L'appareil que les Arabes emploient pour les fractures consiste en une

peau de la largeur du membre fracturé; ou pratique sur cette peau des

trous suivant une ligue perpendiculaire, et dans ces trous on introduit

une lame de roseau on de bois flexible pour chaque colonne; on forme

ainsi un appareil complet, pouvant servir à la fois d'attelle et de

bandage, qu'on solidifie avec, un amalgame d'étoupe et de mousse,

quelquefois de terre glaise et de filasse.

L'entropium, ou renversement des paupières et des cils en dedans, est

une maladie très-fréquente en Afrique. Les anciens chirurgiens avaient

déjà compris que le seul moyen de guérir radicalement l'entropium était

de détruire d'une manière quelconque l'excès de peau de la paupière qui,

en se relâchant, se roulait dans l'oeil; pour cela ils se servaient d'un

morceau de potasse caustique qu'ils promenaient le long de la paupière;

la plaie et la forte, cicatrice qui résultaient de cette brûlure

rapetissaient la paupière, qui se dégageait alors du globe de l'oeil, et

la guérison était plus on moins complète.

Le procédé arabe, rempli d'une foule d'inconvénients, a été préconise

dans ces derniers temps par Helling et par le nommé Quader: ce dernier

se l'est approprié en substituant tout simplement de l'acide sulfurique

à la potasse caustique.

Quelques Arabes de l'ouest de l'Algérie guérissent l'entropium en

faisant un pli à la peau des paupières et en la traversant avec

plusieurs soies de cochon, qu'on noue sur le pli, et qu'on serre jusqu'à

ce que le bord libre des paupières soit complètement en dehors.

Dans l'Algérie, les barbiers sont les chirurgiens des Maures, et les

thalebs savants leurs médecins; quelques secrétistes juifs font aussi de

la médecine parmi les habitants des ville».

Les saignées se pratiquent avec des rasoirs, en faisant des mouchetures

aux jambes, après les avoir serrées fortement au-dessous du genou avec

la corde de leur turban; quant aux saignées du bras, ils les font comme

nous, seulement la plupart, ne connaissant pas la position de l'artère

brachiale et du tendon du biceps, blessent souvent l'un et l'autre,

d'autant plus qu'ils ne se servent que d'une lancette très-longue comme

celle des abcès; nous avons été témoins de quelques accidents de ce

genre pendant notre séjour en Algérie. Pour saigner à la tête, les

tehibs maures serrent le cou à d'aide d'une corde en poil de chameau, de

manière à former une turgescence de la face; cette turgescence obtenue,

ils incisent la veine qui passe au-dessus de la racine du nez. Pour

faciliter l'effusion du sang, les tehibs roulent un bâton sur les

incisions; et, pour arrêter la saignée, ils se servent d'une espèce

d'emplâtre fait avec de la terre argileuse par-dessus lequel on attache

un mouchoir.

Pour les Arabes les plus superstitieux de quelques douairs, les défenses

d'un sanglier réduites en poudre, et prises dans un breuvage, guérissent

la fièvre.

Le cerveau du chacal donne à l'enfant qui en a mangé la méfiance et la

ruse nécessaires à un guerrier maraudeur.

La tête de l'hyène rendrait fou l'homme qui en aurait mangé, et, lancée

au milieu d'un troupeau, elle produirait le vertige chez les boeufs, les

moutons et les chevaux, etc., etc. Nous n'en finirions pas si nous

voulions énumérer toutes les aberrations de cette singulière

thérapeutique des indignes des douers.

Les Arabes n'ont aucune notion d'une science toute moderne,

l'orthopédie; il est vrai de dire qu'on ne rencontre pas parmi eux cette

multitude de difformités qu'on observe en Europe; cela tient à la nature

de leur organisation forte et vigoureuse, à leur vie très-sobre, exempte

de ces travaux pénibles et assidus qui déforment la taille, et surtout à

ce que les enfants rachitiques et scrofuleux, manquant presque toujours

de soins, meurent de très-bonne heure; on prétend même que les enfants

qui, d'après leur vice de conformation, ne paraissent pas destinés à

vivre, n'ont pas à souffrir ou à végéter longuement... les Arabes de

quelques tribus passent pour suivre, à l'égard de ces malheureux, la

coutume des Spartiates... Nous ne garantissons pas le fait, mais il

semble probable, d'autant plus que l'infanticide peut se commettre avec

une grande impunité, par la raison qu'on n'a pas pu obtenir, même des

indigènes des villes, la déclaration des morts et des naissances et un

état civil en règle.

L'art des accouchements est la partie médicale la plus arriérée en

Afrique. Dans un grand nombre de tribu les femmes, pour accoucher,

s'asseyent sur une espèce de chaise, se tenant par les deux mains à une

corde fixée au plafond ou au sommet d'une tente, tandis qu'une matrone,

placée derrière, comprime le ventre du haut en bas avec une serviette

pliée en long.

Pour les maladies des yeux, malgré leur fréquence en Afrique, la

médication arabe n'est guère plus progressive. De temps immémorial, même

avant Averrhoës, Albucasis et les anciens médecins de ce pays, on avait

cru remarquer que certaines chairs avaient la propriété de fortifier et

d'éclaircir la vue, comme par exemple celles de pied d'hirondelle,

d'oie, de vipère, de loup, de bouc et d'oiseaux de proie. Aujourd'hui,

les Arabes, aussitôt qu'une ophthalmie grave se manifeste, ne songent

qu'à deux choses: 1º soustraire l'oeil à l'action de la lumière; 2º le

préserver du contact de l'air. Pour cela, ils couvrent, tamponnent et

compriment l'oeil avec plusieurs compresses et des mouchoirs de coton

fortement serrés autour de la tête. Ils ne touchent pas à cet appareil

pendant une semaine; les personnes qui le peuvent restent en repos, et

celles qui sont obligées de sortir pour travailler, et qui n'ont qu'un

oeil malade, arrangent leur mouchoir de façon à le couvrir complètement,

en laissant l'oeil sain à découvert. Au bout de huit jours on ôte les

compresses: quelquefois le malade est guéri, d'autres fois l'oeil est

fondu et l'on ne trouve qu'un moignon charnu.

Cette médication, quelque étrange qu'elle paraisse, pourrait néanmoins

être employé avec succès dans quelques cas; i! s'agirait alors de faire

une compression graduelle et de bien choisir l'époque de la maladie;

car, dans la période aiguë, lorsque l'oeil se trouve dans un état

d'irritation et de turgescence très-prononcées, ce moyen thérapeutique

n'aurait d'autre résultat que la perte de l'oeil. Les égyptiens,

d'ailleurs, se servent souvent de cette compression au début même de

l'ophthalmie purulente, et quelquefois ils guérissent. On sait en

outre que cette médication a été employée avec avantage à Paris, dans la

maison de refuge des orphelins du choléra. Les Arabes font rarement

usage de collyres et de pommades; le plus souvent ils lavent les yeux

encore tout enflammés avec du jus de plantes astringentes on avec de

l'eau froide, ce qui contribue quelquefois à faire passer des

conjonctivites simples à l'état catarrhe purulent.

Il m'est arrivé (et cela est sans doute arrivé à d'autres praticiens qui

ont exercé la médecine en Afrique) de faire des prescriptions à des

indigènes malades, et de les rencontrer une ou deux semaines après

avaient l'ordonnance _pendue au cou_ comme un scapulaire, on bien

religieusement cachée sous leurs vêlements, sans avoir fait aucun usage

des médicaments présents.

Au mois de juillet dernier, j'ai été chargé par M. le directeur de

l'intérieur de l'Algérie d'examiner et de classer, d'après la nature de

leurs maladies, les musulmans affectés de maux d'yeux ou de cécité

complets, qui pourraient être reçus dans l'établissement qu'on projette

de fonder à Alger pour ces malheureux indigènes. Parmi le nombre des

personnes qui nous ont été amenées au bureau de Mecque et Médine par les

employés de la police maure, il y avait le nommé Mohammed-ben-Quassen,

Arabe affecté de fonte de l'oeil droit et de leucoma complet sur l'oeil

gauche; la vision était abolie. Ce malheureux portait sur le front,

autour de la corde en poil de chameau, _quatorze_ amulettes en peau de

la forme d'un carré allongé, et sur lequel on remarque des carrés

magiques, quelques lignes écrites en arabe et un grand nombre de signes

cabalistiques et de chiffres rangés dans une espère de table

pythagoréenne; c'est par leurs différentes combinaisons que les thalebs

croient découvrir les choses les plus mystérieuses et opérer les

miracles de la sorcellerie.

Voici la traduction libre d'une de ces amulettes,--nous devons cette

traduction à l'obligeance de M. Reinaud, membre de l'institut:

On lit en tête: «Au nom du Dieu clément et miséricordieux; que Dieu soit

propice à notre seigneur Mahomet, à sa famille et à ses compagnons.»

Vient ensuite le commencement de la sourate XXXVIe du Coran, où Dieu est

supposé parler ainsi à Mahomet: «Y.-S., par le Coran sage, tu es du

nombre des envoyés divins, et tu marches dans une voie droite. C'est une

révélation que l'Être glorieux et clément t'a faite, afin que tu

avertisses ton peuple de ce dont leurs pères avaient été avertis et à

quoi ils ne songent guère. Notre parole a été prononcée contre la

plupart d'entre eux, et ils ne croiront pas. Nous avons chargé leurs

cous de chaînes qui leur serrent le menton, et ils ne peuvent plus lever

la tête. Nous avons placé une barrière devant eux et une barrière

derrière. Nous avons couvert leurs yeux d'un voile, et ils ne voient

pas.»

Ces dernières paroles font évidemment allusion à l'état de la personne

pour laquelle on les a mises en usage. La suite de l'écrit est destinée

à procurer au malade la guérison. Elle commence ainsi: «Au nom de Dieu,

par Dieu... Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu; il n'y a de force qu'en

Dieu...» Malheureusement l'écriture est si mauvaise, qu'il serait bien

difficile d'offrir un sens complet.

Les deux carrés placés au milieu de l'écrit et celui qui est au bas à

droite, sont ce qu'on appelle du nom de _carrés magiques_. Il en est

parlé dans nos livres de mathématiques, et ils appartiennent à la

science des nombres, qui tenait une si grande place dans les doctrines

de Pythagore. Seulement ici, au lieu de chiffres, on a employé des

lettres de l'alphabet arabe, qui, à l'exemple des lettres des alphabets

hébreu et grec, ont une valeur numérale.

Le carré du milieu, du côté gauche, renferme les lettres [arabe] ou 492,

[arabe] ou 357 et [arabe] ou 816. Ces neuf signes représentent les neuf

unités, les seules qui, pendant longtemps, ont été exprimées dans le

calcul, jusqu'au moment où l'on a marqué le zéro. Si, comme cela se

rencontre souvent dans les traités arabes de magie, on se borne à

marquer les lettres qui occupent les quatre angles, on a [arabe] ou

8642; ce qui, en procédant comme font les Arabes, de droite à gauche,

présente une progression arithmétique. Le groupe [arabe] 8642 est

précisément celui qui occupe le carré du bas, et ce groupe est répété

quatre fois, chaque fois dans un ordre différent. Sur les divers usages

de ces carrés chez les Orientaux, on peut consulter le deuxième volume

de mon ouvrage intitulé: _Monuments arabes, persans et turcs du cabinet

de M. le duc de Blacas._»

Chacune de ces amulettes, vendue par les savants ou par les marabouts,

coûte aux Arabes de dix à douze sous; quelquefois le panier mystérieux

est simplement couvert de sparadrap, et dans ce cas _l'ordonnance_ ne

vaut que six sous.

A voir ce charlatanisme superstitieux, croirait-on que ces hommes sont

les successeurs d'Aetius, d'Avicenne, d'Haly-Abbas, de Ithaxès,

d'Albucasis, d'Averrhoës, et de tant d'autres praticiens arabes qui ont

illustré la médecine et la chirurgie dans ce même pays?

La croyance religieuse des Arabes est tellement puissante, que

quelquefois, malgré la désorganisation des yeux et la cécité complète,

ils ont beaucoup de confiance dans ces sortes de remèdes, et ne

désespèrent pas de leur guérison. Eh bien! ces idées absurdes, ces

pratiques contraires au bon sens et à la raison, nous étonneraient

beaucoup chez un peuple barbare, si l'histoire ne nous avait pas

transmis des absurdités pareilles, qui furent longtemps en crédit chez

des nations civilisées et parmi les plus hautes classes de la société.

N'a-t-on pas vu une reine de France (Catherine de Médicis), qui, pour se

préserver des malheurs physiques et moraux, portait sur son ventre une

peau de vélin étrangement bariolée, semée de figures et de caractères

grecs diversement enluminés? Cette peau avait été préparée par

Nostradamus, et plusieurs auteurs contemporains prétendent que c'était

la peau d'un enfant égorgé.

[Illustration.]

[Illustration.]

Viendra-t-elle ou ne viendra-t-elle pas?--Telle est la question qui

circulait de proche en proche.--Oui, dit l'un.--Non, dit l'autre.--J'en

suis sûr.--J'en ai la certitude.--Je le tiens d'une source

authentique.--Une personne digne de foi vient de me l'assurer.--Elle

sera demain de retour à Brighton.--Elle arrivera demain à Paris.--Son

yacht l'attend pour partir.--Sa loge est toute, prête à l'Opéra,--Elle

visitera Versailles.--Elle ne le visitera pas.--Vous verrez!--Je ne

verrai rien du tout.

Ainsi parlaient les curieux, les donneurs de nouvelles et les oisifs;

mais, pour être véridique historien, je dois dire qu'au milieu de tout

ce cliquetis de demandes et de réponses, Paris restait indifférent. Le

grand éclat qui se faisait à Eu, le grand bruit qui arrivait des bords

de l'Océan s'éteignait, pour ainsi dire, aux portes de la ville et n'y

apportait qu'un écho affaibli et presque imperceptible.

Vous dites cependant qu'on se questionnait de tous côtés. Oui, sans

doute; dans ce Paris immense et perpétuellement agité, il y a eu tout

temps, une foule qui se tient aux écoutes et saisit à la volée les

nouvelles qui passent dans l'air, pour en causer et s'en distraire;

cette population, toujours prête à se mettre à sa fenêtre ou sur sa

porte, s'occupe souvent de la première bagatelle venue, d'une tuile qui

se détache du toit d'une maison, ou d'un oiseau échappé de sa cage.

Comment ne s'occuperait-elle pas de la visite problématique d'une reine

étrangère? D'ailleurs, la reine Victoria est jeune, à coup sur, et

aimable, dit-on; c'est un hameçon suffisant pour amorcer cette bonne

ville de Paris, qui n'aurait pas manqué de lorgner S. M. britannique

avec une attention particulière, afin de savoir à quoi s'en tenir sur

son compte.

Je ne prétends donc pas que l'arrivée à Paris de la reine d'Angleterre

n'eût pas produit un certain effet, comme on doit s'y attendre de tout

spectacle singulier et rare; ce que je veux dire, c'est une Paris ne

s'est une médiocrement inquiété de cette arrivée, et que, ne la désirant

pas, il n'a jamais eu l'air un seul instant d'y croire; la grande scène

du Tréport ne lui faisait nulle envie: il en parlait comme, d'une pièce

dramatique toute locale et représentée sur un théâtre particulier; quant

à prendre, à son tour, sa part de la représentation, encore un coup,

c'était le moindre de ses soucis.

Quoi donc! est-ce que Paris aurait perdu la tradition de son antique

galanterie et de son hospitalité si renommée? est-ce manque de

chevalerie? est-ce rancune?

Pour la galanterie et pour l'hospitalité, je crois, quoiqu'un en dise,

que le Paris d'aujourd'hui vaut bien le Paris d'autrefois; ce sont

toujours les mêmes moeurs confiantes, affables et faciles; Paris offre

volontiers la main à qui vient le visiter; il n'y a pas de ville qui

sourie de plus loin à un étranger, et se livre à lui avec plus

d'abandon. Ce n'est certes pas Londres qui lui disputera le prix de

l'aménité, et de la bienveillance. La reine Victoria aurait donc pu se

rendre à Paris à coup sûr; comme femme et comme jeune femme, elle n'y

eût rencontré qu'égards et que politesse; Paris, que l'Opéra-Comique a

surnommé le _paradis des femmes_, ne se serait pas changé en enfer tout

exprès pour notre royale voisine; et même il aurait loué de grand coeur

ses _belles dents blanches_ et jusqu'à sa _robe puce_, son _chapeau de

paille_, ses _rubans jaunes_ et sa _plume d'autruche_.

Mais être poli ou empressé, ce sont deux affaires différentes, et

certainement Paris n'eût pas poussé les choses jusqu'à l'empressement.

Or, pour une jolie femme et pour une reine qui vient à travers la mer

vous rendre visite, la froide politesse est-elle une indemnité de voyage

suffisante et suffisamment agréable?

Paris a donc de la rancune?--Non vraiment, dans la triste acception du

mot; mais Paris a de la mémoire; on l'a souvent traité de ville légère

et oublieuse; à la surface, soit! mais dans le fond, Paris est plus

sérieux qu'on ne le dit, et se souvient longtemps. Pendant quinze ans,

ne semblait-il pas avoir oublié la Restauration? Au 27 juillet 1830, on

a vu si la mémoire lui était revenue! d'autres ressentiments, qui datent

de la même époque, vivent toujours dans son souvenir, et le présent n'a

pas contribué à effarer le passé; il vaut donc mieux que la reine

d'Angleterre n'ait pas prolongé son voyage jusqu'à cette ville de mémoire

tenace.

Là-bas, où elle est descendue, sur le rivage de la mer, le terrain est

neutre en quelque sorte: ce n'est, pour ainsi dire, ni la France ni

l'Angleterre; mais ne vous semble-t-il pas que si une reine anglaise,

même pour quelques jours de courtoisie et de fête, se fut avancée au

coeur du pays et dans la capitale, la terre de France eût éprouvé un

douloureux saisissement?

Ah! je vois; vous êtes de ces gens à passions aveugles et inflexibles

qui veulent que les peuples se regardent toujours d'un oeil plein de

soupçons et de haine. Ne deviniez-vous donc pas que ces entrevues

royales rapprochent les gouvernements, adoucissent les ressentiments de

nation à nation, et travaillent à l'harmonie générale? Je n'en crois pas

un mot:

Le flot les apporta, et le flot les remporte!

Quant à l'amitié des peuples, il est sans doute de leur intérêt de

s'entendre le mieux possible, mais de ne pas trop s'aimer. L'amitié

extrême est comme l'amour excessif; elle se donne tout entière, sans

garantie et sans sûreté, et dans ces passions à deux, il y en a presque

toujours un qui perd sa volonté, tandis que l'autre la garde, et

celui-là finit par être la dupe de l'autre. Il est bon aussi que les

peuples se souviennent.

Paris n'aura fait ainsi aucune avance à la reine d'Angleterre. Quant aux

frais de sa solennelle réception, il y a contribué pour une portion bien

petite; tandis que le vieux château des Guises étalait un grand luxe

d'hospitalité, Paris, la ville souveraine, la capitale du monde

civilisé, comme on l'appelle, se contentait d'envoyer à la reine

Victoria, pour sa contribution de galanterie, l'Opéra-Comique et le

théâtre du Vaudeville, mademoiselle Darcier et M. Moreau-Sainti, d'une

part, de l'autre, madame Doche et M. Arnal. Il est difficile de faire

moins d'étalage.

Je dois dire que si Paris n'a rien offert de plus, ce n'est pas la faute

de messieurs les directeurs et de messieurs les comédiens; tous se sont

proposés pour chanter, danser ou déclamer en l'honneur de Sa Majesté

Britannique.

Le Théâtre-Français appuyait sa demande sur son vieux blason et son

vieux titre de comédien ordinaire du roi; l'Académie royale de Musique

parlait de sa couronne lyrique, et semblait vouloir faire des roulades

de puissance à puissance; M. Delestre-Poirson s'écriait: «Prenez mon

Gymnase!» M. Ancelot: «Mon Vaudeville, je vous en supplie!» tandis que

M. Crosnier mettait son Opéra-Comique aux pieds de l'Angleterre; M.

Crosnier et M. Ancelot l'ont emporté. Le Théâtre-Français, l'Académie

royale de Musique, quittant la partie d'assez mauvaise humeur, se

plaignent de leur grandeur méconnue; quant au Gymnase et à M. Poirson,

ils déclarent vouloir en référer à madame la duchesse de Berri. M.

Crosnier a soutenu sa bonne fortune avec modestie; le jour ou

l'Opéra-Comique s'est transporté au château d'Eu, une affiche, placardée

sur les grands murs de Paris, disait tout bonnement aux passants:

«Théâtre de l'Opéra-Comique, aujourd'hui, relâche.»

M. Ancelot, ancien lecteur de Charles X. n'a pas su contenir sa joie et

la garder à huis clos; il a fallu qu'il l'étalât au dehors et la fit

déborder. On a pu lire pendant deux jours, sur l'affiche du Vaudeville,

ces mots en lettres colossales: «Relâche, pour le service du roi.» Cette

formule, _pour le service du roi_, n'est d'ordinaire employée que pour

les ambassadeurs en mission et pour les officiers qui risquent de se

faire tuer à la tête d'un régiment ou d'une armée. M. Ancelot, avec le

tact et la convenance qui le caractérisent, en a fait emploi à propos

d'Arnal et des _Cabinets particuliers_; c'est une déviation un peu forte

de l'usage consacré, qui a d'abord surpris tout le monde; mais on s'est

rappelé bien vite que M. Ancelot était fourré dans cette affaire-là, et

aussitôt la surprise a cessé; on connaît M. Ancelot; on sait depuis

longtemps, qu'il est naturellement porté à entrer en service.

Il s'est passé une singulière aventure au Tréport, le lendemain du

débarquement de la reine: la foule avait disparu dès la veille avec le

cortège royal: il ne restait plus que de simples mortels, venus là

depuis quelques jours pour prendre des bains de mer, et parmi eux des

jeunes femmes revêtues de la blouse de toile grise, que les garçons

baigneurs plongeaient dans le flot mugissant. Les navires qui avaient

accompagné S. M. Victoria ce voyaient, du rivage, immobiles et à

l'ancre; quelques matelots seulement étaient à terre. Un d'eux,

apercevant cette foule charmante qui s'abandonnait au flot, et séduit

sans doute par l'exemple, s'arrêta tout à coup, jeta bas son chapeau,

puis sa veste, puis ses vêlements un à un, jusqu'au plus intime, si bien

qu'en un clin d'oeil il se montra dans un costume qui n'aurait causé

aucune sensation aux îles Marquises ou chez les Hottentots, mais qui

parut, au Tréport, d'une mode un peu hasardée. Des _holà!_ partirent de

tous côtés, et les naïades scandalisées se plongèrent de plus belle dans

le sein d'Amphitrite. A ce bruit, un gendarme chargé de veiller au

vestiaire s'avança vers le délinquant. Je ne dirai pas précisément qu'il

le saisit par le collet, il n'y avait pas prise; mais il l'apostropha en

ces termes;

LE GENDARME.--Que faites-vous là, monsieur?

LE MATELOT.--Moà vôloir promener moà.

LE GENDARME.--Dans ce costume?

LE MATELOT.--Moà vôloir baigner moà.

LE GENDARME.--A la bonne heure! mais on ne se baigne pas ainsi. C'est un

peu trop négligé, mon vieux!

LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.

LE GENDARME.--M. le maire le défend.

LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.

LE GENDARME.--Vous voyez bien que vous faites honte à ces pauvre petits

anges.

LE MATELOT.--Moà vôloir baigner.

LE GENDARME.--Allons! vous allez, me suivre.

LE MATELOT.--Moà vôloir...

LE GENDARME.--Finirez-vous?

LE MATELOT. _se débattant_.--Goddam! Moà pas Français, no French!

LE GENDARME.--Vous n'êtes pas Français, ça se devine; mais vous êtes

encore moins vêtu, ça se voit. Et zeste! plus vite que ça. Qu'on se

mette en tenue, mon bonhomme, ou sinon...

--By God! s'écria le matelot, moà plus jamais venir en France pour

baigner moà, never, never!

Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire

d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau.

L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843 · 第 2 / 6 段