leur bonne mine et de leur
tournure, y consent:
A un lundi matin, en bel establison,
Les adouba le roy de France et de _Laon_.
(_Les quatre fils Aymon_, v. 244.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et quant Renaut la vit (_sa mère_) de tel condicion,
Qui li eust doné la cité de _Laon_,
Ne se tenist il point en icelle saison
Qu'il n'eust souspiré.
(_Ibid._, v. 513.)
On écrivait aussi _Loon_, _mont Loon_ (peut-être avec une consonne
euphonique intercalaire), comme _poon_ pour _paon_:
Au manger ont maint _poon_ et maint cine.
(_Aubri le Bourg._, Bekker, p. 152.)
Asez i ont e claret et vin viez,
_Poons_ pevrez et capons et dainsiez.
(_Ibid._)
«Il y eut au repas assez de vin clairet et vieux, paons poivrés
(épicés), chapons et venaison.»
PAOUR, de _pavor_, aujourd'hui resserré en une seule syllabe, en faisait
deux:
En tremblant de _paour_ s'aventure a contée.
(_Le Dit du Buef._)
TAON, AOUST, FAON, SAOUL, se prononçaient de même par diérèse:
Oncques vache que point _tahons_
Ne vi si galoper par chaut
Comme Galestrot va le saut.
(_De Constant Duhamel._)
«Jamais je ne vis dans la chaleur vache piquée d'un taon galoper en
sautant comme fait Galestrot.»
Un roncinet de povre coust
Qu'il avoit tret devant l'_aoust_.
(_Des deux chevaux_, Barb., II, 63.)
Ce fut a la foire d'_aoust_
Que sire Reniers de Dissise
Se partit de dame Phelise.
(_La Bourse pleine de sens_, v. 74.)
On prononçait en trois syllabes la _mi-août_:
Et lor dist qu'a la _mi aoust_
Soient apareillie quoy qu'il coust.
(_R. de Coucy_, v. 6955.)
_Mi-oût_, comme le prescrit l'Académie, n'est guère plus harmonieux que
_mi-août_. Ce n'était pas la peine de changer la coutume.
Les oiseaux, aussi les poissons,
Qui sont moult beaux a regarder,
Savent bien mes regles garder:
Tous _faonnent_ a leurs usages,
Et font honneur a leurs lignages.
(_Roman de la Rose._)
Un moine de Saint-Acheul, voulant troquer un cheval maigre contre celui
d'un paysan qui passait, fait l'éloge de sa bête. Il ne faut pas,
dit-il, s'en rapporter aux apparences:
Encore soit il povre et maigres,
S'est il plus vaillans et plus aigres
Que tel que l'on vendroit cent sous.
Mais il ne fu pieça _saous_.
(_Des deux chevaux_)
Au XVIe siècle, nous retrouvons tous ces mots resserrés d'une syllabe;
la synérèse est consommée, la diphthongue existe. On écrit _ouvrir_,
_ombreux_, _orner_, etc. Si quelquefois on veut bien encore figurer
l'_a_ sur le papier, c'est pure complaisance:--«Nous l'escrivons encore
en _saoler_, _aorner_, là où il n'est nulle mémoire de l'_a_ en la
prononciation.» (Meygret, _de l'Escriture françoise_.)
Ou bien nous rencontrons dès cette époque les inconséquences dont
fourmille notre langue actuelle.--«Nous prononçons _pan_ et _fan_, dit
Théodore de Bèze; mais pour le verbe _faonner_, la diphthongue _ao_
subsiste dans la prononciation comme dans l'écriture.» (_De Ling. fr.
rect. pron._, p. 43.)
L'Académie, aujourd'hui, prescrit de dire _fan_ et _fanner_; quelque
grammairien y trouvera l'inconvénient d'une équivoque avec _faner un
pré_.
A quelle époque commença-t-on de prononcer comme nous faisons
aujourd'hui les mots _paon_, _aoust_, etc.? Ce doit être vers la fin du
XVe siècle. Voici ma raison: dans les _Chroniques de Normandie_, on lit
que Richard sans Peur rencontra la nuit, dans une forêt, une étrange
assemblée de gens établis sur un grand drap; c'était la Mesnie
Hellequin. Richard saute sur le tapis, questionne le chef: Nous allons
en Palestine combattre les Sarrasins et âmes damnées, pour notre
pénitence faire.--Il y veut aller aussi. On part sur le tapis volant,
comme dans les _Mille et une Nuits_. Au bout d'un temps, Richard entend
une clochette: Qu'est cela?--C'est matines qui sonnent à
Sainte-Catherine du mont Sinaï. Richard, comme dévot, veut descendre
pour assister aux matines; le roi de la Mesnie lui donne à tenir un
_pan_ du tapis:
«Lors le roi dist au duc Richard: Tenez ce _paon_ de drap, et ne laissez
point que vous ne soyez dessus; et allez à l'esglise prier pour nous, et
puis au retourner nous vous revendrons querir. Lors vint le duc Richard
atout son _paon_ de drap, et entra dans l'esglise de Sainte-Katherine du
mont Sinaï, etc.» (Chap. VII, feuille signée _Eiii_.)
On voit, par l'orthographe de ce texte, que dès lors la prononciation
confondait le _paon_, oiseau, avec un _pan_ de drap. Or, l'impression de
ces chroniques est datée de Rouen, le quatorzième jour de mai 1487.