Les hommes du monde qui ne se marient pas ont un rôle moins défini. La

famille paternelle les retient rarement, et ne leur offre guère qu’un

abri «sans obligation ni sanction», diraient les philosophes. On les

accepte, on les tolère, le vrai mot serait: on les souffre. Ils peuvent

se créer des devoirs, ils n’en ont point, et chacun sait que ce sont là

des créations de peu d’importance et de peu de durée. Le rôle d’Antigone

est un rôle de femme. Celui de père nourricier et de protecteur

d’orphelins est rempli, le plus souvent, par des gens déjà chargés de

famille. C’est le mariage qui adopte, ou la virginité.

M. Lionel, mon voisin dans la Beauce, n’a adopté personne. Je le connais

depuis l’enfance, et il m’a même tutoyée jusqu’à l’âge où j’ai commencé

à porter des jupes longues. Nous sommes restés très bons amis, il ne

manque jamais l’occasion de me l’affirmer. Il a dix ans de plus que moi,

ce qui lui donnerait droit aux cheveux gris. Il a préféré une généreuse

calvitie avec couronne basse et presque noire. Il a de nobles traits

droits, les yeux profonds, la barbe en rectangle long, comme un prince

assyrien, et la taille assez mince encore pour que les très vieilles

dames puissent murmurer, quand il s’assied devant un piano: «Ce jeune

homme joue avec une passion! Ne trouvez-vous pas?» Son existence a fait

envie à bien des gens, à lui-même d’abord, puisqu’il a été maître de la

modeler à sa fantaisie. Pendant quinze ans, pas un chasseur ne s’est

amusé autant que lui: il n’invitait personne, sous prétexte que sa

chasse était trop modeste, mais lui, on l’invitait partout, parce qu’il

était jeune, bon cavalier, bon tireur, d’une gaieté égale avant et après

le dîner, par temps de neige et par petite rosée. Ses compagnons le

tenaient pour artiste, parce qu’il était capable d’illustrer un menu, et

pour savant à cause des allusions qu’il faisait quelquefois à la

littérature classique. Je dois ajouter, pour ne pas être injuste, que M.

Lionel rachetait en partie l’inutilité de sa vie par la facilité de son

humeur. Les paysans l’abordaient volontiers, le chargeaient de leurs

commissions pour Paris, comme s’il avait été leur député, et souvent

même, croyant à la licence en droit, que le châtelain avait conquise

pacifiquement, lui demandaient conseil. Il donnait le conseil avec

aplomb et l’aumône avec modestie. Ce fut la période triomphante. Toutes

les marieuses l’inscrivaient sur leurs listes. «Ah! j’en ai eu des

entrevues, me disait-il, de toutes les sortes, des préparées, des

improvisées, des embarrassées, des allègres, des impétueuses. J’ai

assisté à un défilé de jeunes beautés et de jeunes dots, si long et si

varié, que seul le palmier majeur des messes de mariage peut se vanter

d’en avoir vu autant. Mais il entend des oui, le palmier et, pour moi,

tout finissait par non.» M. Lionel reprenait avec fatuité: «Le non que

j’étais seul à dire.» Il ne se vantait pas, et je crois qu’à cette

époque, entre la vingt-cinquième et la quarantième année, s’il ne fit

pas ce qu’on appelle un grand mariage, c’est qu’une parfaite légèreté

d’esprit l’en sauva.

L’âge est venu, comme il vient toujours, sournoisement, vieux maître de

jiu-jitsu, frappant à la tempe qui blanchit, à la poitrine qui souffle,

à l’orteil qui enfle. Le beau Lionel a senti qu’il était mûr, et, en

même temps, l’invincible timidité l’a saisi. Lui, qui sautait, à la

chasse, tous les obstacles, il a commencé, quand on ne le voyait pas, à

tourner les barrières et à grimper les talus. Lui qui avait refusé tant

de fois «d’étudier», comme on le lui demandait, un projet de mariage, il

accueillait, «en principe», les propositions, de plus en plus rares, qui

lui étaient faites, et se perdait si bien, au milieu des objections, des

suppléments d’enquêtes et des atermoiements, qu’on finissait par lui

dire non, avant qu’il eût répondu oui. Il avait peur. On racontait, à

son sujet, des histoires sentimentales, absolument fausses, et qu’il

laissait courir, comme une explication flatteuse de ses hésitations.

J’entends encore le dialogue de ces deux jeunes femmes, dans un salon de

la rue de Monceau. M. Lionel venait de chanter, de sa profonde voix, des

mélodies hongroises dont il conserve, avec un soin jaloux, le monopole.

--Délicieux! Il a dû inspirer de grandes passions?

--Oui, et il ne s’est pas marié.

--Un chagrin?

--Oui.

--Une femme du monde, j’en suis sûre?

--Oui.

--Il est riche?

--Très.

A ce moment M. Lionel, très applaudi, se leva et dit négligemment: «Nous

les accompagnons quelquefois à deux pianos, alors c’est une merveille.»

L’une des dames--je le vis au mouvement de ses lèvres--fut sur le point

de demander: «Qui est ce second piano?» Elle se contenta de murmurer,

assez haut pour être entendue, assez bas pour avoir l’air de faire une

confidence:

--Que c’est beau de se sacrifier ainsi à une passion malheureuse!

Or, je le connaissais bien, le second piano, c’était moi! Nous avions

essayé, un mois plus tôt, de jouer l’accompagnement, lui sur une

épinette et moi sur un piano, qu’abrite, à la campagne, le grand salon

de ma sœur.

La seconde période est close depuis quelques années. Il est infiniment

probable, désormais, que mon voisin mourra, comme moi, célibataire. Mais

pourquoi dit-il tant de mal du mariage, n’en ayant pas souffert? Il

chasse moins; il habite plus longtemps Paris; on l’invite autant que

jamais; il est l’homme autour duquel les hommes aiment à se grouper, et

qui raconte à demi-voix, dans un angle, la vie anecdotique de toute

personne présente. Il dit tout, histoire et légende, légende surtout,

sans marquer la différence: il n’est pas de l’École des Chartes. Les

gens qu’il a amusés s’en vont disant: «Ce Lionel est méchant.» Je suis

sûre du contraire. C’est un homme qui a des regrets et qui se venge, sur

les gens mariés, de l’erreur qu’il a librement commise en ne faisant pas

comme eux.

Sa plus vive manie est de ne pouvoir souffrir qu’on cite devant lui un

ménage heureux. Un veuf heureux? oui assurément; un heureux célibataire?

peut-être; un heureux époux? allons donc! Cela ne doit pas être. «Je ne

l’ai jamais vu», conclut M. Lionel. Il est résolu à ne point le voir.

Récemment, son chauffeur l’avait conduit à la mairie du village;--M.

Lionel n’est pas conseiller municipal, et se contente de la qualité de

contribuable le plus imposé de la commune;--il attendait «le patron»; il

était assis moelleusement, protégé du vent par le toit de l’automobile,

par la casquette russe d’uniforme, par la peau de chèvre grise dont un

petit soleil mêlé de brume lustrait le poil soyeux, et son visage tout

jeune, tout rose et rond comme un hortensia, cherchait d’une fenêtre à

l’autre, autour de la place, quelque objet qui pût occuper la pensée

d’un chauffeur. Il le trouva. Tout de suite après l’école des garçons, à

l’angle de la place, il y avait une maison basse, une grande fenêtre, un

vase de verre avec un oignon de jacinthe surmonté de cinq baguettes

vertes, et au-dessus de cette promesse de fleur, la tête et les épaules

d’une femme qui lisait. Elle s’interrompait de lire, quelquefois, et

elle regardait, elle aussi, songeant que l’heure était douce, et que

rien n’est plus curieux, dans un bourg où rien ne remue, qu’une

automobile arrêtée.

Quand M. Lionel sortit de la mairie, vingt minutes plus tard, il aperçut

le chauffeur qui causait avec l’institutrice adjointe.

--C’est assommant, dit-il, le maire n’aura que ce soir le rapport de

l’agent-voyer: il va falloir revenir!

Il revint avant le coucher du soleil. Il faisait encore blond, sur la

place de l’Église, à cause du sable, à cause du ciel, à cause des blés

peut-être, qui laissent, dans les pierres des maisons de la Beauce, un

peu de poussière de paille. La liseuse était à la même fenêtre. Elle

était seule. Le matin, elle avait dit à la directrice,--qui ressemble au

portrait de la femme de Rubens, moins le chapeau, bien entendu:

--Mademoiselle Clémentine, vous êtes beaucoup plus jolie que moi. S’il

vous voit, il ne m’aimera pas. Ne vous montrez pas, quand il reviendra!

Mademoiselle Clémentine n’est pas seulement une jolie personne: elle a

compris, elle a fait ce que lui demandait l’adjointe. L’une se montrant,

l’autre se cachant, il arriva, comme vous le supposez, que le chauffeur

devint amoureux.

Quand il annonça son prochain mariage, hier même, à M. Lionel, il

comptait que celui-ci augmenterait les «honoraires» de son chauffeur,

car un chauffeur qui se range augmente nos chances de durée. Point du

tout. M. Lionel s’est mis à rire, de son mauvais rire méprisant.

--Mon pauvre garçon, a-t-il dit, je n’ai pas l’habitude d’encourager les

sottises: il n’y avait qu’une jolie femme à l’école, et vous épousez

l’autre.

Il fut de mauvaise humeur tout le lendemain. Lui-même, il vient de me

l’avouer. Que lui importait cependant? Et ce dernier trait m’a prouvé

plus sûrement encore que, jeune, mûr, ou déjà vieux, mon voisin

célibataire n’a jamais eu la vocation.

XVII

MADAME CANTEREINE

On admire certaines mains, et j’en sais d’admirables. Il y en a aussi

d’émouvantes. Ce ne sont ni les plus blanches, ni les plus fines; elles

ont pris de la peine, elles ont bercé, cousu, ravaudé, tricoté, orné des

formes de chapeaux, réparé des culottes et des casquettes de petits

garçons, elles ont fait ce qu’il fallait faire à chaque moment des

journées longues, et elles en ont gardé des rides et des piqûres. Ce

sont des mains qu’on ne baise pas, mais qui auraient le droit de bénir.

Madame Cantereine n’était jamais revenue à Paris, depuis le temps où,

toute jeune et paraît-il jolie, elle faisait son voyage de noces avec M.

Cantereine. Que de jours écoulés, que d’épreuves subies ou redoutées!

Elle était veuve quand je l’ai connue; elle habitait tout près de la

cathédrale d’Orléans; elle avait quatre enfants,--un cinquième était

mort en bas âge,--et elle disait: «Sur les quatre qui me restent, je

n’en ai qu’un qui soit tiré d’affaire, mais j’aimerais mieux qu’il fût

encore petit, et à ma charge.» Madame Cantereine appartenait à cette

légion de Françaises qui sont des mères passionnées, toujours inquiètes

des corps, des âmes, des avenirs lointains, des examens prochains, de ce

qu’elles peuvent voir ou prévoir, de la part grandissante de l’inconnu

dans la vie de l’enfant. Elles s’étonnent, elles se troublent de ne plus

savoir tout. Il n’y avait point de haie, autrefois, sur l’héritage, et

en voilà une qui pousse, et qui fleurit peut-être, mais qui divise tout

de même, et qui cache tant de choses, et de plus en plus!

On vivait quatre, à Orléans, sur le produit d’une petite ferme, payeuse

irrégulière, à quoi s’ajoutait une pension, que madame Cantereine

recevait de l’État, en qualité de veuve d’officier. L’aîné des fils,

Claude, secrétaire chez un agréé, à Paris, avait cessé depuis dix-huit

mois de compter au passif du budget maternel. Sa mère parlait de lui

avec une complaisance où il entrait de la reconnaissance, car «il se

suffisait»; de la fierté, car il réussissait, et un désir déjà vif de le

marier, car il venait d’avoir vingt-quatre ans. Madame Cantereine était

d’avis que les hommes doivent se marier jeunes. «Croiriez-vous,

disait-elle, que c’est lui, à présent, qui m’envoie des étrennes? Il ne

me demande plus jamais rien.»

Le vingtième mois, il demanda quelque chose. Il écrivit: «Je vais

soutenir ma thèse de doctorat, le 19 juin. On est toujours reçu, je le

serai donc. Maman, il faut que vous soyez là, non pour m’entendre

discuter sur le privilège du vendeur, mais pour vous réjouir avec moi,

quand j’aurai conquis le titre de docteur et le droit de porter

l’épitoge rouge à trois rangs d’hermine fausse. Je vous emmène, le soir,

au théâtre!»

Madame Cantereine protesta, pour ne pas perdre sa réputation de personne

raisonnable, mais dès le premier moment, au fond de son cœur, elle avait

accepté. Elle irait. Le projet se réalisa. Paris, qui ne s’étonne pas

pour si peu, vit passer une petite dame de plus, tout en noir, marchant

menu, intimidée et rajeunie par le bruit, par la foule, par le perpétuel

«excitement» de la rue, et causant sans s’arrêter (si ce n’est pour

laisser courir les automobiles) avec un grand jeune homme qui faisait un

seul pas tandis qu’elle en faisait deux. Elle avait juré qu’elle

visiterait les principaux monuments, et spécialement les musées, en

souvenir de deux promenades qu’elle avait faites dans les galeries du

Louvre, vingt-six ans plus tôt, au bras du lieutenant Cantereine: elle

visita en réalité le Bon Marché,--une promesse à ses enfants

d’Orléans,--et Notre-Dame-des-Victoires. Le soir, elle se laissa mener

au théâtre.

Quel théâtre avait choisi Claude? Quelle pièce? Je l’ignore, et peu

importe. Je sais seulement que la salle n’était pas celle de la

Comédie-Française, et que la pièce n’avait rien à voir avec le

répertoire. Dans une loge de côté, où ils étaient seuls, Claude et sa

mère continuaient la conversation de l’après-midi. Madame Cantereine

avait orné d’un piquet de fleurs violettes sa meilleure capote noire, et

tiré de l’écrin la broche composée d’une petite perle avec beaucoup d’or

autour. Elle s’était assise à droite de son fils, dans la lumière, et

elle suivait le jeu des acteurs, elle riait même assez souvent, d’un

rire discret comme toute sa personne et toute sa vie, mais le principe

de sa joie, vous le devinez, c’était la présence de ce jeune homme

blond, un peu pâle encore, comme il convient de l’être après une longue

argumentation, ou plutôt c’était l’image de l’enfant plus jeune, de

celui qu’elle avait guéri, à force de soins et de veilles, jadis, d’au

moins deux maladies mortelles, avec lequel elle avait commencé le latin

et le grec, et qu’elle avait protégé, avec un amour si opiniâtre et si

subtil, contre le danger des camaraderies mauvaises et des lectures

inavouées. Elle était comme toutes les mères, et comme beaucoup de ceux

qui vieillissent: la jeunesse était sans âge devant elle. Elle demandait

à Claude: «Dis-moi, mon petit, tu ne vas pas être trop fatigué, ce soir?

C’est tard, minuit. Demain matin, j’écrirai un mot à ton agréé...» Elle

aurait écrit, si Claude l’avait voulu, comme elle l’avait fait si

souvent autrefois, quand elle disait: «Monsieur le professeur, l’élève

Cantereine ne pourra pas assister, ce matin, à votre classe...»

Le deuxième acte allait finir; Claude et sa mère étaient appuyés et

penchés sur le devant de la loge, tout près l’un de l’autre. L’actrice

qui jouait le principal rôle,--une très jolie femme que madame

Cantereine trouvait même trop jolie,--déclara qu’elle allait se

déshabiller. Elle se retira, en effet, au fond de la scène, à gauche, où

était un lit à colonnes, dégrafa son corsage, et en deux temps, bras

gauche d’abord, bras droit ensuite, l’enleva. Elle commença aussitôt à

déboutonner son cache-corset. A ce moment, madame Cantereine poussa un

petit cri, et Claude, le nouveau docteur, son Claude de vingt-quatre

ans, sentit une main frémissante qui se posait sur ses yeux, et qui les

fermait. Cela ne dura qu’une seconde, ce ne fut qu’un geste d’amour

maternel. Claude n’essaya pas d’écarter la chère main. Il attendit

qu’elle se retirât d’elle-même, puis, quand il la vit s’écarter, pendant

que la mère s’excusait en riant: «Pardon, mon petit, cela a été plus

fort que moi», il la saisit cette main amie, il l’attira sur ses lèvres,

et, sans se soucier des regards ni des sourires, la baisa, et dit:

«C’est délicieux de vous avoir pour maman!»

* * * * *

Je pensais à cette histoire, en visitant, voilà quelques semaines, une

exposition de peinture où figuraient exclusivement des œuvres de femmes.

On m’avait assuré que madame Cantereine exposait. Pourquoi n’aurait-elle

pas, elle aussi, fait un peu d’aquarelle? Veuve, et moins que fortunée,

pourquoi n’aurait-elle pas essayé d’ajouter à ses maigres rentes le

produit de la vente de quelque œuvre d’art?

Des professeurs, dans sa jeunesse, avaient dû lui apprendre à tenir un

pinceau ou à travailler le cuir. Je fus sur le point de demander à l’un

des surveillants: «Où est le tableau de madame Cantereine?» et

d’ajouter: «Je suis certaine qu’elle a un talent de décoratrice.

Voyez-vous, monsieur, toutes les femmes ayant la vocation essentielle de

la maternité, leur imagination va tout droit à la parure qui est la

préface ou à la maison qui est le rêve dernier; leur esprit s’y

complaît; leur finesse s’y emploie; elles ne songent pas beaucoup à

l’histoire: et comme elles ont raison!»

Je traversai les galeries du premier étage, et je fus ravie d’avoir tant

d’arguments à la fois pour appuyer ma théorie: de nombreux portraits,

naturellement, quelques paysages, mais que de fleurs, et quel sentiment

de la fleur! Les vraies serres de la Ville de Paris, les voilà! Et je

descendis, cherchant toujours l’œuvre qu’aurait soignée minutieusement,

et qu’aurait signée la main maternelle de madame Cantereine. Je trouvai

bientôt, au rez-de-chaussée, les chefs-d’œuvre de cette exposition.

Une des exposantes avait peint, sur quatre feuilles de paravent, un

paysage d’un dessin médiocre, mais encadré par des géraniums qui vivent,

et qui respirent; une autre avait combiné les diamants, les pierres

fines, avec des émaux translucides, et fait des bijoux éclatants et

simples, des bijoux qui attirent et qui retiennent, même les yeux des

hommes, comme cette treille dont mon jardinier me disait: «Elle avait de

si beaux raisins, mademoiselle, que tout le monde leur parlait». Je leur

parlai, moi aussi, et, continuant ma visite, j’aperçus, tout près de là,

des mousselines peintes à l’huile, transparentes comme les émaux, et des

vitrines pleines d’objets en cuir repoussé et patiné.

Assurément, madame Cantereine a choisi cet art intime et toujours

demi-deuil. Reliures, pochettes, boîtes, porte-cartes, ceintures,

buvards, que de patience, et d’adresse, et de tendresse autour d’une

idée, qui finit par se laisser dompter et par entrer dans la peau d’une

bête! Ce tabouret a été acheté par l’État. Ces trois reliures sont

vendues... Tiens! celle-ci ne l’est pas: elle va l’être. J’ai deviné

quelle main l’a dessinée. Sur le fond fauve du cuir, elle a semé deux

bouquets d’alises pourpres, tiges noueuses qui montent parallèlement, se

courbent, et élargissent leur double grappe au-dessus du titre d’or. La

femme qui a créé cette merveille avait une âme profonde. Car, pour

comprendre une fleur, ou des fruits, il n’est pas besoin d’une

sensibilité aussi délicate. Mais, pour faire revivre une poignée de

baies, pour choisir ce modèle-là, il faut un être doué pour le songe et

pour la souffrance. Dans l’arrière-automne, et presque dans l’hiver,

malgré le froid, malgré le vent, les baies résistent, alises, sorbes,

cormes, baies de lierre et d’églantine, mûres à tête rouge. C’est tout

ce qui reste de la splendeur de l’été; c’est un peu de vie et de couleur

qui se défend; c’est une petite veilleuse au bout des branches, et qui

tremble avec elles, mais qui ne s’éteint pas, et qui tout à l’heure

rallumera l’incendie nouveau.

XVIII

LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT

Un matin, voilà six ans, je revenais d’assister à l’office du vendredi

saint, et comme je demeure assez loin de l’église, j’avais vu se

disséminer peu à peu les fidèles dont, pendant deux heures, mes yeux

avaient reflété la nuque ou le profil connu. J’étais donc seule parmi

les passants, indifférente au mouvement de la rue, anonyme sans doute

pour elle, mince dame ou vieille fille qui s’appliquait à relever sa

robe noire. La pluie avait tombé toute la nuit. Il ventait furieusement.

C’est une tradition populaire, dans nos pays, que la semaine sainte ne

va guère sans tempête. Au tournant de ma rue, je devinai que j’allais

être abordée par un homme qui se tenait au milieu de la chaussée. Je le

devinai, bien que j’eusse la tête penchée et le chapeau en proue dans le

vent, parce que cet homme, en m’apercevant, s’était arrêté, et que je

sentais son regard et sa pensée fixés sur moi. En effet, quand j’eus

fait vingt pas en avant, il en fit trois de mon côté, et, saluant:

--Pardon, mademoiselle... Vous me reconnaissez?

--Oui, monsieur, il me semble... le capitaine de Harles, n’est-ce pas?

Je l’avais vu une fois, au moment de son arrivée au régiment; il m’avait

présenté sa femme, une très belle femme blonde, dont les yeux gris,

magnifiques, où vibraient de petites algues rousses, cherchèrent tout

d’abord les miens, et me demandèrent: «Quel éblouissement vous causent

ma jeunesse, ma beauté, ma fortune et ma venue?» puis, sitôt la réponse

donnée, semblèrent distraits. Depuis lors, comme monsieur et madame de

Harles étaient du monde, et que je n’en suis guère, ils n’étaient

revenus ni l’un ni l’autre.

--Je suis chargé pour vous, mademoiselle, d’une commission pressée,

délicate... Un cas de conscience à résoudre.

--Mais, monsieur, je ne résous pas les cas de conscience, surtout par un

temps pareil. Je n’ai pas la moindre autorité, pas la...

Un coup de la bourrasque souleva mon chapeau, déplaça l’épingle de

droite, et tira ma voilette en biais.

M. de Harles aurait dû s’excuser de nouveau. Il n’y pensa pas. Il

demeurait devant moi, découvert, les cheveux tordus et ramenés sur les

tempes par le vent, et son visage, d’ordinaire plein et calme, était

sillonné de rides qu’un effort de volonté essayait d’effacer, mais que

l’angoisse, une souffrance plus forte que toutes les disciplines et que

tous les mensonges, ramenait aussitôt et creusait encore plus.

Je pensai que je pouvais difficilement faire entrer M. de Harles dans

l’appartement que j’habite seule. Mademoiselle Zoé, ma femme de chambre,

l’eût-elle permis? c’est douteux.

--Entrons chez l’antiquaire, dis-je en ouvrant la porte qui se trouvait

là tout proche. Il est de mes amis, passablement sourd, et me laisse

fureter dans sa boutique... Bonjour, père Grünne, c’est moi, qui me

réfugie chez vous, et qui vous amène un de mes amis. Il est connaisseur.

--Regardez donc ce que vous voudrez, ma chère demoiselle, dit une voix

dans la pièce voisine. J’ai justement des ivoires que j’ai dénichés la

semaine passée, une belle occasion... Dans le coin à droite, oui, c’est

cela, vous y êtes... Excusez-moi, j’ai mes rhumatismes, et je me

chauffe.

Je m’assis rapidement, au fond du magasin, dans un fauteuil de vieille

tapisserie, et, dans l’étroite allée où je m’étais engagée, M. de

Harles, à deux pas de moi, entre une pile de livres reliés en veau et

une crédence Louis XV, s’arrêta.

--Qu’y a-t-il? demandai-je.

Il passa la main sur son front, et la posa sur un des gros livres à

tranche pourpre, comme s’il prêtait serment.

--Un de mes amis vient d’avoir une affreuse douleur; il me l’a confiée,

et vous m’en voyez si ému que c’est à peine si je puis en parler

moi-même. Sa femme l’a trompé! une femme qu’il a gâtée, pour laquelle il

s’est à moitié ruiné, qui lui faisait mener une existence absurde, à lui

qui n’aimait pas le monde; une femme qui était sa grande fierté, et sa

folie... Il a appris cela tout à coup, sans avoir eu de soupçons... Pas

d’avertissement... La mort est entrée à l’improviste.

--Est-il sûr?

--Trop sûr! Elle a avoué.

--Cela vaut mieux.

--Vous trouvez?

Pour la seconde fois, il me regarda fixement, impérieusement,--l’âpreté

de ce regard me brûle encore le cœur;--voulant savoir si je pensais en

effet: «Cela vaut mieux».

--Et maintenant, ajouta-t-il, mon ami veut savoir que faire. Il y a

plusieurs solutions, vous comprenez, et il y en a de terribles. Il les a

toutes dans l’esprit, toutes ensemble, se heurtant, se combattant, et ne

se détruisant pas. Il est comme fou, et ce qu’il veut, ce qu’il exige de

vous, c’est un conseil.

--Mais, permettez, monsieur, pourquoi vous adressez-vous à moi? Je suis

jeune, je ne suis pas mariée, je n’ai...

--Vous avez bien trouvé les ivoires? demanda la voix de l’antiquaire.

Ils sont jolis, hein?

--Oui, oui, père Grünne. Je les ai sous la main.

Je me sentais mal à l’aise, dans cette sorte de confessionnal où je

m’étais assise en souriant.

--Oui, pourquoi moi? répétai-je tout bas. Vous avouerez, monsieur, que

c’est une étrange démarche que celle que vous faites!

Un frisson rapide contracta le visage de M. de Harles.

--Elle-même a supplié son mari de s’en rapporter à vous. C’est un

violent et qui aimait. Il a failli la tuer. Vous voyez, je ne vous cache

rien. Elle s’est jetée à genoux; elle a imploré; elle a promis; elle a

aussi, comme elles savent le faire, accusé son mari.

--De quoi?

Mémoires d'une vieille fille · 第 7 / 14 段