L'_h_ ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se
présente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas échapper.
C'était, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne paraît pas avoir
joué ce rôle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutôt comme
indication étymologique et par imitation. Les Italiens modernes, après
l'avoir employée, l'ont bannie de leur langue.
L'emploi le plus clair de l'_h_ dans notre vieille langue, c'est d'avoir
marqué la diérèse. Elle servait à empêcher la fusion de deux voyelles en
une diphtongue. Par exemple, _Loherain_; _Loheraine_.
_Loherane_ ont et Ardane escillie.
(_Ogier_, v. 10784.)
Mes sires est li _Loherains_ Garin.
(_Garin_, II, p. 270.)
Prononcez comme _Laurain_, comme dans _Hohenlohe_, l'_au_ si long qu'il
compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en
Lorraine.
Quant à l'_h_ aspirée au commencement des mots, je crois qu'elle était
inconnue, au moins pour les mots dérivés du latin. Aujourd'hui même,
elle n'y tient qu'un emploi commémoratif: _honnête_, _habile_, _homme_,
_honneur_, _humble_, _habitude_, _héritier_, etc., etc., se passeraient
parfaitement de l'_h_ initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle
a été transportée chez nous par imitation; et cette imitation aveugle
l'a même attachée à des mots où elle est tout à fait intruse: _huile_,
d'_oleum_;--_hermite_, d'_eremita_;--_haut_, de _altus_;--_huit_,
d'_octo_, etc.
La valeur d'aspiration s'est aussi fixée au hasard. Pourquoi aspire-t-on
l'_h_ dans _héros_, et pas dans _héroïque_ ni dans _héroïne_[15]?
Pourquoi dans _huit_ et pas dans _dix-huit_? Le _Livre des Rois_ écrit
partout _uit_, _dise uit_, comme nous prononçons encore aujourd'hui:
[15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les _héros_ avec
les _zéros_ et les _hérauts d'armes_. Ménage n'approuve que la
moitié de cette excuse.
--«_Uit_ ans out Josias quant il cumenchad a regner.» (_Rois_, IV, p.
422.)
--«_Dise uit_ anz out Joachim quant il cumenchad a regner.» (P. 432.)
La _chanson de Roland_ met _oidme_ pour huitième. Benoît de Sainte-More,
_uitme_:
En l'_uitme_, si cum nos lisum,
Le jor de s'expiation.
(_Chron. des ducs de Normandie_, v. 7022.)
«Dans le huitième jour, comme nous lisons.»
E si cum l'estoire remembre
Dreit à l'_uitain_ jor de décembre.
(_Ibid._, v. 4281.)
Tant ont alé qu'a l'_uitme_ nuit
Sont en Salence od grand deduit.
(_Partonopeus_, v. 6165.)
Et pres d'_uit_ jor i sejournerent.
(Barbaz., I, p. 102.)
Nous disons _le huit_, _le huitième_; c'est du caprice, et ce caprice
est encore bien plus frappant dans le mot _onze_, que nous aspirons,
sans même qu'il y ait pour la vue le prétexte de l'_h_. Vers _les onze_
heures, _au onzième_ siècle, se prononcent comme s'il y avait _les Honze
heures_, _au Honzième siècle_. Nos pères ne soupçonnaient pas ces
étrangetés. Ils figuraient _haut_ avec ou sans _h_; mais s'ils en
écrivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le
montre ce passage de Benoît de Sainte-More:
Dit li reis: _Queu_ baronie,
_Quel_ haute gent de Normandie.
(T. II, p. 143.)
Du temps de François Ier, on n'aspirait pas encore l'_h_ de _haut_;
notre prononciation paraît avoir été inconnue à la reine de Navarre:
Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure
Daigner tirer mon ame en _telle haultesse_,
Qu'elle se sent de mon corps la maistresse!
(_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 22.)
Oyez qu'il dit: O _invincible haultesse_...
(_Ibid._, p. 68.)
O _admirable hautesse_,
Grace nous te rendons.
(_La Nativité de J. C._, p. 166.)
La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549.
Trente-quatre ans après, c'était déjà une grosse faute de ne point
aspirer l'_h_ dans _haut_, _hautesse_. Théodore de Bèze, en 1583,
signale «ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles délicates
(_purgatis auribus_). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne,
à Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde, à peu près, prononce _en
ault_, _l'autesse_, _l'aquenée_, _l'azard_, _les ouseaux_.» (_De Ling.
fr. rect. pron._, p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des
mots où l'_h_ est aspirée. Cela nous montre avec quelle rapidité les
langues se modifient dans les sphères élevées.
Dans des mots d'origine autre que latine, peut-être y avait-il des
raisons d'aspirer l'_h_; par exemple, dans _haine_[16], _honte_, etc.
Cependant on lit fréquemment, dans le _Livre des Rois_, _jo l'haz_,--je
le hais.
[16] Ménage dérive _haïr_ d'_odire_, «vieux mot inusité, pour lequel
on a dit _odisse_.» (_Observat._, p. 185.) Cela paraît au moins
douteux. L'Académie range _haïr_ parmi les mots qui ne viennent pas
du latin (voyez l'art. _H_); elle y joint _hâbler_, _hasard_,
_hâter_, _happer_, etc., qui tous aspirent l'_h_ et sont modernes.