paix, le greffier, qui ignorait le décès de M. Maunoir aîné, son
grand-oncle. Il affirma qu’il y avait un testament, et qu’il en
connaissait les clauses. C’était un pluriel hasardé. Pour appuyer son
droit, pour se rendre favorable le greffier, et pour le consoler de ne
point avoir part dans la fortune de M. Maunoir aîné, il lui glissa dans
la main deux gros écus de cinq francs, et murmura:
--Mets-en beaucoup, des scellés, et appuie sur la cire: je me défie.
Le banquier Maunoir fit de même, et donna vingt francs, mais en
s’excusant sur les dépenses qu’entraîne une vacation. Le greffier prit
le louis, et bégaya en remerciant, ce qui doublait le remerciement.
Et l’après-midi, la justice se transporta à la Jodelle. M. Maunoir, venu
en automobile, l’attendait; M. Le Bidon était annoncé; le garde-chasse
avait mis sa plaque, sur laquelle était écrit: «La loi». Gravement, le
garde, ouvrant les portes devant le juge de paix, le greffier, les
héritiers, et les fermant derrière eux, on procéda à une recherche
sommaire des «dernières volontés» de M. Maunoir aîné. On ne trouva rien
dans le cabinet de travail, rien dans la chambre, rien dans la crédence
en ébène du grand salon. Les héritiers devenaient nerveux. L’homme de
loi, qui n’avait pas, jusqu’alors, adressé la parole à ce garde
inquiétant, au nez courbe d’Indien, taché par l’alcool, demanda:
--Garde, vous ne savez rien?
Le garde se redressa, rectifia la position, leva la main...
--Ne jurez pas, c’est inutile...
--Alors, mon juge de paix, je dirai simplement qu’il est sous la Vénus
en bronze du salon.
Il était là, en effet, le testament de M. Maunoir aîné, et il était là
dans une enveloppe non fermée.
Ce fut une minute tragique. Au milieu du salon, sous le lustre, le juge
de paix parcourut des yeux la feuille de papier timbré. Il eut un
sourire bref qu’on put prendre pour un tic. Puis, déclarant qu’il
n’agissait qu’à titre officieux, et bredouillant pour le mieux faire
paraître, il donna lecture des dispositions principales du testament. M.
Maunoir aîné avouait...
--Garde, retirez-vous! dit M. Le Bidon.
M. Maunoir aîné avouait avoir placé tout son capital mobilier «en
viager». Il ne s’excusait pas, d’ailleurs, et donnait la Jodelle, les
meubles «sans aucune exception ni réserve», à la ville de Romorantin, sa
cité natale.
M. Le Bidon reçut très mal le coup, et jura, comme autrefois, quand un
de ses ouvriers lui gâchait un collier. Son cohéritier ne dit rien
d’abord. Il était pâle; il domptait la rancune que l’autre avait lâchée.
Après un moment, il fit un signe de la main.
--Tais-toi, Bidon, dit-il; ce qui nous arrive est une aventure commune:
les hommes héritent toujours les uns des autres, mais jusqu’à la
dernière heure, on ne sait pas quel aura été le bénéficiaire, des
vivants ou du mort. Nous nous sommes trompés. Il y a eu une erreur sur
la personne. C’est lui qui a hérité tout le temps!
Je viens de suivre l’enterrement de M. Maunoir aîné.
XXVIII
L’ORCHIDÉE OURAGAN
--Petit, la nuit n’est pas sûre, veille bien!
--Oui, monsieur Parémont.
--Assure-toi que les portes des serres sont toutes fermées; je crains
des sautes de vent: les étoiles ont le regard insolent, ce soir, entre
les nuages.
--Oui, monsieur Parémont.
--Je viendrai te relever à quatre heures demain matin... Ne t’endors
pas... Règle bien ton calorifère,... pas moins de douze degrés, mais,
comme la nuit s’annonce froide, à ta place, je forcerais un peu,
j’arriverais à treize ou quatorze...
M. Parémont, qui avait entr’ouvert la porte vitrée et, d’une main la
retenait, tandis que ce l’autre il tendait à l’air libre, et levait très
haut sa lanterne quadrangulaire, M. Parémont tourna la tête pour
ajouter, d’un ton pénétré, inégal et jaloux, comme celui d’un poète qui
récite ses vers:
--Songe, petit, que nous avons en fleur cinq _Cattleya Tryanæ_, les plus
beaux de tout Paris.
Un rire de petit faune lui répondit, et, dans la nuit, des mots d’argot
et de latin, associés drôlement, suivirent l’horticulteur qui fermait la
porte:
--Et le _Brassavola Digbyana_, pourquoi vous ne parlez pas de lui? Elle
est chouette, la fleur, pourtant, avec son air de canari qui fait le
gros dos!
L’horticulteur était parti. Le petit Tricotel, Jérôme de son prénom,
enfant de Paris, resta seul dans le tunnel ramifié de la serre, parmi
les milliers d’orchidées que l’épaisseur d’une vitre défendait contre le
froid de la nuit, contre la mort. Il connaissait sa responsabilité,
autant que peut la mesurer un gringalet de seize ans, qui n’a jamais eu
plus de trois francs dans sa poche, le dimanche, pour l’apéritif, le
restaurant et le théâtre. Le père prenait le reste, comme il est juste.
Le père, c’était le cocher aveugle des Ternes, qui a dû vous «charger»,
une fois au moins dans votre vie, le soir où vous avez accroché: un
homme poli, vous vous souvenez, coulant sur le pourboire, et qui,
lorsqu’on l’avait payé, portait sa main pleine de monnaie tout près de
son œil droit. Il prétendait voir de cet œil-là. Bien des gens
prétendaient le contraire. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le père
Tricotel ne sortait que le soir, après sept heures, quand les rues sont
plus libres. Il attelait son cheval, une bête de grande expérience, née
à Paris également, et qui savait toute seule prendre la droite d’une
voiture qui vient, ralentir aux tournants, obéir au bâton levé des
gardiens de la paix; il descendait l’avenue des Champs-Élysées, et les
dames d’un certain âge, en quête d’un cocher de confiance et d’un cheval
aux allures bénignes, faisaient signe à Tricotel qui ne remarquait rien,
mais à sa bête aussi, qui parfois s’arrêtait.
De là, tout naturellement, l’entrée de Jérôme chez l’horticulteur
Parémont. La place de chauffeur-veilleur de nuit s’étant trouvée
vacante, et Tricotel l’ayant appris, le cocher dit à son fils: «Tu es
trop jeune pour monter sur le siège, Jérôme, mais, en attendant, tu peux
bien t’entraîner à veiller. Ça sera un commencement d’apprentissage.
Même que je te juge plus heureux que moi, puisque tu seras au chaud, et
que tu travailleras dans la fleur.»
Jérôme aimait son métier: non pas la veille, mais l’orchidée. Depuis un
an qu’il vivait chez l’horticulteur de Vanves, ce jeune garçon imberbe,
aux lèvres molles, mais qui avait dans les yeux tout l’esprit de sa rue,
gouailleur et décidé, s’était mis à étudier les procédés de culture de
M. Parémont, les mœurs et l’histoire des variétés «nées dans la
ménagerie», comme il disait, ou importées des contrées dont le nom seul
donne chaud: Brésil, Java, Népaul, Assam, Philippines, Équateur. Avec le
patron, il ouvrait les caisses grillagées dans lesquelles sont expédiées
les précieuses plantes; il étendait sur des claies, au-dessus des auges
pleines d’eau de pluie, les tiges flétries, les bulbes à demi desséchés,
les racines endormies et comme mortes qu’avaient cueillis, trois ou
quatre mois plus tôt, dans la brousse ou la forêt vierge, les chasseurs
d’orchidées. «Quelle couleur ça fera-t-il, patron? demandait-il.--Ça
dépend, mon garçon: voilà l’_Angrecum sesquipedale_, l’une des plus
belles fleurs de Madagascar, et bien plus belle dans nos serres que
là-bas, large comme la main, cinq pétales de cire blanche et
transparente, et un éperon comme ceux des cavaliers mexicains; voici le
_Phalænopsis grandiflora_, visage de neige et gorge d’or; un
_Dendrobium_ qui portera des couronnes de perles maculées de pourpre
violet, et voici un tout petit sabot vert, une épingle de cravate, en
émail, qui appartient au _Cypripedium_. Que voulez-vous de mieux?--Je
voudrais, monsieur Parémont, une orchidée couleur de mon sang quand je
me pique!--Moi aussi, Jérôme, je la payerais cher! Mais l’orchidée est
une blonde, voyez-vous, elle a le goût des nacres, des blancs, des
roses, de toute la gamme des violets et des mauves; elle a peur du
rouge-cerise.»
Quelquefois, l’horticulteur, amusé, demandait à son tour: «Jérôme, vous
êtes curieux des choses du métier. Je sais bien que c’est un des plus
passionnants qui soient, mais enfin, vous n’avez pas été, comme moi,
élevé avec l’orchidée, il n’y a même qu’un an que vous la connaissez:
qu’est-ce qui vous plaît tant en elle?» Un jour qu’il venait de répéter
la question, M. Parémont entendit l’ouvrier qui répondait: «C’est que,
voyez-vous, elle vit de l’air du temps, et je lui en connais de la
famille, dans le quartier des Ternes, à l’orchidée!»
Jérôme pensait justement à cette plaisanterie, en passant au milieu des
serres, entre les plantes qu’il devait préserver du froid; les unes
poussant dans des pots où elles ne trouvaient ni terre, ni fumier, mais
seulement de la mousse hachée avec un peu de racine de fougère;
d’autres, posées, les racines presque à nu, dans des paniers suspendus
ou sur des branches... Oui, c’était vrai pour elles toutes: elles
vivaient de l’air chaud, saturé d’humidité, dans lequel nuit et jour
elles baignaient, plantes mal attachées au sol, bâtisseuses de nids dans
les arbres, gueuses des pays de lumière, habituées à se passer de la
graisse commune, mais d’une richesse inouïe en transparence de fleur, en
caprice et en âme.
Cette dernière idée, Jérôme Tricotel ne la formulait peut-être pas très
nettement, mais elle réjouissait tout de même son esprit de petit gueux.
L’aide-jardinier, portant, lui aussi, une lanterne, faisait sa ronde,
inspectant les fermetures des serres, consultant le thermomètre, donnant
un tour de vis aux radiateurs, et s’agenouillant près de la gueule du
calorifère qui se trouvait tout au bout du jardin, dans une pièce
séparée. Le vent secouait les nattes de paille roulées au sommet des
charpentes de fer. Par moments, il hurlait. C’est la bête qui court et
qu’on ne tuera point. Puis tout s’apaisait. Le petit Tricotel, quand il
se tenait près d’une porte, sentait sur ses mains, sur son cou, la
morsure du vent glacial.
Sa ronde achevée, il revint à l’entrée de la grande serre où il avait
quitté son patron, posa sa lanterne sur l’étagère au milieu d’un groupe
d’orchidées adultes, six ans, sept ans, huit ans, et, assis sur un pot
renversé, il se mit à contempler, en essayant de ne pas dormir, les
fleurs qu’il aimait le mieux. Malgré la rigueur du temps et le peu de
clarté des jours d’hiver, quatre _Cattleya Tryanæ_ avaient fleuri et
même un _Lœlia Digbyana_. Celui-ci,--tête de canari ébouriffé, avait dit
Jérôme,--ne portait qu’une fleur, cinq pétales d’un jaune verdâtre, et
au centre un labelle extravagant, une gorge jaune d’or, qui s’ouvrait,
s’épanouissait en nappe circulaire, finissait en rayons ténus et
innombrables. Or, à l’endroit où la gorge se détachait des profondeurs
de la tige, un point de pourpre, une goutte de sang, dormait dans les
reflets jaunes. Les _Cattleya_, d’un mauve léger, à labelle de velours
violet, ressemblaient à ceux que nous voyons chaque jour derrière les
glaces des fleuristes, et ils n’avaient de remarquable que leur taille
et la ferme beauté de leurs lignes.
Jérôme s’endormit. Les heures coulèrent. Tout à coup, un fracas
terrible, des vitres qui se brisent, des choses lourdes qui tombent, et
la vague du froid qui déferle. La lanterne est éteinte. Jérôme comprend:
il a oublié de fermer cette porte, et la nuit glacée est entrée, elle
court sous les vitres qui éclatent, elle tue les plantes, elle ruine le
patron. Il rallume à grand’peine sa lanterne, et la première idée qu’il
a dans l’épouvante, c’est de regarder l’heure. Trois heures et demie.
D’un geste rapide, d’un mouvement tournant du bras, il éclaire le côté
droit de la serre: tout est par terre ou nage dans les cuves pleines
d’eau; les cinq belles orchidées qu’il aimait, les _Cattleya_ et le
_Lœlia_, couchées sur le sol, écrasées l’une contre l’autre, et toute
leur mousse éparpillée, sont déjà sans doute mortes; il jette un cri; il
veut sortir; une ombre, un homme furieux se précipite dans la lumière
que l’enfant tient à bout de bras.
--Misérable! Misérable! Qu’as-tu fait!
Alors le petit se détourne, il détale, il saute d’une serre dans
l’autre, s’évade, gagne la porte du jardin, et continue de fuir à
travers les rues de Vanves.
Le dommage était grand, M. Parémont se crut d’abord ruiné, et il perdit
cinq minutes à pleurer. C’était un artiste, un être de sentiment,
c’est-à-dire de beaucoup de faiblesse et de beaucoup de force.
L’espérance le ressaisit vite, parce qu’elle est au fond de tout amour,
et seul, sans aide, dans la nuit, il se mit à masquer les trouées du
vitrage, puis à relever ses mortes et ses blessées. Quand il aperçut le
paquet boueux, froissé, lamentable, que formaient les _Cattleya_ et le
_Lœlia_, il détacha les bulbes, les tiges, les fleurs brisées; il ne lui
resta bientôt plus, dans la main, qu’une seule des cinq orchidées
triomphales, la seule indemne, et il observa que, dans la chute, la
fleur d’or et de pourpre du _Lœlia_ était venue s’écraser contre la
grande fleur mauve. Les deux fleurs se tenaient embrassées. Il enleva la
fleur d’or, et laissa l’autre, et, comme il était poète, il dit même:
«Si une graine pouvait sortir de toi!»
Et l’étui de la graine apparut, après de longs jours d’attente. Il lui
fallut quinze mois pour mûrir. La graine semée, dans la mousse, demanda
six ans pour devenir une belle plante.
Enfin elle a fleuri. M. Parémont a veillé plusieurs nuits pour guetter
le premier regard des pétales qui s’entrouvent. O merveille! la petite
tache rouge s’est répandue; l’hybride pourpre cerise est trouvé. M.
Parémont ne l’a laissé voir qu’à de rares amis; il espère, dans trois ou
quatre ans, exposer dans Paris toute une corbeille d’orchidées ouragan.
Et il dit: «Dans cette tourmente où j’ai tant perdu, un germe inattendu
est né, et j’ai tout retrouvé.»
XXIX
LES LECTURES
Le nombre des amateurs d’art a bien augmenté. J’en rencontre partout. La
fille de ma concierge, personne instruite, qui ne sait pas si Dieu
existe, ne se trompe pas de cinquante ans sur l’âge d’une tapisserie.
C’est un goût vif et général. On regarde plus de tableaux, on écoute
plus de musique qu’autrefois. Deux joies se sont multipliées et
popularisées; elles ne transforment pas les âmes, elles ne les
rafraîchissent qu’un moment; elles sont fugitives; mais ce n’est pas la
faute de ceux qui les goûtent, et je suis ravie qu’ils soient nombreux.
Ravie, et étonnée toujours un peu. Lorsque j’entre au Salon,--pas celui
d’automne, le printanier,--je ne puis me défendre de songer: «Que de
peintres! Que de visiteurs! Comment, toute cette foule est attirée par
le besoin d’admirer?» Oui, à sa manière. Elle remplit le Grand Palais,
comme à d’autres jours elle remplit les Serres du Cours-la-Reine; dans
les deux cas, elle est devant les fleurs. Les paysages, les tableaux de
genre ou d’histoire, les peintures décoratives, lui font éprouver la
même émotion, exactement, que lui ont donnée les bégonias, les
orchidées, les géraniums, les chrysanthèmes: plaisir du rouge, du bleu,
du vert, du jaune, de l’arrangement des massifs et de l’harmonie des
gerbes. Ici et là, elle s’amuse à considérer le plus gros légume de
l’année. Le monstre la fait rire. Elle lit aussi des noms sur des
étiquettes. Et les souvenirs lui sont légers. Voilà le progrès. Nous
avons la vue plus aiguisée. Nous sommes peintres, presque tous et
presque toutes, et plusieurs expressions, autrefois réservées aux
ateliers, sont entrées dans la vie courante. Quand mon amie Jacqueline
résume son jugement sur un portrait, et me dit: «Ma chère, c’est une
symphonie en gris mauve, adorable», elle croit avoir pensé. En quoi elle
se trompe. Mais elle a joui du gris mauve, assurément.
Musiciens, nous le sommes devenus aussi, en moins grand nombre, parce
que la musique est un plaisir qu’on ne prend pas en marchant, une joie
plus spirituelle et recueillie. Or, le recueillement n’est pas un état
fréquent, chez nous, au XXe siècle. J’ai assisté à bien des messes
d’enterrement ou de mariage, où les parents et les amis n’apportaient
aucune disposition pareille. J’ai vu, au contraire, des fidèles
recueillis, à Notre-Dame-des-Victoires, à Montmartre, à des messes
matinales, et au concert. Tout ce que le mot suppose de repliement sur
soi-même et de pensée sur un thème suggéré, il faut l’étudier dans les
salles de théâtre où, le dimanche, les grands orchestres jouent des
symphonies. Trois mille, quatre mille personnes écoutent, immobiles,
pressées, la tête droite si les deux oreilles sont bonnes, la tête
inclinée sur une épaule, si l’une des oreilles est paresseuse. La vie
intérieure est commandée par un coup d’archet, et le regard est
supprimé. C’est une absence universelle et soudaine. Huit mille yeux
restent ouverts, mais ils ne voient plus, à moins qu’ils ne soient
tournés en dedans, vers l’esprit troublé profondément, où passent des
brumes, comme il s’en lève, le matin, sur les lacs, les étangs, et même
au creux des prés où l’eau semble épuisée. Il faut observer les
auditeurs du dernier étage, des petites places qui sont chères tout de
même, ces gens debout pendant deux heures, ou bien assis sur le
plancher, le dos au mur et les jambes allongées dans la poussière, ou
encore serrés en grappe le long de l’escalier. Ils s’ignorent les uns
les autres. Hommes, femmes, jeunes, vieux, ils se sont fait une
solitude. Ne les touchez pas! Ne les éveillez pas! Ils sont dans un état
de fraternité hostile; ils jouissent de la même musique sans doute, mais
avec un égoïsme aigu et irascible, que déchaînerait un éternuement, un
rire, un geste inopportun. Ils ne bougent pas et ils voyagent tous. Ils
sont emportés par les mêmes notes dans des rêves différents. C’est un
lâcher de ballons, dont plusieurs sont captifs, mais dont la plupart
s’élèvent à de prodigieuses hauteurs. Et si vous voulez en juger et
mesurer la distance parcourue, voyez, quand la symphonie est achevée,
les physionomies se détendre peu à peu; regardez tous ces visages figés
par la vitesse, où la vie revient comme le sang dans une main engourdie.
Les absents se retrouvent; ils ont l’air de se dire bonjour.
Quelques-uns cependant demeurent insensibles, sous le pouvoir des notes
évanouies. Ils ne se raniment pas. Leurs yeux restent pleins d’ombre, et
l’on dirait qu’il y a des nihilistes, en nombre, dans la salle.
Je crois que cette double éducation, de l’oreille et de la vue, a
singulièrement influé sur le goût littéraire de notre temps. La
multiplication des amateurs de peinture et de sport a fait le succès de
la littérature descriptive et impressionniste, je ne dis pas seulement
des livres de voyages, mais de romans et d’articles qui sont de purs
décors, où se promène une pensée solitaire et malade, écrasée de parfums
et de lumière. Je n’en dis pas de mal. Je me plais même souvent à lire
de tels ouvrages, qui ne sont fatigants que pour une toute petite partie
de l’esprit. Ils conviennent à notre curiosité, à de secrètes paresses
qui sont en nous, et à des langueurs toujours prêtes. Je constate
seulement qu’ils ont une clientèle nombreuse, comme nos expositions de
peinture. L’amateur de tableaux se retrouve dans le lecteur. Et puis,
tous ces descriptifs sont en même temps des musiciens, et c’est là une
seconde puissance par quoi ils nous retiennent. La musique des mots crée
une illusion de pensée. Elle donne un plaisir où l’âme et le corps
s’intéressent à la fois; elle hypnotise; elle fait croire à des lecteurs
très affinés cependant qu’il y a des idées obscures comme il y a des
rayons invisibles, et qu’il en passe, tout près d’eux, et qu’ils vont
les saisir: ils n’y parviennent pas.
Je l’avouerai tout simplement,--et pourquoi une vieille fille
n’aurait-elle pas le droit de dire son avis sur les livres qu’elle
lit?--je crains que cette littérature ne tienne pas. Je redoute qu’il en
soit d’elle comme du mur de mon jardin: il n’était pas vieux; il était
fait de pierres superposées, sans lien, sans chaux, et le vent l’a mis
par terre, non pas un orage ou un cyclone, mais un petit coup de vent
qui n’a pas même arraché une feuille aux fusains ou aux chênes. Il est
vrai que de grands artistes ont écrit des phrases inintelligibles,
destinées à produire une simple sensation: mais ils le savaient, et ce
n’était qu’un accident. Leur manière était autre. Ils croyaient qu’un
écrivain est avant tout un homme qui pense, et que la musique des mots
et la beauté de l’image doivent orner la pensée, mais non en tenir lieu.
Ils savaient que le lyrisme a besoin d’être surveillé. Ce sont là mes
auteurs préférés. J’aime leur solide raison. Tant de livres sont
inhabitables! Je suis flattée qu’un homme ait pris pour moi la peine de
réfléchir, d’assembler, de composer, de ne donner que le meilleur de son
esprit; je lui sais gré de ne pas tout me dire, de me laisser quelque
chose à deviner, un peloton de laine dont il m’aura dit simplement:
«Voici le bout du fil, mademoiselle; tirez dessus, et tout se dévidera».
Il me semble même que cette maîtrise de soi mérite seule le nom de
force. J’entends parfois mes amies se récrier sur la «force» d’un livre.
J’achète, et deux fois sur trois je trouve des brutalités de forme dans
un ouvrage lâché, mal composé, par un faible cerveau qui n’a que des
lueurs et des colères. Il m’a toujours paru que la force était une
qualité de l’ensemble.
Quand j’ai pu ménager une soirée de liberté, et que j’ai visité, trotté,
parlé tout un jour, j’ouvre un de ces ouvrages que m’ont recommandé le
sujet, le nom de l’auteur, ou mes amis. S’il est vivant, s’il
m’entretient du temps présent, de l’humanité proche, de nos inquiétudes,
de nos espoirs, de nos misères, en somme de moi-même, je deviens pour
lui une ardente amie, je lui parle, je l’interroge, je le commente tout
haut. S’il est écrit par un artiste, alors je ne lis plus, je goûte, je
me réjouis et il m’arrive d’oublier tout le reste pour savourer la
phrase. C’est un des plus vifs plaisirs que je connaisse, et ce serait
une amusante critique que celle qui dégagerait la phrase type de chaque
auteur. Chaque écrivain a la sienne. Il y a la phrase cubique; le
rectangle allongé, une des meilleures formes classiques; le fuseau;
l’ogive; la phrase cabochon renflée en son milieu; il y a la fausse
pierre de rempart; le faux marbre antique si répandu; il y a la phrase
latine, à cascades et détours, et tant d’autres. Quelqu’un me disait:
«Voyez les marronniers, la fleur est un chef-d’œuvre complet, la grappe
en est un autre, la branche qui la porte en est un troisième, et l’arbre
entier se compose d’architectures parfaites harmonieusement réunies.» On
peut en dire autant d’un livre de vrai mérite, et la joie c’est de
l’avoir vu. C’en est une autre aussi de reconnaître, parmi ces formes
innombrables, celles qui sont tout à fait «de chez nous», celles du
génie français, et de suivre le filon, sans erreur possible, à travers
les siècles. Il m’arrive souvent de lire une demi-page, et puis de la
contempler pendant une soirée entière, comme un grand paysage ou comme
une âme qui serait devant moi.
* * * * *
Vaste sujet! Il est de ceux qui me passionnent! Que de préjugés
funestes, et que d’autres ridicules à propos de la lecture et des
lectures! Que de fois je me suis élevée contre eux! Il me semble que je
n’aurais qu’à me souvenir: mes conversations, mes répliques, mes
colères, mes discours revivraient sous ma plume. A combien de femmes
n’ai-je pas dit l’une ou l’autre des choses que voici.
Mes sœurs, vous qui lisez, ne prenez pas cet art de la lecture pour une
preuve d’esprit, ni pour un titre qui permet aux lettrés de mépriser les
illettrés. Nous nous moquons des sauvages qui ont foi dans les fétiches.
Mais les fétiches abondent aujourd’hui, et des milliers de gens rendent
à la lecture un culte immérité, quand ils confondent la lecture avec
l’instruction et l’absence de lecture avec l’ignorance.
Non, non, les ignorants ne sont pas toujours ceux qu’on croit tels. Et
quand on réduit l’ignorance au défaut de culture littéraire, on commet
une double faute: contre l’amour fraternel, et contre l’observation la
plus élémentaire.
Que de compatriotes il faudrait décréter d’ignorance!