«à fond», et mit dans le lit la meilleure paire de draps. Deux
locataires, des jeunes, des inconnues pour elle, aidèrent madame Grésil
à monter l’escalier. Elle se reposa deux jours. Le troisième, au matin,
quand le vicaire vint, il trouva plusieurs femmes à genoux, et une
grosse vieille debout, qui soutenait la tête de la malade. A côté du
lit, sur la table, il y avait un tout petit crucifix de plâtre, et une
touffe de chrysanthèmes, qu’avait envoyée la marchande de légumes.
--C’est votre fille? demanda-t-il à la mère Moineau.
--A peu près, répondit-elle.
Et c’était vrai, et pour la petite Grésil, et pour la mère Marais, et
pour l’enfant qui dormait dans la caisse pleine de laine, et pour
d’autres sans doute.
Quelle histoire on ferait avec la charité des pauvres!
XXIII
LE BOURG ABANDONNÉ
Tout à la fin de septembre, une invitation inattendue m’amenait pour
quelques jours dans un coin perdu de la côte bretonne. Mon amie de
pension, Jeanne, qui est veuve et qui a deux grandes filles, m’écrivait:
«Je suis malade, tu les promèneras. Je suis triste, tu me guériras.»
J’ai pris le train, j’ai voyagé longtemps, et je suis arrivée à une
station que la lettre de Jeanne m’avait désignée: mais j’étais loin
encore de la maison de mon amie.
L’adjectif «perdu» est bien celui qui convient au village où j’étais
appelée, perdu entre les vagues de la mer et celles de la terre
bretonne, loin des chemins de fer, loin de toute ville même de médiocre
importance, ignoré des baigneurs, deviné seulement par les chauffeurs
qui font le tour de la Bretagne, et qui peuvent, un instant, du haut
d’une colline distante de deux kilomètres, apercevoir deux plages
séparées par un cap, et là, au commencement de l’éperon noir, après de
maigres champs d’avoine et de sarrasin, avant une lande en pointe, un
groupe de maisons blanches évidemment «sans intérêt». Jeanne m’en avait
fait la description.
Dans la cour de la petite gare, une carriole m’attendait. Le conducteur
était un irrégulier de la profession, un fermier qui, ayant de bons
chevaux et le goût de l’auberge et du cidre doux, consentait moyennant
finances, et quand la récolte ne s’y refusait pas, à faire la longue
trotte avec les haltes qui l’allongent. Il plaça mon bagage à l’arrière,
me fit asseoir près de lui, sur la banquette, et, sans me demander mon
avis, me jugeant comme lui-même hospitalière, offrit de monter, tour à
tour, à quatre ou cinq amis rencontrés sur la route, et qui nous tinrent
compagnie chacun pendant une demi-heure. Nous les prenions à l’entrée
d’un sentier; nous les déposions plus loin, à l’entrée d’un chemin vert.
Les côtes succédaient aux descentes, sans que la jument ralentît son
allure. Elle avait deux bourrelets d’écume à chaque endroit de son poil
gris où tombait et se levait en mesure une courroie du harnais. L’homme,
ivre et sommeillant dans la gloire comme un pommier en mai, laissait
aller, les yeux songeurs dans le vent frais. Il souriait vaguement au
danger des raidillons et des tournants, aux brusques rencontres de
charrettes ou de carrioles que nous manquions d’accrocher à chaque fois.
On eût dit qu’il avait reçu, pour un jour ou pour tous les jours,
quelque promesse d’en haut de ne point verser. Il devait se croire sur
la mer sans obstacle. Je lui demandais:
--Combien de kilomètres encore?
--Trois ou quatre lieues de pays, à peu près.
Les lieues de pays, multipliées par l’à peu près, défilèrent pendant
tout l’après-midi: champs étroits, toujours penchés, toujours bordés
d’ormes émondés; ravins aigus au fond desquels l’eau se devine seulement
à l’épaisseur des herbes; solitudes cultivées; futaies sur les collines
et futaies sans château, avenues seigneuriales d’un seigneur disparu;
tertres de fougères et de bruyères, où quelqu’un, qui ne vient plus, a
dû s’asseoir pour regarder l’ombre bleue des vallées et le croissant fin
qui monte, salué par les grillons. Le fermier qui me conduisait était un
silencieux, mais plus encore un craintif. A quelques réponses fuyantes
et brèves, que j’obtins de lui, je compris qu’il était un assez bon
homme, mais qui craignait de laisser voir le fond religieux de sa race.
Il avait peur d’être trahi, peur de vexations qu’il m’était impossible
de préciser. Là comme dans les villes, je rencontrais la peur. Une femme
eût été moins en garde et plus brave.
Comme j’étais entrée, avec mon guide, dans la salle basse d’une auberge
bien tenue, propre, je remarquai, à droite de la cheminée, une niche de
bois accrochée au mur, ornée à l’intérieur de papier doré, de vases en
plomb, de coquillages, au milieu desquels trônait une statuette de la
Vierge. Deux hommes qui conduisaient chacun deux chevaux admirables,
attelés à une charrette pleine de goëmon frais, s’arrêtèrent devant la
porte, et s’avancèrent, en portant la main à leur chapeau de feutre
d’ancienne mode. C’étaient deux fermiers riches de la contrée, le père
et le fils, et rarement j’ai vu des visages de paysans d’une finesse,
d’une distinction de traits égale à celle de ces deux Bretons blonds.
Ils demandèrent un verre de rhum,--de quelle Jamaïque, hélas!--burent
debout, d’un trait, et reprirent la route de la ferme.
J’arrivai avant la nuit, à l’heure où la clarté de la mer survit encore
à celle des feuilles et des pierres. Jeanne ne m’avait pas trompée;
j’avais bien sous les yeux le paysage large et sauvage qu’elle m’avait
annoncé: des rochers, des plages mouillées et nivelées à chaque marée,
et dont pas une villa ne brise la belle courbe nue, des dunes couvertes
d’herbes folles, des champs moissonnés et beaucoup de ciel au-dessus.
Mon amie habite à un quart d’heure de la côte, sous les premiers arbres
que le vent ne tord plus, une ancienne gentilhommière qui n’eut jamais
d’hôte prodigue, assurément, et qui s’est passée de tourelles, de
sculptures, et de parc.
Nous sommes dans la campagne, sans fossé, sans haie, sans transition.
Raison de plus pour l’étudier un peu. J’ai fait mon enquête. Et les
hommes comme les choses m’ont dit leur abandon.
Le «port» a été le chef-lieu de la commune, et ne l’est plus. Le vent de
la côte qu’on a voulu fuir, une grande route dont on a voulu se
rapprocher: voilà les raisons du délaissement. L’église neuve, la
mairie, l’école, plusieurs cabarets, une épicerie, le bureau de tabac,
le bureau de poste se sont groupés là-bas, sur la colline, à deux
kilomètres dans les terres. Il ne reste ici que des maisons vieilles,
les unes blanchies à la chaux, les autres grises comme de l’ajonc sec,
où logent des pêcheurs de maquereau et de congres, des douaniers, des
ouvriers tailleurs de pierres et deux ou trois fermiers riverains de la
mer. La plupart des cultivateurs habitent des fermes isolées,
disséminées dans les vallées, cachées derrière les haies. Paix profonde,
n’est-ce pas, idylles champêtres, légendes bretonnes? Hélas! tout cela
pourrait être, mais tout cela n’est pas. Tous ces pauvres sont, comme
des riches, divisés en vainqueurs et vaincus. Dans ces campagnes si
longtemps calmes et saines d’esprits, les pires mensonges font leur
chemin, et personne ne peut plus réparer toutes les brèches. Un homme
pouvait le faire autrefois, le curé, s’il était vraiment prêtre. Mais on
l’a si bien désigné aux défiances et aux haines, que la moitié de sa
paroisse n’a plus de guide et n’a plus d’exemple, en aucune chose,
morale, sociale, française; et de même quand il s’agit seulement
d’éviter une faute d’hygiène ou de goût. L’ancienne église était bâtie
sur la pente d’une lande, au-dessus de la falaise; elle était en granit
rouge, d’un beau style du treizième, forteresse par l’épaisseur des
murailles, ornée de colonnes, percée de fenêtres d’une ligne pure. Un
seul paroissien vigilant, un homme de goût habitant le pays: et cette
beauté vénérable eût été conservée. Il ne reste plus de la nef que des
pans de murs. Le chœur seul est intact. Il sert de chapelle de secours
pour la population du port. Dans l’encadrement d’une ogive, quand on
entre dans la sacristie, on aperçoit la mer, à quarante mètres
au-dessous de soi, et les pointes d’écueils toujours cernées d’écume, et
le grand ciel qui est si souvent, en Bretagne, le soir, d’un mauve
léger, comme les bruyères fanées.
Une femme m’a dit: «Il y a bien une veuve parmi nous, qui soigne les
malades, et veille les mères en couches, et fait ce qu’elle peut pour
que le monde n’ait pas trop faim et pas trop froid dans les hivers. On
l’aime tous, excepté ceux qui la «regrettent» parce qu’elle est
dévotieuse. C’est une vraie bonne sœur en plein vent. Son défunt était
pilote, loin d’ici. Elle a de quoi vivre, mais elle n’a guère de quoi
donner; et moi je sais que ça la prive.»
J’ai entendu un autre mot, un de ceux qui m’émeuvent parce qu’ils sont
le résumé tout simple d’une âme rarement parlante. Il a été dit par
hasard, devant moi. Je montais à travers les mielles, à la brune, et je
rentrais au logis de mon amie. Au carrefour, à la limite des champs, une
charrette coupait la route devant moi. L’homme qui marchait à la tête
des chevaux, un beau jeune fermier, celui que j’avais vu entrer à
l’auberge avec son père le jour de mon arrivée, leva la main, saisit la
guide et arrêta l’attelage. Ce n’était pas pour reposer ses bêtes. Il
avait aperçu devant lui, l’unique «baigneur» venu en ce pays désert, un
avocat de l’Est, inconnu ici voilà quatre semaines, et que, cependant,
les gens du bourg et de la campagne ont pris en affection; il faisait
pour lui ce qu’il n’eût peut-être pas fait pour son maître: il cherchait
à causer avec lui, sans intérêt, par amitié. Que s’était-il passé? Rien
que d’ordinaire, en apparence. Cet étranger, comme tant d’autres, avait
cherché à connaître les marins, les paysans, les enfants, les vieux, les
pauvres. Au hasard des rencontres, il leur avait souhaité le bonjour et
dit un mot; mais, à la différence des autres passants, il avait laissé
deviner en lui un cœur sans curiosité, sans vanité, un cœur ami et
dévoué; il avait aussi réuni une fois, une seule fois, dans une grange
prêtée par Jeanne, les familles des fermiers voisins, et il s’était mis
à raconter des histoires où revivait la Bretagne et d’où Dieu n’était
pas absent. Les auditeurs de la semaine dernière arrêtaient à présent
leur ami dans les chemins. Et c’est ce qu’avait fait le métayer, au
carrefour des mielles.
--Eh bien! monsieur, vous partez donc demain?
--Mais oui.
--Vous reviendrez chez nous, n’est-ce pas, une autre année?
--Peut-être.
Et le beau gars breton, serrant la main de l’étranger qui partait,
répondit gravement:
--Faudra tâcher. Car il n’y a qu’un mois que vous êtes chez nous,
monsieur, et c’est pourtant comme si vous étiez né dans le pays!
L’attelage continua sa route. Je pris le sentier. Mais je ne pouvais
distraire mon esprit des mots de ce paysan, philosophe sans le savoir,
et qui venait d’exprimer la plainte d’une société rurale incomplète et
souffrante.
XXIV
LA VILLE AU ROUET
Il y avait bien des Villes au Rouet, dans la France que nos mères ont
connue, bien des fermes et des logis où s’était conservée l’habitude de
filer le fil dont serait faite la toile des draps et des chemises. Celle
dont je veux parler, et qui porte le nom du métier que toutes les mains
de femme, les mains rudes et les mains blanches, savaient faire chanter,
est située dans une contrée sauvage et voisine de la mer. Je dis
sauvage, parce qu’il y a peu de routes à travers les champs, des ajoncs
sur les talus, des mots de patois sur les lèvres des paysans, et, dans
le cœur de tous les habitants, qu’ils soient nobles, bourgeois, artisans
ou laboureurs, une secrète défiance contre ce qui vient par terre de
l’étranger, marchandise ou marchand, idée même: car ce qui vient par mer
est généralement bien accueilli. La maison, bâtie en moellon, coiffée de
forte ardoise qu’a rouillée le sel de la brume, est flanquée à l’ouest
d’un jardin, à l’est d’une prairie, qui mettent de l’air autour d’elle,
et de la lumière, et un parfum de fleurs ou d’herbe. En avant du jardin,
une petite futaie de chêne laisse passer l’avenue mal empierrée. Et le
parc, c’est toute la campagne environnante, les cultures divisées par
des talus plantés d’arbres, les minces vallons tournants, qui guident
vers la côte des ruisseaux invisibles, les chemins verts innombrables,
déserts sauf au temps des semailles et de la moisson, et qui ont, en
leur milieu, un sillon de poussière fine où la patte d’un moineau, le
pied d’un écureuil ou d’un lièvre creuse une empreinte durable. Mais
rien n’égale en beauté, à bien des lieues à la ronde, la hêtrée de la
Ville au Rouet.
Si vous passez par là, vous la reconnaîtrez à ce que j’en vais dire. Un
chemin part de la futaie de chênes et descend en demi-cercle à la mer.
D’abord de pente douce et à peine encaissé, il devient bientôt rapide,
s’enfonce dans une tranchée dont les parois ont dix mètres, puis vingt
mètres de hauteur; il est obstrué par des quartiers de roche que roulent
les torrents d’hiver; il tourne et, tout à coup, il s’ouvre un peu, pour
recevoir la lumière de l’eau vive. Un arpent de prairie et de sable le
sépare de la baie. On peut aborder là. Il y a une roche avec un poteau
pour amarrer les barques. La merveille, c’est que le ravin est une
avenue couverte, c’est que, des deux talus rapprochés, des hêtres
s’élancent et croisent leurs branches au-dessus du sentier. La mousse,
tout le long des pentes, est soulevée et modelée par leurs racines; ils
ont des troncs courts, vite épanouis en rameaux, des troncs qui «font la
main», et qui sont d’un gris rose à l’automne et marbrés de bleu quand
la sève est nouvelle. A peine si on devine du dehors ce berceau de
hautes ramures. Toute leur ombre, toute la charpente de leur corps, tout
leur bruit, tout le parfum de leurs faînes et de leurs feuilles tombées
appartiennent au sentier. Le sentier appartient à la Ville au Rouet.
La femme qui habitait la maison,--il y a peu d’années encore,--n’avait
pas, depuis longtemps, quitté la paroisse où elle était venue après son
mariage, où elle avait vécu heureuse et entourée, où elle vivait seule,
à présent, veuve et n’ayant plus qu’un fils qui passait, chaque année,
le mois d’août à la Ville au Rouet. Il arrivait de Paris, par un train
qui s’arrêtait à l’entrée d’un petit port, de l’autre côté de la baie,
et il prenait un canot pour traverser le bras de mer. Madame Guéméné
l’attendait sur la plage, à l’ombre du dernier hêtre. Ensemble, ils
remontaient le chemin couvert et tournant, le chemin merveilleux, qui
leur était cher comme la reliure d’un livre où vivait leur pensée. Ils
s’arrêtaient pour se redire la joie du retour: «Tu as bonne mine!--C’est
la joie!--Et l’air d’un homme! Tout à fait! Monsieur le financier, avec
votre belle barbe blonde, on vous prendrait, en pays d’Orient, pour un
seigneur! Regarde-moi, sais-tu que tu as encore grandi? Je m’étonne
toujours d’avoir un si grand fils.--Et moi une mère qui n’a pas vieilli.
Vous n’avez pas un cheveu blanc.»
Cette chétive madame Guéméné, fine de visage, toute voisine de la
cinquantaine, avait gardé de sa jeunesse, de son enfance même, un
sourire agile et de tous les traits à la fois, et que l’âge avait
achevé, en lui donnant un sens mélancolique. Son fils débarquait,
l’esprit tout plein du mouvement de Paris. Il parlait des affaires
industrielles, variées comme l’invention humaine, qu’il avait étudiées
et qui le passionnaient, des théâtres, des expositions, des concerts, et
du train du monde, c’est-à-dire du cercle assez court où chacun vit.
Elle écoutait; elle était intéressée, amusée souvent: elle n’enviait
pas. Et il s’étonnait.
--C’est un mystère pour moi, disait-il. Comment pouvez-vous habiter
seule, toute l’année, à la Ville au Rouet? L’été, passe encore: vous
recevez quelques visites de voisins de campagne, ou de baigneurs
installés dans les villas de la côte; vous avez la visite prolongée de
votre fils. Mais l’hiver? Mais le printemps? Mais l’automne? Avouez que
les conversations avec vos fermiers, vos blanchisseuses et votre
jardinier ne sont pas folâtres...
--Folâtres, non; mais je n’ai plus l’âge, mon ami... Elles sont plus
nourries que tu ne penses. Et puis tu oublies que j’ai un autre
interlocuteur.
--Lequel?
--Moi-même, et qu’on ne cause bien avec soi que dans le désert.
--De qui parlez-vous, avec vous-même?
--De toi surtout.
--Vous ne me connaissez presque plus!
--Assez pour imaginer, prévoir et m’inquiéter: tu vois bien que c’est
vivre, cela!
Les grands hêtres verts les écoutaient rire.
Depuis quelque temps, M. Guéméné sentait grandir son admiration pour sa
mère. Il était arrivé à cette conclusion, qu’il prenait pour une
découverte, que sa mère devait être une femme d’intelligence supérieure,
et que c’était dommage qu’elle vécût si retirée. Comment ne s’en
était-il pas avisé plus tôt? «Comme nous sommes pauvres de jugement,
pensait-il, nous qui aimons seulement nos mères, et qui ne comprenons
leur mérite qu’à l’heure où leur vie est déjà près de finir!» Il le dit,
et sa mère eut assez d’esprit pour rire encore.
--En toute vérité, je crois que tu te trompes, mon ami, dit-elle. Les
femmes devinent, plus et mieux que les hommes. Elles ont une tendresse
intelligente, qui ne dépend point de leur condition, qui s’attache
d’abord aux enfants, et de là s’étend plus ou moins sur le monde. Avoir
eu souvent peur pour les autres, pour les âmes, les corps et les biens,
c’est posséder une grosse expérience, et presque un passe-partout. Pour
aller très droit dans la vie, il n’y a pas besoin d’avoir une
intelligence supérieure,--heureusement,--il faut mettre à profit cette
modeste clarté que la poussière des routes battues projette sur les
fossés. Il faut autre chose encore: ce que j’appelle la bonne volonté.
--Plus rare, celle-ci!
--Infiniment. Se décider en bonne foi; sacrifier ce qui est cher à ce
qui est clair; oublier ce qu’on a souhaité, pour vouloir autre chose:
voilà le difficile, et ce qui fait les abîmes entre les hommes...
Celui à qui sa mère parlait de la sorte était sans doute encore trop
jeune. Il ne répondit pas, mais il pensa: «Ce sont des mots, personne ne
peut vouloir contre soi-même, ni toujours, ni même souvent.»
Et une année s’écoula. L’année suivante, les hêtres du chemin qui tourne
virent passer trois promeneurs au lieu de deux. M. Guéméné avait amené
sa jeune femme à la Ville au Rouet: il lui avait recommandé: «Ma mère a
bien changé, depuis six mois; elle s’affaiblit; il importe de la
ménager: si elle vous demande de venir habiter avec elle, évidemment
nous n’en ferons rien, mais laissez-lui un peu d’illusion.» Le jour du
départ, la mère descendit avec ses deux enfants jusqu’à la plage où le
canot était amarré. Ce fut elle qui détacha la corde, et qui dit:
--A l’an prochain! J’espère que nous serons quatre?
Beaucoup de temps passa encore. Madame Guéméné était devenue vieille, si
vieille que, pour attendre son fils, elle dut s’arrêter tout au
commencement de la pente couverte de hêtres. Ce n’était pas le retour
joyeux, espéré, préparé, pendant onze mois de solitude. Les arbres, au
vent froid qui montait de la mer, agitaient plus de bourgeons que de
feuilles. M. Guéméné arrivait ruiné et affolé. Il embrassa en pleurant
cette créature diminuée par l’âge, et dont le visage disparaissait sous
l’amas des châles de tricot. Elle ne lui reprocha rien; elle eut cette
charité merveilleuse de sembler croire tout ce qu’il disait, et cette
autre d’écouter jusqu’au bout un homme que le chagrin faisait
déraisonner. «Mon parti est pris, disait-il, et il vous plaira: je
reviens à la Ville au Rouet; je ne suis plus rien, je ne travaille plus
et je n’aurais jamais dû travailler puisque j’ai été vaincu; nous
vivrons ensemble; je vous demande asile.» Madame Guéméné, quand il eut
fini de dire de grands mots inutiles, leva sa main qu’un peu de fièvre
agitait, comme aux jours où elle signait un bail. «Non, dit-elle; la
gestion de mes terres sera désormais facile; tu vaux mieux que cela; je
viens de vendre deux fermes, l’une qui payera tes dettes, et l’autre qui
te permettra de recommencer ta vie.»
L’homme qui m’a raconté ces choses, un soir d’été, sur les falaises de
la baie, me montrait de loin le ravin où remuaient en grandes houles les
cimes déjà jaunes des hêtres. Et il ajoutait:
--J’ai osé parler, quelquefois, de ma force, de mon esprit de décision,
de mon dévouement aux miens: mais, devant ces arbres-là, ce sont des
mots que je ne dis plus jamais.
XXV
LES YEUX
Il y en a qui disent tout; il y en a qui ne disent rien; la plupart ne
disent qu’une ou deux choses, toujours les mêmes.
Depuis le temps que la littérature les célèbre, en prose et en vers, nos
yeux de femmes sont un sujet qu’elle n’a point épuisé. Elle y cherche
l’amour et rarement la pensée. Nous sommes durement traitées par tant de
poètes qui n’écrivent pas pour nous déplaire. Ils aiment seulement en
nous l’amour que nous avons pour eux, ou que nous pourrions avoir, et
ils nous réduisent à un seul rôle, et nous renferment dans un seul âge.
Quelques-uns ont été d’un réalisme aigu, les plus grands. N’est-ce pas
Homère qui a parlé de déesses et de mortelles «aux yeux de génisse»? Il
voulait exprimer la longueur de ces yeux, et leur placidité, et leur
velours épais, où vit l’unique reflet des herbes et du sol. Il avait des
images de pasteur. Et j’avoue que celle-là, toute déplaisante qu’elle
soit, m’est souvent revenue à l’esprit. En omnibus, en chemin de fer,
dans la rue, dans un salon, le regard d’une voisine ou d’une passante
m’a fait songer: «C’est cela même! O vieillard qui savais combien un mot
d’éloge peut porter et cacher de vérités cruelles! Elles souriaient les
jeunes Grecques, flattées de ce qu’un si grand poète admirât leurs
grands yeux. Il avait mis en vers les propos de leurs amants. Le reste
importait peu!» Les modernes ont inventé ou répété cent formules, où ils
semblent plus épris de la couleur que de la forme des yeux; j’ai lu,
dans les romans et les recueils de poésies, l’irrésistible attrait des
yeux couleur de violette, ou noirs comme la nuit, ou jaspés, ou bleus,
ou gris de lin. Mais ce sont presque toujours des yeux qui aiment. Et il
me semble à moi, que j’ai rencontré dans la vie, plus souvent que ces
écrivains, des yeux qui pensent.
Quelle souveraineté! La beauté pensante! Elle attire et elle intimide;
elle veut bien se faire toute voisine, elle nous parle, elle nous
sourit, mais elle a gardé dans ses yeux l’immensité inconnue d’où elle
vient, où elle a passé toute seule, où elle retournera, où l’emporteront
ses ailes qu’elle a repliées pour une heure et par pitié pour nous.
Plusieurs religieuses m’ont donné cette émotion délicieuse et cruelle,
l’une surtout que je connais bien. Elle est belle et elle ne le sait
pas. Elle n’a pas de miroir quand elle attache sa guimpe et qu’elle
épingle son voile. Ses compagnes, si elle était laide, l’accueilleraient
du même air de contentement fraternel. Quand elle entre, et qu’elle me
regarde tout droit, et qu’elle dit: «Bonjour», c’est la lumière qui
entre avec elle. Quand elle dit: «Que je suis heureuse de vous voir!
Donnez-moi des nouvelles de tous ceux que j’aime? J’ai tant pensé à eux!
Où est celui-ci? Que fait-il? Et celle-là? Et celle-là encore?» Je sens
passer sur moi comme une grande vague vivante et accourue du large,
toutes les pensées de cette âme, toute sa tendresse, tous ses souvenirs,
et quelque chose d’inconnu, de fort et de joyeux, devant quoi je me
mettrais à genoux; mais elle ne le voudrait pas.