Des diphthongues dans les langues classiques.--Y en avait-il en
latin?--Absence de diphthongues dans le premier âge de notre
langue.--_AI_, _AU_,--_AO_,--_EI_,--_EU_.
Les Grecs n'avaient pas de diphthongues: _græcis nulla est diphthongus_,
dit Th. de Bèze. (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 41)
Nous possédons trop peu de renseignements sur la prononciation des
Latins pour oser décider s'ils avaient ou non des diphthongues;
plusieurs indices se réunissent pour faire croire le contraire.
Convenons d'abord de ce que nous entendons par diphthongue: c'est un
groupe de deux voyelles écrites, que le langage confond en une seule
voix.
D'après cette définition, le son _ou_ des Latins n'est point une
diphthongue, car il était figuré par un seul signe _u_; de plus, ce son
était bref: _Dominus_, _Deus_, _meus_.
_Au_, selon toute apparence, sonnait _av_ ou _af_; c'était la valeur du
digamma éolique.
_Æ_, dans Ennius, dans Lucile, Lucrèce, etc., sonne _aï_ par diérèse:
Et micat interdum _flammaï_ fervidus ardor...
Ut nunc montibus e magnis decursus _aquaï_...
Sustineat corpus tenuissima vis _animaï_...
Et lors même que les deux voyelles ne comptèrent plus que pour une
syllabe, elles sonnaient encore distinctement, et la diphthongue
accomplie pour l'oeil n'était pas tout à fait admise par l'oreille; cela
résulte invinciblement d'un passage où Varron note la mauvaise
prononciation des paysans, qui, pour _mæsius_ par _æ_, prononçaient par
_e_ simple _mesius_, et de même _hedus_ pour _hædus_. (_De Ling. lat._
lib. VI, ad fin.)
Festus observe également que les paysans ne prononcent pas les
diphthongues, disant, par exemple, _orum_ pour _aurum_ (_aou-roum_).
Enfin Cicéron, au troisième livre de l'Orateur, reprend Cotta qui
supprimait l'_i_ et ne faisait entendre que l'_e_ dans les mots
autrefois écrits par _ei_, comme _leiber_, _leibertas_.
Il paraît donc bien clair que la diphthongue, chez les Romains, n'était
que la réunion rapide de deux voyelles en une seule syllabe. Et c'est
ainsi qu'elle existe toujours en italien:
_Chiudiam_ l'orecchie al dolce canto e rio.
(_Gerus._, XV, 57.)
Ed _impaurita_ al suon, fuggendo e ratia...
(_Ibid._, st. 49.)
Il en était de même en français, avec cette différence que les deux
voyelles comptaient pour deux syllabes. En d'autres termes, toutes les
voyelles sonnaient isolément; les diphthongues étaient inconnues.
D'après la définition que nous en avons donnée, nous ne compterons pas
comme diphthongues les sons _au_, _eu_, _ou_, très-fréquents dans le
langage, mais que l'écriture ne peignait pas comme aujourd'hui, n'y
employant alors qu'une seule voyelle. _Au_, _eu_, _ou_, résultaient des
notations _al_, _el_, _ol_, suivies d'une consonne; _ou_ s'écrivait
encore _u_. Il n'y a pas là de diphthongue.
Le passage de Varron nous montre que nous prononçons très-mal le mot
_ætas_, en disant comme les paysans latins, _étas_. La prononciation
légitime est celle des Italiens et des Allemands, qui disent _aétas_.
Cet _aétas_ vous donne sur-le-champ l'origine du vieux mot _Aé_,
aujourd'hui modifié en _âge_.
Benoît de Sainte-More nous dit que le duc Robert demeurait à Rouen,
Pleins de vieillesce et plein d'_aé_,
Dunt le cors a fraint e quassé.
(_Chron. des ducs de Normandie_, v. 8180.)
Seignors, fait il, biens est dreiz
Que tuit communaument sacheiz,
Pur quei ci sommes assemblé:
Mult est li dux de grant _aé_.
(_Ibid._, v. 8116.)
Ains ne l'aimai nul jour de mon _aé_.
(_Garin._)
Il a dit coiement et en a mult juré
Qu'il n'en demourroit ja au jor de son _aé_.
(_Chron. de Duguesclin._)
_Aé_ était par apocope d'_ætas_. Par la suite des temps, l'_é_ est
devenu muet; on a intercalé un _g_ euphonique, et nous avons _âge_, dont
l'accent circonflexe rappelle encore de loin la diphthongue d'_ætas_.