bourru, faites-en ce que vous voudrez; vous en aurez le placement, dans
vos œuvres.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’avais le «placement», en effet. J’ai vendu la perle pour sept cent
trente francs: le prix de deux loyers de pauvres, comme je l’avais dit à
M. Miège.
XIV
L’ALLIANCE
Elles s’étaient promis de vivre toujours ainsi, chacune à son étage,
dans la même maison. Elles étaient alliées, tante et nièce, l’une
vieille fille, l’autre nouvellement veuve. La première avait l’âge où
l’on pense surtout aux autres, quand on a le don et qu’on l’a cultivé;
la seconde quittait à peine la période de jeunesse, d’illusion, de
tendresse et de succès où l’on pense surtout à soi. Elles s’aimaient
donc, c’est-à-dire que la plus âgée aimait la plus jeune, et que
celle-ci était contente d’être aimée. Contente, mais non point heureuse:
elle pensait, avec tant de gens qui considèrent la vie comme un gâteau,
qu’elle n’avait pas eu toute sa part de bonheur. Elle en redemandait,
sans le dire tout haut, sans même qu’il y parût dans le regard de ses
yeux bruns, ou dans le pli de ses lèvres qui, depuis dix-huit mois,
avaient perdu leur long sourire, et s’arrêtaient toujours à moitié
course, au cran de sûreté.
Mademoiselle Valentine Dourd venait de dîner avec madame Ledoël. Elles
avaient passé de la salle à manger dans le petit salon, qui ouvrait sur
des jardins. Elles habitaient une maison neuve de la rive gauche, près
de l’Abbaye-aux-Bois, l’une au second étage, l’autre au quatrième. Elles
dînaient presque chaque soir ensemble, travaillaient à quelque ouvrage
de couture ou de crochet, causant ou se taisant, également sûres, dans
la causerie ou dans le silence, de s’entendre et de s’aider l’une
l’autre. A neuf heures et demie elles prenaient, madame Ledoël une tasse
de thé, mademoiselle Dourd une tasse de tilleul. A dix heures, elles se
séparaient.
--Tu restes debout? demanda mademoiselle Valentine.
La jeune femme répondit affirmativement, d’un mouvement de tête lent et
léger, qui fit courir un peu d’or sur ses bandeaux châtains. Appuyée
contre le rideau, tout entière encadrée dans cette ombre étroite et
haute, sur laquelle s’enlevaient son front, son nez busqué, ses lèvres
et ses joues pâles, et la pâle ligne de son cou tendu en avant, madame
Ledoël, mince et fine, vêtue de noir, regardait à travers les vitres la
dernière lueur du jour qui mourait entre des cheminées et des cimes
d’arbres. Ses paupières, comme de coutume, battaient vite sur ses yeux
calmes.
Sa tante, presque au fond du salon, s’était assise, et commençait à
tricoter un châle, tandis que le gros peloton de laine, jeté près d’elle
sur le tapis, tressautait et roulait à chaque mouvement du crochet de
bois. Mademoiselle Dourd, plus grande que sa nièce, très maigre, avait
d’admirables cheveux gris, un visage couperosé et des yeux clairs, d’une
gaieté hardie comme ceux des enfants, des yeux vivants, vibrants,
guetteurs, qui ne rêvaient jamais et se mouillaient aisément. Elle
attendit, respectant la pensée qu’elle croyait deviner, puis, ayant vu
que la main nerveuse et fine, là-bas, cessait de tourmenter l’étoffe du
rideau et retombait dans l’ombre:
--Gabrielle, dit-elle, il est temps d’allumer la lampe.
La jeune femme traversa le salon, prit une lampe, l’alluma, et, la
posant sur un guéridon, près de sa tante, dit, à demi détournée comme si
la lumière l’aveuglait:
--Excusez-moi: je vais remonter.
--Souffrante?
--Non.
--Pas triste, j’espère? Pas les anciennes idées noires?
--Pas davantage.
--Regarde-moi!
Madame Ledoël se pencha, son visage frôlant l’abat-jour, regarda un
instant mademoiselle Valentine, l’embrassa à deux reprises, plus
affectueusement que d’ordinaire, et sortit.
«Elle n’est peut-être pas triste, mais elle a quelque chose, songea la
vieille fille. Elle me le dira quand elle le voudra. Je ne
l’interrogerai pas. Pauvre petite! Elle aurait voulu sourire; elle n’a
pas pu. Je devine qu’elle entre dans cette période du chagrin, la plus
longue, où l’on n’ose plus avouer qu’on souffre autant qu’au premier
jour...»
Mademoiselle Dourd revit en imagination, pour la millième fois, son
neveu, officier de spahis, efflanqué, agile, ardent, la barbe rousse
comme un jeune loup; elle revit la scène des adieux, à Marseille, quand,
après deux ans de mariage, le capitaine Ledoël, surpris lui-même d’une
nomination qu’il avait souhaitée autrefois mais qu’il n’attendait plus,
s’était embarqué, un matin de janvier, pour le Soudan d’où il ne devait
pas revenir... Quelle mort tragique! Quelques mois plus tard, un mot,
dans les journaux, avait appris à des milliers d’indifférents et à une
jeune femme qui s’était évanouie en lisant la nouvelle, que le capitaine
Ledoël, au cours d’une tournée d’inspection, avait été attaqué par les
noirs, dans la brousse, et assassiné. Depuis lors, on avait su très peu
de chose: un nom de tribu, un nom de village non inscrit sur les cartes.
C’était tout.
La femme de chambre ouvrit la porte du salon, et annonça que quelqu’un
demandait à parler à mademoiselle.
--A cette heure-ci!
La domestique tendit une carte, sur laquelle étaient écrites quelques
lignes d’excuse et d’explication.
--Faites entrer.
Le châle tomba à terre. Mademoiselle Dourd se souleva un peu, très pâle,
les mains appuyées aux deux bras du fauteuil. Un homme entra, un
officier en civil, correct, petit, très brun, large d’épaules, la figure
ramassée et énergique.
--Mademoiselle, dit-il, vous savez déjà mon excuse. Je ne fais que
traverser Paris. Je n’ai pas osé me présenter devant madame Ledoël; j’ai
pensé qu’une femme, une parente comme vous, saurait mieux dire les
choses, mieux préparer... Voici... Nous autres, quand nous sommes
victimes d’un guet-apens, en Afrique, nous ne sommes pas vengés. On fait
une enquête. J’ai fait l’enquête sur la mort de Ledoël. J’ai pu
recueillir quelques témoignages; je les ai consignés, tant bien que mal,
dans un rapport que je vous prie de lire, et de remettre, si vous le
jugez possible, à cette jeune femme, qui saura par là, du moins, comme
il a été brave, lui, mon camarade Ledoël, au dernier moment, héroïque
même...
En parlant, il posait sur le guéridon une enveloppe scellée. Puis,
tenant entre ses doigts une petite boîte enveloppée de papier noir,
qu’il avait prise dans sa poche, en même temps que la lettre:
--J’apporte un autre souvenir précieux, continua-t-il. C’est l’alliance
de Ledoël. J’ai pu l’acheter à un des noirs, dont c’était sans doute la
part de butin. Vous la trouverez là. Elle est encore tachée de sang.
--Ah! monsieur, que vous avez bien fait de venir chez moi d’abord!... Si
cette pauvre enfant, sans avoir été prévenue... Elle est toujours si
malheureuse!... Elle vient de me quitter.
L’officier éprouvait un allègement manifeste. Sa courte figure
s’allongeait et se détendait. Sa jeunesse avait hâte de s’écarter plus
encore de cet objet funèbre, qui reposait maintenant à côté de la
lettre. Il ajouta quelques mots, qui devaient être transmis à madame
Ledoël, de la part d’un ancien chef du capitaine, répondit à deux ou
trois questions, et se retira.
Le papier noir était déjà développé, les doigts fiévreux de mademoiselle
Valentine enlevaient déjà le couvercle de la petite boîte de bois, et le
mince anneau d’or apparaissait, dans ce diminutif de cercueil, avec la
tache de sang, qui courait autour comme un brin de lierre caduc. Elle
eut envie de baiser cette relique d’un neveu très aimé, d’un enfant
qu’elle avait élevé avec l’aide de Guillaumine, la vieille femme de
chambre. Un scrupule l’arrêta. «Le premier baiser, pensa-t-elle, c’est
la petite qui doit le donner; c’est son droit; c’est son bien.» Elle
contemplait l’objet avec une douleur si vive, que très vite elle ne
distingua plus rien. Elle comprit qu’elle allait pleurer, roula
promptement la boîte dans le papier, hésita un instant, et dit:
--Elle me reprocherait de ne pas l’avoir avertie dès ce soir. Je monte.
Mademoiselle Valentine monta les deux étages, portant la boîte noire sur
l’enveloppe blanche, religieusement. Elle avait la clé de l’appartement.
Elle ouvrit la porte. Au bruit, une domestique accourut dans le
vestibule, et, l’arrêtant d’un geste:
--Non, je vous en prie, mademoiselle, pas ce soir. Madame m’a donné
l’ordre...
C’était Guillaumine, à la démarche habituellement traînante, au visage
las et enflé, aux cheveux déteints et rares, Guillaumine aux yeux encore
inquiets, comme au temps où elle élevait, dans la joie, le petit Jean
Ledoël. «Je ne veux pas que tu me quittes, avait dit Jean Ledoël en se
mariant. Tu fais partie de ma maison et de ma dot.» Elle était venue.
Elle était restée après la mort du maître qu’elle aimait. Elle accourait
maintenant, effarée, pour faire respecter la consigne.
--N’entrez pas, mademoiselle, c’est impossible...
Puis, remarquant le visage altéré de mademoiselle Valentine:
--Mademoiselle, est-ce qu’il y a un malheur dans la famille?
A voix basse, dans la demi-clarté du vestibule, mademoiselle Valentine
expliqua ce qu’elle venait faire. Et à mesure qu’elle parlait,
l’agitation, l’embarras, l’angoisse de Guillaumine s’avivaient.
--Vous ne le ferez pas!... Redescendez!... Pas ce soir, surtout pas ce
soir!... Demain matin...
--Laisse-moi! dit mademoiselle Valentine, en l’écartant. Il faut que je
la voie. Elle est dans sa chambre?
Une voix navrée murmura:
--Au salon.
Mademoiselle Valentine traversa le vestibule, tourna le bouton de
cuivre:
--C’est moi, chérie, ne t’effraie pas!
Un cri lui répondit. Elle se recula. Par l’entrebâillement de la porte,
elle avait vu madame Ledoël, assise sur le canapé; elle avait vu, assis
près de sa nièce, sur le tabouret de piano, un homme jeune, qui s’était
levé lestement. Elle n’eut pas le temps de se remettre. Elle entendit le
rire de la vie heureuse, celui qui ne sonnait plus, depuis dix-huit
mois, dans sa maison. Deux bras tendres l’attirèrent. Elle se sentit
pressée contre la poitrine de la jeune femme, et au milieu des baisers,
des soupirs, des rires étouffés et des larmes, des mots lui arrivaient:
«Oh! pardonnez-moi!... Je suis confuse, mais je suis si heureuse!... Je
voulais tout vous dire demain matin... Ce n’est que la troisième fois
que nous nous voyons ici, je vous l’assure, je vous le jure... Quand
vous le connaîtrez, vous comprendrez... Je ne croyais pas que ce serait
si prompt... Nous sommes presque fiancés, presque... Voulez-vous me
permettre de ne pas le renvoyer encore? Je lui ferais tant de peine!...
Attendez-moi dans ma chambre, là, le temps de dire oui.»
Madame Ledoël s’écarta, pour laisser à mademoiselle Valentine la liberté
de répondre.
--Qu’est-ce que vous avez dans la main? demanda-t-elle. Vous m’apportiez
une lettre?
--Rien, ma chérie, le courrier de ce soir; ce n’est pas pressé.
La jeune femme crut comprendre qu’elle était pardonnée. Elle rentra dans
le salon. Mademoiselle Valentine retrouva, dans le couloir, la vieille
domestique qui venait aux nouvelles.
--Tiens, fit-elle, en lui remettant la petite boîte noire, touche-la de
tes mains! C’est moi qui vais la garder; c’est l’alliance, l’ancienne.
Je la rendrai demain... ou plus tard. Tu penses comme moi, n’est-ce
pas?... Nous serons les fidèles, toutes les deux, nous serons celles qui
prient sans lassitude, et qui ne changent pas de regret.
Et comme elle ne recevait pas de réponse, toute l’âme de Guillaumine
étant penchée sur la relique:
--Vois-tu, reprit-elle, ma pauvre Guillaumine, les vraies veuves n’ont
pas toutes été mariées.
XV
LES ÉTRENNES
--Mesdemoiselles Caille, pouvez-vous me rendre un service? C’est pressé:
il s’agit de transformer les manches de mon corsage?
--Il n’est pas trop de Paris? Pas trop compliqué?
--Prenez quand même: adroites comme vous l’êtes, vous vous en tirerez
toujours.
Nous voici parties, elles et moi, dans une conversation qui eût mis les
voisines aux écoutes, si mesdemoiselles Caille avaient de proches
voisines. Mais tout le monde sait qu’elles habitent la dernière maison
du bourg, et que celle-ci, bâtie en profondeur, ayant sa porte ouverte
sur la route, ouvre sa fenêtre de gauche sur un champ, celle de droite
sur un jardinet. Personne ne nous écoutait, non, pas même la vieille
mère dont le battoir, près du puits, sonnait en mesure, bruit sourd et
familier, que l’écho renvoie en dormant. Les deux sœurs,--on continue,
par habitude, de les appeler mesdemoiselles, bien que l’aînée soit
mariée,--mademoiselle Marie qui passe un peu la trentaine, mademoiselle
Joséphine qui la suit de près, étaient assises au milieu de la salle
carrelée et nue qui leur sert d’atelier. L’ouvrage pressait. Elles
n’avaient pas cessé de travailler, mais elles s’interrompaient de
coudre, et se redressaient, tantôt l’une, tantôt l’autre, quelquefois
pour se reposer, quelquefois pour sourire, quelquefois pour me regarder,
par politesse, en me répondant, moi qui étais debout, le long des vitres
de la fenêtre. Je voyais alors leurs yeux jeunes, leurs paupières
plissées par le jour, et l’ample mouvement de leur poitrine qui
s’ouvrait, s’emplissait d’air et frémissait toute. Je ne sais plus de
quoi nous parlions; les mots, souvent, n’ont qu’un sens de caresse, et
disent simplement: «Nous ne sommes qu’un bavardage d’amitié, rien de
plus; on est bien ici.» Elles le comprenaient, mesdemoiselles Caille, si
nettement qu’après dix minutes, l’aînée devint sérieuse tout à coup,
baissa la voix, et soupira:
--Mademoiselle, je n’osais pas, la dernière fois que vous êtes venue;
mais j’ose à présent: j’ai un gros ennui.
--Moi aussi, fit la seconde, et c’est le même.
J’eus un doute, je l’avoue, et ce début de confidence m’en rappela
d’autres, lamentables; mais je me trompais; je le vis presque aussitôt:
elles n’avaient pas baissé les yeux.
--C’est par rapport aux _Mystères de la grande vie_, dit l’aînée.
--Moi, par rapport aux _Joyeuses Amours_, dit Joséphine.
--Soixante-dix-sept livraisons, Mademoiselle!
--Moi, mademoiselle, soixante-neuf! Et elles sont toujours doubles!
Elles reprirent ensemble:
--Croyez-vous! Des pauvres couturières comme nous! Ah! nous en avons
fait, une sottise?
J’interrogeai; mesdemoiselles Caille m’apprirent qu’elles avaient
souscrit à deux ouvrages illustrés «par les meilleurs maîtres», et que
faisait paraître «la plus grande librairie du monde», à Paris. C’étaient
_les Mystères de la grande vie_, et _les Joyeuses Amours_, deux romans
qu’elles avaient choisis, dans une longue liste des chefs-d’œuvre à
l’usage des pauvres. La grande vie avait plu à l’aînée; les amours, avec
l’épithète de «joyeuses», avaient plu à la seconde, qu’un ouvrier du
pays courtisait en ce moment. Une livraison par semaine, une livraison à
soixante-quinze centimes, la charge n’était pas lourde. On rirait bien
pour ce prix-là, on aurait la lecture, les images, et le rêve qui tient
ensuite compagnie. Pouvait-on résister?
--Et puis, mademoiselle, ajouta Marie, il y avait une dame, qui était
venue exprès de Paris, pour nous faire signer; elle est restée plus
d’une heure chez nous; elle était si bien habillée, et elle parlait tant
et si vite, que nous ne savions dire que comme elle, ma sœur et moi.
Elle nous a promis des primes.
--A moi une glace, dit Joséphine.
--A moi une étagère, dit Marie. Seulement, la prime n’est livrée
qu’après la cinquantième livraison, et encore il faut, pour la recevoir,
envoyer vingt francs de supplément... Ah! mademoiselle, comme j’y
renoncerais, à la prime si je pouvais me désabonner!... Ce n’est pas gai
pour moi d’entrer en ménage avec un franc cinquante de dettes par
semaine. Je ne l’ai pas encore avoué à mon futur.
--Ni moi à mon mari, mademoiselle. Depuis que je lis _les Mystères de la
grande vie_, quand il me demande des comptes, je suis obligée d’inventer
des blagues. J’aimerais mieux pas. Si vous pouviez nous tirer d’affaire,
ma sœur et moi!
Nous fîmes des comptes, penchées toutes trois au-dessus de la table,
dans le tiroir de laquelle elles serraient les livraisons «doubles», les
prospectus de la plus grande librairie du monde et les engagements,
hélas! doubles aussi et dûment signés. Chacune avait déjà versé
cinquante-quatre francs. Mais ce n’était pas la moitié de la somme
promise. Pour les _Mystères_ et leur prime, Marie devait 135 fr. 50, et
Joséphine, pour les _Joyeuses Amours_, devait 123 fr. 50. Elles
connaissaient les chiffres; mais quand elles les revirent, écrits de ma
main sur une feuille de papier d’emballage, elles se mirent à pleurer.
Je m’attendris par contagion, et je sortis, mécontente de moi-même,
n’ayant pu trouver le remède, ou la formule d’espoir, l’ordonnance qu’on
me demandait.
Rentrée chez moi, je m’interrogeai. Que fallait-il faire? Porter plainte
au procureur de la République, dénoncer ce commerce dont toute la
campagne est victime? Mais toutes les précautions étaient prises, les
pièces régulières, les légalités constantes. Fallait-il au moins
réclamer avec indignation, essayer d’intimider, dire à l’entrepreneur ce
que je pensais de ses feuilletons populaires à cent francs l’exemplaire,
de son texte, de ses gravures sur bois, de ses primes? Je n’aurais fait
qu’enrichir sa collection d’autographes. Tout lui avait été dit, et
Marie, et Joséphine avaient déjà dépensé six timbres et six fois exprimé
leurs sentiments, dans un langage d’une clarté qu’aucun ornement ne
diminuait. J’allais céder à ce mouvement, lorsqu’un souvenir me revint à
l’esprit, un mot, la devise d’un avoué de la Seine, qui disait: «La
dernière ressource contre un adversaire, c’est de faire un éloquent
appel à la qualité qui lui manque le plus. La difficulté est dans le
choix.» Quelle vertu invoquerais-je? Un moment je fus perplexe.
J’écartai la justice, à cause des images que le mot peut évoquer;
j’écartai l’honneur, comme un peu vague, et je me décidai pour la
sensibilité. Je m’adressai au bon cœur de la plus grande librairie du
monde, en la personne de son gérant. Je peignis la pauvreté de mes
clientes, leur regret d’avoir signé, leur désir de ne plus recevoir la
publication de grand luxe, leur confiance et la mienne dans l’équité de
la maison. J’ajoutai un timbre pour la réponse, j’écrivis en belle ronde
le nom du château de ma sœur, et je mis la lettre à la poste.
Les maisons les plus exactes ne répondent pas par retour de courrier,
quand c’est un service qu’on leur demande. La plus grande librairie du
monde me fit attendre trois semaines.
Un matin, à la fin de décembre, le facteur m’apporta, enfermées dans une
enveloppe de papier bulle, cinq lignes de belle écriture signées d’un
nom illisible.
Je sautai de joie après les avoir lues, et vite je repris le chemin du
bourg. En montant parmi les guérets, je sentais combien la jeunesse et
la joie sont une même chose. J’allais sans m’essouffler, et je voyais le
bleu à travers les nuages. Le carré de papier que j’avais glissé dans
mon corsage me tenait chaud. Il me semblait que j’étais encore toute
petite, et que je portais dans mes bras les étrennes d’une de mes sœurs:
«Tiens, regarde, voilà ce qu’on m’a donné pour toi!» Les trois saules du
village beauceron luisaient comme des aigrettes. Les femmes que je
rencontrai dans les chemins sourirent l’une après l’autre, comme si
elles devinaient. Une puissance créatrice était en moi, et renouvelait
le monde devant mes yeux.
Quand j’entrai dans la maison de mesdemoiselles Caille, Marie, chaussée
de sabots et les jupes retroussées, lavait le carreau de l’atelier.
--Appelez votre sœur, lui dis-je. J’ai une réponse.
Comme j’avais pris une physionomie grave, Marie crut que la réponse
était mauvaise. Elle fit cinq ou six pas, lentement, levant son balai en
mesure, comme une canne, et, s’arrêtant sur le seuil de la chambre
voisine, elle appela sa sœur, d’un brusque geste de la tête rapprochée
de l’épaule. Joséphine apparut aussitôt, s’appuya sur elle, dans
l’encadrement de la porte, m’aperçut, comprit, et devint toute sérieuse
à son tour.
J’avais tiré la lettre de l’enveloppe. Je commençai de lire:
«Mademoiselle, en possession de votre honorée du 5 courant, nous vous
ferons observer que les abonnements ne comportent aucune clause de
résiliation...»
Les visages s’assombrirent. Je continuai:
«Néanmoins, prenant en considération les raisons que vous nous exposez,
de notre plein gré, nous consentons à délier de leurs engagements
mesdemoiselles Caille.»
J’entendis un cri: «Eh! la mère?» Mais je ne sais pas qui l’avait jeté:
mes couturières, d’un même élan, avaient couru à moi, et, comme si
j’étais devenue, du coup, la sœur aînée, m’embrassaient, s’exclamaient,
m’interrogeaient, se disputaient la lettre: «C’est-il possible?... On ne
doit plus rien?... Oh! mademoiselle, que je suis contente!... Moi, à
cause de mon mari!... Et moi à cause de mon futur!...»
Ce fut une petite minute parfaitement incohérente et fraternelle.
L’arrivée de la vieille mère y mit fin. La mère Caille, menue, ridée,
essuyant, par habitude de laveuse, ses mains à son tablier, disait, du
bout de la salle:
--Je savais bien qu’il y aurait du bonheur aujourd’hui. Ça ne pouvait
pas manquer. Te rappelles-tu, Marie, que tu n’as pas pu dormir de toute
la nuit? A quoi pensais-tu?
--A rien.
--C’était ça qui venait. Et toi, Joséphine, quand tu es sortie dans le
jardin, ce matin, est-ce vrai qu’il y avait plus de dix oiseaux sur les
fagots: ils te voyaient, ils te suivaient, ils ne te quittaient pas?
Mais la petite, qui ne voulait pas paraître superstitieuse, et qui a de
l’esprit, répondit en me regardant:
--C’est encore la plus jolie prime, de ne plus rien devoir du tout!
XVI
UN CÉLIBATAIRE
Parmi les vieux garçons que j’ai connus, je n’ai guère trouvé ce que
j’ai rencontré chez tant de vieilles filles: la vocation. Le célibat,
pour eux, est moins un état paisible qu’une aventure qui se prolonge ou
une révolte qui s’affirme. Il y a du schisme dans leur cas; il y a en
eux de l’insoumis, non pas aux femmes, grand Dieu! mais à une loi qui
n’admet, chez les hommes, d’exceptions heureuses que les exceptions
saintes. Ils prétendent le contraire, mais leur humeur trahit leur
erreur.
Quand j’étais toute jeune, et que je voyageais, avec mes parents, tantôt
en Bretagne, tantôt en Vendée, campagnes où les fermes sont des îles
dans la culture immense et des cités gouvernées par un chef, bien des
fois j’ai aperçu, à côté du maître, des hommes de quarante ou cinquante
ans, liant ou déliant des bœufs, tenant la charrue, ou chargés d’aller
vendre au marché une poulinière et son poulain. Ils mettaient au travail
un soin plus minutieux que les valets de ferme n’en apportent
d’habitude. Ils saluaient comme des gens qui sont de la maison, et qui
reçoivent. Je m’informais. C’étaient des fils aînés, ou des frères, qui
ne s’étaient pas mariés, volontairement, pour que la métairie ne tombât
pas en des mains mercenaires, et qu’elle eût son compte de bons
tâcherons, tous proches parents, avec un seul ménage au pouvoir, et une
seule femme pour gouverner la marmite, la volaille, les armoires et la
table. On les disait, en général, un peu sombres, mais de mœurs
honorables, très économes, plus braconniers que les gardes eux-mêmes, et
adroits comme ceux qui n’ont pas de souci, qu’il s’agît de réparer le
timon d’une charrette, de tresser des paniers, de gauler les noix à la
fine pointe de l’arbre, ou de siffler, en marchant à la tête des bœufs.
Ils faisaient partie d’un ensemble, et d’un chef-d’œuvre, en vérité,
plus beau que les plus belles œuvres d’art: la famille paysanne dans les
pays croyants.