je me suis remise à aller à l’église;... voilà ce qu’il dira;... les
raisons ne manquent pas, quand on veut nuire au monde...
La route bifurquait; une vallée s’ouvrait à gauche; une maison annonçait
le village, trente maisons le composaient, et c’était une seule rue,
presque droite, avec une tour d’église au bout. Les vieilles vitres des
fenêtres et des devantures de boutiques, pauvrement éclairées,
laissaient tomber sur le chemin, çà et là, des écailles de lumière.
Thelma s’approcha d’une de ces lueurs qui creusaient la brume, monta
deux marches, et fit sonner une sonnette en poussant la porte.
--Ah! mais non!... commença une voix sèche qui partait du fond de la
boutique; je vous ai avertie...
La boulangère,--deux petits yeux couleur de raisin cabas dans un visage
ridé, couleur de pain de seigle,--levait à bout de bras la lampe à
essence qu’elle avait prise sur le comptoir, afin de découvrir quel
était l’homme qui suivait Thelma. Quand elle reconnut André, elle
changea de ton.
--Qu’y a-t-il pour votre service, madame Biélé?
--Deux pains pour ce soir, dit André. Quand je suis là, on mange double.
Il avait sa bonne figure audacieuse et contente. Il était fier de
commander, de protéger, de payer. Lentement, malhabilement, il déliait
les cordons d’une bourse de cuir qu’il avait tirée de sa ceinture, et,
pendant que la mère prenait les pains et s’effaçait, gagnant la porte,
lui, il comptait l’argent sur le marbre. Il aligna plusieurs pièces
blanches, et des pièces de deux sous autant qu’il en avait, puis il dit:
--Payez-vous; c’est la mère qui m’a donné l’argent; faudra lui faire
crédit, une autre fois.
La boulangère cligna ses yeux rouges, comme si elle disait oui, mais
elle se contenta de saluer. Le jeune gars de ferme sortit, retrouva sa
mère sur le chemin, et le retour fut meilleur que n’avait été la
première partie du voyage. Lauzanier, à cette heure-là, avait dû quitter
la vallée pour faire une tournée dans la montagne. Thelma le savait.
Elle parlait avec André de la ferme de la Faverge et des foins des hauts
plateaux que le garçon venait de couper. Mais André ne répondait guère
qu’un mot pour trois qu’elle lui disait.
--Si je pouvais voir son cœur! pensait la mère.
Ils rentrèrent, André se coucha, et la mère borda le lit de son fils, et
elle embrassa «l’enfant»; mais il y avait entre elle et lui deux ans
déjà de vie séparée: cela fait tant d’inconnu qu’un baiser ne l’efface
pas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Très tard, dans la nuit, le garde Biélé, qui était de service du côté du
roc Marchand, rentra. Il trouva sa femme endormie et son fils éveillé.
--Père, dit André, quelle tournée monsieur Lauzanier fera-t-il demain?
--Il est déjà parti. Avant neuf heures, il doit être au chalet haut de
la Faverge, puis il reviendra par Vorchère. Mais quelle idée as-tu de
demander cela? Tu rêves, mon garçon. Dors bien vite, et à demain!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Avant neuf heures, dans le pré de la Faverge, qui est entre deux forêts
de sapins à deux mille mètres en l’air, quand le brigadier Lauzanier
arriva, par grand soleil et vent frais, il vit qu’il y avait un homme
couché vers le milieu du pré et au bord du sentier. Il continua sa
route, et bientôt, au geste de la tête qui se dressait et guettait, il
jugea que cet homme était jeune. Il s’approcha encore, et reconnut André
Biélé.
Celui-ci, étendu à plat ventre sur l’herbe rase, avec sa faux près de
lui. Les bras croisés et soutenant le haut du buste, il tenait son
regard attaché sur le forestier qui venait, et ce regard était plein
d’une pensée unique, si directe et si forte que le brigadier forestier
s’arrêta, et dit:
--Qu’est-ce que tu me veux?
Cependant, le faucheur n’avait pas encore parlé.
Il ne bougea pas; il eut seulement plus d’étoiles dans ses yeux fixes,
comme un jeune chat qui a cessé de jouer.
--Monsieur Lauzanier, dit-il, je suis monté pour vous donner un avis...
--Oui dà!
--Vous avez menacé de dénoncer mon père?
--Et je le ferai si ça me plaît, gamin!
--Vous ne le ferez pas, monsieur Lauzanier! Les mots qu’on dit ici n’ont
pas de témoins, et cela vaut mieux; écoutez bien l’avis que je vous
donne: il y a tous les ans, par ici, des accidents de montagne, il y en
a beaucoup...
--Eh bien?
--Eh bien! si vous ne vous taisez pas, il vous en arrivera un, monsieur
Lauzanier, un mauvais, on peut vous le prédire...
Le forestier regarda André d’un air de défi, leva les épaules, et
s’éloigna. Mais la flamme qu’il avait vue dans l’œil du faucheur l’avait
rendu prudent. Il s’est tu.
André Biélé a regagné la ferme, là-haut, à la limite des neiges. Il a
continué de payer le pain d’en bas. Mais il n’est jamais revenu.
XXI
LE CHIEN COULEUR DE FOUGÈRE
Sébastien Courlot était quelque chose comme vétérinaire; mais c’est là
un titre qu’on ne lui donnait jamais. Avait-il étudié dans les livres?
Possédait-il un diplôme? Nul n’aurait su le dire aussi bien que lui,
mais il n’en parlait pas. Pour toute la campagne, à vingt kilomètres du
bourg où sa maison était tapie, bonne dernière, au ras de la mare où on
lave, il était «le mégeyeur». Et tout le monde sait, depuis la banlieue
de Paris jusqu’au plus profond des campagnes, que le mégeyeur peut avoir
une jolie carriole peinte en rouge, ou même un cabriolet dansant comme
un sommier, un cheval fin, des poules, une étable, des rentes: jamais il
n’aura la situation d’un homme considérable, je veux dire qui tient à la
terre par la semelle de ses deux sabots. Le fermier se défie de l’homme
qui guérit ses bêtes. Comment guérissent-elles? On donne des poudres à
celles qui enflent; on met aussi des poudres dans la boisson de celles
qui maigrissent: n’est-ce pas singulier? Le mégeyeur connaît tous les
troupeaux; il a dans son esprit le compte des moutons, comme un chien de
berger; les bouchers l’arrêtent sur les routes, et causent avec lui des
demi-heures, accoudés à une barrière; on le voit ici et on le voit là:
un homme qui a tant de relations en dehors de la commune n’en a pas que
de bonnes; il échappe au contrôle; il n’est pas dans l’horizon; il n’est
pas sûr.
Bien peu de gens du bourg, ou des fermes, étaient d’une mine plus
engageante que Sébastien Courlot, un homme qui avait la bouche relevée
aux angles et faite en croissant de lune, tant il riait souvent; des
joues pleines, vermillonnées par l’alcool et par l’hiver beauceron; un
petit nez décidé, lisse et râblé comme une tuile vernie, et des yeux qui
n’avaient jamais l’air sérieux, soit que le bonhomme prononçât: «Votre
brebis va mieux», soit qu’il prophétisât: «Je ne crois pas qu’elle
broute longtemps.» Il était grand, tout rond de corps, portait un
chapeau à larges bords, des cravates d’un ton toujours vif, et,
par-dessous sa blouse, de bons complets de drap qu’il faisait venir
d’Elbeuf. On le disait riche, bien qu’il jurât qu’il ne l’était point.
Mais comment le croire? Un homme qui ne soignait pas seulement les
bêtes, qui «s’attaquait même au monde»? Oui. Courlot donnait des
consultations. Il était guérisseur, il avait un secret. Quand un
chrétien souffrait d’une péritonite, il n’appelait pas le médecin du
chef-lieu de canton, il n’appelait pas un médecin d’Orléans: il envoyait
querir le mégeyeur. Courlot arrivait au trot de sa jument, entrait dans
la maison, mettait à nu le ventre du patient, le palpait de sa main
potelée, souple et savante, et se retirait en disant: «Ça ne sera rien».
Le plus curieux c’est que, en effet, le malade se rétablissait. On m’a
cité des exemples, j’en ai vu d’autres. J’ai même demandé au mégeyeur de
m’expliquer son procédé.
--Mademoiselle, je ne peux vous dire qu’une chose, c’est la manière dont
je l’ai appris. J’étais jeune, j’étais loin d’ici, je faisais la guerre
autour de Metz, dans l’armée du maréchal. Nous avions marché longtemps;
nous étions exténués, et, la nuit venue, voici que je découvre, avec
trois camarades, une auberge. L’hôtelier met sur la table une bouteille
de vin, je remplis les verres, j’allais boire, quand la porte s’ouvre,
et un coureur, un chemineau, aussi trempé, aussi crotté que nous, se
faufile dans la salle. «Qui est-ce qui me donne à boire?» Personne ne
répond. «Qui est-ce qui me donne à boire, je le récompenserai!--Plus
souvent!» disent les camarades, et ils lampent d’un trait leur verre de
vin. Moi, je commence aussi à boire, puis je m’arrête. «Tiens, que je
dis, il y en a pour deux.» Alors, quand il eut bu, le chemineau fit
claquer sa langue, et me demanda: «Viens dehors que je te parle!» Je ne
sais pas pourquoi j’y allai, mais j’y fus. Et là il m’enseigna ce qu’il
savait. Et quand il eut fini, il rouvrit lui-même la porte, et dit:
«Rentre à présent; moi je m’en vas; pour ton verre de vin, c’est la
fortune que je t’ai donnée.»
Comme le mégeyeur, et devant lui, la légende courait. Malheureusement il
y en avait une autre, une plus ténébreuse. A certains moments de
l’année, deux fois, trois fois, «c’est selon» disaient les gens, cet
homme gras maigrissait; il se mettait au lit; ses traits s’altéraient
profondément; pendant une semaine il ne recevait personne; on assurait
même qu’il ne goûtait plus ce petit vin de Vouvray, dont il avait
toujours en cave une provision, et qui souffle hors de la bouteille,
quand on tire le bouchon, un nuage de fumée bleue comme celle d’un grain
d’encens. Il était malade, direz-vous? Voilà justement l’affaire. De
quelle maladie? Pourquoi n’appelait-il jamais le médecin? Pourquoi ne
laissait-il approcher aucun de ses amis, s’il en avait? Pourquoi
s’alitait-il précisément dans le même temps où Le Harquelier, le berger
de la Porchée, se plaignait de douleurs intolérables, et se jetait,
farouche et ployé en deux, sur la litière de ses brebis?
La campagne se tait, mais elle observe tout. Le berger habitait la
grande ferme qui est à la limite des bois. Il avait un âge, assurément,
mais lequel? On savait que ce pauvre gars, en 1900, un soir de mai,
s’était offert comme berger avec son chien, un chien noir aux yeux
verts. On ne lui avait rien demandé, sinon le prix qu’il voulait. Et
déjà, à ce moment-là, Le Harquelier, rongé par la misère qui est une
fièvre, fouetté par la pluie, secoué par le vent, perclus par
l’immobilité, le silence et l’espace, ressemblait à une de ces truisses
de saule, oubliée au bord d’un talus, et dont on ne peut dire: «Elle est
jeune; elle est vieille.» Son regard fuyant, brumeux, perdu, n’était
compris que par ses bêtes. Tant que durait le jour, Le Harquelier,
lentement, parcourait la plaine, tantôt en avant, tantôt en arrière de
ses moutons, que la peur du chien et du berger maintenait en cercle. Sa
limousine sur le dos, comme un vieux morceau d’arc-en-ciel, il servait
de perchoir aux étourneaux qui reconnaissaient la laine.
On ne l’entendait jamais parler. Deux ou trois fois seulement, chaque
année, il geignait, il restait le matin couché dans la bergerie, sans
vouloir dire où il avait mal. Le fermier de la Porchée, qui n’est point
un méchant homme, et qui allait visiter son berger et lui demander:
«Veux-tu ta soupe?» avait remarqué que, ces jours-là, Le Harquelier
avait les jambes qui tremblaient, et les sabots et les houseaux couverts
d’eau et de boue, comme quelqu’un qui a couru la nuit.
Trois ans durant, il l’interrogea, sans avoir de réponse. Un jour
pourtant, comme il questionnait encore, avec des paroles amies, son
berger à demi mort sur la litière des bêtes, il vit celui-ci se
redresser; il se sentit frôler par le regard qu’on ne rencontrait
jamais; il entendit une voix forte et basse:
--Écoute, as-tu peur de ce que tu ne connais pas?
--Peut-être bien, dit le patron.
--Si tu as pitié de moi, il ne faut pas avoir peur. Trouve-toi, cette
nuit, à deux heures, au carrefour du Chêne. N’amène personne avec toi:
on ne te fera pas de mal.
--Vous serez donc plusieurs?
--Nous serons six, dont tu connais deux au moins. Trois prendront la
gauche; trois prendront la droite. Moi, je serai le dernier, à gauche.
Tu ne parleras pas?
--Non.
--Ni à présent, ni plus tard?
--Non.
--Apporte donc ta fourche, et pour me délivrer, tâche de me tirer du
sang!
Le fermier de la Porchée n’était pas rassuré. Il fit cependant ce qu’il
avait promis. Avant deux heures du matin, par un grand froid de fin
d’automne, il était au carrefour du Chêne. Il n’avait pas oublié
d’emporter sa fourche d’acier bleu. Tous les bois étaient couverts de
gelée, et pas une feuille ne remuait. Au premier coup de deux heures, il
entendit: «Gniaf! Gniaf! Gniaf!» mais sans rien voir. Au second coup, il
vit venir dans le chemin, trois de chaque côté, six petits chiens
couleur de fougère morte, bas sur pattes, crottés, fourbus, tirant la
langue, et qui jappaient, couraient, roulaient à la poursuite d’un
gibier qui ne se montrait pas. Le fermier eut peur. Il se gara au milieu
de l’allée. Comme le dernier allait passer devant lui, de toute sa force
il lança la fourche, qui atteignit le chien au jarret.
Un hurlement lui répondit.
Et aussitôt le fermier de la Porchée ne vit plus que cinq chiens qui
entraient dans l’ombre et s’y perdaient. Mais il avait maintenant, à
côté de lui, son berger Le Harquelier, qui boitait, et qui saignait,
blessé au mollet.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi, dans les soirées d’hiver, quelquefois, je raconte à mes neveux
les histoires que j’ai surprises, les secrets les mieux gardés qui
soient au monde: ceux de la campagne superstitieuse.
XXII
LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU
Les veuves! Il y a longtemps que saint Jérôme a dit du bien de leur
état. Mais pas assez. Avec sa permission, je continue le paragraphe.
Elles sont précieuses, dans la charité. Non pas toutes! Je ne parle pas
de la grande veuve, qui s’occupe sans cesse de lui pour qu’on s’occupe
d’elle, et pour qui le souvenir est un bruit; ni de celles dont le vieux
solitaire disait qu’elles ne sont pas des veuves vraiment veuves. Je
veux parler des autres, qui ont pris leur parti d’avoir été; qui ne
souhaitent pas de rajeunir, et qui s’en vont, droites, simples, capables
de passer près de la joie sans l’envier ni la troubler, mais portées
vers la peine, comme vers un amour nouveau, plus grand que l’ancien.
Ont-elles été heureuses? Était-il fidèle? On ne sait. Elles ont la
mémoire silencieuse du passé. On devine qu’elles y vivent encore, mais
seules, jalousement, à leurs heures, gardiennes qui portent la veilleuse
et la clé, pour entrer sans témoin dans les chapelles secrètes.
Souvent, j’ai eu l’occasion de comparer leur manière d’être, de
comprendre une œuvre charitable ou sociale, de la lancer, de la
développer, de la défendre, avec notre manière à nous, jeunes filles ou
vieilles filles. Nous sommes mieux faites pour l’action; nous avons plus
d’élan, plus d’imprudence heureuse, moins de retour et de repliement.
L’audace dans le bien est une vertu des vierges. Demandez-leur d’enlever
une barricade, de soigner un lépreux, d’illuminer une conscience toute
noire, de quêter une mondaine, de convaincre un ministre, de cacher
trente ans de leur vie dans une infirmerie: elles le feront. Elles
peuvent tout écouter parce qu’elles ne savent pas tout, et, peut-être à
cause de cela, tout consoler, et tout relever. Il n’y a pas de fange
humaine à côté de qui on ne les voie. Elles retiennent de leurs mains
frêles, et le monde ne s’en doute pas, des armées prêtes pour la
révolte. Les veuves ont moins d’allure. Ayant plus vécu, elles doutent
davantage. Mais elles sont conseillères, patientes, visiteuses; elles
plaignent mieux les peines de cœur, et elles n’aiment pas mieux que nous
les enfants, non, mais elles ont toutes, pour causer d’eux avec les
mères, des mots, des regards, des silences qui savent le chemin. On
s’entend tout de suite avec elles; on ne cache rien. Et puis la liberté
plus grande de leur vie les rend hospitalières. Les veuves tout à fait
pauvres sont peut-être ici les plus étonnantes. Voyez la mère Moineau.
Elle habite Paris depuis toujours. Les quartiers lui sont indifférents,
pourvu qu’elle puisse payer son loyer avec beaucoup de retard. En ce
moment, elle fait partie du faubourg Saint-Germain, parce que, après
cinq ans d’essai et d’huissier, on n’a plus voulu d’elle aux
Batignolles. Elle paye difficilement, mais elle ne demande rien. Elle a
sa rente insuffisante, le revenu des économies qu’elle avait faites,
malgré M. Moineau, un dépensier, hélas! quand ils étaient concierges, au
pied de la tour Saint-Jacques. Le pire malheur n’est pas de souper d’une
salade et d’un morceau de pain. Ce n’est pas non plus d’avoir soixante
ans, du rhumatisme dans les deux jambes et une petite taie sur l’œil
droit. Si vous aviez rencontré, l’hiver dernier, sortant de chez elle,
la mère Moineau, vous l’auriez prise pour une personne «qui a le moyen»:
deux bandeaux bien lissés, soufflés par des crêpés, des yeux noirs, pas
commodes, et celui de droite un peu recouvert par la paupière, des
pommettes bien rondes, la poitrine aussi, la taille courte, une robe
noire sans une tache, une broche de jais au col, et des mitaines aux
mains. Elle allait au marché, avec son filet. Il lui arrivait de revenir
en rapportant son filet vide, quand les légumes étaient trop chers. Mais
vous auriez dit, en la voyant, comme ses voisines: «Madame Moineau a un
chagrin». Si elle en avait un! Son œil malade le racontait un peu plus
que l’autre, mais ils pleuraient tous deux, lentement, des larmes bues
par le vent de la rue. Madame Moineau n’aidait pas le vent avec son
mouchoir. Que lui importait qu’on la vît pleurer? Tout le monde ne
saurait-il pas, bientôt, que Joséphine, son unique, l’avait quittée
depuis trois jours, une fille qui n’avait jamais eu beaucoup de conduite
et qui n’en avait plus du tout? «Comment se fait-il qu’elle n’ait pas pu
souffrir vingt ans de misère, quand moi j’en ai porté soixante?»
Elle ne trouvait pas la réponse. Madame Moineau n’avait pas changé de
pensée un seul moment, lorsqu’elle heurta du coude, sans l’avoir voulu,
à l’entrée du marché, une femme qui était là immobile, adossée au mur,
sur le trottoir.
--Pardon, madame!
--Ça n’est rien, madame!
--Tiens, vous pleurez, vous aussi? Il faut croire que c’est le jour.
La mère Moineau, qui ne se savait pas psychologue, mais qui l’était,
jugea qu’elle coudoyait une vraie pauvresse et une vraie peine.
--Le vôtre vous a lâché? demanda-t-elle.
--Non, je ne l’ai plus.
--C’est comme moi mon défunt Moineau. Que vous ont-ils donc fait?
--Ils m’ont mise à la porte parce que je ne payais point.
--Ça m’est arrivé, à moi aussi.
--Alors j’ai juste six sous devant moi, pour moi et pour le petit que
vous voyez là.
Un avorton de trois ou quatre ans, mou comme un paquet de nouilles, se
traînait sur l’asphalte.
--Il est mignon, dit la mère Moineau. Ça ne doit guère manger?
--Des pommes, ma chère dame, c’est ce qu’il aime le mieux, mais elles
sont hors de prix.
--Je vous crois! Vous n’êtes pas la mère?
--Non, elle est morte.
La mère Moineau vit que la maigre mâchoire de la femme s’était allongée,
et qu’au-dessus du creux des joues, les paupières battaient.
--Si vous n’aviez besoin que d’un lit, dit-elle, j’ai le mien. Jusqu’à
ces jours-ci, je couchais à deux, avec ma fille, qui ne reviendra pas.
Il est large; vous n’êtes guère épaisse. Mais c’est le petit?
Les paupières cessèrent de battre. Dans la tête endolorie, vide
d’espérance, le jour se levait. La taille se plia, la main droite saisit
l’enfant et l’enleva, pour le montrer.
--C’est gros à peine comme un chat. Une caisse suffirait.
--J’en trouverai une, et de la laine pour faire un matelas. Car, pour
des couvertures, Dieu merci, je n’en manque pas. Avez-vous du travail?
--Plus de travail que de payement, ma chère dame. J’aide à la vente,
chez une marchande de légumes. Mais, comme je suis vieille, on ne me
donne que cinq francs par semaine.
--Cinq francs, ça nous aidera tout de même. Attendez-moi.
La mère Moineau monta, plus lestement que d’habitude, la marche de la
halle. Elle revint avec le filet presque plein. Et les deux femmes,
tenant le petit entre elles, s’en allèrent vers la rue de Bellechasse.
La mère Moineau expliquait qu’elle habitait au second, sur la cour;
qu’elle n’avait qu’une chambre, mais bien propre par exemple, un grand
lit en fer, trois chaises, une table, un poêle pour la cuisine et une
commode: tout ce qu’il fallait. Quand elle fut rendue devant le numéro
de la maison, à l’entrée du passage:
--J’ai oublié de vous demander une chose: comment vous appelez-vous?
--Madame Marais; madame veuve Marais.
Depuis un an ou à peu près, madame Moineau et madame veuve Marais
vivaient ensemble, n’ayant qu’une chambre, qu’une table, qu’un poêle et
qu’un lit. Les voisines avaient pris l’habitude de les traiter comme des
sœurs, associées de misère, et qui élevaient l’enfant, ce chétif qui
avait de la chance, en somme, d’avoir deux grand’mères. Elles ne
voyaient pas beaucoup madame Marais, employée depuis la première heure
jusqu’au soir chez la marchande d’herbes et de légumes, mais elles
continuaient de rencontrer, sur le palier, dans l’escalier, dans les
rues du quartier, la mère Moineau, et même de recevoir la visite de la
vieille femme. Car celle-ci, trop impotente pour travailler, était de
force encore à monter des étages. On la demandait, on l’envoyait
chercher, elle avait une clientèle, surtout parmi les jeunes mères, qui
la savaient expérimentée, complaisante, et bavarde juste assez pour que
le temps ne parût ni long ni court en sa compagnie. Elle faisait
chauffer le lait pour le biberon, emmaillotait, démaillotait, berçait le
nourrisson, donnait à la mère des tisanes rares et souveraines,
tricotait près de l’accouchée, racontait les histoires de toutes les
loges de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, en
inventait quand elle avait vidé son sac, ou bien, près des malades
sérieusement malades, elle se taisait, dévouée alors, compatissante,
capable de se tenir immobile et silencieuse dans le coin de la chambre,
comme la flamme d’une veilleuse qui regarde l’endormie.
Un jour du mois dernier, sa plus proche voisine vint lui dire:
--La petite femme Grésil, de la rue Vaneau, voudrait vous voir; elle est
bien malade. C’est la poitrine, toujours!
La petite femme Grésil! Qui n’a pas visité une salle d’hôpital parisien,
qui ne s’est pas arrêté devant un lit blanc, où repose, la tête soulevée
par l’oreiller, très pâle, très fine, confiante encore dans la vie et
pourtant condamnée, une employée de la couture ou de la mode, celui-là
ne peut imaginer combien était émouvante et même délicieuse à voir la
petite femme de l’ouvrier plombier. Elle n’avait pas été transportée à
l’hôpital; elle était restée dans cette chambre du quatrième, un peu en
désordre maintenant, mais encore pimpante, à cause des meubles neufs et
des rideaux à fleurs. Elle avait des yeux bruns, des yeux que la maladie
avait agrandis, tout pleins d’esprit, de jeunesse et de câlinerie. On
lui eût rendu service, rien que pour les voir se fermer à demi, sourire
et dire: «Merci, la mère Moineau!» Quand la mère Moineau arriva, ils
pleuraient. Elle gronda, elle plaisanta, elle demeura longtemps, et ne
réussit point. Ce fut elle-même qui perdit sa joie.
--Ma petite Grésil, dit-elle, puisque vous êtes triste, et que vous vous
croyez très malade, si j’étais que vous, je recevrais le bon Dieu.
La tête pâle, sur l’oreiller, remua faiblement pour dire non.
--Je ne demanderais pas mieux, mère Moineau, mais ici, dans cette
maison, c’est impossible. Il y a de si mauvaises gens! Vous n’imaginez
pas! Voilà six mois, il est venu un curé, pour une malade comme moi, et
ils l’ont tellement injurié, ceux d’en bas, et même frappé, qu’il a été
obligé de se retirer. On n’est guère libre, vous savez.
--Votre mari voudrait-il?
--Bien sûr, le pauvre!
La mère Moineau resta songeuse un moment.
--Alors, il y aurait peut-être un moyen. Vous diriez que vous allez vous
faire soigner dans une maison de santé. Je viendrais vous chercher en
voiture,--je ne sais pas qui payerait, mais je trouverai,--et vous
prendriez ma place, dans mon lit, pour trois ou quatre jours. Madame
Marais n’est pas épaisse; elle est tranquille; elle ne dort pas plus de
six heures par nuit. Moi, je dormirai sur une chaise. Ma petite Grésil,
il faut accepter!