On sait encore que la voûte peinte du choeur de Conrad repré

Produced by Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

Nº 28. Vol. II.-SAMEDI 9 SEPTEMBRE 1843.

Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.

Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.

Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.

pour l'Étranger. 10 20 40

SOMMAIRE.

La Fête des Loges. 3 septembre. _Gravure._--De l'autre côté de l'Eau,

souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite,)--Les Régates du Havre. 27

août. _Courses des grandes embarcations; Course des

Baleiniers._--Inauguration de la Statue de Henri IV, à Pau. _Statue de

Henri IV, par M. Raggi; Inauguration de la Statue; Berceau et Lit de

Henri IV, au château de Pau; Maison à Bithères, près de Pau, où Henri IV

a été nourri._--De la Médecine chez les Arabes,--Courrier de Paris, _La

reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot

royal; Arrivée de la reine au Débarcadère; Matelot anglais; Portrait de

lord Aberdeen; la reine Victoria et le prince Albert._--Romanciers

contemporains. Charles Dickens. _Portrait_. Un chapitre de son dernier

roman.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre VI. Une

Imprudence. _Dix Gravures_.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements

des sciences. _Gravure_. Voiture de mariage de l'empereur du Brésil,

_Gravure_.--Météorologie.--Rébus.

[Illustration: Fête des Loges.]

Fête des Loges

Les fêtes de la Saint-Louis, à Saint-Germain-en-Laye, sont à peine

terminées, les dernières fusées fument encore, les derniers groupes de

danseurs regagnent la capitale, et déjà une autre fête, plus brillante,

plus animée plus pittoresque, rappelle vers ces parages la population

parisienne; des affiches, placardées à profusion dans Paris et dans la

banlieue, au nom de. M. Petit-Hardel, maire du Saint-Germain, annoncent

que la fête des Loges s'ouvre le 3 septembre, pour durer jusqu'au 5

inclusivement. Les chemins de fer organisent des départs

supplémentaires; de demi-heure en demi-heure, vingt wagons déversent au

Pecq des milliers de voyageurs; et non-seulement des voyageurs, mais

encore des fiacres, des cabriolets, des omnibus, qui vont stationner à

l'embarcadère, pour conduire de là les curieux dans la forêt, Partons

aussi, suivons la foule, foule compacte, diaprée, bigarrée, citadine ou

rustique, en frac ou en veste, en chapeau ou en bavolet; partons, le

ciel est sans nuages; l'arrière-saison se revêt des splendeurs de l'été;

et les arbres de la forêt, déjà nuancés par l'automne, nous assurent de

frais abris contre la chaleur du jour.

Il importe d'abord de savoir où nous allons, et quelle est l'origine de

cette fête si joyeusement chômée. Les Loges, situées dans la forêt de

Saint-Germain, à trois kilomètres de la ville, sont aujourd'hui une

succursale de la Maison Royale de Saint-Denis. Au seizième siècle, les

rois y avaient fait construire un rendez-vous de chasse, qu'ils

abandonnèrent, et dont un cénobite prit possession. En 1644, la reine

Anne d'Autriche transforma le modeste ermitage en un couvent d'augustins

déchaussés, qu'on appela les pères des Loges; elle se réserva, au milieu

du jardin du monastère, un petit pavillon, où elle aimait à se retirer;

elle y conduisait parfois Louis XIII, et obtenait de lui des dotations

pour la fondation nouvelle. Par degrés, le couvent acquit de

l'importance et des terres. Les courtisans, pour plaire au roi, vinrent

tous les dimanches entendre la messe à l'église des Loges, et la

confrérie de Saint-Fiacre prit l'habitude de s'y rendre

processionnellement le 30 août, jour de la fête de son patron.

Les curés de Saint-Germain consentirent, pendant plus de cinquante ans,

à marcher à la tête du pieux cortège; mais l'un d'eux, nommé Benoît, eut

des discussions avec le prieur des Loges, et suspendit la procession. Il

en fut de ce pèlerinage comme de celui de Longchamp: les motifs

religieux disparurent, la promenade resta: on était venu aux Loges pour

prier, ou y vint pour se divertir. La Révolution expulsa les moines, et

fit de leur résidence une fabrique de poudre à canon. Le Directoire

vendit les bâtiments à un particulier qui y fonda un pensionnat.

Napoléon les racheta en 1811, pour y installer de jeunes orphelines,

filles de membres de la Légion-d'Honneur. Ces changements de destination

n'interrompirent point la fête des Loges, qui commence annuellement le

premier dimanche après la Saint-Fiacre.

Vers cette époque, la pelouse des Loges s'anime à l'improviste; une

colonie passagère y débarque; d'innombrables charrettes sont remisées

dans les bois, et les chevaux, errants sous les ombrages, paissent sans

contrôle l'herbe et les feuilles. Bientôt marchands forains et

saltimbanques, sous la direction d'un commissaire de police spécial,

travaillent à dresser leurs tentes; cafés, restaurants, boutiques,

salles de bal ou de spectacle, s'élèvent connue par magie. Le matin du 3

septembre, un village de planches et de toiles occupe l'espace, naguère

solitaire et vide, qui s'arrondit devant la Maison Royale. En y arrivant

par Saint-Germain, on aperçoit tout d'abord des charrettes, des fiacres

et des omnibus; on avance encore, et l'on découvre des fiacres, des

omnibus et des charrettes. C'est seulement après avoir franchi

d'épaisses murailles de véhicules, qu'on parvient au théâtre des ébats

populaires. Pénétrons dans la foule: que de tapage, de poussière, de

cliquetis, du sons discordants! Quelle variété de saltimbanques! Ici

l'Hercule du Nord s'acquiert le surnom de _bras-de-fer_; là, un _neveu_

de M. Auriol s'efforce de justifier, en se disloquant, du la parenté

qu'il assume; plus loin, une grande collection de serpents et de

crocodiles vivants s'agite avec furie... sur une toile peinte. Vous

voyez dans cette baraque le successeur de Bébe; dans cette autre, un

phénomène qui porte sur le blanc de l'oeil un cadran d'horloge. D'un

côté est un manège desservi par la _troupe amériquaine_, de l'autre, un

tir au pistolet et à la carabine. Vous pouvez opter entre les jeux

d'adresse et les loteries foraines, entre la femme forte et l'albinos,

entre la _cervante de Palezau_ et le _grand jugement du roi Salomon_,

mélodrames historiques. Le soir, tout cela s'illumine; les orchestres

appellent à la danse; l'élégant et le maraîcher, le bourgeoise et la

paysanne figurent face à face dans des quadrilles. Le bruit, les rires,

les gambades, les libations, se prolongent: il est une heure du matin,

et l'on songe à peine à la retraite. D'ailleurs, une grande partie de

cette population flottante campe dans la forêt, dans les lentes, sous

les charrettes, comme une bande d'Arabes ou de Gaskirs.

En ces journées de plaisir, les pensionnaires de la Maison Royale sont

seules à plaindre, car elles doivent se contenter de regarder la fête

par les fenêtres, à travers un réseau de barreaux solides. Comme elles

briseraient volontiers les portes de leur prison! Qu'il leur serait doux

de se perdre dans la foule, de s'arrêter aux étalages des boutiques, de

se promener un bande joyeuse et babillarde, si la règle austère ne les

retenait captives dans leur sombre cloître!

Les cuisines en plein vent sont au nombre des traits caractéristiques de

la fête des Loges. Ou trouve en d'autres lieux des banquistes et des

bimbelotiers, mais les cuisines des Loges n'ont point d'égales dans

l'univers; elles sont établies par les aubergistes de Poissy, Maisons,

Conflans, Andrésy et autres lieux. Chaque foyer se compose d'un

monticule en terre revêtu d'un mur en pierres sèches, et flanqué aux

deux extrémités d'assises en pierres. Devant le feu tournent, à l'aide

de contre-poids, deux ou trois broches chargées de viandes de toutes

sortes, que, pour répondre à l'avidité des consommateurs, on transporte

à moitié cuites à la salle du festin. Des draps et des rideaux de lit,

décorés de guirlandes de fleurs et de gigots crus, festonnés de

branchages et de longes de veau, couvrent d'un dais blanc la tête des

convives. Sur des tables placées au premier plan sont exposés des

quartiers de boeuf, des lapins de garenne, des pains de deux kilogrammes

empilés, des melons et autres appétissants comestibles. Vous connaissez

ces noces de Gamache, où Sancho Pança écumait de grosses poulardes: les

restaurants des Loges présentent un spectacle analogue; seulement, loin

que l'hospitalité, s'y donne, on y dîne grossièrement et à grands frais;

on a de plus l'inconvénient d'être assailli, pendant le repas, par des

chanteurs, des guitaristes, des joueurs de vielle, des montreurs de

souris blanches, des enfants qui exécutait les quatre premières

souplesses du corps. Si donc la danse n'est pas ce que vous aimez, si

vous ne désirez jouir du coup d'oeil de la pelouse illuminée, remontez

en voiture et allez, chercher un repas confortable au pavillon Henri IV.

A propos de cet établissement, cher aux gourmets, nous nous empressons

de faire droit à une réclamation du propriétaire, M. Gallois, que, dans

un précédent article, nous avions qualifié de restaurateur. A la vérité,

M. Gallois dirige le restaurant du pavillon Henri IV, mais il n'exerce

point la profession de restaurateur, M. Gallois est un spéculateur qui a

employé une partie de ses fonds dans une entreprise gastronomique, mais

il nous assure que nous le verrons briller incessamment sur un plus

vaste théâtre.

De l'autre côté de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.

(Suite.--V. t. II, p. 6.)

EXCURSION CRITIQUE..

Ce sont ces rochers de Douvres, en effet, que Shakspeare a décrits dans

le _Roi Lear_: ces rochers crayeux--ces _chalky bourns_:--

Whose high and bending head

Looks fearfully in the confined deep.

C'est là que Gloster, les yeux crevés par la farouche Régane veut être

conduit pour se précipiter dans les flots. Mais Edgar a deviné ce projet

sinistre, et sa pieuse désobéissance recourt à la ruse pour sauver de sa

propre fureur le père qui l'a maudit. Ils sont encore en rase campagne

lorsqu'il s'écrie:

«Arrêtez, seigneur... n'allez pas plus loin: voici l'endroit. Spectacle

terrible, étourdissant, en vérité, qu'on aperçoit en regardant à nos

pieds. Les corbeaux, les choucas, qui volent entre nous et la terre

paraissent à peine de la grosseur des escargots... à mi-chemin, pend au

bout de sa corde un chercheur de crête marine: moisson périlleuse!... ou

le dirait à peine aussi gros que sa tête; les pêcheurs qui se promènent

sur le rivage semblent autant de souris; cette grosse barque à l'ancre

est réduite aux proportions du son batelet; son batelet lui-même à

celles d'une bouée presque impossible à distinguer; la lame sonore, qui

brise en frémissant sa colère sur les cailloux paresseux de la grève,

n'envoie pas à la hauteur où nous sommes son puissant murmure.»

Sans être un commentateur forcené, n'est-il pas naturel de suivre ici la

trace du poète et de se le représenter errant, par quelque belle journée

d'été, sur la cime de ces noirs promontoires? Qui sait s'il n'y

rencontra pas un pauvre mendiant aveugle guidé par un jeune _clown_,

figures insignifiantes qui, s'amalgamant à son rêve poétique, y firent

germer comme une fleur brillante l'épisode touchant de Gloster et du son

fils méconnu?

Quant à la scène même, elle a, sous une apparence de puérilité, cette

portée ironique des prétendues facéties shakspeariennes. Le vieillard

aveugle veut en finir avec la vie; dès qu'il se croit au bord de l'ardu

précipice, il renvoie son guide, qui feint de s'éloigner; il adresse une

dernière prière à Dieu, il s'élance... et tombe seulement de sa hauteur

sur les bruyères de la plaine. Son fils le relève insensible, et craint

un instant que l'imagination, la pensée du fait, n'aient, de concert

avec la volonté, dérobé le trésor de vie.

And yet I know not how conceit may rob

The treasury of life, when life itself

Yields to the theft.

Remarquons ou passant qu'Edgar se pose ici un des problèmes les plus

insolubles de la physiologie. De même se montre-t-il ensuite grand

philosophe, lorsqu'au lieu de heurter de front le désespoir suicide de

son père, il le trompe pieusement et lui fait croire à ses jours

conservés par un miracle. Le vieillard ne se fût pas résigné à être

dupe; dès qu'il se croit protégé par un bienfait inouï de la Providence,

enorgueilli, consolé, flatté de cette illusion, il voudra vivre, il

souffrira sans se plaindre.

..........Henceforth I'll bear

Affliction, till it do cry out itself,

_Enough, enough_, and _die_.

DANS UN OMNIBUS.

Ils sont doux et riants les paysages du comté de Kent. Lorsque les haies

vertes qui bordent la route étroite laissent un instant l'oeil du

voyageur s'égarer sur le vaste horizon, rien ne trouble la riche

harmonie de ce tableau consolant. De tous côtés ondulent mollement les

croupes vertes des collines indécises; de tous côtés les grands parcs

groupent leurs massifs ombrages autour des demeures seigneuriales, et

les hameaux proprets que nous traversions au galop semblaient s'être mis

en frais de coquetterie pour nous arrêter un moment. Chaque maisonnette,

tapissée au dehors de rosiers et de cobéas, nous laissait entrevoir au

dedans, derrière le sceen entr'ouvert, d'autres fleurs plus rares

épanouies dans la porcelaine peinte. La porte des plus modestes

habitations est d'un vert aussi vif et revêtue; d'un vernis aussi frais

que celle du château voisin. Leur fenêtre a cinq pans, qui s'avance en

relief sur la route, comme ces logettes pratiquées naguère aux flancs

des épais donjons, semble dire aux passant, en leur montrant ses vitres

étincelantes et chaque jour lavées: «Vous voyez qu'on pense à vous.» Il

n'est pas jusqu'aux grands capots noirs des petites filles jouant au

bord du chemin qui ne donnent l'idée du décorum caractéristique et du

respect d'autrui si fort en honneur chez nos voisins.

Le premier abord, dans un pays étranger, a ceci de charmant qu'il donne

du prix aux incidents les plus simples, aux types les plus vulgaires. Je

contemplai longtemps la bonne femme de Douvres qui s'était embarquée

avec nous dans l'omnibus de Cantorbéry, avant de m'apercevoir quelle

ressemblait de tout point à une Bourgeoise du Marais: c'était le même

chapeau de paille à passes de gros de Naples fané, la même robe

d'indienne à rayures multicolores, le même col de mousseline brodée,

rabattu sur le même châle café au lait, les mêmes gants de fil d'Écosse

gris et trop larges, autour des mêmes mains,--trop larges aussi,--les

mêmes pieds enflés et débordant sur les mêmes souliers de prunelle

éraillée à cothurnes.

Je pus apprécier, en écoutant la conversation engagée entre elle et mon

ami, cette disposition toute bienveillante que l'Anglais témoigne aux

étrangers, pour peu que ceux-ci ne l'effarouchent point par des manières

trop étourdies. Après, s'être assurée que nous prendrions ses

renseignements au sérieux, notre compagne de voyage nous fit les

honneurs de son pays avec zèle, intelligence et cordialité. Nous ne

passions jamais dans un village sans qu'elle ne nous en dit le nom,

devant un parc ou un _gentleman's seat_ sans qu'elle ne nous en fit

connaître le propriétaire. Elle poussa la préoccupation de nos intérêts

jusqu'à s'informer de l'auberge où nous allions descendre, et parut

apprendre avec satisfaction que nous avions le projet de nous arrêter au

_Star-Hotel_,--établissement, selon elle, très-respectable.

MINE HOST RICHARDSON.

Nous longions au petit trot les premières maisons de Cantorbéry,

lorsqu'un homme âgé, vêtu de noir, figure d'ecclésiastique, et dans

lequel je voulais à toute force reconnaître le ministre de Wakefield,

sortit d'un jardin et se mit à suivre l'omnibus. Il donnait la main à

une petite fille qui pouvait à grand'peine, en courant, tenir tête aux

rapides allures, aux longues enjambées de son vénérable guide. Tous

deux, cependant allaient aussi vite que nous, et je compris le motif de

leur empressement, lorsque je vis le prétendu ministre, debout sur la

porte du _Star-Hotel_, nous accueillir avec la déférence à demi

souriante qui caractérise l'aubergiste anglais. Sa femme était à coté de

lui, également vêtue de noir, et rappelant assez, par la dignité étudiée

de son maintien, les charmantes veuves du Gymnase. Quant à la petite

fille, elle avait disparu; mais, derrière un rideau de porte furtivement

soulevé, j'entrevis deux yeux bleus pétillants de curiosité. Je fis

honneur de ce sentiment, qu'on est toujours bien aise d'inspirer, au

ruban ronge que mon compagnon portait à sa boutonnière; il le renvoya

poliment à mes favoris et à mes moustaches, qui sont aussi, de l'autre

coté du détroit, une décoration étrangère. Quoi qu'il en soit, cette

importante question ne nous fit pas oublier de commander le dîner. Quand

je dis nous, c'est uniquement par habitude; ce soin regardait

exclusivement mon ami, qui, à titre de voyageur émérite, avait

naturellement la direction absolue et la responsabilité complète de

notre campagne.

Je l'entendis très-distinctement demander du _roast-beef_, du

_stock-fisch_ et un _New College pudding_. A chacune de ces indications,

le grave hôtelier s'inclinait respectueusement et semblait loger nos

ordres dans sa mémoire avec la plus exemplaire soumission. Cette

précaution prise, et sans même nous donner le temps de secouer la poudre

du voyage, nous courûmes à la cathédrale.

SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY.

Ceux qui voudront accepter docilement les inspirations du _Guide du

voyageur_ feront un grand détour pour aller rejoindre par George-street.

Guidhall-street et Palace-street, ce qu'on appelle la Cour-Verte

(Green-court); ils y trouveront une porte surbaissée,--l'ancienne _porta

Prioratas_,--ornée de quelques sculptures grotesques et surchargée après

coup de fortifications massives qui en ont fait disparaître le caractère

originel. Ces arceaux romains à forme demi-circulaire se retrouvent

encore encastrés dans les murs de quelques constructions récentes, et

enfin, toujours au nord de cette cour, on découvre l'escalier normand,

échantillon presque unique d'une architecture admirablement appropriée

au climat. Cet escalier couvert, et dont le toit est soutenu par des

piliers de hauteur décroissante, conduisait jadis à ce que les vieux

plans appellent _Aula-Nova_, ou la Salle-du-Nord. Les antiquaires ne

sont point d'accord sur l'usage primitif de ce bâtiment, démoli en

partie vers 1730, et dont les derniers débris ont disparu récemment.

L'hypothèse la plus vraisemblable en fait néanmoins la salle des séances

de la Haute-Cour. Tout ceci est affaire aux Oldbuck contemporains.

Sans prendre tant de souci de la méthode et du savoir historique, nous

vous mènerons par le chemin le plus court à l'extrémité S.-O. de la

cathédrale, et nous entrerons dans le cimetière par la porte basse qui

ouvre sur le Marché au Beurre, à l'extrémité de Burgate-street.

Une fois là, nous sommes sur une place étroite, irrégulière, pressée

entre les maisons basses des prebandiers, çà et là séparées par quelques

vieux arbres, et le vaste édifice qui lance hardiment vers le ciel ses

trois tours carrées.

Il est impossible, à leur aspect, de ne pas comprendre la vérité de cet

axiome qui se popularise peu à peu parmi les architectes modernes, à

savoir: que la ligne horizontale domine dans les constructions grecques,

la ligne verticale dans celles du Moyen-Age (1). Peut-être faudrait-il

ajouter que cette tendance eut pour cause la nécessité des contrastes;

l'idée-mère du temple grec semble éclose dans le cerveau d'un

montagnard, qui veut opposer la ligne pure, harmonieuse et droite aux

rudes contours, aux formes massives et irrégulières des rochers voisins.

Il pose son édifice sur une hase élevée qui le dispense de donner à

l'édifice lui-même une hauteur considérable; enfin, en l'isolant comme

il le fait, il se crée la nécessité de le concevoir dès le principe dans

un ensemble complet, et tel, qu'il ne fois réalisé, aucune addition

après coup ne peut en altérer l'unité puissante.

[Note 1: _Horizontalism_, if the expression may be used, is the

characteristic of the Grecian.--_Verticalism_ of the

Gothic.--_Quarterly Review_, for December 1811.]

La cathédrale gothique, tout au contraire, jaillit pour ainsi dire de

terre, au centre d'une étroite enceinte; elle doit dominer, pour l'oeil

qui va la chercher dans la plaine, et les murailles fortifiées qui la

protègent, et le groupe sans cesse exhaussé des maisons qui se pressent

autour d'elle. Bâtie sous un ciel inclément, elle a besoin d'offrir de

tous côtés à la pluie des pentes glissantes où nulle humidité ne puisse

séjourner longtemps; enfin, entourée à sa base ou de verdure ou de

constructions bourgeoises, elle imite la fleur qui, pour épanouir son

calice, le porte fièrement au-dessus du feuillage envieux. Les ornements

recherchés, les sculptures délicates, les enroulements capricieux, les

fines ciselures de la pierre, sont ou réservés à la façade, qui s'ouvre

toujours sur quelque, place, ou jetés à profusion au haut des tours, ou

plaqués en arêtes le long des flèches.

Puis, comme c'est une oeuvre gigantesque qu'une génération qui la

commence est certaine de léguer inachevée aux générations à

venir;--comme l'ambition ecclésiastique prévoit d'avance l'accroissement

des richesses du clergé, l'agrandissement nécessaire des monuments qu'il

élève, une sorte d'instinct avertit l'ouvrier qu'il emploie de ne pas

donner à son premier plan un caractère définitif. C'est l'agrégation des

détails toujours plus magnifiques à mesure que la cathédrale s'exhausse

et se développe, c'est cette agrégation qui doit constituer sa beauté;

or ces détails ne peuvent être préconçus; ils subiront la loi des temps

et des événements humains. Une part doit être faite à l'influence

agrandie du culte, une autre aux progrès de l'art, aux variations de la

mode, aux caprices mêmes des individus.

Quiconque voudrait étudier à fond le jeu de ces influences diverses

trouverait amplement de quoi satisfaire sa curiosité sous les voûtes de

cette magnifique église, dont la fondation remonte au premier roi

chrétien du la Bretagne (le Romain Lucius, en l'année 181 de l'ère

chrétienne), et qui devint cathédrale quatre siècles plus tard, sous le

Saxon Ethelbert. Consumée deux fois par l'incendie, en 1011, lors de

l'invasion danoise, et en 1070, elle fut reconstruite sur le plan actuel

par l'archevêque Lanfranc (1075-1080). Les orgueilleux successeurs de ce

prélat renversèrent une partie de l'édifice qu'ils ne trouvaient pas

digne d'eux. Le choeur tout entier disparut et fut réédifié à grands

frais(1114), puis soixante ans après, survint un troisième incendie qui

dévora le nouveau choeur et toute la partie orientale de l'église.

Ici commence à se débrouiller l'histoire architecturale de Cantorbéry.

On a la description de l'édifice bâti par Lanfranc(2). On sait, par des

vers écrits en 1172, que la grande tour du centre, élevée entre la nef

et le choeur, était surmontée d'un faite et d'un ange doré qui lui

donnait son nom.

[Note 2: Par le moine Gervais.--_Decem scriptores_, vol. 1295.]

A bright and glorious cherub is advanced

On this high tower like angel guardian,

That from the neighbouring sky swiftly descends,

Over this sacred place strict watch to keep.

On sait encore que la voûte peinte du choeur de Conrad représentait le

ciel; qu'il était rempli de croix et d'images en or et en argent; que

dans l'une de ces croix soixante pierres précieuses étaient incrustées.

Les mêmes documents nous apprennent qu'en reconstruisant ce choeur

incendié, si l'on en conserva les dispositions principales, ou changea,

pour les embellir, presque tous les détails; les piliers furent allongés

de douze pieds; leurs chapiteaux, simples autrefois, s'évidèrent sous le

ciseau des sculpteurs; les arceaux, qui semblaient coupés à la hache,

s'adoucirent et s'ornèrent. On remplaça les colonnes de pierre par des

colonnes de marbre; les voûtes du choeur et de ses alettes étaient

unies, on les broda de nervures délicates et de clefs adroitement

sculptées. Un mur lourdement appuyé sur des piliers séparait les

transepts du choeur, on détruisit ce mur; ou maria le choeur et les

transepts; l'oeil circula librement de l'un aux autres, et monta sans

obstacles vers l'énorme voûte qu'ils forment aujourd'hui. Cette voûte

était revêtue de boiseries peintes, on y substitua la pierre taillée, le

ciment, et cette espèce de stuc qu'on appelle toph, etc.

Nous n'insisterons pas sur toutes ces modifications, essentielles

cependant aux jeux de quiconque étudie sérieusement l'histoire de l'art;

mais nous serions entraînés trop loin si nous descendions à ces

questions de détails. Avertissons seulement le lecteur superficiel qu'en

traversant la cathédrale de l'est à l'ouest, il peut prendre une idée

sommaire des variations de l'architecture ecclésiastique en Angleterre

pendant plus de cinq cents ans. A l'orient, où les formes primitives se

sont conservées, il trouve en abondance les piliers courts, trapus,

solides, les arceaux ronds et ramassés de l'ère saxonne ou normande:

l'édifice n'a pas encore pris son vol hardi, le temple tient encore à la

terre. Mais à mesure que vous avancez dans le choeur, vous voyez

s'allonger peu à peu l'arceau _Romanesque_. La transition se fait

sentir; tout le choeur, ouvrage de Guillaume de Sens, et surtout la

couronne de Becket, en portent la curieuse empreinte. Cette dernière

partie de l'édifice, bâtie sous Henri II (1173-1175), est sans contredit

une des plus remarquables comme échantillon des premières tentatives

faites pour substituer les formes sveltes, les lancettes gothiques,

l'ogive pointue, la flèche-fusée aux demi-cercles arrondis, aux supports

circulaires, aux parastates romains. L'arceau aigu se marie, dans la

couronne de Becket, à l'imitation normande des colonnes corinthiennes.

Mans le transept du nord-est, vous trouvez l'ogive supportée par les

mêmes piliers où posait naguère l'arceau _Romanesque_. Vous en trouvez,

de ces piliers, dont le feuillage est conforme aux dessins que Palladio

nous a conservés du temple au-dessous de Trévi; l'astragale romaine, le

rouleau selon Vitruve, le tortis, etc., se retrouvent encore à chaque

pas; mais à mesure que vous avancez vers l'admirable _screen_ qui sépare

lu choeur de la nef, le vrai gothique, le gothique décoré, comme on

l'appelle, semble ouvrir ses ailes et s'élancer. Guillaume

l'Anglais,--le premier architecte national,--renchérit sur les leçons de

Guillaume de Sens, son maître; la ligne se redresse, la colonne mincit

et s'élève, l'ogive s'aiguise, les tours montent; rien n'arrête plus cet

essor étrange qui ne compte pas avec les précédents, tient l'unité en

mépris et semble n'avoir pour but que de résoudre, à force d'audace, les

problèmes capricieux proposés par la fantaisie à la matière.

Le _screen_ avait été construit par le prieur Henri de Estria, sous

Édouard 1er, en 1304. Il fallut soixante-dix-neuf ans pour y ajouter les

transepts occidentaux et la chapelle de saint Michel; puis trente on

quarante ans encore pour élever la nef, longue de deux cent quatorze

pieds, haute de quatre-vingts, large de quatre-vingt-quatorze. Elle fut

finie sous Henri IV. O. N.

_(La suite à un prochain numéro.)_

Les Régates du Havre.

27 AOÛT.

[Illustration: Courses des grandes embarcations.]

Ce n'est que depuis peu d'années que les régates, courses d'embarcations

à la voile ou à la rame, se sont introduites dans nos ports. Leur

origine est vénitienne, car il est d'usage immémorial, dans la

cité-reine de l'Adriatique, que les gondoles et les barques dites

_peote_ se disputent des prix de vitesse appelés _regates_. Les

gondoliers sont habiles à cette lutte décrite avec tant de poésie par

Fenimore Cooper dans son roman du _Bravo_. De Venise, les régates ont

passé en Angleterre, et récemment en France, à la vive satisfaction des

habitants du littoral.

Les régates du Havre sont sans contredit les plus brillantes et les plus

suivies, grâce à la position de ce port. La proximité de la

Grande-Bretagne permet aux Anglais d'y prendre part; la facilité des

communications y attire bon nombre de riverains de la Seine, depuis

Honfleur jusqu'à Paris. Une population flottante considérable, des

étrangers de tous les coins du globe, des navires de toutes les nations,

impriment à ces régates un caractère cosmopolite qu'on rencontrerait

difficilement ailleurs, fût-ce à Venise on à Marseille. Nous doutons que

l'une ou l'autre de ces villes offre aux chaloupes, concurrentes une

lice aussi spacieuse, aussi commode, aussi pittoresquement encadrée. La

plage, qui forme un hémicycle depuis la jetée jusqu'au cap de la Hève,

peut recevoir d'innombrables spectateurs; ils ont en face d'eux la mer

sans limites; derrière eux, le Havre, flanqué au nord par les villas

d'Ingouville; à droite, les collines de Sainte-Adresse et le phare de la

Hève; à gauche, dans un vaporeux lointain, les blanches falaises qui

s'étendent entre l'embouchure de la Seine et celle de l'Orne. Il n'y a

dans aucun port de France un site comparable à celui-ci, surtout quand

l'amphithéâtre du rivage est garni d'une foule tumultueuse, quand des

navires franchissent le goulet pour entrer ou sortir, quand des

flottilles de canots circulent sur les vagues, quand des navires en

panne, mouillés ça et là comme les sentinelles avancées d'un camp

maritime, dessinent au bout de l'horizon leurs quilles ventrues et leurs

mâtures anguleuses.

Les régates du 27 août 1843 ont dû une solennité inaccoutumée au

patronage du contre-amiral prince de Joinville et du duc d'Aumale, A

sept heures, l'artillerie du port a salué l'entrée en rade des corvettes

à vapeur _le Pluton, l'Archimède_ et _le Napoléon_, dont la première

portait les membres de la famille royale; ils sont descendus à terre une

heure après, et ont été conduits par les autorités à l'église de

Notre-Dame-de-Grâce. Puis ils ont pris place sur le dôme de la galerie

des bains Frascati, près le pavillon aux signaux, déjà les bateaux à

voiles qui devaient concourir étaient mouillés à leur place, les voiles

appareillées; déjà les canots des juges commissaires couraient des

bordées le long de la côte pour établir l'ordre entre les jouteurs.

Aussitôt que les princes ont paru sur leur observatoire, _le Rôdeur_ a

tiré deux coups de canon, et six bateaux pontés à voile, chacun

d'environ douze mètres de longueur à la flottaison, se sont élancés dans

la liquide carrière; ils étaient montés par des pêcheurs du Havre et de

Honfleur, et quelques-uns avaient encore à bord leurs chaluts parés à

mouiller; ils avaient à décrire un orbe à peu près régulier autour des

bouées qui servaient de limites. Ils doublèrent facilement la première

bouée, vent sous vergue, et la seconde grand large; mais la brise du

sud-est qui les avait favorisés vint à mollir subitement. En vain ils

poussèrent leur bordée au sud-est pour gagner le vent, un calme plat les

laissa à la merci du courant, qu'il leur était imposable de refouler.

Pendant que les autres courses commençaient, ils demeurèrent immobiles,

et leurs voiles battirent inutilement les mâts; on ne songeait plus à

eux, et le calme régnait encore à terre, lorsqu'une fraîcheur, s'élevant

du nord-est, les ramena vers leur point de départ avec tant de vitesse

qu'on eut à peine le temps d'apprécier leur marche et leur évolution.

_La Victorine_, de Honfleur, patron Pollet, conservant l'avance qu'elle

avait eue constamment, arriva au but la première, suivie de près par

_les Deux-Cousins_, du Havre, patron Guilbert. Toutefois l'épreuve fut

considérée comme nulle, parce que les vainqueurs n'avaient pas,

disait-on, conformément aux règles prescrites, doublé la troisième bouée

au vent.

[Illustration: Régates du Havre.--Courses des Baleiniers.]

Durant cette contestation, les canots à la rame, à six avirons,

couraient parallèlement au rivage: cinq s'étaient inscrits, mais quatre

seulement se présentèrent, et l'un d'eux, _l'Émulation_, cassa son

gouvernail à la première bouée; la lutte s'engagea entre _l'Éclair, la

Riposte_ et _la Fine_, et, dès le début, les distances furent marquées.

_L'Eclair_, patron Riconard aîné, gagna le premier prix de 500 fr.; le

second, de 100 fr., fut adjugé à _la Riposte_, patron Léopold Mazerat.

Les bateaux à voiles non pontés, courant d'abord vent arrière,

doublèrent aisément la nouée du nord; mais comme leurs devanciers, ils

furent longtemps retenus au large, et surpris inopinément par la brise

du nord-ouest; cette variation plaça les derniers, ceux qui avaient

obtenu l'avantage. _Le Vite_; qui avait dépassé les huit autres

concurrents, se trouva sous le vent presque cap pour cap; _le

Havre-et-Guadeloupe_ prit la tête et atteignit le premier le but; _le

Général-Vandamme_ marchait le second; tous deux s'attendaient à une

ovation, mais les juges-commissaires annulèrent la course, alléguant que

le changement du vent, en nécessitant des combinaisons imprévues, avait

jeté du doute sur quelques manoeuvres; que l'un des bateaux avait fait

usage de l'aviron, et qu'un autre avait mouillé pour se soutenir,

contrairement aux prohibitions établies.

Les trois dernières courses ont eu de plus complets résultats; quatre

pirogues baleinières sont parties ensemble: _l'Hirondelle_, patron

Alexandre Mauconduit, a pris la tête; _la Vaillante, le Petit-Eugène_ et

_la Blonde_ suivaient à quelque distance. A une encablure du but,

_l'Hirondelle_, trop rapprochée, aborda _la Vaillante_, et pendant que

les nageurs s'efforçaient de dégager leurs avirons, le _Petit-Eugène_,

aux acclamations des spectateurs, franchit rapidement le lieu de la

collision. _L'Hirondelle_ ne perdit point courage; débarrassée de

l'obstacle qui la retenait, laissant derrière elle _la Vaillante_ et _la

blonde_, elle, poursuivit son concurrent, et parvint à le dépasser à la

première bouée: elle a remporté le premier prix de 500 fr.; le prix de

10 francs n'a pas été disputé au _Petit-Eugène_, patron Morin.

Dans la course de canots de fantaisie, deux gigs anglais, _le Sphinx_ et

_le Grand-Turc_, ont lutté contre _la Belle-Poule; la Sylphide_ et

_Lustucru; le Sphinx_, monté par Robert Coombs et quatre mineurs

expérimentés, l'a emporté sur _la Belle-Poule_; l'autre gig anglais

n'est arrivé que le dernier; _la Sylphide_, embarcation de forme

nouvelle, et construite en fer, n'a pu soutenir l'épreuve jusqu'au bout.

La dernière course, celle des amateurs, n'avait pour acteurs que des

membres de _la Société des Régates; la Rouge, Lustucru, Gipsy, le

Clown_, ont fait assaut d'adresse et d'agilité; le prix unique, qu'à

obtenu _Gipsy_, à M. Cor, était une paire de magnifiques vases en

porcelaine de Saxe.

Ainsi se sont terminées les cinquièmes régates du Havre. Les princes

sont descendus sur l'estrade du grand salon de Frascati, où le maire a

successivement appelé les vainqueurs. Le prince de Joinville a

annoncé qu'il accordait à la ville une somme annuelle de 2,000 fr.,

destinée à fonder de nouveaux prix. Le soir, un feu d'artifice a été

tiré en mer, et quoique les pontons fussent trop rapprochés de terre,

c'était un beau spectacle que les bombes, dont la courbe se reproduisait

dans les eaux, les serpenteaux et les fusées qui tombaient en pluie sur

les vagues illuminées, et les flammes du Bengale, dont les reflets

multicolores faisaient resplendir la haute mer.

Les deux courses déclarées nulles ont été recommencées conformément à la

décision des juges-commissaires. _Les Deux-Cousins_, patron Sabolle, ont

gagné le prix de 1,000 fr.; _le Bon-Père_, patron Berney, celui de 250

fr.; _la Victorine_, triomphante la veille, s'est échouée en allant

prendre son mouillage. Le premier prix des bateaux à voiles non pontés a

été décerné au _Vite_, appartenant à M. Barbe; le second à _La Lionne_,

appartenant à M. Cor. _La Louise, la Mosquita, le Général-Vandamme_ et

_l'Ariel_ ont renoncé. _Le Havre-et-Guadeloupe_ n'a pas couru.

Inauguration de la statue de Henri IV.

A PAU.

L'arrivée de la reine d'Angleterre a trop détourné l'attention publique

de cette grande fête nationale, qui semblait justement destinée à avoir

un grand retentissement dans toute la France.

Le 25 août, à onze heures et demie, une salve de vingt-un coups de canon

a annoncé l'entrée de M, le duc de Montpensier dans la ville de Pau. Le

Corps municipal s'est rendu au pont de Jurançon pour recevoir le prince,

qui, bientôt après, mettait pied à terre au château où naquit son aïeul,

le 15 décembre 1553. Des courses de chevaux, un concert, un bal, deux

jours de fêtes préliminaires, ont précédé la grande solennité de

l'inauguration, célébrée avec une magnificence digne de son objet. Ce

jour-là, le département des Basses-Pyrénées était tout entier concentré

dans son chef-lieu, et la population quadruplée ondulait aux abords de

la place Royale. Le duc de Montpensier y est arrivé à dix heures,

accompagné du conseil-général du département, de l'état-major de la

division, des membres de la cour royale et des tribunaux, de M. le duc

de Cazes, grand-référendaire de la Chambre des Pairs, du marquis de

Lusignan, pair de France, et du lieutenant-général Harispe. A l'approche

du cortège, un orchestre dirigé par M. Habeneck a exécuté la _Bataille

d'Ivry_; des choeurs ont chanté d'une voix retentissante une ballade de

circonstance dont M. Aube avait composé la musique, et M. Liadères les

paroles. Après le dernier couplet, la statue de Henri IV était

débarrassée des draperies blanches qui la dérobaient aux regards.

Vingt-un coups de canon ont annoncé au loin que le Béarn possédait enfin

ce monument tant désiré; les acclamations de vingt mille spectateurs se

sont mêlées au bruit de l'artillerie; les choeurs ont fait entendre:

_Vive Henri IV_, et l'orchestre, après avoir accompagné le vieux refrain

français, a joué l'air béarnais _Là haut sur les montagnes_. Alors ont

commencé les formes sacramentelles de l'inauguration. Le duc et les

principaux fonctionnaires en ont signé le procès-verbal, que l'on a

déposé dans un caveau pratiqué sous le piédestal, en y joignant

l'histoire de Henri IV, par Pérétixe (édition elzévirienne), le recueil

du ses lettres, publié par la Société de l'Histoire de France (2 vol.

in-4º), _la Henriade_, des médailles, et diverses monnaies frappées au

seizième siècle. Le comte de Saint-Grieq, président du conseil-général

du département, le préfet, le duc de Montpensier, prenant tour à tour la

parole, ont rappelé à l'envi les qualités d' Henri le Grand.

L'impression produite par ces discours durait encore, quand le duc de

Montpensier s'est approché du monument, a scellé la pierre du caveau, et

a fait d'un pas lent le tour de la statue, pendant que la musique des

régiments répétaient: _Vive Henri IV!_

[Illustration: Statue de Henri IV, par M Raggi.]

[Illustration: Inauguration de la statue de Henri IV, à Pau.]

[Illustration: Berceau de Henri IV, au château de Pau.]

Les journaux, en rendant compte du cette fête à la fois nationale et

locale, ont parlé d'enthousiasme indéfinissable, de cris d'allégresse,

de sentiments de bonheur débordant de toutes les âmes, si bien que le

lecteur de sang-froid est naturellement tenté de les taxer

d'exagération. Rien de plus réel cependant que les transports de joie

des habitants de Pau, à la vue du marbre qui reproduit les traits de

leur royal concitoyen. On a toujours aimé Henri IV dans toute la France;

mais on lui a voué, une espèce de culte dans l'ex-province du Béarn. Là

régna longtemps sa famille. Ce fut sa mère, Jeanne d'Albret, qui donna

le titre de ville à la bourgade de Pau, le 4 novembre 1502. Les devises

d'Henri d'Albret et de son épouse Marguerite sont encore visibles dans

les appartements du château qu'ils ont fait bâtir. L'enfance de leur

petit-fils Henri IV s'écoula sur les rives du Gave; il fit à Pau

l'apprentissage de la vie et du pouvoir; et lorsque les destinées

l'eurent appelé au trône de France, il n'oublia point ses chers

compatriotes. Aussi écrivait-il, le 20 décembre 1593, en donnant à son

lieutenant commission de tenir les états de son royaume de Navarre et du

pays souverain de Béarn: «Vous avez déjà assez séjourné dans le pays

pour avoir reconnu et observé les moeurs de mes sujets, lesquels je

désire que vous mainteniez, en cette ferme créance, que, comme ils sont

les premiers sur qui Dieu m'a donné autorité, je veux continuer envers

eux ce soin et cette affection singulière que j'ai portés dès ma

naissance.»

Les Béarnais ont répondu à ces protestations par un attachement

inviolable, qui s'est perpétué d'âge en âge. Les paysans des environs

montrent encore avec orgueil les lieux qu'il fréquentait de préférence,

les rochers qu'il gravissait, les fontaines où il se désaltérait durant

ses promenades. On voit, au château de Pau, pour les réparations duquel

on a dépensé récemment plus de 500,000 francs, la chambre à coucher où

Jeanne d'Albret enfanta en chanta le cantique national: _Nouste-Dame

deii cap deii Pont, ajudat me d'aqueste hore_. On conserve

religieusement son lit de bois sculpté, et l'écaille de tortue qui lui

servit de berceau. Cette dernière relique, menacée par la Révolution,

fut sauvée par M. de Beauregard, qui lui substitua une écaille à peu

près semblable dont il était possesseur. L'écaille authentique est

placée sur une espèce d'estrade, et surmontée de trophées, qui ne

contribuent pas à l'embellir.

Les souvenirs du _Béarn_ peuplent toute la contrée. Au village de

Billières situé à l'extrémité occidentale du parc du château, est la

maison de Lassensaa, père nourricier de Henri IV. Par un arrêt du Grand

Conseil, en l'an 1772, Louis XV accorda cent arpents, sur la plaine de

Pont-Long, à la famille Lassensaa; le vieux bâtiment, qui tombait en

ruines, fut réparé sous la Restauration. Quand la duchesse de Berri le

visita, le 20 juillet 1828, les descendant du nourricier lui

présentèrent le bâton sur lequel le jeune Henri s'appuyait dans ses

excursions pédestres. Le duc de Montpensier n'a pas voulu quitter les

Basses-Pyrénées sans aller en pèlerinage à Billières, et c'est le

dernier rejeton de Lassensaa qui lui a fait les honneurs de l'habitation

patrimoniale.

[Illustration: Lit de Henri IV, au château de Pau.]

Voilà déjà un siècle que les habitants de Pau avaient eu la pensée de

consacrer un monument à Henri IV. Les états-provinciaux en votèrent le

fonds, et demandèrent une autorisation au gouvernement, qui, pour

répondre à leurs voeux, s'empressa de leur envoyer une statue en bronze

de Louis XIV. Les malins Béarnais s'en vengèrent en inscrivant sur le

piédestal des vers patois qui débutaient ainsi: «_A ciou qu'ey

l'arrahil den nouste gran Henri_ (à celui-ci qui est l'arrière-fils de

notre grand Henri).» En 1793, ou fondit des canons avec l'image de

_l'arrahil_, et comme on n'eût pas traité moins cavalièrement celle du

trisaïeul, les Béarnais durent se féliciter de ne l'avoir pas obtenue.

Le monument actuel a été érigé à la place du bronze détruit; il est

l'oeuvre de M. Raggi, et a été exposé au Salon de 1842. Le statuaire a

consigné sur le livret de cette année les intentions qui ont présidé à

sa composition: «Henri IV témoigne à ses nobles guerriers sa volonté de

marcher avec son armée au secours de Henri III, et les engage à

rassembler autour de lui tous ses vassaux armés pour accomplir ce

projet.» En accordant des éloges à l'exécution sévère de la statue, nous

croyons qu'il est un peu ambitieux d'avoir voulu exprimer tant de choses

complexes par les gestes et l'attitude d'une seule figure.

[Illustration: Maison A Bilhèros, près de Pau, où Henri IV a été

nourri.]

Il n'est pas sans intérêt de donner quelques détails biographiques sur

un sculpteur que _Lapérouse_ et _Henri IV_ achèvent de mettre en

évidence. M. Raggi (Nicolas-Bernard) est un Italien naturalisé Français

depuis longues années. Né à Carrare, en 1791, il y remporta le second

grand prix en 1809. Il étudia à Paris sous la direction de M. Bosio, et

se fit remarquer, en 1817, par un _jeune discobole prêt à lancer son

disque_: il obtint la médaille d'or au Salon de 1819, pour un groupe et

deux statues, que le livret indique en ces termes: «L'Amour,

s'approchant du lit de Psyché, entend soupirer cette, nymphe,» groupe en

marbre.--Montesquieu méditant sur _l'Esprit des Lois_,--Henri IV, statue

commandée par le comte Dijon, pour en faire hommage au roi. Ce prince,

n'étant encore que roi de Navarre, manifeste à ses sujets le projet du

reconquérir le trône de ses ancêtres; il les engage à se réunir autour

de lui. La main droite qu'il leur tend exprime sa clémence, et la main

gauche, portée sur son sabre, est l'emblème de sa puissance.

_L'Amour s'approchant du lit de Psyché_ est au Luxembourg, le _Henri

IV_ à Nérac, et le _Montesquieu_ au Palais-de-Justice de Bordeaux. Nous

connaissons de M. Raggi plusieurs travaux remarquables, répartis en

divers édifices: à Saint-Étienne-du-Mont, _la Vierge tenant

l'Enfant-Jésus_; à Grenoble, _Bayard mourant_, statue en bronze; dans la

salle d'exposition des sculptures, au Louvre, _Hercule retirant de la

mer le corps d'Icare_; à Versailles, _Hugues Capet_, statue en marbre;

_Jean Boucicault_ et _Jacques de Bourbon_, en plâtre; à la Madeleine,

_saint Vincent de Paule_ et _saint Michel_.

La fête de Pau a été une ovation pour cet honorable statuaire, que le

préfet avait officiellement invité à y assister. Le duc de Montpensier

s'est fait présenter M. Raggi ainsi que M. Latapie, qui, en qualité

d'architecte de la ville, a coopéré à l'érection du monument.

De la Médecine chez les Arabes (3).

[Note 3: Extrait du Rapport officiel de M. le docteur Furnais _sur

les Causes, la Nature et le traitement des Maladies des Yeux en

Afrique._]

Malgré le fatalisme inhérent à leur religion, les Arabes accordent une

grande confiance à la médecine; et c'est à tort que, certains auteurs

ont avancé que les musulmans craignaient de tenter la divinité, en

croyant à l'art de guérir.

Les bains sont la panacée universelle des indigènes de l'Algérie; ils

les emploient dans toutes les maladies, quels que soient l'âge et le

tempérament des malades.

L'application du feu joue un grand rôle dans leur thérapeutique

chirurgicale; c'est à l'aide de ce moyen violent qu'ils prétendent

guérir les engorgements du foie et de la rate, et une grande partie des

maladies d'estomac.

Pour les blessures d'armes à feu, ils rougissent à blanc un anneau ou

bague de fer qu'on applique à l'orifice de la plaie, et s'établit ainsi

une suppuration et des bourgeonnements de bonne nature, l'introduction

de l'air devient difficile, et la guérison est très-prompte.

Pour les foulures, les entorses, les tumeurs et les engorgements des

articulations, leur médecine n'est pas moins violente.

M. le gouverneur-général Bugeaud a bien voulu nous communiquer le fait

suivant: Un chef arabe nommé Ben-Kadour-Ben-Ismaël, qui accompagnait le

général en qualité d'aide-de-camp dans une partie de chasse aux environs

d'Oran, tomba de son cheval qui s'abattit sur lui; on releva le cavalier

tout _foulé, broyé_, et on le fit transporter sans connaissance dans une

tribu voisine. Quatre jours après, le général, qui le croyait blessé

mortellement, ou tout au moins estropié pour toute sa vie, ne fut pas

peu surpris de le voir reparaître à cheval dans une revue. On lui apprit

qu'un tehib (médecin) appelé près de l'Arabe aussitôt après l'accident,

lui avait promené un fer rouge sur les articulations principales des

membres supérieurs et inférieurs, après quoi il avait fait bassiner les

brûlures avec la teinture du _henné_, espèce de solution astringente du

_Lausonia inermis_ dont les indigènes se servent pour donner une teinte

jaunâtre aux ongles, aux mains et quelquefois aux bras et aux jambes.

C'était à l'emploi de ces moyens énergiques qu'était due une guérison si

prompte et si merveilleuse.

On comprend que de semblable cures, si rares qu'elles soient, suffisent

pour perpétuer la foi des Arabes dans les traditions médicales de leurs

ancêtres.

L'Illustration, No. 0028, 9 Septembre 1843 · 第 1 / 6 段