AI, AU.

On écrivait _trair_, _oir_, _maistre_, _veoir_, et l'on prononçait

_trahir_, _ouïr_, _ma-ïstre_ (_magister_), _vé-oir_. C'est une

inconséquence moderne de dire _trahir_ et _traître_; l'ancienne langue

prononçait _traï-tre_ ou _trahitre_; _trahison_ a été mieux conservé.

Un écolier à qui vous présenterez le mot _laicus_, le lira naturellement

en trois syllabes; les Français écrivaient aussi _laic_, et

prononçaient, selon l'occurrence du mot suivant, _laï_ ou _laïque_;

frère _laï_;--_laïque_ ou sacré. On dit aujourd'hui, avec une double

forme écrite et parlée,--_un laïque_ et _frère lai_:

Car dans ces dîmes de rebut

Les _lais_ trouvaient encore à frire.

(_La Fontaine._)

Cela est aussi peu judicieux que _haïr_ et je _hais_. Jadis la diérèse

était constante: _haine_ sonnait _haïne_, sans qu'il fût besoin

d'indication particulière.

Et encore au XVIe siècle, qui est l'époque où l'on se mit à bouleverser

la langue, on maintenait _je haïs_. Joachim du Bellay fut un des

premiers à se permettre _je hais_:

Je _hay_ les biens que l'on adore,

Je hay les honneurs qui perissent.

De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs élèves de Marot,

Charles Fontaine:--«La première personne du verbe _haïr_, que tu fais

monosyllabe, est de deux syllabes divisées, sans diphthongue, comme il

appert par le participe et l'infinitif qui sont divisés, et ainsi par

tous les temps et personnes» (_Quintil. Horatian._)

* * * * *

Par la même raison, _au_ sonnait _a-ü_. _Caoir_ ou _chaoir_ de _cadere_,

faisait au participe _caut_, ou _chaut_; c'est-à-dire _kaüt_. C'est

ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard:--«E por

ce Deu creat il les hommes,... ki restorassent les murs de Jerusalem, ki

_chaut_[37] estoient.» (P. 524.)

[37] Le nom bien connu d'une danse obscène signifie _la chute_.

Carles cancelet; por poi qu'il n'est _caut_;

Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne _vencut_.

(_Chanson de Roland_, st. 263.)

«Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tombé, etc.»

Le tréma est, comme les accents, d'invention très-moderne. Observons que

tous ces signes extérieurs imaginés pour maintenir la prononciation, en

ont au contraire hâté la ruine, en poussant à l'oubli des conventions

d'orthographe qui la régissaient autrefois. Ces signes inspiraient une

sécurité trompeuse: où l'on ne les voyait pas, on a mal prononcé; et

comme rien n'est plus vite omis ou ajouté, le mauvais usage s'est

substitué facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont évité cet

inconvénient: ils continuent à dire _chaü_ et je _haïs_.

Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorité privée, décida qu'il

fallait dire _je hais_ et _nous haïssons_. Il devait au moins autoriser

la forme usitée alors en province, _nous hayons_, _vous hayez_, _ils

hayent_, cela eût été conséquent; mais il semble que ce redouté Vaugelas

se soit plu à faire éclater sa toute-puissance dans l'inconséquence de

sa décision; pareil à ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes à

choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent

aucune loi supérieure à leur volonté, non pas même le sens commun.

Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe siècle était

une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'_usage_, sans distinguer le

bon du mauvais par l'étude des origines. Les autorités ordinairement

invoquées par Ménage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les

dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le

reste: «J'ai dit dans mon _Jardinier_... J'ai écrit dans mon

_Oiseleur_... dans mon éclogue de _Christine_... dans mes _Origines_,

etc.» Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en réfère de temps

à autre; mais pas beaucoup: cela se borne à peu près à Rabelais et au

dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'île

de _Chypre_; Ménage lui résiste hardiment, parce que Nicod dit l'île de

_Cypre_. Il se rallie à Nicod. Mais les dames disent de la poudre de

_Chypre_, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour être avec les

dames sans être avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la

galanterie, qui sera le vainqueur? Ménage trouve un moyen le plus simple

du monde de tout concilier:--«Je dirais donc l'_île de Cypre_ et _de la

poudre de Chypre_.» (_Observ._, p. 290.) Il n'a pas cédé!

Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir _Mandore_,

sorte de luth, de _Pandore_, en changeant _P_ en _M_, étymologie au

moins aussi plaisante que celle d'_Alfana_, dérivé d'_Equus_. La

difficulté ne serait pas plus grande à tirer _Pandore_ de _Mandore_, en

changeant _M_ en _P_.

Le XIIe siècle, serrant de près l'étymologie latine, avait fait de

_adorare_, _aurer_;--de _adornare_, _aurner_;--de _aperire_,

_auverir_;--d'_adjuvare_, _aidier_;--d'_adumbrare_, _aumbrer_, et

_aumbremens_;--d'_adunare_, _auner_. Prononcez tous ces mots avec la

diérèse.

--«Et ço requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient

que mis sires entred al temple Remon pur _aurer_; e s'il se apuit sur

mei, si je _aur_ al temple Remon quant mis sires i _aurrad_.» (IVe liv.

des _Rois_, p. 364.)

C'est-à-dire: «Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce

péché, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour

adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon

quand mon seigneur y adorera.»

--«Et Atalie la felenesse reine et li suen ourent mult destruit le

temple Nostre Signur, et de riches _aurnemenz_ del temple aveient

honured la mahumerie Baalim.»

«Et des riches ornements du temple avaient honoré la mosquée de Baal.»

Elisée--«Refist ses uraisuns, que nostre sires _auverist_ lur

oils.»--«Ouvrît leurs yeux.»

--«Les _aumbremenz_ des arbres ki furent el munt cuntre Jerusalem... Li

reis fist detrenchier les _aumbremenz_.» (_Rois_, p. 428.)

«Les ombrages d'arbres sur la montagne... Le roi fit supprimer les

ombrages...»

La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne

permettent pas le doute: Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant:

... Salvez seiez de Deu

Li glorius que devum _aurer_,

(_Ch. de Roland_, st. 52.)

«Le glorieux que devons _a-ourer_, adorer.»

Demain soit nostre gent armee,

Et soit es cans nostre _aünee_.

(_Partonop._, v. 2883.)

«Et soit aux champs notre assemblée.»

La gent faee s'aünent environ.

(_Guillaume d'Orange._)

«Les fées s'assemblent aux environs.»

Son umbre (dont suis effreie)

_Aümbrout_ tote Normandie.

(Benoît de Sainte-More, v. 31501.)

«Ombrageait toute Normandie.»

Apres, vout Deu le munt former

E les elemenz diviser;

E quant il out tuit _aorné_...

(_Ibid._, 23767.)

Mult quida bien certainement

Que de la doloreuse perte

Li fust grant honur _aoverte_.

(_Ibid._, v. 12830.)

Tous les mots de notre langue primitive sont tirés du latin, la plupart

avec une syncope, ou du moins la suppression d'une consonne. _Adjuvare_,

par exemple, et _adjutorium_, laissaient tomber leur _d_ dans le trajet:

_aïder_, _aïe_, _aïue_, qui sont devenus _aide_ et _aider_:

Ah! dist il, tres orde _traïtre_,

M'es tu ja venue ferir?...

Mes si m'_aïst_ sainz esperiz,

Je te ferai male nuit traire.

(_De sire Hains et dame Anieuse_, v. 180.)

Se m'_aïst_ Diex et sainte croix.

(_Les Braies au Cordelier_, v. 170.)

Armees lor sunt bien _aïes_,

E tote lor granz compaignies.

(Benoît de Sainte-More, v. 21261.)

«Les armées leur font bonne aide.»

D'autres fois _aiues_, ou plutôt _ajues_:

Car il est reis de grant puissance,

D'autres _ajues_ que de France.

(_Ibid._, v. 21137.)

Il n'aveient mais defense,

Conseil, _ajue_, ne despense[38].

(_Ibid._, v. 2603.)

[38] _Aveient_ est ici de trois syllabes, _a-vei-ent_, probablement

avec un _v_ euphonique intercalaire devant la troisième. _Avoient_,

dissyllabe, qu'on rencontre de très-bonne heure, n'infirme point ce

que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c'est déjà une

forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin, est

_avevoient_, _habebant_.

«Ils n'avaient davantage (_ma-ïs_, _magis_) défense, conseil, aide, ni

de quoi dépenser.»

On voit, par cet exemple, que _mais_, originairement, retenait le sens

et la mesure de _magis_, d'où il dérive. Le passage suivant, de Villon,

nous montre le même emploi de _mais_ à la fin du XVe siècle:

Si tu n'as tant que Jaques Coeur,

Mieux vaut vivre sous gros bureaux

Pauvre, qu'avoir esté seigneur,

Et pourir sous riches tombeaux.

Qu'avoir esté seigneur!... Que dis?

Seigneur!... helas! l'est-il _mais_?...

(_Le Grand Testament._)

_L'est-il ma-ïs_, l'est-il plus, l'est-il encore?

Le sens originel, non la mesure de _mais_, se conserve dans la locution,

_n'en pouvoir mais_; c'est-à-dire, n'y pouvoir davantage: _non posse

magis_. C'est une espèce d'ellipse, comme si l'on disait: Vous voyez

qu'il n'en peut rien; eh bien! _il n'en peut mais_.

Des variations du langage français depuis le XIIe siècle ou recherche des principes qui devraient régler l'orthographe et la prononciation · 第 64 / 227 题