que les sept enfants observaient les deux mères qui se taisaient; puis,
ce fut le sommeil; puis, le jour reparut. Dans le petit matin, levée
avant toute sa maison, Victorine Loux, par la fenêtre de la boulangerie,
vit la quérente de pain et Pierre qui descendaient le chemin bordé de
noyers jeunes, et qui gagnaient ainsi, à cent pas de la ferme, la
grand’route cachée par les haies.
Toute la journée, elle fut si triste, que les enfants ne reconnaissaient
plus la maison, où manquait l’humeur vaillante de la mère, et elle
parcourut ses greniers, et ouvrit ses armoires et les coffres où elle
serrait ses provisions. Les voyageurs revinrent tard. Ils étaient las.
Quand ils furent entrés dans la salle, où toute la famille et les
serviteurs de la Loux étaient réunis et causaient un moment avant
d’aller dormir, Pierre, qui seul pouvait s’expliquer clairement, raconta
que le métayer de Langogne l’avait bien reçu, et que, dès le lendemain,
et sans attendre la fin de la semaine, il faudrait partir.
Alors, du coin de la cheminée où la fermière s’était assise,--car il
commençait à faire bon se tenir près du chaudron,--regardant tout ce
monde groupé autour de l’âtre et qu’une seule flamme dansante éclairait:
--Quand ils partiront demain, dit-elle, je veux, mes fils, qu’ils
emportent avec eux la petite charrette qui vous sert, au temps des
châtaignes, à courir les châtaigneraies. Vous y mettrez un sac de
froment et un sac d’oignons, et dix mètres de toile, et plusieurs choses
encore que j’ai préparées, car je ne veux pas qu’ils arrivent chez les
autres comme la mère est arrivée chez moi, voilà quinze ans. Je veux
qu’on ne méprise point nos amis.
--Vous vous moquez, maîtresse Loux, dit une voix, car celle-ci est la
pire ennemie que vous ayez eue!
C’était Rose qui montrait du doigt la quérente de pain. Tous les gens de
la ferme s’étaient levés. Les enfants criaient. Un homme retenait
Pierre, qui voulait se jeter sur la servante et qui la menaçait du
poing.
--Toi, Rose, dit maîtresse Loux, je ne te garderai pas à mon service. Tu
as trop mauvais cœur. Car c’est la deuxième fois que tu accuses la
quérente, avec qui j’ai vécu quinze ans, et qui s’en va demain.
Le lendemain, dans la clarté chaude du milieu du jour, la petite
charrette où l’on transportait les châtaignes ayant été tirée hors du
hangar, et remplie de tant de hardes et de provisions qu’elle n’en
pouvait porter plus, l’ancienne gardeuse de moutons se plaça entre les
brancards et se mit à descendre vers la grand’route. Les enfants
l’entouraient, les uns attelés à des ficelles qu’ils avaient attachées à
la voiture, d’autres poussant aux roues. Seuls, Pierre et André étaient
restés en arrière.
Ils disaient adieu aux bêtes et aux choses; ils couraient de l’étable où
étaient «leurs bœufs» à la grange où ils avaient tant joué. On entendait
le bruit de leurs souliers ferrés sur les barreaux des échelles et sur
le carreau des greniers. Enfin, ayant tout revu et tout remercié, à la
manière des enfants, d’un sourire bref et d’un serrement de cœur, ils se
jetèrent au cou de Victorine Loux, qui était debout, dans son vêtement
de deuil des dimanches, sur le seuil de la grande salle.
--Adieu, maman Victorine! On reviendra! On ne vous oubliera pas!
--Adieu, mon grand! Adieu, mon petit!
Elle les pressait tour à tour contre sa poitrine, et laissait aller
Pierre pour reprendre André, et André pour reprendre Pierre.
Les domestiques étaient aux champs ou dans la maison. Le cortège de la
quérente de pain s’éloignait. La fermière embrassa une dernière fois les
enfants.
--Je ne sais pas lequel j’aime le mieux! disait-elle. Partez, mes
petits, l’heure est venue!
Ce fut l’aîné qui partit le premier. Il courait vite. En un moment, il
fut à la moitié du chemin qui descendait. Le plus jeune trottinait et se
retournait. Et l’on voyait ses cheveux blonds frisés et ses yeux
brillants de larmes.
Alors, un rire aigu partit du toit de l’étable. La fille de ferme,
passant la tête par la lucarne du grenier, cria:
--Vous avez raison de le chérir, maîtresse Loux: c’est le fils de votre
mari!
Le petit s’en allait à reculons. La veuve, debout dans l’embrasure de la
porte, était devenue toute pâle. Vrais ou faux, les mots l’avaient
atteinte, et pour toujours peut-être. Elle n’y répondit pas; mais,
levant ses deux bras:
--André! cria-t-elle.
Le petit s’arrêta.
--André, c’est toi que j’aimais le mieux!
L’enfant agita sa casquette, et continua sa route.
Victorine Loux, qui avait épuisé tout son courage, et même un peu plus,
se détourna vivement, et rentra dans la maison.
XII
LES TROIS GARS DE LA HAUSSIÈRE
C’était un peu après la récolte, quand les tourterelles s’en vont. La
plupart des fermiers attendent, pour commencer le labour, que les
premières pluies aient amolli la terre, mais les trois fils blonds de la
Haussière, Julien, Antoine et Toussaint, n’avaient point coutume
d’attendre ainsi, et, à peine le froment coupé, mettaient le soc dans
les chaumes. Une si belle ferme, de si beaux gars et de si beaux bœufs:
on pouvait bien n’en faire qu’à sa tête. Un après-midi du mois d’août,
les deux fils aînés qui venaient de tenir la charrue chacun pendant une
heure, le troisième qui venait de herser, se reposaient sous un vieux
châtaignier, qui avait déjà les feuilles jaunes et toutes ses bogues de
châtaignes vertes. Ils s’étaient étendus sur l’herbe de la chintre, et
près d’eux, rangées le long du talus, les bêtes soufflaient, lasses
comme leurs maîtres.
Julien, qui avait quarante ans passé, cuirassier de l’armée
territoriale, calme de visage et lent de parole, dit:
--Ça n’est pourtant pas si difficile de faire comme nous: suffit d’être
trois frères qui s’entendent!
Et, sous ses moustaches, comme il riait, on vit le clair de ses dents.
--Ce n’est pas tout de s’entendre, dit Antoine, le plus grand des trois
frères et le plus blond: il faut les champs de la Haussière!
Les laboureurs, le herseur et même les bœufs enjugués, regardèrent en ce
moment la poussière qui s’élevait des chaumes défoncés, la longue pente
nue au soleil et, tout au bout, le toit de tuiles, que coiffait un vieux
poirier tordu.
Toussaint, qui était plus brun et plus nerveux que ses frères, s’absorba
plus longtemps qu’eux, dans cette songerie qui lui venait toujours quand
il voyait la maison, et il dit à son tour:
--Vous ferez ce que vous voudrez, toi Julien, toi Antoine, et le père
qui est à la maison, et Mariette qui se mariera probablement avant nous
autres: moi, je ne quitterai jamais la métairie!
Personne ne s’étonna, car le serment n’était pas nouveau. Une des
juments ayant rué, à cause des mouches, les trois frères se levèrent et
se remirent au travail.
Ils vivaient à la Haussière, l’aîné depuis quarante ans, le second
depuis trente-cinq, le plus jeune depuis trente-deux ans. Le même cas de
force majeure, le service militaire, les en avait éloignés, l’un après
l’autre, dans des temps déjà lointains. Ç’avait été la seule absence.
Ils n’étaient pas les maîtres, puisque la ferme appartenait au père,
mais ils pouvaient dire «chez nous», car ils hériteraient du sol, et ils
le cultivaient, et ils l’aimaient passionnément. Ce goût de la terre, le
travail qui les réunissait souvent et ne les séparait jamais beaucoup,
le même sang, les mêmes espoirs parfois déçus, parfois comblés, et
l’amitié qui en naissait, la paix aussi d’âmes religieuses et même
pieuses, que l’envie n’entamait pas, formaient, pour chacun des trois
frères, un bonheur qui paraissait suffire à Julien, à Antoine, à
Toussaint. Les filles de ce coin de bocage vendéen, plusieurs du moins,
avaient songé à ces beaux jeunes hommes. Mais tous, ils les regardaient
toutes du même air, répondant avec le même sourire gauche aux bonjours
qu’elles leur disaient, le dimanche, sur la place de l’Église, quand on
se demande, les uns aux autres, des nouvelles des fermes, comme font les
marins des îles, quand ils se rencontrent au large. Ils passaient
indifférents, les trois fils de la Haussière, et le père qui les
suivait, plus lent à cause de l’âge, s’arrêtait plus volontiers qu’eux,
et se montrait moins sauvage. A peine s’ils entraient au cabaret. Un
verre, deux verres, puis ils partaient. Mais quand personne ne les
voyait plus, et qu’ils voyaient leurs champs, c’est alors qu’ils se
mettaient à parler, c’est alors qu’ils avaient des regards de
contentement et presque d’amoureux, pour l’avoine qui levait, pour le
vesceau en fleurs, pour les javelles de blé, ou, dans la saison noire,
pour les planches de choux qui s’égouttaient au vent comme des forêts
mouillées. Leur sœur Marie accourait à leur rencontre: «Salut, les
frères, j’ai du tourteau pour vous!» Et le père survenait, et disait,
moitié sérieux et moitié triste: «Mes gars, vous êtes trop heureux chez
moi; je mourrai sans vous voir établis.»
Un soir d’hiver, avant le souper, à l’heure où les mottes paraissent
toutes molles et grises comme du ciel tombé, une femme entra dans la
salle de la Haussière, où le métayer songeait, seul sur un banc, et
écoutait le bruit de ses étables. Elle était jeune encore et un peu
forte; elle était vêtue de noir.
Le métayer lui fit signe qu’il la reconnaissait, malgré l’ombre, et elle
resta debout, émue et baissant les yeux, comme si elle était devant le
tribunal.
--Mon oncle, dit-elle, vous savez que je suis veuve, et que j’ai deux
enfants de mon défunt, et que nous n’étions pas riches, en nous mariant.
--C’est vrai, ma fille.
--Depuis huit mois, j’ai essayé de conduire toute seule la métairie, et
je ne peux pas dire que je n’ai pas réussi. Mais je me fais trop de
tourment pour la plus petite chose; les valets m’obéissent mal; je n’ai
pas la parole assez rude, et je sens bien que je ne peux pas gouverner.
Le vieux hocha la tête, considéra avec attention cette femme qui venait
assurément demander quelque chose, et répondit:
--Tant de gens et tant de bêtes à mener, c’est trop pour les trois
quarts des femmes, et pour la moitié de l’autre quart. Que veux-tu de
moi?
--Que vous m’aidiez. Vous êtes mon parent le plus proche, et vous avez
trois gars.
Le métayer de la Haussière eut un saisissement qui l’empêcha de répondre
tout de suite.
Quand il eut rassemblé ses idées, et son courage pour les dire:
--Tu as raison, fit-il. Je dois t’aider.
La femme s’en alla.
Une heure plus tard, après le souper, quand les valets de ferme eurent
quitté la salle, et que Mariette se fut mise à laver la vaisselle dans
la décharge voisine, Julien, Antoine et Toussaint, accoudés sur le haut
bout de la table, éclairés de près par la chandelle qui faisait flamber
leurs yeux verts, commencèrent à causer des choses de la ferme, selon
leur coutume. Mais le père, qui s’était approché du feu, et qui était
revenu s’asseoir à côté de l’aîné, leur fit signe à tous de se taire. Il
raconta la visite qu’il avait reçue, et comment il avait promis son aide
à la veuve de la Faguinière. Il ajouta:
--Quel est celui de vous, mes gars, qui tiendra ma promesse? Je n’ai
point de préférence pour quitter l’un ou l’autre. Celui qui dira oui, je
le laisserai aller.
Il regarda Julien, puis Antoine, puis Toussaint. Mais ils avaient tous
les trois tourné la tête, comme ceux qui ne veulent pas être obligés de
parler. Dans la salle, contre l’habitude, il y eut un tel silence qu’on
entendit longuement la plainte du volet que le vent tourmentait.
Le vieux, qui avait le visage long et tout rasé, laissa paraître, au
coin de ses lèvres, comme une petite joie du silence de ses fils. Mais
la voix ne mollit point, et elle s’enhardit plutôt, quand il reprit:
--Puisque pas un de vous ne veut s’en aller, c’est donc à moi de
commander.
Il les regarda encore une fois tous les trois, et il conclut:
--Toi, mon cadet Antoine, tu iras demain à la Faguinière, et tu y
resteras autant de temps que ma nièce aura besoin de toi.
Ni celui qui était désigné, ni les deux autres ne répondirent; mais ils
se levèrent tous, et sortirent dans la nuit qui était froide.
Le lendemain, un peu avant midi, Antoine ayant fait ses adieux à chacun
de ceux qui vivaient sur la métairie, prit ses hardes sous son bras
gauche, son aiguillon dans la main droite, et chercha le père, qui
rôdait dans les granges et dans les étables, et qui se cachait pour
pleurer. Il le rejoignit près du pressoir à cidre. Le vieux se détourna.
Le fils salua et dit:
--Mon père, je ne peux pourtant pas être seul, à la Faguinière.
--Je ne peux pas non plus, mon pauvre gars, me priver d’un autre fils.
--Non, laissez-moi emmener deux des bœufs noirs de chez nous: ça me
tiendra compagnie. Je les achète pour la métairie de là-bas.
Et ils partirent trois de la Haussière, les deux bœufs, et le grand gars
roux qui les menait.
Dix-huit mois passèrent. Antoine n’avait pas reparu une seule fois à la
Haussière. «Je sens que c’est plus fort que moi, disait-il; si j’y
revenais, j’y resterais.» Il voyait son père ou ses frères, de temps en
temps, sur la place du bourg, au cabaret, sur les chemins quand on va
livrer le grain au même meunier, et il recevait aussi leur visite,
rarement, à la Faguinière. Il habitait une ferme à mi-coteau, dont les
champs et les prés coulaient vers le levant. Il avait tout remis en
ordre. Il s’était montré bon laboureur, bon faucheur, bon économe, bon
chef, un peu rude comme le père, mais point emporté dans le fond, et
raisonnable dans sa sévérité. Les voisins disaient: «C’est un homme qui
a de l’entendement; mais il ne parle pas assez.» Il parlait peu, n’ayant
guère dans l’esprit qu’une pensée qui n’était point heureuse: le regret
de sa Haussière. Ni l’hiver, ni l’été, ni la beauté des récoltes, ni
l’estime qui grandissait autour de lui, ne diminuaient sa peine. Presque
tous les soirs, quand il avait donné l’ordre de quitter le travail, il
laissait partir le harnais, avec les bouviers, les journaliers, les deux
enfants qui commençaient déjà à piéter dans les mottes, et il restait
seul, en haut des champs. Alors il regardait, du côté du couchant, des
terres plates, qu’on devinait plutôt qu’on ne les voyait, et un toit qui
n’était pas plus gros qu’un pois, et au dessus les nuages qui étaient
toujours rouges, comme le sang d’un cœur jeune.
A la fin du deuxième été, le vieux maître de la Haussière, un après-midi
qu’il faisait chaud, buvait un coup de cidre dans la salle de sa
métairie. Il venait de dormir dans le foin, et il avait encore des brins
d’herbe au col de sa chemise. La porte de la pièce s’emplit d’ombre tout
à coup. Il se détourna:
--Bon sang de la vie, dit-il, c’est Antoine! Mariette, apporte un autre
verre! Qu’est-ce qu’il y a, mon gars, puisque tu reviens?
Quand le jeune homme se fut assis, il répondit:
--Il y a que je ne peux plus rester.
--Ma nièce t’a renvoyé?
--Non.
--Tu manques de courage, alors? J’aurais pas cru ça d’un de mes gars.
L’autre ne répondit pas tout de suite. Il fallut bien un quart d’heure
pour qu’il se décidât à dire:
--C’est pas le courage qui me manque; c’est votre nièce qui est toujours
après moi pour qu’on se marie tous deux.
--Est-ce qu’elle te déplaît?
--Pas plus qu’une autre.
--Eh bien! mon gars, faut te marier: la ferme est bonne, la femme aussi.
Dix minutes plus tard, les deux frères, Julien et Toussaint, appelés par
le père, entraient dans la grande salle. Quand ils surent l’événement,
ils se mirent à rire silencieusement, chacun de son côté.
--Qu’as-tu à rire, toi, l’aîné? demanda le vieux.
Julien se fit prier, puis il avoua, ne riant plus qu’à moitié:
--Notre père, je ne l’aurais pas fait, bien sûr, tant qu’on avait des
chances de se retrouver tous trois à la Haussière; mais, à présent
qu’Antoine nous quitte pour ne pas revenir, moi aussi, je vais vous
quitter: je veux me marier avec la fille de la métairie du Sableau.
--C’est une jolie ferme aussi, répondit le bonhomme; mais, dis-moi,
Julien, est-ce que ça t’est venu, comme ça, en entrant dans la salle?
--Oh! non, notre père, il y a six ans que je lui «cause». Mais, sans
Antoine, il n’y avait rien de fait.
--Et toi, Toussaint, qu’est-ce que tu penses?
Le plus jeune était le plus vif. Il répliqua, sans hésiter:
--Moi, notre père, je redis ce que j’ai toujours dit: qu’après vous
c’est moi qui gouvernerai la Haussière.
XIII
LA PERLE
Il pleuvait interminablement, depuis le matin, depuis le commencement de
la dernière nuit peut-être, et les rues de Paris avaient leur glacis de
boue couleur de café au lait. J’avais trotté, comme un fiacre, à travers
deux ou trois quartiers de la rive gauche, allant d’un dispensaire à une
crèche, visitant des amies riches que j’intéresse à mes amies pauvres,
lorsque, vers la fin de l’après-midi, je me décidai à rentrer chez moi.
J’étais lasse. Chez moi, c’est quelque part au delà de l’Élysée. Je
sentais le poids de ma jupe, de l’air saturé d’eau et de fumée, le poids
aussi des misères vues et entendues. Les médecins, les chasseurs, les
soldats connaissent la songerie stérile de ces retraites sous la pluie.
En passant devant le magasin de l’orfèvre Miège, l’idée me vint, subite
et qui m’épanouit: «Si j’achetais le bijou?»
Le projet était déjà vieux de quelques mois, mais j’avais toujours
manqué du temps ou de l’humeur qu’il fallait pour le réaliser. Mes amies
me répétaient: «Vous n’êtes pas une religieuse. Vous êtes une vieille
fille vivant dans le monde, ayant besoin du monde, et transmettant son
aumône aux pauvres qu’il aime par procuration. Passe encore de ne porter
que des robes sombres, de paraître en corsage montant dans les dîners et
les soirées où nous venons décolletées: tout au moins, ma chère, ayez un
bracelet, un collier, un médaillon au bout d’un fil, une broche même,
oui, une broche d’aïeule, si vous voulez, et qu’on puisse voir, quand
vous entrez, que deux minutes avant de quitter votre appartement vous
avez pensé à nous!» La plainte était raisonnable, ou m’a semblé l’être.
J’étais décidée depuis longtemps. J’ai donc ouvert la porte de Miège, et
fait sonner le timbre.
--Je désirerais voir des colliers, or ciselé seulement.
--Très bien, madame.
Deux jeunes femmes se sont levées. Elles étaient assises derrière le
comptoir de droite, et, à la façon dont leurs yeux descendirent entre
les paupières, examinant mon chapeau, ma robe et mes bottines boueuses,
au petit sourire, identique chez elles deux et finissime, qui suivit
l’inspection, je compris que j’étais classée dans la catégorie des
petites clientes négligeables. Elles se baissèrent, avec un air de
nonchalance affecté, et me présentèrent, sérieusement alors et
froidement, comme si le devoir officiel commençait à cet instant précis,
deux bijoux qui me firent l’impression, l’un de s’appeler Durand,
l’autre de s’appeler Martin: je les avais rencontrés cent fois.
--Cela se porte beaucoup, dit l’une des vendeuses.
L’autre risqua une variante. Je dis nettement:
--C’est quelconque. Je venais ici pour trouver mieux.
Le sourire finissime reparut, mais il ne s’adressait plus à moi. Je
tournai un peu la tête, et j’aperçus, au fond du magasin, dans l’ombre,
un gros visage rasé, qui exprimait le plus parfait scepticisme et
quelque chose de plus. Ces yeux vifs et mordants, ces lèvres fortes que
l’habitude de l’ironie avait abaissées aux angles, et fixées dans un
rictus amer, disaient, à n’en pas douter: «Vous vous imaginez que cette
cliente a du goût! Vous me demandez de quitter le tabouret où je médite
un dessin nouveau? Allons donc! Une poseuse comme d’autres! Elle veut
faire la difficile, et tout à l’heure, elle choisira non pas un collier,
mais une chaîne de montre, mesdemoiselles, une gourmette avec un cadenas
fabriqué à la douzaine, comme pendentif! Vous ne connaissez pas le goût
de la clientèle moyenne. C’est à faire pleurer. Laissez-moi donc!» De
leur côté, les vendeuses insistaient. Leur regard disait, non moins
clairement: «Monsieur Miège, vous ferez bien de venir?»
Elles eurent gain de cause. Discrètement, légèrement, avec un aplomb qui
dénotait aussi de l’habitude, elles s’évadèrent, à droite, à gauche,
disant: «Nous allons chercher autre chose.» Et ce fut M. Miège, en
personne, qui vint derrière le comptoir.
Il était juste aussi grand que moi. Et je vis, de tout près,
l’insondable scepticisme de l’artiste. La voix ne corrigeait en rien
l’impertinence de la physionomie.
--C’est un cadeau, bon marché, que vous voulez faire? Une fête? Un
anniversaire?
--Non, monsieur, j’achète pour moi.
--Alors, c’est un bijou de prix?
--Pas nécessairement: de style, cela suffit.
M. Miège perdit un peu de son mépris.
--Cette petite chaîne plate, fit-il, un chemin d’or avec ronds points
d’améthyste, modèle italien, qu’en pensez-vous, madame?
--Jolie. Trop jeune pour moi. Je vous demande du classique, monsieur
Miège, un bijou qui ne crie pas, surtout qui n’ait pas l’air de
concourir avec les autres, et qu’on aimerait même au cou d’une voisine.
Brusquement, il ouvrit une armoire, une seconde, une troisième, puis,
avec une tendresse de geste et une habileté de créateur montrant son
œuvre, il me présenta vingt colliers merveilleux, dont il expliquait,
d’un mot exact, le dessin, l’esprit, les parentés d’art, les harmonies
savantes. Il parlait de ses ouvriers ciseleurs, du temps qu’il avait
fallu pour exécuter les pièces, des offres qu’il avait refusées, et il
répétait, comme un refrain: «Puisque vous aimez le beau travail,
regardez-moi le mouvement de cette feuille de lierre, et ces deux
enfants qui tiennent le médaillon, et ces émaux où le rouge et le vert
sont comme des gouffres, on y peut plonger...»
Le coin de la salle était réjoui par la lumière de nos doigts maniant
les bijoux. J’avais oublié la pluie et la fatigue. L’orfèvre avait l’air
d’oublier que j’étais une acheteuse, et je me demande encore si, en
effet, il ne l’oubliait pas. Je choisis une chaîne assez courte, d’un
dessin large, qui retenait un médaillon Renaissance. Au bas du médaillon
pendait une perle longue. L’orfèvre ayant énoncé un prix qui dépassait
notablement mes prévisions:
--C’est grand dommage, lui dis-je, c’est deux loyers de pauvres de plus
que je ne veux dépenser. Je vous laisse donc le collier... à moins que
vous n’enleviez la perle...
--Enlever la perle! interrompit M. Miège, qui reprit le ton du début,
vous voulez me faire mutiler une de mes œuvres! Mais vous n’y pensez
pas, madame!
--Je n’y pense plus... Au revoir, monsieur.
Je me détournai, après avoir souri, involontairement, à quelques-unes de
ces merveilles que j’allais quitter. Je dis souvent adieu aux choses. Le
remarqua-t-il? M. Miège me rappela:
--Prenez le bijou, dit-il, prenez-le avec la perle, que vous ne payerez
pas. Vous le porterez dans les salons de Paris; il fera, tel que je l’ai
rêvé, son entrée dans le monde, avec son air de page et sa plume
blanche; on devinera qui l’a bâti et habillé, on vous dira: «C’est du
père Miège», et vous direz oui; nous n’y perdrons ni l’un ni l’autre...
--Moi surtout. Mais je quitte Paris en avril.
--Eh bien! vous reviendrez en avril, et ce que je ne pourrais pas me
décider à faire aujourd’hui, je le ferai: il aura vécu cinq beaux mois.
J’emportai le bijou, et la convention fut exactement observée. Plusieurs
reconnurent, à la correction du style, à la patine de l’or, au moelleux
de toutes les courbes, un bijou de chez Miège. Je leur racontai
l’histoire. «Il faudra voir, dirent-elles, comment elle finira.»
Voici comment elle a fini.
A la fin de l’hiver, je suis retournée chez l’orfèvre. En m’apercevant,
il eut un petit haussement d’épaules, et dit:
--J’aurais presque autant aimé que vous ne fussiez pas revenue... Une
perle... j’ai des clientes qui l’auraient oubliée...
Quand il tint, dans sa forte main gauche, le collier dont la beauté
était plus grande à cause de la jeune lumière, il le caressa un moment,
s’amusant de l’éclat furtif et du grillotis des maillons qui coulaient.
Une nuance d’émotion, très discrète, atténua l’expression d’ironie que
le vieil orfèvre ne devait pas perdre souvent. Il prit une pince, et,
serrant légèrement l’anneau qui attachait la perle longue au médaillon:
--Quel crime vous me faites commettre! dit-il. Mais je sais maintenant
qui vous êtes, j’ai pris mes renseignements, mademoiselle; vous êtes une
artiste dans votre genre, une philanthrope... quelqu’un qui n’est jamais
content de sa journée, parce qu’il reste trop à faire...
Il soupira, pressa nerveusement sur les deux leviers de la pince, et
l’anneau se rompit, délivrant la perle. M. Miège saisit celle-ci, et, me
la remettant: