humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw,
n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du
s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère
assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse,
étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes,
d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est
guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse,
comme il arrive dans l'avant du _Screw_, à chaque traversée de
l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent
sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute
propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus
seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un
encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait,
tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui,
et ses esprits s'exaltèrent en proportion.
Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais,
tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants
effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait
la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille
dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de
maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une
longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et
pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de
plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que
nombre de salles de bal.
L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure
éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur
l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine
moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une
pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis
qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper
autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un
troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés
à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils
eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être
jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants,
s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on
aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates
organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans
son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de
lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit
pleureur.
«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses
trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement
les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi
vite une de mes jeunes pratiques.
--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler
de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience.
«Juste! reprit Mark; _elle_ va le faire. Voilà la vraie division du
travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare
notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde
sait laver le nez, à un marmot.»
La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de
Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les
nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et
d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et
s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par
l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un
juron inarticulé.
«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de
l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un
perruquier de profession.
«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.
--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de
quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur:
c'est bien dur pour elle.
--Dur! quoi?
--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras
d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour
rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark
Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus
d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les
yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite!
--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?
--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit
Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car
elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas
qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en
débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image du _Chansonnier des
Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,_
elle est capable de tomber roide morte.
--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme
a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie
sauvage?» s'écria Martin.
Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long
dans sa cabane, et reprit tranquillement:
«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait
deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en
son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est
étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait.
Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer
autrement.»
Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer
davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui
avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation,
apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce
dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le
service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de
fer-blanc et un pot à barbe de même métal.
Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins
autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension
toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque
embardée(6)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se
montrer _fort_ en dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de
la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour
s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se
trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où
il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours
ordinaire des choses.
[Note 6: _Embardée_, secousse donnée aux navires à chaque
mouvement qu'on imprime au gouvernail.]
A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa
gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose
eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus
frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à
toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était
mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel
obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait
traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine
d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier,
n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se
trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait
tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou
point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à
s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver
quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les
tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres de _grog_. C'était
lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la
provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles
surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore,
entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille,
chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait
des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays;
lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de
l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer,
ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une
main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité
commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et
que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les
nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et
l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait
Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes
de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus
fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant
chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé
d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit
popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et
excellent voilier, _le Screw_. L'admiration générale finit même par
monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à
s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer
vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils
encouragements.
«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant
vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande
différence entre l'auberge du _Dragon_ et la cabine du _Screw_. Jamais,
à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur;
c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!
--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui
ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?
--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le
vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce
qui n'est pas trop dire.
--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume.
--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous
en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.
--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se
promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant
emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la
tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en
trouverais mieux, en vérité!
--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme
il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble
qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air
frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de
l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez
sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me
semblerait.
--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort
mal, répliqua Martin.
--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne
humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.
--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé
sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché
ici?
--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley.
--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter
sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici,
parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs
jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable
passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux
cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde
déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon
passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre;
je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant?
--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous
prissiez la chose si fort à coeur.
--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son
maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte
rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose
aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne
présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui
souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et
Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un
regard fixe et profond.
Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha
sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut
son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos,
reprenant son livre et disant:
«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens
de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la
comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible
et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre
voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses
enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière.
Dépêchez, et vous serez un bon diable.»
Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec
zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus
d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite
à conserver sa gaieté à bord du _Screw_ qu'il ne l'avait supposé. Et, ce
qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à
terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer
partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à
propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient
allusion.
Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions
sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York,
circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un
oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et
la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait
comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à
embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient
faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du
reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins
nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en
majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui
s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller
bien, et les bien portants allaient mieux.
Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses
fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et
brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de
cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son
nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit
aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses
poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté,
«mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des
circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement
soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la
clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de
l'homme, fredonnait perpétuellement _la Marseillaise_; bref, une même
sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était
proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à
bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée
du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre.
Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus
qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le
chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils
eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce
qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en
souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui
avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce
qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et
vieux manteau.
Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se
mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait
assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque
vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des
collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate,
avec ses maisons éparses sur la rive.
«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la
terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me
sera bonne après tant d'eau!»
MARGHERITA PUSTERLA.
Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.
CHAPITRE VI.
UNE IMPRUDENCE.
QUAND ils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340.
Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après
une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les
avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres
traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner
dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les
interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles,
il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en
machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité
naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se
grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque
périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une
conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la
chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit
qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des
espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement
appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels
sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent
suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je
saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance,
en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»
Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à
ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient
montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et
avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les
pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des
nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir
Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a
toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand
que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve
de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant:
«S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent
d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se
donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué
de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs
pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il
laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur
Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient
entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement
dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui
n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de
jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent
parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable
lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris,
en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance,
grossissait la nouvelle de quelque invention.
[Illustration.]
Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations
de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare
qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration
était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait
péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant
au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et
persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis
pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.»
Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort
aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait
fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses
amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano
Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge,
depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans
son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques
d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix
mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des
miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour
faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les
divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur
étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés,
des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine.
Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les
rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des
Éperonniers.
Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement,
se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des
boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La
cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante
respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le
frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu
de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les
chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille
d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune
fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans
et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en
trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces
épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à
lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés,
de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres
du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare
contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour
employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui,
traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les
étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à
l'immortalité.
[Illustration.]
Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le
prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de
fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait
rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces
achats pourrait venir bien vite.