four au pain blanc, fameux sous le nom de _prestin della rosa_, on
voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le
père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande
fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son
père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces
qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux
améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son
métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la
mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition:
«Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus
long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces
gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses
effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres
étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage
des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche,
observateur entêté des antiques coutumes.
Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le
soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un
morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son
travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir
déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait
bientôt prendre fin.
«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas
l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou
sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps
où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail!
quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier;
ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois
contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils
auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et
de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui
la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là
n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la
paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour
les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer
boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.
--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.
--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir
une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à
qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est
là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit,
on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour
tout le monde.»
Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien!
ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en
ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je
vous le promets.
--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours
été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux
miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui
êtes de nos pratiques.»
[Illustration:]
Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son
béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les
mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses
espérances.
Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de
semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo
comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu
public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient
autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient
autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait
bouleverser le gouvernement de fond en comble.
On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient
dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour
successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est
à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en
pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et
Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues,
alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors...
quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle
universelle félicité!
Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité,
Alpinolo entra dans le _Roletto Nuovo_, que nous appelons aujourd'hui la
place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront
arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des
styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et
des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque
Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.
L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés
d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple
libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre
de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils
bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq
rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une
s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme,
la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des
orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite
Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et
la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns
et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le
podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les
hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le
mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait
une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert
où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il
convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait
la cité.
[Illustration.]
Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous
reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la
Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement
décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse
de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une
mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les
loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents
ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des
Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii,
commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de
carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries
superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet
supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six
principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le
milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une
truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la
ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom
d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement
nommée _Parlera_, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour
proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour
écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des
marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui
passe et repasse lentement devant et derrière les canons.
[Illustration.]
A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns
marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les
autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de
Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des
miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre
en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire,
de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et
du _saurechetto_ attirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant
autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse
histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes
sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en
prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un
charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il
décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient
les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient
rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues,
se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite
d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on
découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna
au feu.
Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein
d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a
sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a
creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y
mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les
musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez
juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée
sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent
les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont
ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les
avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se
promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au
fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des
miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur
le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient,
pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite,
avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci
sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors
éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un
instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais
plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de
Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il
l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans
les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez,
d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame
Marguerite?
--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre
avec une froide ironie.
Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il,
je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était
pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.
--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit
de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses
générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu
t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes
vanteries.
--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont
point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en
vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le
seront pas longtemps.»
Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le
diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent
bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient
leurs paroles.»
On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses
expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il
caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un
coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient
point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la
bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances
ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent,
quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un
effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui
ballent la pierre pour la faire jaillir.
--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de
souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple.
Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur
la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs
généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux
de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans
les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire
gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil
à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses
droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en
vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien,
Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté
un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux
comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour
la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire
démanger plus vivement la peau.
--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au
contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à
Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec
Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne.
Cela te suffit-il? es-tu convaincu?
--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es
bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura
donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te
faire chanter...
--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu.
Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis
qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à
Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y
a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé.
L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...»
Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais
l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse:
«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui
les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...
--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que
le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a
raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de
Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la
main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait
pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la
folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.»
[Illustration.]
Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt
par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient
Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène
des salles _parlantes_. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à
Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale
de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal
de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce
qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer
une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une
diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement
l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que
quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur
conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale
écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.
Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire,
était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre
deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles
étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait
ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et
réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne
pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui,
entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était
impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un
soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant
éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour
deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure
avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe
amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des
nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le
reconnaître?
--Non, répondit Alpinolo.
Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir
perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence
que toi. A qui as-tu parlé?»
Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences
et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une
parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé?
--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière
soirée.
--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez
de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les
jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme
toi et moi?
--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas
fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et
que le seigneur de Castelletto?
--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race!
pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir
avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la
province.
--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de
Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»
Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour
des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi
d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité,
et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se
dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à
qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la
plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos
lecteurs ce qu'était ce misérable.
Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le
Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en
1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux
Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune,
sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la
solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de
bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la
seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait
dans ses rêves ambitieux.
[Illustration.]
Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient
pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par
eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice,
mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un
insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans
son coeur une effroyable haine.
Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le
pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir
son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui
pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne
franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps
d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses
qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de
Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait
vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le
commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant
Ramengo. Cela se passait en 1322.
Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une
de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été
punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause
des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette
famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de
ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils
unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et
venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne
restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune
Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore
plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia
avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin
d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui
s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco
Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du
même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux
sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour
les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des
discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait
partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la
traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance
pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si
empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une
générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.
[Illustration.]