cependant m’a parlé, qui m’a regardée, qui a laissé dans mon cœur
l’image de ses yeux clairs. Le souvenir est récent encore. Je voyageais
en Angleterre, et je m’arrêtai pour un jour dans une ville
universitaire. J’avais pour hôte un des directeurs de ce collège
célèbre, où la jeunesse est si bien encadrée par les murs sculptés et
verdis, les cloîtres, le parc au bord du fleuve, les ormes vénérables,
tout le passé énergique et poétique. Nous avions visité la bibliothèque,
pleine de trésors qui sont aimés,--tant d’autres, ailleurs, ne le sont
pas,--l’église où les stalles des abbés et des chanoines de jadis sont
pieusement occupées par les maîtres d’aujourd’hui, et nous étions
remontés dans les appartements privés du vice-recteur, en attendant le
déjeuner, qui devait avoir lieu à deux heures et demie. J’examinais une
série de portraits des plus illustres élèves du collège, photographies,
gravures, pendues aux murs du palier. Il y avait aussi des reproductions
de tableaux anglais ou italiens, choisies, en petit nombre, éclairées
par la lumière des baies larges. Et, tout à coup, je m’écriai:
--Oh! voilà une merveille!
Le vieux maître anglais, tout blanc, très mince, très grave, ne me
répondit pas, mais je vis qu’il s’attendrissait.
--Qui est cette femme admirable? Est-ce une peinture de primitif? Qui
l’a peinte? Il n’y a pas de date dans son visage. Elle est l’immortelle.
--Elle vit, me dit-il.
C’était une photographie, demi-grandeur. La tête, droite et vue de face,
rappelait par ses lignes ces sculptures antiques qui expriment
puissamment le repos, l’équilibre, une sorte d’harmonie plus qu’humaine.
Aucune grâce mièvre, aucun ornement: des joues pleines, des lèvres
sérieuses, une chevelure abondante et légère, blonde assurément, relevée
autour du front. Tout le prodige était dans les yeux. Ils étaient clairs
et profonds, ardents et comme délivrés du souci d’être beaux. Par quel
hasard, avec leur image, avaient-ils donné leur magnificence, leur
secret, leur pensée même qui s’était imprimée sur cette feuille de
papier? Je ne sais. Je conversais avec eux comme avec des yeux vivants.
J’y devinais une intelligence jeune et hardie, pleine d’idées qui ne
sont point dans les livres, mais que l’esprit trouve dans ses voyages,
au large du monde, et qui le suivent d’elles-mêmes, sans l’alourdir,
comme du soleil au bord des voiles. A quel pays appartenait cette femme
étrange? A quelle petite catégorie de nos sociétés humaines? Riche ou
pauvre? Lettrée, ignorante, inconnue ou illustre? Rien ne l’indiquait.
La robe, un peu échancrée, et qui laissait voir l’attache du cou, avait
l’air d’être faite d’une étoffe sombre et commune.
Déjà, plusieurs fois, mon hôte m’avait fait signe, mais je ne l’avais
pas vu. Des ombres avaient passé derrière nous, et je n’avais pas
compris. Il jouissait silencieusement de mon admiration. Enfin, il dit:
--C’est le portrait de la femme d’un poète écossais, poète elle-même.
Elle est de nos amis très chers, malgré la différence des âges. La
photographie qui vous a arrêtée au passage, et qui est un chef-d’œuvre,
a été faite par une ancienne domestique de chez nous. Oui, une
domestique, qui était sans le savoir une artiste géniale.
--Le chef-d’œuvre, monsieur, c’est surtout le modèle.
Le vieil humaniste se tourna vers moi. Une joie vive, celle d’un
souvenir préféré, faisait battre les cils blancs de ses paupières. Il
répondit, avec une lenteur passionnée:
--Vous dites bien. Quand elle nous fit l’honneur de venir ici, voilà
trois ans déjà, j’étais au fond de mon jardin. On m’appela. Je l’aperçus
debout, dans le matin, sur la plus haute marche du perron. Le vent
jouait avec ses cheveux dorés. Elle me regardait approcher, elle me
regardait avec ces yeux dont vous n’avez ici que la fumée et la nuit. Je
n’ai jamais rien vu qui fût plus pareil à un rêve.
Il s’inclina.
--Mademoiselle, ajouta-t-il, voilà dix minutes que mes invités et ma
famille sont descendus dans la salle à manger. Nous les rejoindrons s’il
vous plaît. Et il m’en coûtera comme à vous.
Les yeux qui pensent, les yeux de femme où passe un autre songe encore
que celui de la tendresse, je les ai vus partout, et la campagne
profonde ne les ignore pas. Des êtres de choix y vivent çà et là, dans
les fermes, dans les bourgs. Celle-là avait une bien singulière
puissance de regard, qui vivait dans un village de notre Beauce où
l’esprit n’est pas toujours alerte, ni tourné vers le ciel ou le
lointain de la terre. Elle s’appelait Fernande. Elle était, avec sa sœur
Louise, la plus fine couturière du pays. Toutes les deux, occupées du
matin au soir, et du 1er janvier au 31 décembre, ne chômant que les
dimanches, elles travaillaient tantôt chez elles, tantôt chez d’autres,
toujours pour d’autres. On disait: «Elles se ressemblent, à les croire
jumelles, et toutes les deux elles ont oublié d’être bêtes». C’est un
oubli qu’on leur pardonnait peu. Elles s’en vengeaient en commérant
beaucoup, assises côte à côte, pendant les heures longues où le jour
augmentait et diminuait sur l’aiguille en mouvement. Leur élégance, leur
belle taille, leurs yeux noirs dans des visages roses, étaient renommés
également. Les vieilles mères, qui ne s’y connaissent plus, disaient:
«Si j’étais obligée de choisir, je ne sais pas laquelle des deux je
choisirais». Mais si toutes les deux avaient l’esprit vif, Fernande
seule avait ce cœur inquiet que la fatigue du jour ne suffit pas à
endormir. Elle étudiait la physionomie des gens et des bêtes; elle
tirait une philosophie des histoires qu’on lui contait; elle goûtait la
beauté des soirs; elle pensait au monde vaste qu’elle ignorait, et même
à la mort, et cela lui faisait une âme plus grande que celle de Louise.
Mais rien ne le révélait, et, pour tous leurs voisins, elles étaient
«parfaitement jumelles».
Un soir que, par hasard, elles avaient travaillé, l’une chez elle,
l’autre au dehors, Fernande, qui revenait d’une des fermes assises sur
le dos de nos longues houles beauceronnes, trouva Louise toute changée,
inquiète et capricieuse, et silencieuse contre la coutume. «Qu’as-tu, ce
soir?» Elle chercha; elle découvrit assez vite que Louise n’était pas
triste; bientôt après elle devina le secret. Louise était aimée! Louise
avait reçu dans la journée la déclaration d’un amoureux. Louise se
demandait si elle dirait oui, et le doute n’était guère possible.
Pourquoi était-elle inquiète? Bien tard, dans la nuit, comme elles
causaient encore, et que Fernande pour la vingtième fois demandait:
«Qu’as-tu?» Louise se leva soudain, la regarda durement, et dit:
--J’ai peur de tes yeux!
Elle avait eu peur de la pensée. L’amoureux revint, et Louise eut soin
de lui donner rendez-vous à l’autre bout du village, dans le jardin
d’une amie. C’était un honnête homme, un peu lourd, qui n’avait pas
l’humeur conquérante, et à qui suffisaient les yeux de Louise et les
économies qu’elle avait amassées. Cependant, quoi qu’il fît, trois mois
après qu’il eut commencé à «causer» avec Louise, huit jours seulement
avant les noces, les deux jumelles se quittèrent.
Fernande, en larmes, vint me voir. Elle partait. Elle allait chercher sa
vie dans un autre village où elle avait une parente. Elle pleurait; elle
accusait sa sœur; elle disait:
--Regardez-moi, mademoiselle! Est-ce que je suis une coquette?
--Oh! non, Fernande.
--Eh bien! mademoiselle c’est à cause de mes yeux, pourtant, que je m’en
vais! Ma sœur est comme folle. Croyez-vous qu’elle m’a dit hier: «Je ne
puis plus te souffrir. Quand tu lèves les yeux sur moi, je cherche s’il
n’y est pas.»
Je la regardai. Et je donnai tort, sans le dire, à celle qui s’en
allait. Elle avait des yeux qui pensent; l’autre n’avait que les yeux
qui aiment.
XXVI
LES PETITES FRATERNITÉS
Quand un remède a été longtemps employé, quand il a été célébré et primé
dans les Instituts, affiché sur les murs, exalté par la réclame des
journaux, quand il a fait la fortune d’un droguiste et l’honnête profit
d’entremetteurs nombreux, il arrive une heure où le remède disparaît
presque subitement. Il est remplacé, comme un fonctionnaire qui a déplu.
Il entre dans l’honorariat du codex. Les jeunes médecins rient lorsqu’on
le nomme; les vieux aussi, par oubli. Il a fini d’être. A-t-il servi?
C’est difficile à dire. La maladie est toujours là, et on essaye contre
elle d’une illusion nouvelle, orgueilleuse, exclusive. Voilà le sort des
remèdes. Mais j’ai remarqué que les pâtes molles et sucrées, les
jujubes, les losanges lubrifiants, en un mot les douceurs
thérapeutiques, échappent à cette règle de soudaineté. Elles traversent
les siècles, allègrement, comme leurs sœurs les tisanes, les quatre
fleurs, la camomille, la boisson chaude de pomme de reinette, la mauve
et la guimauve, et la principale raison m’en paraît être qu’elles
s’offrent à nous sans prétention. Aucune d’elles n’a jamais affirmé: «Je
vous guérirai». Elles promettent de calmer, et leur succès ne passe pas.
Il en est de même des remèdes sociaux. Les petites fraternités, le salut
d’un seul à un seul, l’homme qui sait dire bonjour, les yeux qui savent
plaindre, les oreilles qui savent écouter, font plus que les systèmes,
pour la paix du monde. Il y a un art de n’être pas odieux, qui est
d’autant plus compliqué que la fonction sociale est plus haute, et la
richesse plus évidente. Deux ouvriers se rencontrent: celui qui offre à
l’autre un verre de vin est assuré d’avoir satisfait largement aux lois
de la civilité. Mais M. le maire qui traverse le matin son village, et
se rend à la mairie, quel diplomate s’il ne blesse personne! «Père
Untel, maître Untel, monsieur, mon ami», il doit d’abord choisir, du
plus loin qu’il aperçoit un administré, l’appellation protocolaire.
Qu’il ne se trompe pas! Qu’il ne confonde pas! Sa popularité peut
souffrir d’une erreur de nuances. Elle mourrait s’il oubliait d’être:
mansuet avec l’alcoolique impotent qui réclame à la société la juste
retraite du buveur; familier avec l’enfant du sexe masculin qui se rend
à l’école; suave, ému, partagé entre quatre tendresses, toutes
administratives, s’il rencontre une mère suivie de trois petites filles;
digne avec l’instituteur, son supérieur secret; digne encore avec le
pompier, dont les demandes de crédit, pour la pompe inutile, fatiguent
le budget communal; confiant avec le cantonnier qui trahit son maire;
cordial et réservé avec le curé, puisque les temps ne sont pas venus
d’être impunément clérical... Le pauvre homme, n’est-ce pas! Encore le
supposé-je de moyenne condition, paysan enrichi ou commerçant retraité.
Mais, s’il habite un «château»,--qu’il l’ait reçu en héritage ou gagné,
peu importe,--ce n’est plus de l’habileté, de la rondeur, de la bonté
qu’il lui faudra, pour être populaire, c’est du génie. Au moindre mot,
l’histoire de France est invoquée contre lui, l’histoire frelatée, dont
ils se servent comme d’une vieille pierre, pour aiguiser toutes les faux
d’aujourd’hui. La jeunesse n’est pas une excuse, je vous assure, et ce
n’est pas un petit crime d’être supposé riche. Car, bien souvent, la
richesse que l’on envie n’existe que dans l’esprit des pauvres gens. Ils
ont de la fortune une idée si étrange! Dès qu’ils voient vivre à côté
d’eux un homme qui ne travaille pas de ses mains, ils lui attribuent une
sorte de richesse inépuisable, qui vient on ne sait d’où, et
qu’accompagnent, hélas! toutes sortes de mauvais penchants. Ils le
jugent avare, méprisant, et «sans cœur». La preuve contraire est longue
à établir et toujours facile à briser.
Nous avons, pour balayer les salles de notre dispensaire, à Paris, un
vieux terrassier, cramoisi de visage et, je le crains, d’opinions, entré
chez nous par mégarde, un jour qu’il était ivre et qu’il se disait sans
travail. C’est un faune devenu respectueux sur le tard et inégalement.
Sa barbe hirsute, ses yeux veinés, sa voix toujours grognante, lui
donnent une petite autorité, très courte, parmi les jeunes mères du
quartier, qui apportent leurs nourrissons à M. le docteur. Dès la
seconde fois elles n’ont plus peur de lui. Mais, la première, on
l’écoute, on fait moins de bruit, on prend la chaise qu’il a désignée.
Cela lui suffit, il est important. Les doyennes du dispensaire, comme
moi, ont un certain droit de réprimande, soumis à de nombreuses
conditions: évidence et lourdeur de la faute, longue tolérance avant le
reproche, douceur dans l’expression, dans la voix, dans le geste, etc.
Mais les jeunes, les blondinettes, qu’une pensée charitable amène, une
ou deux matinées par semaine, dans cette pouponnière, croyez-vous
qu’elles aient la permission de juger le «travailleur»? Mais non! Et
c’est ce qu’avait oublié mademoiselle de Saint-Franchy, cette amour
d’enfant, deux fois aristocrate, de vieille famille irlandaise par sa
mère, et de vieille souche nivernaise par son père, la plus rose de nos
aides, mais la moins initiée à cette connaissance de l’orgueil, qui est
le premier principe de l’art du commandement.
Hier donc, en arrivant au dispensaire, de bonne heure, je remarque que
la salle d’attente n’est point en ordre. Les bancs et les chaises ne se
font pas vis-à-vis. Des brins de fil traînent sur le dallage, des
tampons d’ouate, des morceaux de biscuit, une tête de poupée. J’entre
dans le cabinet de consultation. Mademoiselle de Saint-Franchy est
occupée à classer les observations médicales de la veille. Elle n’est
pas rose, elle est rouge. Elle lève la tête.
--Que voulez-vous, me dit-elle, Pierre refuse de balayer, il refuse
d’essuyer, il refuse de remuer un banc, il refuse tout, tout, tout...
Je sonne. Pierre ne vient pas. Je passe dans la petite pièce qui
renferme nos archives et nos flacons de pharmacie, j’ouvre la porte qui
donne dans la courette: Pierre est là, rouge, lui aussi,--c’est
l’habitude,--et se lavant les mains, comme il fait chaque matin quand il
a «fini son ouvrage».
--Eh bien! Pierre, et le balai?
--Le voilà, mademoiselle!
Il montre, de sa main ruisselante, l’objet qu’il a jeté sur l’asphalte.
--Mon brave Pierre! Vous me quittez?
Il faut croire que j’ai bien dit cela, comme je le pensais, avec un
regret. Pierre a secoué ses mains, il les a essuyées lentement, puis, me
regardant avec cette autorité des hommes qui sont sûrs de ce qu’ils
professent:
--Non, mademoiselle, je n’ai pas l’intention de m’en aller. Je ne
travaille plus, tout simplement.
--Parce que?
--Parce que mademoiselle de Saint-Franchy a fait son Louis XV avec moi!
--Est-il possible? Son Louis XV? Mademoiselle de Saint-Franchy?
--Et pas qu’un peu! La voilà qui s’amène, tout à l’heure, et qui me dit,
en relevant son nez: «Qu’est-ce que vous faites donc, Pierre? Il est
huit heures, et il y a de la poussière partout: faites-moi le plaisir de
balayer mieux que ça!» Faites-moi le plaisir: c’est comme un roi!
Sommes-nous en république, oui ou non? Mademoiselle, devant vous, je
reconnais que je peux mériter une observation. Mais une leçon, jamais:
nous sommes en république. Elle l’oublie tout le temps, cette petite
Saint-Franchy. Si elle m’avait dit, même elle: «Pierre, vous devriez
mieux balayer», on se serait compris. Mais: «Faites-moi le plaisir!
Faites-moi le plaisir!» Alors, je n’obéis plus. Mademoiselle doit
comprendre pourquoi.
J’ai eu l’air de comprendre. Pierre a repris son balai.
Il en est ainsi partout, du sud au nord et de l’est à l’ouest. Le vrai
pays des castes, après l’Inde, c’est le nôtre. Les devises n’y font
rien. Celui qui veut avoir la moindre influence heureuse, ne fût-ce que
parmi ses plus proches voisins, doit connaître dix mondes différents,
qui ont chacun ses lois de l’honneur, son code de civilité, son langage
souvent, toujours son amour-propre.
Eh bien! le nombre est grand, dans cette France affaiblie, des hommes et
des femmes qui savent l’art difficile de secourir les misères humaines,
de maintenir un peu de paix, de ramener un peu d’espérance. Les uns le
font pour l’amour de Dieu, les autres pour le seul amour du prochain. Un
observateur attentif, qui étudierait un quartier d’une ville quelconque
de France, serait d’abord effrayé de tous les maux qu’il y noterait.
Mais s’il persévérait, il sentirait que tout n’est pas dit quand on a vu
le mal et qu’on l’a signalé. Il admirerait l’ingénieuse tendresse qui
visite, non pas toutes les douleurs, mais beaucoup d’entre d’elles. La
solitude dans le malheur est encore l’exception, en cette France
pénétrée de charité. Elle tend à s’accroître, et les causes seraient
trop faciles à dénombrer. Mais nul ne sait les lois qui commandent cette
invisible amie qu’est la pitié. Elle fait des prodiges. Elle vient quand
on ne l’attend plus. Elle est déjà venue quand on croit qu’elle oublie.
Ceux qui cherchent, pour les secourir, les plus dénués des êtres, les
plus orphelins, les plus malades, les enfants les plus menacés,
lorsqu’ils s’avancent vers la maison trouvent souvent, sur le chemin, la
trace de l’inconnu qui les a précédés. «Dites-moi, madame, c’est bien la
petite brunisseuse du 42 qui a perdu son mari?--Oui, mademoiselle, une
misère, allez!--Trois enfants?--Plus que deux, parce que la voisine du
rez-de-chaussée, qui a de quoi faire, s’est chargée de l’aînée. Et puis,
on a récolté dans le quartier un peu de charbon: gros comme vous, ce
n’est pas beaucoup, mais ça fait plaisir, n’est-ce pas, dans la peine?»
Petites fraternités. La campagne les connaît encore mieux que la ville.
J’ai interrogé bien des maires de villages, et, parmi eux, beaucoup de
ces «hobereaux», dont on se moque aisément, mais que personne ne
remplace quand le logis est vendu, beaucoup de chefs d’industries
rurales, de propriétaires de moulins ou de fours à chaux, de maîtres de
forges ou de cultivateurs. Tous se plaignaient des ennuis de la charge,
des tracasseries préfectorales, des jalousies, des ingratitudes, des
trahisons qui sont la monnaie dont les pauvres eux-mêmes sont riches.
«Alors pourquoi restez-vous?» Ils ne niaient pas que ce fût un peu par
amour-propre, ou par intérêt. La plupart ajoutaient cependant: «Je reste
aussi par devoir, à cause du mal que je puis empêcher, et du bien que je
puis faire.»
Petites fraternités. Je crois qu’elles ont un rôle immense. C’est
peut-être grâce à elles que le monde tient encore en équilibre.
XXVII
L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ
M. Le Bidon, qui avait l’habitude de couper son nom, parce que cela lui
semblait faire une marche de noblesse, ancien sellier, ancien candidat
au Conseil municipal d’Orléans, était en mauvais termes avec M. Maunoir,
banquier, son cousin. Les raisons ne lui manquaient pas. La plus
ancienne, la plus largement humaine, c’était la différence des fortunes,
«du train», comme disait M. Le Bidon, des situations mondaines, des
libertés qu’elles autorisent. Justement M. Le Bidon ne se sentait
presque jamais libre, depuis qu’il était retiré des affaires. Autrefois,
oui, il l’avait été, avec ses ouvriers qui travaillaient avec lui et
l’appelaient familièrement «beau-père», avec ses clients mêmes, qu’il
recevait avec une obséquiosité impertinente, ayant lu, dans des
journaux, des tirades qui lui plaisaient, contre «ceux qui consomment et
ne produisent pas», et souffert, par ailleurs, d’assez nombreux retards
dans le payement de ses factures. La vogue de l’automobile l’avait
décidé à vendre son fonds. Depuis qu’il ne fabriquait plus et ne vendait
plus, les sujets de conversation lui faisaient défaut. Sauf à la chasse
au chien courant, où, solitaire et bruyant, il donnait de la voix autant
que son basset; sauf quelques heures, chaque jour, passées au café,
parmi des habitués que sa ponctualité rendait déférents, il trouvait la
vie monotone et de lustre médiocre. Ses opinions tournaient à l’aigre.
Il ne s’habituait pas à rencontrer ce Maunoir, son cousin, qui savait
nouer une cravate, qui savait marcher, parler, juger un cheval sans le
toucher, rire sans éclat, entrer dans les conseils d’administration,
conclure un marché en deux minutes, comme si les choses à vendre avaient
toujours une étiquette avec un prix marqué, et qui disait, saluant de la
main: «Bonjour, Bidon!» allusion, peut-être, au petit ventre de l’ancien
sellier, expression fâcheuse, en tout cas, et que M. Maunoir
accompagnait parfois d’un «mon ami», qui doublait la blessure. Il y
avait, pour les diviser, la rondeur de l’un, la sveltesse de l’autre. A
combien de Marienbad, M. Le Bidon eût été boire, s’il eût cru qu’un
verre d’eau rétablirait l’égalité des formes! Il y avait surtout
l’héritage, convoité par tous deux, de M. Maunoir aîné.
M. Maunoir aîné, qui avait longtemps vécu à Paris, et qui y passait
encore deux mois chaque année, habitait un château voisin de la ville,
prés, terres labourables, vignes, bois enveloppant les plaines, un
domaine à souhait. Les héritiers présomptifs avaient pour la Jodelle un
goût qu’ils ne dissimulaient pas. Ils cherchaient à embellir le parc où
l’un deux vivrait, où vivait, en attendant, le cher oncle Maunoir. Les
cadeaux de M. Le Bidon avaient le tort de venir toujours comme une
réplique et de manquer d’invention. Ils n’en étaient pas moins bien
reçus. Le banquier donnait-il une chevrette vivante, avec un kiosque
couvert en paille et trois cents mètres de clôture? Le Bidon envoyait un
basset allemand, long comme la chevrette, et deux canards du Nyanza, qui
portent une crête en forme de cœur. Le banquier annonçait-il à M.
Maunoir aîné un grand vase décoré pour orner la pelouse au midi?
l’ancien sellier demandait la permission d’offrir un lion de fonte, avec
le piedestal. M. Maunoir aîné faisait preuve, devant ses futurs
héritiers, d’une rare liberté d’esprit. Il encourageait leur rivalité.
Il n’était pas de ces oncles à héritage qui hésitent à parler de leurs
dispositions testamentaires. Lui, il les répétait, il les expliquait aux
intéressés, non pas toutes, ni même les principales, mais les plus
délicatement pensées, et celles qui témoignaient de la parfaite
connaissance qu’avait de chacun d’eux ce petit vieillard maigre, rouge
de teint, blanc de cheveux, prodigue de paroles, bavard prudent et
magnifique d’indifférence. Il disait à son neveu mondain:
--Tu portes mon nom, mon cher, et c’est pourquoi je te destine mon
argenterie, qui est marquée à mon chiffre. Il y a de belles pièces,
notamment ces deux légumiers ciselés, qui rappellent la fameuse
vaisselle plate des Bragance...
--Oui, mon bon oncle.
--J’ai visité le Portugal, et le roi Carlos, auquel je confiais ce
détail...
Il disait à l’ancien sellier:
--Mon brave, tu auras mon coupé, avec les harnais, bien entendu: c’est
presque une restitution. Et vois comme il te convient: tu commences à
t’alourdir; il est moelleux comme une couette. Moi qui dors
difficilement, je dors là en ouvrant la portière.
Il y avait donc un testament.
M. Maunoir aîné ne s’expliquait pas sur l’essentiel; il oubliait
d’attribuer le domaine, de partager ces valeurs mobilières dont il
devait avoir de fortes liasses, à en juger par la dépense qu’il faisait.
C’était là son tort, aux yeux des héritiers. Mais le bonhomme devait
avoir ses raisons. Il ne recevait pas seulement les prétendants, mais
leurs femmes et leurs filles, qui l’embrassaient, qui le prenaient pour
confident, qui l’amusaient, et qui cependant, chez lui, séchaient
d’ennui, comme une laitue verte dans la cage d’un oiseau.
Une seule inquiétude, lancinante, traversait parfois l’esprit de M.
Maunoir, banquier. Le cher oncle ne léguerait-il pas une somme
importante à cet autre neveu, ce petit-neveu, orphelin de père et de
mère, qui venait d’acheter le greffe de la justice de paix du canton? Un
pauvre diable, qu’on ne voyait jamais à la Jodelle, un demi-bossu,
demi-boiteux, demi-bègue, que ses infirmités mêmes et son éloignement
pouvaient rendre dangereux. A quoi, à qui ne peut pas songer un homme
aussi généreux, aussi fort occupé de son propre héritage que M. Maunoir
aîné?
M. Maunoir aîné est mort la semaine dernière. A peine la nouvelle
avait-elle été télégraphiée à Orléans, les deux héritiers se
rencontraient dans l’antichambre de la justice de paix. L’ancien sellier
arriva le second, essoufflé bien qu’il fût venu en fiacre, et hirsute
d’émotion. Son cousin et concurrent l’accueillit avec cette désinvolture
qu’enviait Le Bidon, et, lui donnant cette fois tout son nom:
--Tu viens, comme moi, pour demander les scellés, mon cher Le Bidon. Je
crois, en effet, que c’est une bonne précaution, à cause du garde, à
cause de ce ménage douteux...
--A cause de tout! répondit durement Le Bidon.
--Tu as peut-être raison. Mais je vois que tu es plus pressé que moi
aujourd’hui. Tu arrives le second; passe donc le premier.