jusqu’à la faiblesse, de l’avoir suivie au lieu de la guider, de l’avoir
mal gardée, en somme. Et, comme il parlait alors de la quitter et de
partager les enfants, elle a dit: «J’accepterai ce qu’il faudra. Je vous
en supplie seulement, ne me jugez pas sans avoir pris le conseil d’un
être qui sache ce que c’est que la pitié!--Qui? une de vos
amies?--Jamais! Elles me détestent!» Elle cherchait un nom
désespérément. Comment a-t-elle pensé à vous? Je ne sais. Elle vous a
désignée. Et ce que vous direz, elle attend que je le lui rapporte:
décidez donc!
Il attendait, lui surtout, et je ne crois pas que l’angoisse de l’autre
fût aussi poignante. Sur la table, à côté de moi, pendant qu’il parlait,
j’avais pris un des ivoires de l’antiquaire. C’était un crucifix ancien,
d’un art médiocre, mais la réponse était en lui. Je ne l’élevai pas, je
le tins seulement dans ma main ouverte, et je dis:
--C’est aujourd’hui le vendredi saint, monsieur: vous n’avez qu’à vous
en souvenir.
M. de Harles considéra cette petite croix brunie par le temps, la
saisit, voulut parler, balbutia quelques mots sans suite, et me quitta.
--Ce monsieur qui est venu avec moi, dis-je au brocanteur qui entrait, a
choisi un de vos ivoires, et m’a chargée d’en acquitter le prix.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Trois mois plus tard, j’apprenais que M. de Harles avait donné sa
démission, et qu’il s’était retiré, avec sa femme et ses deux enfants,
dans une terre aux environs d’Arles. La veille du départ, j’avais reçu
une carte, qui portait la mention traditionnelle «p. p. c.», mais
précédée d’une croix, lourdement tracée par une main d’homme.
Le conseil, c’est la graine jetée par-dessus la haie: n’allez jamais
voir si elle a poussé. J’ai fait l’expérience. Trois ans et demi
s’étaient écoulés depuis la consultation que j’avais donnée chez
l’antiquaire des bords de la Loire. Je voyageais en Provence. L’imprévu
commande ma vie. Vers la fin de l’après-midi, l’amie qui me recevait me
dit: «Nous allons chez les de Harles, vous m’avez raconté que vous les
aviez connus?--A peine.--Cela suffit pour que je vous emmène. Ils seront
ravis de vous voir, la soirée sera belle, à la campagne.» J’aurais dû
refuser. Je crois que ce fut la sournoise curiosité qui me fit être
faible, et qui prétendit s’appeler, en ce moment, pitié, sympathie,
politesse même, car au premier janvier, régulièrement, le facteur me
remettait une carte de visite: «Monsieur et madame de Harles, domaine de
X...» Nous montons en voiture. Le soleil est fulgurant; les mûriers,
plantés en lignes, taillés en rond, dans les champs plats, ont l’air de
pelotes d’étincelles. Une heure de trot, et nous sommes reçues dans un
grand salon, où toute la fraîcheur du matin a été conservée, savamment.
L’ombre y est épaisse; j’ai été mollement nommée par mon amie; m’a-t-on
même reconnue? Mon amie en doute. M. de Harles, très libre d’esprit,
très rural, n’a cessé de parler Provence, vignes, bouilleurs de cru; sa
femme, belle encore, mais devenue timide dans la solitude, l’a écouté,
sans le contredire, sans l’approuver, sans ennui apparent. Ç’a été toute
la belle visite promise. Nous nous sommes salués, comme des
indifférents.
--Vous voyez, chère petite, m’a dit en sortant mon amie, ils vous
avaient déjà presque oubliée!
--Pas encore assez! ai-je répondu.
Elle ne pouvait comprendre, et n’essaya pas même.
Hier matin, la poste m’a apporté une grande enveloppe blanche, j’ai
ouvert, j’ai tiré le carton bristol, j’ai lu:
«Monsieur et madame de Harles ont l’honneur de vous faire part de la
naissance de leur fille Madeleine.»
Seulement, à mon intention, deux mots avaient été rayés; «l’honneur»
avait été biffé, et à la place, une main de femme, une main légère et
sûrement heureuse, avait écrit: «la joie».
XIX
LE DRAME DE KERFEUN
Je causais aujourd’hui, avec M. Le Duizel, de l’empoisonnement de la
Bretagne par l’alcool.
Ah! me dit-il, quelles scènes j’ai vues, il y a huit jours! Vous devez
l’avoir éprouvé comme moi: ce qu’il y a de plus cruel, dans une ruine
humaine, c’est le sentiment de la hauteur d’où tout cela est tombé. On
peut n’y pas penser, quand l’être est totalement dégradé. Mais quand un
de nos clochers à jour s’écroule, les pierres qu’on ramasse dans la
boue, si profonde qu’ait été la chute, ont encore un côté sculpté, ou
bien, dans une fêlure, quelque bout de lichen qu’avait semé le vent du
large. Cela est cruel à voir!
Vous vous rappelez mon vieux logis, tout bas, qui n’a de noblesse que
ses touffes de lierre, et deux fenêtres à meneaux parmi d’autres sans
art, sa terrasse en avant, plantée en verger, et, en arrière, l’avenue
d’ormes, si large, si longue, qui n’aboutit plus, aujourd’hui, qu’à de
menus chemins errants, dilués dans les blés noirs. Je me promenais, au
commencement de l’avenue, jeudi soir, et je regardais, entre les arbres,
mes champs dévorés de soif, quand je vis accourir à moi, de très loin,
un homme qui levait son bâton, toutes les trois ou quatre enjambées, et
qui criait:
--Monsieur le maire?
J’allai à sa rencontre.
--Monsieur le maire, il faut venir vite à la ferme de Kerfeun: il y a un
malheur!
--Quoi donc?
--La mère qui a été tuée! Elle est dans la grange; je l’ai vue, la
pauvre; on ne l’a pas touchée, comme de juste, et l’homme m’a dit: va le
prévenir, il faut qu’il vienne.
Je partis aussitôt, avec le messager, marchand de bœufs et de porcs bien
connu dans le pays, et nous remontâmes l’avenue pour prendre, à
l’extrémité, un sentier qui descendait le long des ajoncs. La ferme de
Kerfeun est distante d’environ deux kilomètres de chez moi, et située
précisément à la limite de mes terres. Pendant le trajet, le marchand de
bœufs, essoufflé par la course et prudent d’ailleurs comme tous les
paysans qui savent un mauvais secret, ne parla presque pas, et, dès que
nous arrivâmes en vue de la hêtrée de Kerfeun, prétextant une affaire
qui l’appelait à la prochaine gare, il me laissa. J’avais appris
seulement que la vieille femme avait été frappée au retour de la foire,
dans la cour même de la ferme, et qu’elle était allée tomber sur un tas
de trèfle sec, à l’entrée de la grange. Qui l’avait tuée?
C’était à moi et à la justice de découvrir le meurtrier.
Je traversai la hêtrée au sol bossué, où les fermiers de Kerfeun, depuis
des temps très anciens, abritent leurs meules de paille et leurs barges
d’épines, puis la cour éclairée par la lune et déserte. J’avais en face
de moi les bâtiments, qui forment un angle droit, habitation à gauche et
étables à droite. Au bout des étables, sous le même chaume verdi par la
pluie, je reconnus la grange, dont la porte était grande ouverte. Mais
la ferme semblait abandonnée. Pas d’autre bruit que le meuglement sourd
d’un animal tourmenté par les mouches; pas une lumière aux fenêtres.
J’appelai. Quelques secondes s’écoulèrent.
On m’attendait. Une flamme courut sur les vitres de la salle commune, à
l’endroit où la maison se soude avec les étables, et le fermier Jobic
sortit, portant une lanterne qui n’était pas utile. Il marchait droit.
Il était en pleine lumière. Je voyais son visage long et rasé levé vers
moi, sa bouche mince et serrée, son nez tombant, ses yeux couleur de
graine de foin, et qui avaient peur des miens, ses cheveux roux taillés
court, et coiffés d’un feutre large, posé en auréole. Jobic avait encore
sur les épaules la blouse de coton bleue, très courte, que les Bretons
mettent souvent par-dessus leur veste, quand ils voyagent.
--Mène-moi là où elle est!
Il porta la main gauche à son front, et cacha ses yeux, tandis que la
poitrine se soulevait, comme s’il allait sangloter. Mais, quand il
rabaissa la main, il n’avait pas pleuré; la figure grimaçait seulement.
--Tu étais à la foire, toi aussi, Jobic, et tu as bu?
--Presque pas, monsieur le maire, je vous le jure!
--Alors, tu vas tout me raconter. Précède-moi.
Il se dirigea vers la grange, lentement, et, comme elle était ouverte,
il alla droit au tas de trèfle, et, se baissant, il écarta une loque,
couverture trouée ou manteau de roulier, je ne sais pas bien, qui
cachait le cadavre de sa mère. Le corps de la vieille femme était ployé
en avant, les bras étendus et les mains ouvertes, le visage enfoui
presque entièrement dans l’herbe sèche. Sur le sommet de la tête, les
cheveux étaient mêlés et collés par le sang.
Jobic regardait ce spectacle de mort sans attendrissement, et sans
horreur. Il semblait que chez lui tout sentiment naturel fût aboli, et
tout souvenir, et toute intelligence de ce qu’avait été, pour lui, cette
pauvre créature qui gisait là, entre nous. Une seule préoccupation
obsédait son esprit: le souci que rien ne fût changé dans l’attitude de
la morte avant l’arrivée du juge. Comme j’avais écarté un des bras, pour
mieux voir le visage, il prit à son tour, sans émotion, cette main qui
l’avait bercé, et la remit à l’endroit où elle était auparavant.
Cependant, il respira quand il fut dehors, dans la lumière de la lune,
dans le vent, loin du tas de trèfle. Je le pressai de questions. Il
raconta, il laissa deviner qu’au retour de la foire, où il était allé
avec sa mère et sa sœur,--la servante ayant gardé la maison,--une
dispute s’était élevée entre les femmes dans la cour. Quand je demandai:
«Qui a frappé?», il étendit les bras dans la direction de la chambre,
tout au bout de la maison.
--La servante?
Il fit un signe de dénégation.
--Alors, c’est ta sœur qui est la meurtrière? Elle est là? Conduis-moi
encore!
Il ne bougea pas. J’allai seul jusqu’à la maison, j’ouvris la porte de
la chambre qu’éclairait seulement un peu de lumière venue du dehors, et,
ayant levé la lanterne que j’avais arrachée aux mains de Jobic, je vis
deux femmes, l’une, la servante, qui se sauva, épouvantée, dans le coin
le plus reculé de la chambre, et s’y blottit, et l’autre, ivre morte,
couchée sur le lit, les cheveux dénoués, les joues pâles, la bouche
tordue par la congestion alcoolique. C’était la sœur du fermier, celle
qui avait frappé et tué la mère, et qui n’avait pas eu conscience du
crime, presque certainement, fille tardive d’un père dégénéré, chétive,
dont j’avais remarqué bien souvent, dans les chemins ou les champs
autour de Kerfeun, la physionomie bestiale, embrumée et sournoise.
Je revins trouver Jobic.
--Vous êtes le gardien responsable de votre sœur, lui dis-je. Si elle
s’éveille, empêchez-la de fuir. Je vais avertir le procureur de la
République.
Il resta muet, et je crus qu’il allait pleurer. Au moment où je quittais
la cour de la ferme, je le vis apporter une brassée de paille au pied du
petit perron qui conduisait à la chambre d’Anna, et s’étendre pour
passer la nuit.
Le lendemain fut un jour tout plein pour moi d’obligations pénibles. Je
n’avais qu’un rôle passif, ou à peu près, mais je dus assister à tous
les actes de la première procédure d’information: examen du cadavre et
du lieu du crime: interrogatoires d’Anna qui ne se souvenait de rien, de
Jobic qui ne voulait pas se souvenir, de la servante qui eut une crise
de nerfs; reconstitution de la scène; rédaction des procès-verbaux. La
ferme appartenait à la justice. Le procureur, le juge d’instruction, le
greffier, le médecin légiste, allaient et venaient dans les chambres,
les greniers, les étables. Les gendarmes donnaient à manger aux chevaux
de Jobic et à leurs propres chevaux logés dans la même écurie. Des
estafettes partaient pour les fermes voisines, et ramenaient avec elles
des hommes ou des femmes, qui défilaient un à un, mornes, et traînant la
jambe comme des prisonniers, et qui, sitôt libres, n’ayant rien dit de
compromettant, sautaient par-dessus les talus et disparaissaient dans la
campagne. D’autres passants encore augmentaient l’animation et le
désarroi de Kerfeun, des curieux d’abord qui rôdaient autour des
bâtiments, tâchant d’apercevoir «l’assassine», ou le frère, ou le juge,
puis des porteurs de nouvelles, convoqués selon l’usage par le maître de
la maison, et qui devaient aller, à travers les landes et les moissons,
annoncer la mort aux parents et aux amis, et les convoquer à
l’enterrement. Selon l’usage aussi, Jobic les faisait boire et manger
dans la grande salle.
En vérité, je crois qu’aucun des principaux acteurs ou témoins du drame
n’avait encore recouvré toute sa raison. Pendant que les hommes dînaient
dans la grande salle, le médecin légiste faisait l’autopsie dans le
caveau contigu qu’éclairaient une fenêtre basse et deux meurtrières.
J’étais là. On avait placé le pauvre corps sur des planches qui
reposaient elles-mêmes sur les barriques alignées. Je n’avais pas le
courage de regarder de ce côté. A un moment, la porte s’ouvrit, et un
homme, qui portait une cruche, se baissa pour passer sous la poutre,
disant:
--Faudrait tout de même du cidre!
C’était Jobic. D’un coup de poing, quelqu’un repoussa la porte et dut
renverser l’homme, car nous entendîmes le bruit d’une chute, et, pendant
plusieurs minutes, les dîneurs parlèrent bas.
La nuit vint. Les magistrats quittèrent la ferme. La voiture qu’on avait
demandée à la ville voisine, pour emmener Anna, étant arrivée très tard,
il fut décidé que la prisonnière serait gardée par les gendarmes, et ne
partirait que le lendemain.
Le matin se leva clair et frais. L’aspect de Kerfeun avait changé. Tout
était ordonné, décent, recueilli. Longtemps avant l’heure fixée pour
l’enterrement, une foule silencieuse, Bretons et Bretonnes en habit de
deuil, était assise en demi-cercle dans la hêtrée et sur les pentes
d’herbe qui descendaient vers la cour. A l’intérieur de la salle, la
morte était encore étendue sur le grand lit à quenouilles, un crucifix
sur la poitrine et le visage à découvert. Au pied du lit, Jobic
pleurait, tandis que des parents proches, agenouillés au fond de la
pièce, récitaient le chapelet. Quand il entendit sonner huit heures, il
se redressa, et alla ouvrir la porte qui faisait communiquer la grande
salle avec la chambre d’Anna.
Quelques secondes passèrent. Anna parut entre les deux gendarmes chargés
de l’emmener. Elle baissait la tête et la tournait à droite, et elle
aurait voulu traverser vite, vite et sortir. Mais son frère l’arrêta.
--Anna, dit-il, tu ne t’en iras pas de la maison avant d’avoir embrassé
la mère, pour lui demander pardon.
Elle eut un soubresaut, et l’émotion fut si forte que le visage fut
transformé et renouvelé. Nous vîmes une autre Anna, celle que le poison
avait détruite, ressusciter, et une fille déjà flétrie, mais aux yeux
droits, aux lèvres fines, au regard noyé de tendresse, de respect et de
regret, se pencher vers le front de la morte et le baiser.
--A présent, récite un _Ave Maria!_ reprit Jobic.
Elle dit très bas, très vite, la prière. On entendit seulement:
«Maintenant et à l’heure de notre mort...»
--Ainsi soit-il! dit le frère.
Et elle fut entraînée dehors, tandis que plusieurs, par pitié ou pour la
voir, se levaient et l’accompagnaient avec des gémissements.
XX
LE FAUCHEUR D’HERBE
Le soleil brillait encore pour les habitants de la plaine. Il ne
brillait plus, depuis longtemps déjà, pour ceux de la montagne, entre
Albertville et Moûtiers. Bien au-dessus des villages blottis au bord de
l’Isère, au-dessus des prés en pente et des roches fauves, enchassés
comme des morceaux de verrière dans le plomb des forêts de sapins, une
lumière ardente vibrait encore dans le ciel, illuminait une crête, un
sommet rond, une plaque de neige: mais il fallait lever la tête pour la
voir. Elle était comme les bandes d’oiseaux qui passent trop loin, et
dont les cris ni le vol ne réjouissent plus.
Cinq heures venaient de sonner à l’horloge de la cuisine, et à cette
heure-là on pouvait dire que la grande solitude commençait pour la
cabane du garde forestier Biélé, qui habitait sur la rive droite de
l’Isère. Les brouillards cachaient la vallée, la trouée étroite et
toujours menacée par les montagnes, où se précipitaient, serrés l’un
contre l’autre, tordus, tressés ensemble comme les cordes d’un câble, le
torrent toujours blanc d’écume, la route bordée d’un parapet, et la voie
du chemin de fer. C’était l’unique paysage, l’unique vue sur le monde.
Car, à gauche de la maison, et à petite distance, le ravin se
rétrécissait et tournait brusquement; la route et l’Isère
disparaissaient derrière un éperon de rochers noirs, le chemin de fer
entrait sous un tunnel, et tout semblait finir à cette barrière. Quand
le train du soir passait, ses lanternes surgissaient de l’ombre, et son
bruit éclatait comme un coup de canon.
Cinq heures. Pour prendre l’air, pour échapper à la fumée qui
envahissait la cuisine,--cette brume ensevelissante pesait sur la
cheminée,--Thelma Biélé ouvrit la porte. Elle fit trois pas dehors, sur
la terrasse qui surplombait la route, et où achevaient de mûrir leurs
graines quelques pieds de capucines, d’œillets rouges, de giroflées, et
deux énormes soleils jaunes qui n’avaient plus qu’une couronne
incomplète de pétales et qui ressemblaient à des feux d’artifice qui
s’éteignent. Rien ne passait, ni gens, ni bêtes. La route était déserte
au ras de la terrasse, l’Isère grondait au delà, et, derrière la maison,
les sapins se levaient sur la pente abrupte.
Thelma rentra, repoussa du pied des tisons que la flamme avait, en les
tordant, jetés hors du foyer, baissa de quelques crans la crémaillère où
pendait la marmite, puis, se redressant, elle se mira dans la glace qui
était justement posée au-dessus de la cheminée. Elle regardait son
visage avec émotion. Elle pensait: «Je ne dois plus être la même, à
présent». Et elle cherchait les traces visibles de la transformation
qu’elle sentait au fond de son cœur. Elle voyait une femme de
trente-cinq ans, fraîche et rousselée, au nez court, aux yeux enfoncés,
aux tempes blondes serrées dans la coiffe tarine. Elle n’était pas une
beauté, Thelma Biélé, mais elle était jolie «pour le pays», grande,
mince et marchant bien. Elle avait surtout un charme dans ses yeux
d’ombre, au bord desquels, pour un compliment, pour un salut qu’on lui
faisait, pour une pensée, une lueur courait et tremblait tout le long de
la paupière, larme ou sourire, on ne savait lequel. Les hommes qui la
voyaient seulement passer ne l’oubliaient pas tout de suite. Ç’avait été
son malheur d’être admirée. Mariée très jeune à un homme borné, maladif
et buveur, elle était montée de la plaine voilà trois ans, avec son mari
que l’administration forestière changeait de canton pour la troisième
fois. Elle était étrangère au pays, plus fine, plus rose, plus fiérotte
que les autres femmes. Bientôt on avait dit partout: «Vous savez, la
Thelma, c’est elle qui empêche son mari d’être mis à pied. On la voit
tout le temps avec le brigadier forestier, un homme qui en a eu des
histoires, ma chère, mais qui est habile, dépensier, et si dur de
commandement, qu’il n’a jamais souffert personne à côté de lui, si ce
n’est Biélé.»
Les femmes ne mentaient pas. Toute comédie, toute tragédie du grand
monde a sa réplique dans le petit. Les mêmes passions, les mêmes moyens,
les mêmes causes. Et cependant, si un romancier s’était avisé d’étudier
le «cas» de Thelma Biélé, il aurait dû rechercher quels éléments de
moralité, quelle éducation de la conscience, quelles forces voisines,
cette pauvre fille, sœur de tant d’autres, avait trouvés autour d’elle.
A présent, elle avait rompu avec son péché; elle était toute changée, du
moins elle voulait l’être, et elle se sentait dans ce trouble qui ne
laisse à l’âme qu’une seule puissance, celle de ne pas cesser de
vouloir. Elle souffrait; elle se craignait elle-même; elle avait peur de
celui qu’elle avait quitté. Tout cela était nouveau, surprenant, presque
incroyable pour elle-même. Un acte si peu réfléchi! Une curiosité qui
l’avait poussée dans l’église de la paroisse, quelques semaines plus
tôt, pendant un sermon de mission, et puis des souvenirs, une horreur de
soi-même, un appel au secours, des larmes. Voilà pourquoi la solitude
lui était si cruelle.
Mais, pour une autre raison encore, Thelma Biélé souffrait ce soir. Elle
n’avait plus de pain pour le lendemain. L’homme rentrerait très tard
dans la nuit; on l’avait envoyé en tournée tout à l’extrémité du canton
forestier, et il trouverait la soupe chaude, comme d’habitude, sur la
cendre. Mais au réveil, quand il demanderait: «Du pain, la femme! Il n’y
a plus de pain dans la huche!» faudrait-il avouer que deux fois, depuis
huit jours, elle avait dû supplier la boulangère de lui faire crédit, et
que les derniers mots de la marchande avaient été une insulte: «N’y
revenez pas, la belle; à présent qu’on ne sait plus qui paiera pour
vous, les comptes sont finis: pas d’argent, pas de pain».
Tout le pays connaissait déjà l’affront qu’on avait fait à la pauvresse.
C’est pourquoi elle avait attendu la nuit. Elle irait encore au village;
elle engagerait, s’il le fallait, les petites choses en doublé qu’elle
avait reçues, au temps de son mariage.
Ah! si le faucheur d’herbe était là, son fils, ce beau valet de ferme
qui venait de prendre ses quinze ans, et que, malgré l’âge un peu trop
tendre, trois fermiers s’étaient disputé, parce qu’il était fort comme
un homme, et courageux à l’ouvrage, oui, et plaisant comme pas un! Il
n’avait guère qu’un défaut, celui-là même qu’avait la mère: il se
tourmentait vite, se consolait lentement, et ne disait point son mal.
Thelma Biélé avait laissé la porte ouverte, à cause de la fumée. Et
voici qu’au moment où elle pensait à lui, il apparut sur le seuil,
coiffé d’un grand chapeau de paille, vêtu de la veste courte, portant
sur son épaule la faux encore mouillée de la sève des herbes, et aussi
un paquet de hardes noué tout au bout du manche. La mère courut à lui,
l’enveloppa de ses bras, le serra à l’étouffer, le baisa au front et aux
joues, comme pour boire au sang de son fils la paix qu’elle n’avait pas.
--Mon André! Tu descends donc des granges? Ils ont donc fini là-haut?
Que tu es gentil de venir! Vois comme je suis contente! Tu es mon
trésor. Nous allons souper, et puis nous irons au village, acheter du
pain.
--A cette heure-ci?
Elle demeura tout interdite. Est-ce qu’il savait quelque chose? Mais
non. Il déposait, dans le coin de la cheminée, la faux et le paquet de
linge, et il disait:
--Je comprends: c’est pour le père, demain matin.
La mère enleva la marmite, trempa la soupe, dressa un couvert sur la
table de cerisier rouge, dont les pieds, près du sol, étaient poreux
comme des éponges.
--Mange, mon petit!
--Et toi, maman?
--Moi, je ne mangerai pas.
Il la regarda, de ses yeux tout luisants de vie vorace, et qui
s’étonnaient que tout le monde n’eût pas faim. Des cloches, au loin,
sonnaient, annonçant que les villages allaient bientôt dormir, et leurs
volées, mêlées au bruit du torrent, montaient le long des sapins,
clochers aussi, qui frémissaient au passage. André se hâta de finir.
Thelma Biélé choisit dans l’armoire, peut-être à cause de la brume, un
manteau de drap noir très long et qui la couvrait toute. L’un près de
l’autre, la mère et l’enfant descendirent le talus sur lequel était
bâtie la maison, et prirent la route du côté où elle montait et
tournait. Il faisait sombre. L’Isère grondait à droite dans le nuage.
Les voyageurs tournèrent donc avec la route; ils devinèrent, dans les
ténèbres, les trois noyers, sous lesquels était abritée la maison du
brigadier Lauzanier. La mère avait pris la main de son fils; elle
tâchait de ne pas faire de bruit en marchant. Mais, à peine avaient-ils
quitté le cercle froid que faisait, même dans la nuit, l’ombre du
dernier noyer, qu’un homme, en arrière, sauta sur la route.
--Thelma?
--C’est monsieur Lauzanier, dit le jeune homme.
--Ne lui réponds pas, et viens vite; il nous en veut, depuis quelque
temps... ne l’écoute même pas, André, viens, viens!
Et elle l’entraînait.
--Je t’ai reconnue, Thelma Biélé. Je vois la nuit, comme tu sais.
Inutile de te cacher... Tu es avec un autre homme... arrête-toi, et
viens me parler!
La fuite continuait. Pendant un moment, l’homme attendit une réponse.
Mais, comme il n’en recevait aucune, si ce n’est le bruit des souliers
de la mère et des sabots d’André, trottant de conserve:
--Courez donc! cria la grosse voix rude; j’ai de quoi me venger!
--Que dit-il? demanda André.
--Rien.
--Mais si; voilà que tu pleures; que dit-il?
--Qu’il fera révoquer ton père; qu’il nous dénoncera...
Elle tourna la tête, un peu, pour tâcher de lire sur le visage tout
proche de son fils. Et elle crut voir des yeux ardents, des yeux qui ne
voulaient pas la regarder, et qui restaient levés obstinément, vers les
montagnes invisibles.