l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont
tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police.
Ces misérables sont désignés sous le nom d'_endormeurs_; c'est aussi à
ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent
principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard
extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus
déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la
unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent
à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une
proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail
vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui
parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en
tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le
premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans
quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et
les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le
cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre
narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond.
Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a
volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent.
Puis, cours après, mon pauvre diable!
[Illustration: La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre
dans le canot du brick Marie-Amélie.]
[Illustration: Arrivée de la reine Victoria au débarcadère.]
[Illustration: Matelot du yacht _Victoria and Albert_.]
La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons
bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec
M. le procureur du roi.
Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est
excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs
farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup
même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins.
L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous
tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à
la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un
endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème
ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin
faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.
Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu
sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et
par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs
en toge et en bonnet carré!
--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne
compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au
monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à
l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux
délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes
d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase,
n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté
de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la
déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue
l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.
On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en
ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont
tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un
prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux
sous: M. le duc de Brunswick!
Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la
barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la
grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis
marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable
galette par un long circuit.
Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette
merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois
ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur,
éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard
son représentant.
Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même.
Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa
denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de
pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de
lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais
personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le
marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a
pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là,
et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers!
--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle
Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais
point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques
filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle
Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin,
M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les
Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau.
[Illustration: Lord Aberdeen.]
Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don
Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute
cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant
sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche
sainte le trou du souffleur.
--Nous avons fait dernièrement au _Don Pasquale_ de Donizetti un cadeau
que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant
ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne
sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait
ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir à _Don Pasquale_, c'était aux
Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que
nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune;
Vienne s'était conduite pour _Don Pasquale_ en ville musicale qu'elle
est, et _Don Pasquale_ l'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je
vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel
ouvrage.
La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et,
depuis, _Don Pasquale_ a fait son tour de France escorté de bravos.
Bon augure pour le _Don Sébastien_ que l'Opéra nous prépare à grands
frais, et pour la _Maria di Rohan_ qui charmera bientôt les dilettanti
de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du
succès; Vienne, en saluant dernièrement _Maria_ avec enthousiasme, a
regagné l'avance que nous avions prise pour _Don Pasquale_: Paris et
Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle!
--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en
parler _de visu_, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne,
il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si
l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer
aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant
daguerréotype sera _l'Illustration_. Et ce n'est pas une vaine promesse
que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le
portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, que _l'Illustration_ a
l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton
aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le
voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport.
Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi,
pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la
fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une
reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon
et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre
en sont cause.
Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des
simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en
jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près.
La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré
la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non
pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce
qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose?
[Illustration: La reine Victoria.]
[Illustration: Le prince Albert.]
A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du
prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous
garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes:
il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son
emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui
peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe.
Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus
nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences
qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord
Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour
l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne
vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères.
Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille
des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu
deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies,
sous la présidence de Wellington.
Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième
comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un
conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société
des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.
Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première
fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille
de l'honorable J. Douglas.
Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu
recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilement _un lion_. Son
vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est
rarement neuf.
Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le
dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme
calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine
sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les
affaires.
Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à
l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce
le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter
là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le
gendarme n'a point à intervenir.
_Item_ deux petits dessins représentant l'un le débarquement de la
reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français.
Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire
prendre, patience; _l'Illustration_ te réserve d'autres dessins pour la
semaine prochaine. Au revoir!
[Illustration.]
[Illustration.]
Romanciers contemporains.
CHARLES DICKENS.
[Illustration.]
C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de
répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le
lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière
page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le
plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il
aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le
défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de
l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces
vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous
l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain
vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque
passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.
Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la
souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant,
les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les
monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent
tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami
sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices,
stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre
complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la
misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native,
l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des
métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans
l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant
et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent
tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs.
Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui
ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur,
comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des
fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat
étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous
rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.
Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles
demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant
microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une
blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail,
la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et
du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un
fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et
égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses
du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir
dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et
Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans
l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.
Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans
un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant,
habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs
fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se
fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez,
entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur,
de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste,
de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses
amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeois
_clubiste_ de Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à
mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler
sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter
la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités
de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur?
Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même
n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de
l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses
touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes
détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la
caricature l'intérêt de la vie du roman.
A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve
plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui
s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là
nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme
de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le
lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une
catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions
exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but,
et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver.
Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites
l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés,
conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à
considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force
nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la
littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi
variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?
Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une
disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son
dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les
critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire.
Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant
Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les
moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué
d'une si perçante et si fine observation.
TRAVERSÉE
DE MARTIN ET DE SON SERVITEUR
MARK TAPLEY.
SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.
La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus
profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du
foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin
des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que
venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir,
portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe
funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes.
Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant
la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour
écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et
repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.
Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les
éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles
régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à
leurs terribles jeux?
Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur
l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent,
tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs
de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots
écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles
accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là,
dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent,
guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus
furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une
tourbillonnante rage.
En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes
vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient
l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes
fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague,
lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent
la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien
de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent
obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix
de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un
vaisseau!» vient dominer la tempête.
La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs
tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots
recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour
se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux,
chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié:
«un vaisseau!»
Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent
l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que
l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se
poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se
dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a
contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le
vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il
chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers
endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à
craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe
sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!
An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble
serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un
sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à
l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il
faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il
s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une
soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et,
admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent
les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons
qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le
remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.
«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le
tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est
pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout
sur ma tête!
--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard
des _amures_(4), grommela un homme du fond de sa cabane(5).
[Note 4: _Amures_, cordages qui tiennent la voile en la rattachant
du côté d'où vient le vent.]
[Note 5: _Cabanes_, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre
tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et
aux passagers de seconde classe.]
--En regard de quoi?» demanda Mark.
L'homme répéta son observation.
«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la
carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne
risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez
m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête
sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un
vaisseau.»
L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la
couverture sur sa tête.
«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de
toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer.
Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas
d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie
furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du
pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche
de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!
--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.
--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine
de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je
suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les
jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se
rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer
dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins.
Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de
par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?
--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la
pitoyable vie!
--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa
tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a
plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y
maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur
idem.»