Il est nécessaire avant tout qu’elles fassent une étude attentive de la

doctrine catholique. Je parle ici des croyantes qui ont à se défendre,

mais aussi des autres qui ont à savoir. Je dirais à celles-ci: «Vous

aussi, vous devez étudier la religion, non pas dans les livres qui la

défigurent pour la combattre, mais dans ceux qui l’exposent. Le sens de

la vie et la vue du monde sont entièrement changés selon que l’esprit

ignore cette question ou qu’il la connaît. On ne peut y échapper que par

une faute dont l’importance ne saurait être mesurée, même eu égard aux

simples conséquences humaines. Car celles mêmes qui, en étudiant la foi,

ne la trouveront pas, trouveront du moins cet immense bénéfice de la

comprendre et d’être exactes en parlant d’elle. Elles sont sûres de

sortir ennoblies de cette étude, et capables de plus de justice.»

Je n’oublie pas que la phraséologie qu’on emploie dans les discours ou

les articles électoraux permet aux hommes tout à fait ignorants de ces

problèmes de se qualifier eux-mêmes d’esprit affranchis ou libérés. Mais

la réalité est toute différente. J’ai pu comparer, tout le long de ma

vie, les deux espèces d’hommes et de femmes, ceux qui savent et ceux qui

ne savent pas les choses religieuses. Eh bien! je suis contrainte de

constater que l’ignorance religieuse est une cause certaine

d’infériorité intellectuelle. Il y a un monde où certains hommes et

certaines femmes n’entrent pas, et ce monde est immense. Il y a des

hommes qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne comprennent pas le

langage, et ce sont leurs frères, et qui se comptent par millions. Sans

une idée de religion acceptée, ou du moins comprise, l’histoire est en

partie inintelligible; le plus bel art qui fut jamais, architecture,

musique, peinture, sculpture, ne livre plus son âme à des âmes trop

lointaines; les plus beaux mots, ceux de fraternité, de moralité,

d’immortalité, perdent de leur solidité et de leur sérieux; le peu

qu’est l’invention humaine dans le progrès social apparaît.

Quel regret. On devine, on aime l’être magnifique que serait cet homme

si, au lieu de la petite lampe de mineur qui l’éclaire, il marchait dans

le jour du soleil. Combien j’en ai rencontré! Ils savaient tout,

quelquefois, sauf l’essentiel; ils avaient une réputation méritée, des

dons de parole, d’ingéniosité, de cordialité, et un désir d’être utile

au pays, et une modestie souvent véritable. Mais ils manquaient de

curiosité supérieure; ils étaient impuissants où d’autres, par millions,

se sentent libres; ils me semblaient des navires magnifiques dont les

voiles pendent, fautes de vergues et de cordages, tandis que les plus

petits bateaux s’en vont au large. Le vol de la pensée dans l’origine et

dans la fin, le recours à une puissance qui est tout, l’harmonie d’un

système où rien n’est omis, où la nature n’est pas sacrifiée, mais

sublimisée et remise à huitaine, la prodigieuse communion des âmes dans

l’univers et dans les siècles, toutes barrières de temps et d’espace

rompues, ils ne soupçonnaient aucune de ces grandeurs, ni les autres,

dont les plus pauvres hommes possèdent souvent le trésor intact. Ils

causaient avec moi, et je reconnaissais en même temps leur science des

choses humaines, leur ignorance des divines, leur bonne foi complète.

Oui, j’éprouve souvent une sympathie vive et mêlée de regrets pour des

hommes qui ne pensent pas comme moi. Ce n’est pas une amitié ordinaire,

puisqu’elle naît d’autre chose encore que des qualités dont ils ont

donné la preuve, de la vue d’une puissance inactive qui est en eux, qui

pourrait s’épanouir et multiplier la beauté de leur esprit, sa force, sa

hardiesse et sa joie.

Et c’est pourquoi je dis: «Vous qui lisez, allez dans vos lectures

jusqu’au delà de la vie!»

FIN

TABLE

I.--LA VOCATION D’UNE VIEILLE FILLE 1

II.--UNE VIE 10

III.--OCTAVIE MERLE 22

IV.--LE PÈRE MULOT 31

V.--LA HAIE D’ÉPINE NOIRE 44

VI.--LA TRAGÉDIENNE 55

VII.--UN DISPENSAIRE 67

VIII.--MONSIEUR JOSUAH 75

IX.--CONVERSATION AVEC MONSIEUR L’ABBÉ 91

X.--MÉDITATION SUR LE VILLAGE 101

XI.--LA QUÉRENTE DE PAIN 110

XII.--LES TROIS GARS DE LA HAUSSIÈRE 122

XIII.--LA PERLE 134

XIV.--L’ALLIANCE 143

XV.--LES ÉTRENNES 155

XVI.--UN CÉLIBATAIRE 165

XVII.--MADAME CANTEREINE 176

XVIII.--LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT 186

XIX.--LE DRAME DE KERFEUN 196

XX.--LE FAUCHEUR D’HERBE 207

XXI.--LE CHIEN COULEUR DE FOUGÈRE 221

XXII.--LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU 230

XXIII.--LE BOURG ABANDONNÉ 242

XXIV.--LA VILLE AU ROUET 252

XXV.--LES YEUX 261

XXVI.--LES PETITES FRATERNITÉS 272

XXVII.--L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ 282

XXVIII.--L’ORCHIDÉE OURAGAN 291

XXIX.--LES LECTURES 301

535-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--5-08.

Mémoires d'une vieille fille · 第 14 / 14 段