Veuillez considérer que la plus grande partie d’une nation est écartée

de la culture littéraire par ses occupations mêmes. C’est là une

nécessité. Quelque moyen que l’on prenne pour y contredire, on

n’arrivera pas à faire un peuple de lettrés. Ce serait un genre de mort,

l’un des plus lamentables. Être instruit dans sa profession, oh! cela

est tout autre chose! Mais l’ouvrier des rudes besognes manuelles lit

peu; le paysan lit un peu moins, le temps manque, et le goût souvent, à

ces êtres qui doivent avoir les yeux et les bras attentifs à d’autres

objets que le livre imprimé. Leur vie est liée au mouvement, celui de la

machine ou celui de la sève; elle est pleine d’inquiétudes, de joies, de

réussites, d’insuccès, de passions qui naissent de sources autres que

celles de la pensée écrite; elle est fondée sur l’expérience, une grande

maîtresse aussi, qui parle au cœur, et tout bas, et toujours. Mépriser

des êtres humains qui, pour ces raisons nécessaires, ne peuvent avoir la

même culture que nous, et qui, s’ils l’avaient, l’oublieraient vite,

quelle vilaine qualité d’esprit cela supposerait, et aussi quelle

sottise!

L’homme qui lit peu ou qui ne lit pas remplit un rôle bienfaisant; il

peut avoir la supériorité du métier; il peut s’élever jusqu’aux

raffinements de l’art; il est une force intelligente, en tout cas,

responsable, digne de respect, d’aide et d’affection. C’est à ses

facultés développées par le métier et non par la lecture que vous vous

confiez. Quand vous montez dans une automobile, vous aimez qu’on vous

dise que le chauffeur connaît sa machine, et vous auriez un petit

frisson, qui ne serait pas d’admiration pure, si l’on vous affirmait

qu’il médite, dans le texte, sur la _Divine Comédie_, ou qu’il prépare

une édition savante des fragments d’Anacréon. Vous recherchez les femmes

de chambre qui savent bien leur service, et vous auriez quelque doute

sur l’humeur, l’exactitude, ou l’habileté professionnelle, et peut-être

sur les autres vertus, de celle qui vous interrogerait, en se gageant,

sur le mérite de la dernière édition de Montaigne ou sur celui des seize

volumes de lettres d’Horace Walpole publiés par Mrs. Paget Toynbee.

Le fermier qui possède des charrues à trois socs, des

moissonneuses-lieuses, des batteuses à vapeur, des engrais chimiques,

des étables garnies de beaux animaux, des granges bien bâties et bien

pleines, sera un homme de haute valeur personnelle et humaine, sans

aucune éducation littéraire. Il aura la supériorité du métier, qui

exclura toujours, plus ou moins, l’instruction générale par la lecture.

Et, vous voyez donc bien que n’estimer que les gens qui peuvent lire, ce

serait se condamner à mépriser un nombre immense de serviteurs très

utiles de la vie, et singulièrement rétrécir notre fraternité.

Mais ce ne serait pas seulement un bien cruel mépris que celui qui

s’étendrait à tant d’hommes. Il serait encore injuste absolument, et

quand on compare l’homme qui lit et l’homme qui ne lit pas, en demandant

à l’un et à l’autre: Que savez-vous du monde, que savez-vous de la vie?

Car celui-là n’est pas le plus riche en idées qui a beaucoup lu, mais

qui a le plus songé. Or, les moyens d’apprendre étant infiniment variés,

et la vie ayant, à elle seule, un pouvoir d’enseignement sans limite, il

en résulte que des esprits de nulle culture, de prétendus ignorants,

peuvent être de magnifiques intelligences. A qui n’est-il pas arrivé de

surprendre un mot profond dit par un homme qui ressemblait à un vieux

pommier éclaté, noueux, tordu, par un homme incapable du moindre

raffinement? Et, en effet, ce n’étaient que des âmes incultes. Mais

c’étaient des âmes, c’est-à-dire des puissances dont le domaine est

caché: champ où nous vivons, forêts, maison, ou étoile. Le trésor du

sens commun,--qui n’est pas assez pillé,--est fait de l’apport anonyme

de cette humanité non lettrée. Elle est habituée à l’observation la plus

exacte; elle a les siècles pour appuyer ses dictons que la science nie

d’abord et découvre après elle; elle est poète quelquefois; elle enferme

dans un mot le secret qu’elle a gardé longtemps; elle est savante pour

avoir regardé par dix mille yeux, écouté par dix mille oreilles, et pour

avoir vécu la vie moyenne et muette parmi les injustices, les

froissements d’amour-propre, les rares bons offices des voisins, les

joies difficilement défendues. Comprenez-la. Être incapable de supporter

la vie pauvre, c’est déjà triste. Mais ne pas comprendre ceux qui la

vivent, ne pas leur rendre justice, en vérité, c’est trop.

J’ai connu des bonnes gens et des bonnes femmes qui avaient toujours été

voisins de la misère, et qui étaient aussi sages que Salomon ou que la

reine de Saba. Ils s’exprimaient médiocrement; ils raisonnaient

merveilleusement. Leur jugement s’étendait hors du métier; ils

connaissaient le monde, ayant souffert par lui. Ce qu’ils disaient se

répandait autour d’eux, et germait quelquefois, aussi bien qu’un

exemple. Cela avait le poids ailé qui fait que les graines voyagent et

tombent. Ils étaient semeurs, ce qui ne s’improvise pas. Un jour, en

Angleterre, je visitais un grand domaine. Le propriétaire me dit: «Venez

avec moi jusqu’à cette maison, dans le parc, je veux vous présenter mon

intendant»; et tandis que nous allions vers cette maison de brique

brunie, comme le château, par la fumée des vallées voisines, mais

revivifiée par le lierre à petites feuilles, il ajouta: «Cet homme est

un ami pour nous tous; il a commencé par être aide garde-chasse et par

piéger dans les bois; il a monté en grade; il est devenu valet de

chambre, premier cocher, maître d’hôtel gouvernant le personnel de la

maison, et depuis des années, il administre le domaine. C’est un homme

qui écrit à peine, en gros caractères d’inscriptions, mais il sait tout

le reste, je ne fais rien sans le consulter, lady X... de même; s’il

venait à disparaître, je n’aurais qu’à me retirer dans un couvent.»

Et les artistes! On n’a pas coutume, je le sais bien, de les ranger

parmi les illettrés. Mais combien de peintres de génie, de sculpteurs,

de graveurs, n’ont su que la pensée qui vient dans la lumière et qui

éclôt de la rencontre de nos âmes avec les choses? Combien n’ont jamais

lu; n’ont écrit qu’à leur mère pour lui dire: «Je me porte bien», à un

ami pour lui donner rendez-vous, à leur marchand pour lui demander de

l’argent? Et cependant quels livres silencieux et inépuisables que leurs

œuvres!

Mais cette sagesse, chez les moins lettrés de nos frères, peut aller

bien plus loin. Ce qu’il y a de plus délicat dans la tendresse, ce qu’il

y a de plus noble dans le dévouement, des êtres illettrés, par millions,

l’ont compris, l’ont montré; beaucoup ont aperçu plus de vérités

supérieures que les rédacteurs de journaux et de livres; ils ont dépassé

les frontières scientifiques, voyageurs qui reviennent les yeux encore

tout clairs de la lumière qu’ils ont vue, et qui donnent des leçons aux

grands, et aux petits qui en ont besoin comme d’autres.

Non, les simples, les pauvres, les illettrés, ne sont pas nécessairement

les brutes que tant de romanciers décrivent, les uns d’après les autres,

indéfiniment; ils ont en tout cas ceci en leur faveur, qu’ils n’ont pas

méprisé beaucoup de lumière, et qu’ils la suivent, émerveillés, quand

ils la voient. Que d’hommes instruits n’en font pas autant! Pour moi, je

juge de la hauteur des âmes par leur degré de sensibilité au divin,

qu’elles en sachent le nom, ou qu’elles l’ignorent. J’imagine que la

Samaritaine de l’Évangile n’était pas une intellectuelle. Elle avait eu

cinq maris; on peut supposer que dans le nombre elle avait été répudiée

par quelques-uns. Et cette succession de ménages l’avait conduite à un

grand scepticisme sur la solidité du mariage contracté à la manière de

sa province de Samarie. Elle en était arrivée à la théorie de l’union

libre, tout comme nos romanciers les plus avancés d’aujourd’hui. Elle se

trouvait moralement dans un état lamentable, vivant hors de la loi, dans

une complète ignorance de toute idée supérieure, trouvant qu’elle serait

parfaitement heureuse si le puits était moins éloigné de la ville et

l’eau plus aisée à puiser. Elle serait morte dans cette abjection, si le

Christ n’avait pas passé par là. Quand il lui parla, elle essaya d’abord

de lui mentir, étant coupable et femme; quand elle vit qu’il savait

tout, elle comprit qu’il était plus qu’un homme; quand elle entendit le

mot de pardon, elle comprit qu’il était Dieu, et elle devint aussitôt

l’apôtre de la ville, et elle fit des conquêtes, en sens contraire des

premières, et pour l’amour éternel.

Ah! que je les aime, ces pauvres gens, non pas parce qu’ils savent peu

de chose, mais parce qu’ils ont plus d’excuses que d’autres, quand ils

sont médiocres, et parce qu’ils montent plus vite quand ils ont vu la

route! Que je l’admirais, ces jours derniers, cette vieille mère d’un

jeune ouvrier fendeur d’ardoises! Elle me racontait que, pour envoyer

son fils à une retraite de trois jours, elle avait emprunté à une

voisine cinq francs, le prix du voyage et de la nourriture. Et comme je

lui disais que cela me touchait: «Que voulez-vous, mademoiselle, me

répondit-elle, on est mère, et on n’élève pas que des corps!»

Je voudrais que les femmes du monde pussent toutes en dire autant.

* * * * *

Mes sœurs, vous qui lisez, ne confondez pas l’art de l’alphabet avec la

moralité. C’est un autre préjugé, qui a eu son heure de vogue, et dont

la tyrannie est encore dommageable, bien qu’il ait perdu beaucoup de

défenseurs. Victor Hugo l’avait formulé, il avait frappé la médaille, il

avait écrit: «Ouvrir une école, c’est fermer une prison». Hélas! depuis

le temps où le poète disait ce mot sonore, on a ouvert bien des écoles;

je ne crois pas qu’on ait fermé une seule prison. Il donnait une forme

d’antithèse et une cadence à une idée qu’on voulait rendre populaire:

«La science de l’alphabet et les lectures qui s’ensuivent sont des

causes de moralité. Tout homme qui lit est, en moralité, supérieur à

l’homme qui ne lit pas.»

Il ne se trouve pas seulement des hommes de génie pour formuler ces

naïvetés; il se trouve des hommes naïfs pour y croire, et chercher à les

appuyer de statistiques. Pendant des années, ils ont attendu, sincères,

espérant que les chiffres allaient, comme les hommes, applaudir le

poète. Mais la criminalité ne se modifiait pas dans le sens prédit.

Aujourd’hui, les accusés, presque tous, ont des lettres; plusieurs ont

même reçu l’instruction supérieure. On vient de publier un recueil de la

littérature des bagnes. Et le chiffre des coupables a grossi.

Il a fallu battre en retraite. Le grand rapport général sur la justice

en France, de 1826 à 1880, commençait à douter de la proposition. Il ne

la condamnait pas, mais il ne pouvait déjà plus la soutenir. Il disait:

«Il faut renoncer à l’espoir de trouver dans la statistique _seule_ le

critérium de l’influence de l’instruction sur la criminalité.»

Un rapport beaucoup plus récent, celui qui a trait à la justice

criminelle en France, pendant l’année 1905, va plus loin dans l’aveu.

Ayant énuméré les plaintes, dénonciations et procès verbaux qui étaient

de 114 009 en 1835, qui ont passé à 200 000 en 1850, et qui se sont

élevés en 1905 à 546 000, le rédacteur de ces pages officielles est

amené à formuler quelque chose comme une pensée. Ces chiffres

l’offusquent. D’autre part, il sait bien que les écoles ont été

multipliées. Alors il prend position dans les ténèbres, il déclare que

tout cela est obscur, et il lâche un peu plus la statistique, ne pouvant

se résoudre à lâcher tout à fait l’utopie. Et voici son arrêt:

«Il n’existe donc, entre le développement de l’instruction et de la

criminalité, _aucun rapport bien net_. Aussi ne faut-il pas chercher à

déterminer, par la statistique criminelle, la mesure dans laquelle s’est

exercée l’influence du progrès de l’instruction primaire sur la morale

publique.»

On peut se demander comment une idée aussi simple met tant d’années à

devenir officielle. Dès 1881, un journal, _le Temps_, avait excellemment

observé: «Sur 100 accusés, on trouve 30 individus complètement

illettrés, 66 individus sachant lire et écrire, et 4 ayant reçu une

instruction supérieure: _ce serait donc moins l’instruction que

l’éducation qui élèverait l’idée morale dans l’homme_». Enfin voilà des

mots justes, et des idées mises à leur place, c’est-à-dire séparées. Il

faut le répéter. Il faut s’en convaincre. Le fait de savoir lire

constitue un moyen d’apprendre, soit de bonnes, soit de mauvaises

choses, et c’est le choix dans la direction des lectures, c’est bien un

acte de volonté et une influence d’éducation, qui décideront du profit

moral ou du préjudice enfermé dans cet inconnu, dans cette puissance

indifférente en soi qui s’appelle l’art de l’alphabet. Avant nos

statisticiens, un philosophe anglais l’avait avoué, et je crois que

c’est Herbert Spencer qui disait: «Il n’y a pas plus de relation entre

le fait de savoir assembler des lettres et la moralité, qu’entre la

moralité et l’habitude de prendre un tub tous les matins».

Un autre préjugé, des plus répandus, consiste à prétendre qu’un livre,

pourvu qu’il soit bien écrit, ne peut pas faire de mal. J’entends dire

cela dans la rue, chez les pauvres, dans les salons.

Oh! je sais bien qu’on fait exception pour les jeunes filles. On veut

bien admettre qu’elles ont droit à une sorte de système protecteur. Mais

dès qu’elle est mariée, il semble qu’une femme puisse impunément lire

toutes sortes de livres. Je n’en crois rien.

Peut-être pourrait-on admettre qu’un homme ou une femme, parvenu à la

maturité, d’esprit cultivé et avisé, ayant l’expérience du sophisme et

le mépris de la bassesse morale, pourra lire impunément beaucoup de

livres, même faux, même mauvais, s’il y a une raison de le faire. Mais

tout lire! Et tout lire avant d’avoir beaucoup vécu! Songez donc à

l’effroyable amas de mensonges, et de sottises, et de perversité morale

que représente, à côté de purs chefs-d’œuvre ou d’œuvres estimables, une

littérature quelconque, même si l’on ne tient compte que de ses

écrivains de talent et de ses livres composés habilement! Et vous

présumez assez de vous-même pour penser que ce flot si mêlé de systèmes,

d’affirmations, d’insinuations, d’appels à la sensualité, de

descriptions, de contradictions, passera dans votre esprit sans y

laisser de trace! Vous croyez que pourvu qu’un livre soit artistement

fait, il est inoffensif, comme si l’art n’ajoutait pas une force et un

charme à des doctrines ou à des sentiments dont sans lui la grossièreté

vous eût choqué? Ou bien vous imaginez-vous que votre admiration

s’attachera exclusivement à la forme et que vous demeurerez insensible à

l’idée bien parée et chantante?

Non, je n’en crois rien, et cela pour deux raisons. D’abord parce que

j’ai vu de belles intelligences troublées et désemparées par des

sophismes misérables abordés trop tôt, sans assez de défiance, avec trop

de vanité personnelle. Et j’ai connu plus encore d’êtres délicieux qui

avaient changé de sourire, et de regard, et d’âme sans presque s’en

douter, et sur qui, visiblement, pesaient tant de lectures dites

légères, les mal nommées, les plus lourdes qui soient, puisqu’elles

plient ce qui est droit. Non, je suis certaine que la sottise, même

géniale, l’erreur, ne peuvent passer habituellement dans un esprit sans

obscurcir son entendement, et que les plus honnêtes femmes, les plus

honnêtes hommes, perdent quelque chose de leur honnêteté à lire des

livres malhonnêtes.

Et, lors même que l’expérience ne serait pas là, est-ce que la raison

toute seule ne suffit pas pour combattre ce préjugé de la lecture

indifférente? Affirmer qu’aucun livre ne peut nuire à un esprit formé,

c’est proclamer de deux choses l’une: ou que l’homme est impeccable, ou

que l’un des principaux moyens de connaissance n’a aucun pouvoir de

formation.

Il y a un choix à faire et une progression à suivre. C’est là le

difficile. C’est d’autant plus difficile qu’il est puéril, presque

toujours, de classer des livres en bons ou mauvais. Assurément, il y en

a d’absolument mauvais. Mais beaucoup de bons livres ne sont bons que

relativement; la question et la réponse sont et doivent être

personnelles, individuelles, et ce qui est bon pour l’une ou pour l’un

peut nuire à l’autre. Si j’avais à donner une formule, je m’arrêterais à

celle-ci: il faut être supérieur au livre qu’on va lire. Entendez-le

bien! Il ne s’agit pas de ne lire que les livres qu’on serait capable

d’écrire! Cela réduirait singulièrement l’importance des bibliothèques.

Je veux dire qu’il faut savoir ou pressentir qu’on a, en soi, et de par

son éducation, une culture assez forte, une vigueur morale suffisante

pour que la saine partie du livre vous profitant, la mauvaise ne vous

nuise pas.

C’est ce que j’appelle être supérieur au livre qu’on lit. Mais on ne l’a

pas lu? me direz-vous. D’autres l’ont lu. Le livre a une réputation, un

parfum, une odeur. Et, en somme, vous n’agissez pas autrement, quand

vous sautez une haie, à la chasse, ou un ruisseau. Vous ne savez pas au

juste la hauteur de l’obstacle, ou sa largeur, mais connaissant votre

bête, vous êtes sûr qu’elle sautera. C’est encore la manière des marins,

quand ils disent qu’ils naviguent «à l’estime», se fiant à ce qu’ils

savent, et aux yeux clairs, et aux oreilles fines, pour traverser la

brume ou la nuit. J’ajoute qu’entre deux excès, l’excès d’estime est

toujours celui qui nous sollicite.

Règle de bonne foi, en somme. Les jeunes filles ont une manière aisée de

l’appliquer: elles font lire leur mère. Les jeunes femmes, d’un certain

monde, n’ont pas toujours la même ressource, car, d’ordinaire, leur mari

lit peu, j’en connais qui ne lisent point, et il y a un écart, qui n’est

pas nouveau dans le monde, entre la culture d’esprit d’une femme et

celle de son mari. Mais les jeunes filles ont leur mère liseuse. Quand

une mère lit tout haut devant ses filles, elle est dans un de ses plus

jolis rôles, et qu’elle joue à ravir. Elle a grâce d’État. Elle pressent

les coupures, elle les fait si habilement et recoud si vite les bords

qu’on ne s’aperçoit de rien. Avez-vous remarqué ceci? Quand un homme lit

un texte qui n’est pas à l’usage de Marguerite, il a des jeux de

physionomie qui révèlent qu’il va se passer quelque chose; il s’émeut;

sa voix hésite; il y a des points d’orgue qui suspendent l’intérêt de la

lecture, et qui risquent de souligner l’obscur et d’inscrire une phrase

dans les parenthèses vides. Que la mère est donc plus fine, simplement

parce qu’elle est mère! La maternité est créatrice de deux âmes à la

fois: celle de l’enfant, celle de la mère. La mère qui lit a une

assurance d’auteur, et bien plus, une impertinence heureuse; elle

remplace un mot comme elle piquerait un point de tapisserie; elle n’a

pas peur d’être sotte ou ridicule, ou prise de court, et elle ne l’est

jamais. Ah! quels nombreux, quels utiles correcteurs ont les écrivains,

quand les protes ont fini leur besogne! Quelles jolies leçons ils

recevraient, s’ils pouvaient entendre! Et c’est ainsi que beaucoup de

livres, qui ne peuvent être lus dans l’original, peuvent l’être dans

l’édition maternelle et vivante. Combien je préfère ce système à cette

indifférente mollesse, qui limite une jeune fille aux seules lectures

estampillées pour elle, et qui font qu’elle attend dans l’ennui l’heure

où elle ouvrira les livres que la mère lisait seule et tout bas! Que de

fortes lectures, éducatrices de la volonté, peuvent ainsi préparer, non

pas des amoureuses nourries seulement de romans et de romances, mais des

femmes faites pour regarder la vie, avec cette belle vaillance, cette

droite intention, cette claire vue du devoir et le mépris de l’à-côté,

qui font qu’on la traverse, qu’on la soumet comme un royaume, et qu’on y

devient reine.

Cela crée des titres impérissables à la reconnaissance des enfants.

Quand ils grandissent, et qu’ils jugent non pas encore la vie, mais leur

vie, et qu’ils peuvent voir que leur jeunesse a été intelligemment

conduite et tendrement respectée, qu’elle s’est défendue elle-même dans

la mesure où il le faut, et que pour le reste on l’a défendue; quand ils

se sentent forts, épanouis, intacts, ils trouvent pour leur mère des

mots autres sans doute, mais semblables à ceux que disait une petite

fille que je connais: «Maman, vous êtes la plus mignonne, je vous ai

choisie».

Temps d’épreuve, temps de préparation. Il est bon qu’il dure, la liberté

grandissant à mesure que la curiosité diminue. Et puis, vient l’âge où

les yeux ont vu tant de flots mouvants qu’ils peuvent juger le creux

rien qu’à regarder la couleur de la surface. Alors, on peut aller loin,

pourvu qu’on connaisse les phares. Alors on est un vieux pilote, qui

peut sortir par tous les temps, ou à peu près.

* * * * *

Mes sœurs, vous qui lisez, soyez persuadées que, s’il y a une limite à

nos lectures, posée par le respect de nous-mêmes, il n’y a pas de limite

à leur variété. Ne soyons pas seulement des liseuses, mais des femmes

instruites, savantes même, cela est souhaitable, malgré Molière.

Beaucoup de lectures ne sont qu’une opération paresseuse de l’esprit.

Elles ont leur temps. Quand elles prennent tout le temps, c’est trop.

Quelle est la méthode à suivre? Je crois qu’il n’y en a pas. Je ne

dirais pas cela à un jeune homme qui a une carrière à préparer; les

diplômes supposent des programmes obéis. Et je pense de même, s’il

s’agit d’une femme qui cherche à obtenir un brevet. Mais la plupart des

femmes, en lisant, obéissent à un goût, ou à une fantaisie. Qu’elles

suivent donc leur goût, ou leur fantaisie, et que les auteurs espagnols

se mêlent sur leur table aux auteurs français; les anglais aux italiens;

qu’elles passent, sans remords, du XIXe siècle au XVIIe, et au moyen âge

s’il leur plaît, et même aux latins. J’ai toujours remarqué une certaine

supériorité chez les femmes qui avaient un peu de latin, et cette

supériorité était faite d’une sorte de fermeté de raisonnement, d’un

goût sûr de lui-même et sans mièvrerie en littérature. L’ordre importe

peu. Ce qui importe, c’est la variété dans l’étude; c’est le nombre des

fenêtres ouvertes sur le monde. Là-dessus, il faut être exigeant, et là

il faut savoir imposer à son goût une contrainte passagère.

Quand il s’agit d’instruire des femmes, il semble que la première

préoccupation du professeur, de l’auteur du discours, ou de la

conférence, soit de les «divertir» comme on disait autrefois. On

s’adresse à leur imagination, à leur sensibilité. Et ce n’est pas un

tort. Mais on s’adresse rarement à leur raison raisonnante; on a peur

qu’elles n’aient pas la force de porter un syllogisme en forme. Et c’est

de cette mauvaise crainte, et, au fond, de cette mauvaise opinion que je

me plains.

Les femmes n’ont pas besoin de savoir l’histoire de la philosophie, et

de peiner sur les manuels où l’on apprend jusqu’à quelle profondeur de

sottise une erreur initiale, soutenue par l’orgueil, a pu conduire des

intelligences souvent nobles. Je souhaiterais simplement qu’elles

fussent averties des principales questions de philosophie dont elles

entendront, autour d’elles, raisonner ou déraisonner. Il est bien

désirable qu’elles sachent non seulement que M. X... est une bête, et

que M. Y... en est une autre,--elles le savent déjà si elles l’ont

rencontré,--mais pourquoi il en est ainsi; qu’elles n’aient pas

seulement l’horreur instinctive d’une doctrine fausse, mais qu’elles

puissent, d’un mot, sans discussion, sans pédantisme, montrer qu’elles

ont vu l’erreur, qu’elles la connaissent, qu’elles ne sont pas dupes

d’un phraseur ou d’un sophiste.

Les femmes sont parfaitement aptes à recevoir un pareil enseignement,

qu’il vienne d’un professeur ou d’un livre. Elles ont une merveilleuse

rapidité et sûreté de compréhension, aussi bien dans l’ordre des idées

que dans celui des sentiments. Et elles se servent très bien ensuite des

armes qu’on leur a fournies. Il n’y a rien de plus sûr qu’un coup

d’épingle de chapeau pour dégonfler un ballon. Elles le donneront

d’autant plus volontiers qu’elles apercevront, presque toujours, que la

vérité les protège dans leur dignité de femmes, et les grandit dans leur

influence d’épouses et de mères.

Mémoires d'une vieille fille · 第 13 / 14 段