Il en fut ainsi. La bouchère paya le fiacre. Madame Marais fit le ménage

«à fond», et mit dans le lit la meilleure paire de draps. Deux

locataires, des jeunes, des inconnues pour elle, aidèrent madame Grésil

à monter l’escalier. Elle se reposa deux jours. Le troisième, au matin,

quand le vicaire vint, il trouva plusieurs femmes à genoux, et une

grosse vieille debout, qui soutenait la tête de la malade. A côté du

lit, sur la table, il y avait un tout petit crucifix de plâtre, et une

touffe de chrysanthèmes, qu’avait envoyée la marchande de légumes.

--C’est votre fille? demanda-t-il à la mère Moineau.

--A peu près, répondit-elle.

Et c’était vrai, et pour la petite Grésil, et pour la mère Marais, et

pour l’enfant qui dormait dans la caisse pleine de laine, et pour

d’autres sans doute.

Quelle histoire on ferait avec la charité des pauvres!

XXIII

LE BOURG ABANDONNÉ

Tout à la fin de septembre, une invitation inattendue m’amenait pour

quelques jours dans un coin perdu de la côte bretonne. Mon amie de

pension, Jeanne, qui est veuve et qui a deux grandes filles, m’écrivait:

«Je suis malade, tu les promèneras. Je suis triste, tu me guériras.»

J’ai pris le train, j’ai voyagé longtemps, et je suis arrivée à une

station que la lettre de Jeanne m’avait désignée: mais j’étais loin

encore de la maison de mon amie.

L’adjectif «perdu» est bien celui qui convient au village où j’étais

appelée, perdu entre les vagues de la mer et celles de la terre

bretonne, loin des chemins de fer, loin de toute ville même de médiocre

importance, ignoré des baigneurs, deviné seulement par les chauffeurs

qui font le tour de la Bretagne, et qui peuvent, un instant, du haut

d’une colline distante de deux kilomètres, apercevoir deux plages

séparées par un cap, et là, au commencement de l’éperon noir, après de

maigres champs d’avoine et de sarrasin, avant une lande en pointe, un

groupe de maisons blanches évidemment «sans intérêt». Jeanne m’en avait

fait la description.

Dans la cour de la petite gare, une carriole m’attendait. Le conducteur

était un irrégulier de la profession, un fermier qui, ayant de bons

chevaux et le goût de l’auberge et du cidre doux, consentait moyennant

finances, et quand la récolte ne s’y refusait pas, à faire la longue

trotte avec les haltes qui l’allongent. Il plaça mon bagage à l’arrière,

me fit asseoir près de lui, sur la banquette, et, sans me demander mon

avis, me jugeant comme lui-même hospitalière, offrit de monter, tour à

tour, à quatre ou cinq amis rencontrés sur la route, et qui nous tinrent

compagnie chacun pendant une demi-heure. Nous les prenions à l’entrée

d’un sentier; nous les déposions plus loin, à l’entrée d’un chemin vert.

Les côtes succédaient aux descentes, sans que la jument ralentît son

allure. Elle avait deux bourrelets d’écume à chaque endroit de son poil

gris où tombait et se levait en mesure une courroie du harnais. L’homme,

ivre et sommeillant dans la gloire comme un pommier en mai, laissait

aller, les yeux songeurs dans le vent frais. Il souriait vaguement au

danger des raidillons et des tournants, aux brusques rencontres de

charrettes ou de carrioles que nous manquions d’accrocher à chaque fois.

On eût dit qu’il avait reçu, pour un jour ou pour tous les jours,

quelque promesse d’en haut de ne point verser. Il devait se croire sur

la mer sans obstacle. Je lui demandais:

--Combien de kilomètres encore?

--Trois ou quatre lieues de pays, à peu près.

Les lieues de pays, multipliées par l’à peu près, défilèrent pendant

tout l’après-midi: champs étroits, toujours penchés, toujours bordés

d’ormes émondés; ravins aigus au fond desquels l’eau se devine seulement

à l’épaisseur des herbes; solitudes cultivées; futaies sur les collines

et futaies sans château, avenues seigneuriales d’un seigneur disparu;

tertres de fougères et de bruyères, où quelqu’un, qui ne vient plus, a

dû s’asseoir pour regarder l’ombre bleue des vallées et le croissant fin

qui monte, salué par les grillons. Le fermier qui me conduisait était un

silencieux, mais plus encore un craintif. A quelques réponses fuyantes

et brèves, que j’obtins de lui, je compris qu’il était un assez bon

homme, mais qui craignait de laisser voir le fond religieux de sa race.

Il avait peur d’être trahi, peur de vexations qu’il m’était impossible

de préciser. Là comme dans les villes, je rencontrais la peur. Une femme

eût été moins en garde et plus brave.

Comme j’étais entrée, avec mon guide, dans la salle basse d’une auberge

bien tenue, propre, je remarquai, à droite de la cheminée, une niche de

bois accrochée au mur, ornée à l’intérieur de papier doré, de vases en

plomb, de coquillages, au milieu desquels trônait une statuette de la

Vierge. Deux hommes qui conduisaient chacun deux chevaux admirables,

attelés à une charrette pleine de goëmon frais, s’arrêtèrent devant la

porte, et s’avancèrent, en portant la main à leur chapeau de feutre

d’ancienne mode. C’étaient deux fermiers riches de la contrée, le père

et le fils, et rarement j’ai vu des visages de paysans d’une finesse,

d’une distinction de traits égale à celle de ces deux Bretons blonds.

Ils demandèrent un verre de rhum,--de quelle Jamaïque, hélas!--burent

debout, d’un trait, et reprirent la route de la ferme.

J’arrivai avant la nuit, à l’heure où la clarté de la mer survit encore

à celle des feuilles et des pierres. Jeanne ne m’avait pas trompée;

j’avais bien sous les yeux le paysage large et sauvage qu’elle m’avait

annoncé: des rochers, des plages mouillées et nivelées à chaque marée,

et dont pas une villa ne brise la belle courbe nue, des dunes couvertes

d’herbes folles, des champs moissonnés et beaucoup de ciel au-dessus.

Mon amie habite à un quart d’heure de la côte, sous les premiers arbres

que le vent ne tord plus, une ancienne gentilhommière qui n’eut jamais

d’hôte prodigue, assurément, et qui s’est passée de tourelles, de

sculptures, et de parc.

Nous sommes dans la campagne, sans fossé, sans haie, sans transition.

Raison de plus pour l’étudier un peu. J’ai fait mon enquête. Et les

hommes comme les choses m’ont dit leur abandon.

Le «port» a été le chef-lieu de la commune, et ne l’est plus. Le vent de

la côte qu’on a voulu fuir, une grande route dont on a voulu se

rapprocher: voilà les raisons du délaissement. L’église neuve, la

mairie, l’école, plusieurs cabarets, une épicerie, le bureau de tabac,

le bureau de poste se sont groupés là-bas, sur la colline, à deux

kilomètres dans les terres. Il ne reste ici que des maisons vieilles,

les unes blanchies à la chaux, les autres grises comme de l’ajonc sec,

où logent des pêcheurs de maquereau et de congres, des douaniers, des

ouvriers tailleurs de pierres et deux ou trois fermiers riverains de la

mer. La plupart des cultivateurs habitent des fermes isolées,

disséminées dans les vallées, cachées derrière les haies. Paix profonde,

n’est-ce pas, idylles champêtres, légendes bretonnes? Hélas! tout cela

pourrait être, mais tout cela n’est pas. Tous ces pauvres sont, comme

des riches, divisés en vainqueurs et vaincus. Dans ces campagnes si

longtemps calmes et saines d’esprits, les pires mensonges font leur

chemin, et personne ne peut plus réparer toutes les brèches. Un homme

pouvait le faire autrefois, le curé, s’il était vraiment prêtre. Mais on

l’a si bien désigné aux défiances et aux haines, que la moitié de sa

paroisse n’a plus de guide et n’a plus d’exemple, en aucune chose,

morale, sociale, française; et de même quand il s’agit seulement

d’éviter une faute d’hygiène ou de goût. L’ancienne église était bâtie

sur la pente d’une lande, au-dessus de la falaise; elle était en granit

rouge, d’un beau style du treizième, forteresse par l’épaisseur des

murailles, ornée de colonnes, percée de fenêtres d’une ligne pure. Un

seul paroissien vigilant, un homme de goût habitant le pays: et cette

beauté vénérable eût été conservée. Il ne reste plus de la nef que des

pans de murs. Le chœur seul est intact. Il sert de chapelle de secours

pour la population du port. Dans l’encadrement d’une ogive, quand on

entre dans la sacristie, on aperçoit la mer, à quarante mètres

au-dessous de soi, et les pointes d’écueils toujours cernées d’écume, et

le grand ciel qui est si souvent, en Bretagne, le soir, d’un mauve

léger, comme les bruyères fanées.

Une femme m’a dit: «Il y a bien une veuve parmi nous, qui soigne les

malades, et veille les mères en couches, et fait ce qu’elle peut pour

que le monde n’ait pas trop faim et pas trop froid dans les hivers. On

l’aime tous, excepté ceux qui la «regrettent» parce qu’elle est

dévotieuse. C’est une vraie bonne sœur en plein vent. Son défunt était

pilote, loin d’ici. Elle a de quoi vivre, mais elle n’a guère de quoi

donner; et moi je sais que ça la prive.»

J’ai entendu un autre mot, un de ceux qui m’émeuvent parce qu’ils sont

le résumé tout simple d’une âme rarement parlante. Il a été dit par

hasard, devant moi. Je montais à travers les mielles, à la brune, et je

rentrais au logis de mon amie. Au carrefour, à la limite des champs, une

charrette coupait la route devant moi. L’homme qui marchait à la tête

des chevaux, un beau jeune fermier, celui que j’avais vu entrer à

l’auberge avec son père le jour de mon arrivée, leva la main, saisit la

guide et arrêta l’attelage. Ce n’était pas pour reposer ses bêtes. Il

avait aperçu devant lui, l’unique «baigneur» venu en ce pays désert, un

avocat de l’Est, inconnu ici voilà quatre semaines, et que, cependant,

les gens du bourg et de la campagne ont pris en affection; il faisait

pour lui ce qu’il n’eût peut-être pas fait pour son maître: il cherchait

à causer avec lui, sans intérêt, par amitié. Que s’était-il passé? Rien

que d’ordinaire, en apparence. Cet étranger, comme tant d’autres, avait

cherché à connaître les marins, les paysans, les enfants, les vieux, les

pauvres. Au hasard des rencontres, il leur avait souhaité le bonjour et

dit un mot; mais, à la différence des autres passants, il avait laissé

deviner en lui un cœur sans curiosité, sans vanité, un cœur ami et

dévoué; il avait aussi réuni une fois, une seule fois, dans une grange

prêtée par Jeanne, les familles des fermiers voisins, et il s’était mis

à raconter des histoires où revivait la Bretagne et d’où Dieu n’était

pas absent. Les auditeurs de la semaine dernière arrêtaient à présent

leur ami dans les chemins. Et c’est ce qu’avait fait le métayer, au

carrefour des mielles.

--Eh bien! monsieur, vous partez donc demain?

--Mais oui.

--Vous reviendrez chez nous, n’est-ce pas, une autre année?

--Peut-être.

Et le beau gars breton, serrant la main de l’étranger qui partait,

répondit gravement:

--Faudra tâcher. Car il n’y a qu’un mois que vous êtes chez nous,

monsieur, et c’est pourtant comme si vous étiez né dans le pays!

L’attelage continua sa route. Je pris le sentier. Mais je ne pouvais

distraire mon esprit des mots de ce paysan, philosophe sans le savoir,

et qui venait d’exprimer la plainte d’une société rurale incomplète et

souffrante.

XXIV

LA VILLE AU ROUET

Il y avait bien des Villes au Rouet, dans la France que nos mères ont

connue, bien des fermes et des logis où s’était conservée l’habitude de

filer le fil dont serait faite la toile des draps et des chemises. Celle

dont je veux parler, et qui porte le nom du métier que toutes les mains

de femme, les mains rudes et les mains blanches, savaient faire chanter,

est située dans une contrée sauvage et voisine de la mer. Je dis

sauvage, parce qu’il y a peu de routes à travers les champs, des ajoncs

sur les talus, des mots de patois sur les lèvres des paysans, et, dans

le cœur de tous les habitants, qu’ils soient nobles, bourgeois, artisans

ou laboureurs, une secrète défiance contre ce qui vient par terre de

l’étranger, marchandise ou marchand, idée même: car ce qui vient par mer

est généralement bien accueilli. La maison, bâtie en moellon, coiffée de

forte ardoise qu’a rouillée le sel de la brume, est flanquée à l’ouest

d’un jardin, à l’est d’une prairie, qui mettent de l’air autour d’elle,

et de la lumière, et un parfum de fleurs ou d’herbe. En avant du jardin,

une petite futaie de chêne laisse passer l’avenue mal empierrée. Et le

parc, c’est toute la campagne environnante, les cultures divisées par

des talus plantés d’arbres, les minces vallons tournants, qui guident

vers la côte des ruisseaux invisibles, les chemins verts innombrables,

déserts sauf au temps des semailles et de la moisson, et qui ont, en

leur milieu, un sillon de poussière fine où la patte d’un moineau, le

pied d’un écureuil ou d’un lièvre creuse une empreinte durable. Mais

rien n’égale en beauté, à bien des lieues à la ronde, la hêtrée de la

Ville au Rouet.

Si vous passez par là, vous la reconnaîtrez à ce que j’en vais dire. Un

chemin part de la futaie de chênes et descend en demi-cercle à la mer.

D’abord de pente douce et à peine encaissé, il devient bientôt rapide,

s’enfonce dans une tranchée dont les parois ont dix mètres, puis vingt

mètres de hauteur; il est obstrué par des quartiers de roche que roulent

les torrents d’hiver; il tourne et, tout à coup, il s’ouvre un peu, pour

recevoir la lumière de l’eau vive. Un arpent de prairie et de sable le

sépare de la baie. On peut aborder là. Il y a une roche avec un poteau

pour amarrer les barques. La merveille, c’est que le ravin est une

avenue couverte, c’est que, des deux talus rapprochés, des hêtres

s’élancent et croisent leurs branches au-dessus du sentier. La mousse,

tout le long des pentes, est soulevée et modelée par leurs racines; ils

ont des troncs courts, vite épanouis en rameaux, des troncs qui «font la

main», et qui sont d’un gris rose à l’automne et marbrés de bleu quand

la sève est nouvelle. A peine si on devine du dehors ce berceau de

hautes ramures. Toute leur ombre, toute la charpente de leur corps, tout

leur bruit, tout le parfum de leurs faînes et de leurs feuilles tombées

appartiennent au sentier. Le sentier appartient à la Ville au Rouet.

La femme qui habitait la maison,--il y a peu d’années encore,--n’avait

pas, depuis longtemps, quitté la paroisse où elle était venue après son

mariage, où elle avait vécu heureuse et entourée, où elle vivait seule,

à présent, veuve et n’ayant plus qu’un fils qui passait, chaque année,

le mois d’août à la Ville au Rouet. Il arrivait de Paris, par un train

qui s’arrêtait à l’entrée d’un petit port, de l’autre côté de la baie,

et il prenait un canot pour traverser le bras de mer. Madame Guéméné

l’attendait sur la plage, à l’ombre du dernier hêtre. Ensemble, ils

remontaient le chemin couvert et tournant, le chemin merveilleux, qui

leur était cher comme la reliure d’un livre où vivait leur pensée. Ils

s’arrêtaient pour se redire la joie du retour: «Tu as bonne mine!--C’est

la joie!--Et l’air d’un homme! Tout à fait! Monsieur le financier, avec

votre belle barbe blonde, on vous prendrait, en pays d’Orient, pour un

seigneur! Regarde-moi, sais-tu que tu as encore grandi? Je m’étonne

toujours d’avoir un si grand fils.--Et moi une mère qui n’a pas vieilli.

Vous n’avez pas un cheveu blanc.»

Cette chétive madame Guéméné, fine de visage, toute voisine de la

cinquantaine, avait gardé de sa jeunesse, de son enfance même, un

sourire agile et de tous les traits à la fois, et que l’âge avait

achevé, en lui donnant un sens mélancolique. Son fils débarquait,

l’esprit tout plein du mouvement de Paris. Il parlait des affaires

industrielles, variées comme l’invention humaine, qu’il avait étudiées

et qui le passionnaient, des théâtres, des expositions, des concerts, et

du train du monde, c’est-à-dire du cercle assez court où chacun vit.

Elle écoutait; elle était intéressée, amusée souvent: elle n’enviait

pas. Et il s’étonnait.

--C’est un mystère pour moi, disait-il. Comment pouvez-vous habiter

seule, toute l’année, à la Ville au Rouet? L’été, passe encore: vous

recevez quelques visites de voisins de campagne, ou de baigneurs

installés dans les villas de la côte; vous avez la visite prolongée de

votre fils. Mais l’hiver? Mais le printemps? Mais l’automne? Avouez que

les conversations avec vos fermiers, vos blanchisseuses et votre

jardinier ne sont pas folâtres...

--Folâtres, non; mais je n’ai plus l’âge, mon ami... Elles sont plus

nourries que tu ne penses. Et puis tu oublies que j’ai un autre

interlocuteur.

--Lequel?

--Moi-même, et qu’on ne cause bien avec soi que dans le désert.

--De qui parlez-vous, avec vous-même?

--De toi surtout.

--Vous ne me connaissez presque plus!

--Assez pour imaginer, prévoir et m’inquiéter: tu vois bien que c’est

vivre, cela!

Les grands hêtres verts les écoutaient rire.

Depuis quelque temps, M. Guéméné sentait grandir son admiration pour sa

mère. Il était arrivé à cette conclusion, qu’il prenait pour une

découverte, que sa mère devait être une femme d’intelligence supérieure,

et que c’était dommage qu’elle vécût si retirée. Comment ne s’en

était-il pas avisé plus tôt? «Comme nous sommes pauvres de jugement,

pensait-il, nous qui aimons seulement nos mères, et qui ne comprenons

leur mérite qu’à l’heure où leur vie est déjà près de finir!» Il le dit,

et sa mère eut assez d’esprit pour rire encore.

--En toute vérité, je crois que tu te trompes, mon ami, dit-elle. Les

femmes devinent, plus et mieux que les hommes. Elles ont une tendresse

intelligente, qui ne dépend point de leur condition, qui s’attache

d’abord aux enfants, et de là s’étend plus ou moins sur le monde. Avoir

eu souvent peur pour les autres, pour les âmes, les corps et les biens,

c’est posséder une grosse expérience, et presque un passe-partout. Pour

aller très droit dans la vie, il n’y a pas besoin d’avoir une

intelligence supérieure,--heureusement,--il faut mettre à profit cette

modeste clarté que la poussière des routes battues projette sur les

fossés. Il faut autre chose encore: ce que j’appelle la bonne volonté.

--Plus rare, celle-ci!

--Infiniment. Se décider en bonne foi; sacrifier ce qui est cher à ce

qui est clair; oublier ce qu’on a souhaité, pour vouloir autre chose:

voilà le difficile, et ce qui fait les abîmes entre les hommes...

Celui à qui sa mère parlait de la sorte était sans doute encore trop

jeune. Il ne répondit pas, mais il pensa: «Ce sont des mots, personne ne

peut vouloir contre soi-même, ni toujours, ni même souvent.»

Et une année s’écoula. L’année suivante, les hêtres du chemin qui tourne

virent passer trois promeneurs au lieu de deux. M. Guéméné avait amené

sa jeune femme à la Ville au Rouet: il lui avait recommandé: «Ma mère a

bien changé, depuis six mois; elle s’affaiblit; il importe de la

ménager: si elle vous demande de venir habiter avec elle, évidemment

nous n’en ferons rien, mais laissez-lui un peu d’illusion.» Le jour du

départ, la mère descendit avec ses deux enfants jusqu’à la plage où le

canot était amarré. Ce fut elle qui détacha la corde, et qui dit:

--A l’an prochain! J’espère que nous serons quatre?

Beaucoup de temps passa encore. Madame Guéméné était devenue vieille, si

vieille que, pour attendre son fils, elle dut s’arrêter tout au

commencement de la pente couverte de hêtres. Ce n’était pas le retour

joyeux, espéré, préparé, pendant onze mois de solitude. Les arbres, au

vent froid qui montait de la mer, agitaient plus de bourgeons que de

feuilles. M. Guéméné arrivait ruiné et affolé. Il embrassa en pleurant

cette créature diminuée par l’âge, et dont le visage disparaissait sous

l’amas des châles de tricot. Elle ne lui reprocha rien; elle eut cette

charité merveilleuse de sembler croire tout ce qu’il disait, et cette

autre d’écouter jusqu’au bout un homme que le chagrin faisait

déraisonner. «Mon parti est pris, disait-il, et il vous plaira: je

reviens à la Ville au Rouet; je ne suis plus rien, je ne travaille plus

et je n’aurais jamais dû travailler puisque j’ai été vaincu; nous

vivrons ensemble; je vous demande asile.» Madame Guéméné, quand il eut

fini de dire de grands mots inutiles, leva sa main qu’un peu de fièvre

agitait, comme aux jours où elle signait un bail. «Non, dit-elle; la

gestion de mes terres sera désormais facile; tu vaux mieux que cela; je

viens de vendre deux fermes, l’une qui payera tes dettes, et l’autre qui

te permettra de recommencer ta vie.»

L’homme qui m’a raconté ces choses, un soir d’été, sur les falaises de

la baie, me montrait de loin le ravin où remuaient en grandes houles les

cimes déjà jaunes des hêtres. Et il ajoutait:

--J’ai osé parler, quelquefois, de ma force, de mon esprit de décision,

de mon dévouement aux miens: mais, devant ces arbres-là, ce sont des

mots que je ne dis plus jamais.

XXV

LES YEUX

Il y en a qui disent tout; il y en a qui ne disent rien; la plupart ne

disent qu’une ou deux choses, toujours les mêmes.

Depuis le temps que la littérature les célèbre, en prose et en vers, nos

yeux de femmes sont un sujet qu’elle n’a point épuisé. Elle y cherche

l’amour et rarement la pensée. Nous sommes durement traitées par tant de

poètes qui n’écrivent pas pour nous déplaire. Ils aiment seulement en

nous l’amour que nous avons pour eux, ou que nous pourrions avoir, et

ils nous réduisent à un seul rôle, et nous renferment dans un seul âge.

Quelques-uns ont été d’un réalisme aigu, les plus grands. N’est-ce pas

Homère qui a parlé de déesses et de mortelles «aux yeux de génisse»? Il

voulait exprimer la longueur de ces yeux, et leur placidité, et leur

velours épais, où vit l’unique reflet des herbes et du sol. Il avait des

images de pasteur. Et j’avoue que celle-là, toute déplaisante qu’elle

soit, m’est souvent revenue à l’esprit. En omnibus, en chemin de fer,

dans la rue, dans un salon, le regard d’une voisine ou d’une passante

m’a fait songer: «C’est cela même! O vieillard qui savais combien un mot

d’éloge peut porter et cacher de vérités cruelles! Elles souriaient les

jeunes Grecques, flattées de ce qu’un si grand poète admirât leurs

grands yeux. Il avait mis en vers les propos de leurs amants. Le reste

importait peu!» Les modernes ont inventé ou répété cent formules, où ils

semblent plus épris de la couleur que de la forme des yeux; j’ai lu,

dans les romans et les recueils de poésies, l’irrésistible attrait des

yeux couleur de violette, ou noirs comme la nuit, ou jaspés, ou bleus,

ou gris de lin. Mais ce sont presque toujours des yeux qui aiment. Et il

me semble à moi, que j’ai rencontré dans la vie, plus souvent que ces

écrivains, des yeux qui pensent.

Quelle souveraineté! La beauté pensante! Elle attire et elle intimide;

elle veut bien se faire toute voisine, elle nous parle, elle nous

sourit, mais elle a gardé dans ses yeux l’immensité inconnue d’où elle

vient, où elle a passé toute seule, où elle retournera, où l’emporteront

ses ailes qu’elle a repliées pour une heure et par pitié pour nous.

Plusieurs religieuses m’ont donné cette émotion délicieuse et cruelle,

l’une surtout que je connais bien. Elle est belle et elle ne le sait

pas. Elle n’a pas de miroir quand elle attache sa guimpe et qu’elle

épingle son voile. Ses compagnes, si elle était laide, l’accueilleraient

du même air de contentement fraternel. Quand elle entre, et qu’elle me

regarde tout droit, et qu’elle dit: «Bonjour», c’est la lumière qui

entre avec elle. Quand elle dit: «Que je suis heureuse de vous voir!

Donnez-moi des nouvelles de tous ceux que j’aime? J’ai tant pensé à eux!

Où est celui-ci? Que fait-il? Et celle-là? Et celle-là encore?» Je sens

passer sur moi comme une grande vague vivante et accourue du large,

toutes les pensées de cette âme, toute sa tendresse, tous ses souvenirs,

et quelque chose d’inconnu, de fort et de joyeux, devant quoi je me

mettrais à genoux; mais elle ne le voudrait pas.

Mémoires d'une vieille fille · 第 10 / 14 段