Et d’abord, vous constaterez que l’idéal que le monde se fait du prêtre

séculier n’est plus le même qu’autrefois. Pour des causes diverses, il

est modifié; je dirais volontiers qu’il s’est élevé. Ce qu’on demande

aujourd’hui à un curé ou à un vicaire, d’austérité de vie, de retenue,

de zèle et de discipline, ressemble fort à ce qu’on attend d’un

religieux. La bonhomie n’a plus de place parmi nous, la facilité des

mœurs n’a fait qu’accroître la sévérité publique, dès qu’il s’agit de

juger un prêtre. Ah! que nous sommes loin, monsieur l’abbé, de la

liberté que laissaient à vos pareils, dit-on, les âges de foi, j’entends

de l’honnête liberté de mots, d’allure, et d’appétit! L’indifférence est

plus exigeante que la foi! Elle vous suit d’un œil attentif; elle

contemple en vous l’exemplaire d’une religion dont elle ne sait pas la

doctrine; elle est scandalisée de peu, ou prétend l’être, et votre rôle

est en vérité redoutable, à une époque où le jugement de tant de

personnes, sur la doctrine, est rapetissé et comme renfermé dans le

jugement qu’elles portent sur un homme. Pensez-y toujours;

persuadez-vous que, par la plus curieuse des sévérités, ce monde qui ne

croit pas tolère malaisément que vous lui ressembliez, même dans une

foule de choses permises. Vous ne vous enrichirez pas, vous ne fumerez

pas, vous n’irez pas à bicyclette, vous ne chasserez pas, vous ne

dînerez pas trop souvent en ville. Sur ce dernier point, je vous avoue

que je pense un peu comme lui, bien que je n’aie pas l’esprit aussi

rigoureux. Le dîner! Quand vous serez à l’âge, mon cher monsieur l’abbé,

vous ferez mieux de refuser, trois fois sur quatre. J’admets qu’il y ait

des exceptions, à la ville et à la campagne. Mais je parle de

l’habitude. Ceux qui l’ont ne sont pas nombreux. Plusieurs ont cru la

prendre par charité. Elle est fâcheuse. Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un

exemple que je vous cite. Presque toujours, une pensée vient à l’un ou à

l’autre des convives, une pensée qui vous honore, en somme, et qui est

celle-ci: «Voici deux, trois, quatre heures que monsieur le curé est

parmi nous. Pendant ce temps, est-ce qu’un pauvre n’a pas frappé à sa

porte et ne l’a pas trouvée fermée? Est-ce qu’un malade ne le réclame

pas? N’avons-nous pas pris, pour nous seuls, un temps qui est, comme

l’argent d’aumône, destiné à toutes les misères? La nôtre n’a-t-elle pas

retenu plus que sa part?» Et pour quel profit? Remarquez que les

conversations sont, la plupart du temps, d’une futilité, pour ne pas

dire d’une platitude extrême, et que le prêtre, qui n’est pas là chez

lui, peut tout au plus réfuter une erreur sur dix qui sont formulées.

Encore est-il sûr qu’il le fasse bien? Eût-il toute la science et tout

l’esprit du monde, il peut être décontenancé par la suffisance d’un

professionnel de la conversation, comme il en existe, gens médiocres et

redoutables, que rien n’intimide, que le sens commun irrite comme un

défi, qui se font une spécialité de tout contredire, et, pressés par un

argument, s’échappent dans l’historiette, qu’ils content à ravir, et par

où ils triomphent. Car l’auditoire n’est pas difficile, et il n’a

souvent pas d’autre critérium, pour juger une thèse, que l’amusement

qu’il y prend. C’est ce qui faisait dire, à un curé, ce mot mystique:

«Il est plus malaisé de faire un bon dîner qu’un bon sermon». Monsieur

l’abbé, vous voyez par là les exigences de nos contemporains. Ils sont

restés jansénistes en ce qui concerne la discipline des clercs. Et je

pourrais résumer ainsi mon premier point: vous avez, par vocation même,

le droit de vivre «séculièrement»; ils vous demandent de vivre

«régulièrement».

Ce n’est pas tout ce qu’ils vous demandent. Et j’oserai vous l’avouer,

monsieur l’abbé, sur un second point, bien plus que sur le premier, je

me trouve d’accord avec eux. Ils ont raison. Les gens du monde

saisissent à merveille cette contradiction entre la vocation

ecclésiastique et le désir de parvenir. Leur mépris n’est jamais loin,

lorsqu’ils s’aperçoivent que le prêtre confond sa mission avec une

carrière humaine, qu’il poursuit son avancement par les mêmes moyens qui

leur servent à eux, se rabaisse aux mêmes recommandations, aux mêmes

inquiétudes, aux mêmes compromis. Lisez-vous les journaux? Je n’en sais

rien, et je ne souhaite pas que vous en lisiez beaucoup, mais si vous en

lisez, vous devez rencontrer souvent, contre tel ou tel candidat à

l’épiscopat, ou contre tel évêque, des articles où sont révélées de

prétendues manœuvres que ce prêtre aurait acceptées et suivies afin de

gagner la crosse et la mitre. Le ton est injurieux; les gros mots, les

insinuations calomnieuses abondent dans ces premier-Paris ou dans ces

entrefilets, au bas desquels on lit fréquemment la signature d’un

écrivain «conservateur». Je n’excuse que le sentiment: il est

parfaitement légitime. Il rencontre, dans la foule, un de ces échos

profonds qui révèlent que l’idée même du juste et de l’injuste est

intéressée dans la question. Et elle va en effet jusque-là. C’est au nom

de son bon sens, de sa vieille droiture que le peuple condamne le prêtre

soupçonné d’une telle faiblesse, et il faudrait que vous entendissiez le

langage de ceux qui, de près ou de loin, par autorité directe ou par

influence, ont eu une part dans les nominations ecclésiastiques! Ils

sont d’une ironie bien instructive lorsqu’ils parlent des solliciteurs.

Et le roman, le roman que vous ne lisez pas, que vous ne devez pas lire,

comme il est sévère sur ce chapitre! Nous sommes assez riches,

malheureusement, en auteurs qui ont essayé de peindre des prêtres bons

et mauvais, surtout mauvais, et qui n’ont réussi que dans le second cas.

Les bons prêtres, dans ces romans, manquent de surnaturel, c’est-à-dire

de tout ce qui les constitue essentiellement. Ils agissent, parlent,

jasent, en braves gens, un peu usés par l’âge, très indulgents,

capables, dans la vie ordinaire, de mille petites charités, et, à

l’occasion, d’un héroïsme qui ressemble beaucoup à celui des sauveteurs

médaillés: d’arrêter un cheval emporté, de se jeter à l’eau pour sauver

quelqu’un, de soigner avec dévouement un pestiféré. On ne peut leur

refuser sa sympathie, mais on peut se demander en quoi ils diffèrent

d’un bon vieux notaire, célibataire et philanthrope. Les mauvais sont

mieux réussis, et, parmi eux, les plus sûrement, les plus fortement

flétris sont les prêtres qui ont vendu aux hommes leur caractère divin.

Mon cher monsieur l’abbé, que voilà un bel éloge de votre vocation!

Comme ceux qui ne la comprennent pas y croient malgré eux, puisqu’ils

vous reprochent, comme un crime, ce qui leur semble si naturel chez le

commun des hommes! Je sais bien que je n’ai aucune autorité en de tels

sujets. Mais je puis bien vous ouvrir mon âme de simple croyante, et

vous dire que je n’ai jamais, moi non plus, compris cette ambition d’un

prêtre. Il me semble que celui qui a été appelé d’en haut doit se dire,

chaque matin de sa vie, quelque chose comme ceci: «J’ai renoncé à

moi-même; je suis libre, de la grande liberté qu’apporte avec soi le

renoncement, et j’ai cette dignité suprême d’être pauvre sans convoitise

de la richesse, de ne désirer rien, de n’être l’homme d’aucune

désillusion, d’aucun désespoir humain. Toute mon ambition est

d’apparaître aux yeux des hommes parmi lesquels je vis, comme la preuve

évidente d’un autre idéal que le leur. Dans la paroisse rurale où

j’habite, il y a plusieurs centaines, plusieurs milliers d’âmes

peut-être, qui tiennent à la mienne par le lien de l’exemple, de la

prière, de la charité que je leur dois. N’est-ce pas infiniment plus que

mes seules forces ne me permettraient d’en soulever, et si je me

chargeais, volontairement, par témérité, d’une seule âme de plus, de

quelle grossièreté je ferais preuve, et, au fond, de quelle

incrédulité!»

Ma troisième observation sera très courte. Ce ne serait pas la dernière,

si je voulais être complète. Mais il faut se borner, surtout dans le

sermon. Je vous dirai donc simplement que, parmi les hommes qui ne

partagent pas votre foi, dans ce monde où vous allez entrer, on pourrait

distinguer deux groupes, tout à fait inégaux. Quelques-uns sont

absolument hostiles à toute idée religieuse; le plus grand nombre

professe une sorte de respect pour les choses religieuses, respect

infiniment variable, qui va de ce que les chimistes appellent, dans

leurs analyses, «des traces», jusqu’au désir de croire. Cette

disposition respectueuse s’unit, le plus souvent, à une ignorance

vraiment extraordinaire de ce qu’est le _Credo_ d’un fidèle. Je fais

allusion ici à une élite intellectuelle et même savante. Et je me

permets de vous supplier, en passant, lorsque vous rencontrerez

quelqu’un de ceux-là, plus tard, soit dans un salon, soit dans une

assemblée, soit dans une discussion écrite, de toujours vous souvenir

que vous avez eu une éducation qu’ils n’ont pas eue, et qu’ils ont eu,

parfois, des difficultés de connaître la vérité et de la suivre, qui

vous ont été épargnées. N’oubliez pas non plus qu’il y a une infinité de

surmenés. Que de choses à dire encore sur ce sujet! N’ouvrez pas d’abord

les livres de controverses. Ouvrez votre cœur d’homme agrandi par la

charité, et montrez-vous fraternel, avant d’être d’accord.

Il m’a promis, et je suis restée confuse de la présomption dont j’avais

fait preuve.

X

MÉDITATION SUR LE VILLAGE

Beaucoup de femmes n’ont d’autre idée générale que d’aimer. Cela suffit,

pour faire des vies admirables ou mauvaises, ou bornées et médiocres.

Tout dépend de l’objet. Dans ce village de Beauce que j’ai là, devant

moi, sur la colline distante, toute soyeuse de blé jaune, et que le

soleil va quitter tout à l’heure, dans cet amas de maisons qui ne sont

que de la terre levée en murailles et coiffée de chaume ou de tuiles, je

connais presque toutes les mères, presque toutes les jeunes filles et

les petites qui vont à l’école. Elles sont la meilleure partie de la

population, les gardiennes de l’idéal appauvri. Médisantes, hargneuses

quand elles sont vieilles, souvent légères quand elles sont jeunes,

négligemment instruites dans leur religion, elles semblent abîmées dans

le souci du ménage, et tout près du sol, comme leur chambre et comme

leurs étables. Et pourtant, quand je les regarde de près, je reconnais

la race baptisée, généreuse, et capable de toutes sortes de noblesses

qu’elles ignorent elles-mêmes. C’est qu’elles ont souffert ou commencé

de souffrir pour d’autres. Elles n’ont pas eu plus de travail que les

hommes, qui sont de durs tâcherons, mais elles ont eu plus de cette

peine qui n’est pas pour l’argent, et qui ouvre le cœur. Elles sont

mères, elles sont sœurs, elles sont voisines, elles sont la communauté

permanente, tandis que les laboureurs avec les chevaux s’éparpillent

dans l’étendue. Cette Perrine, une femme de gueux, a recueilli deux

enfants, qu’elle élève avec les siens, et qu’elle dotera du même baiser,

quand ils auront vingt ans; cette grande Marie, fermière occupée tout le

jour, soigne, le soir, depuis huit ans, les plaies d’un berger

alcoolique, crasseux, pouilleux, et «qui ne lui est de rien», comme on

dit ici; cette autre fait le lit et balaye la maison d’une idiote venue

on ne sait d’où, un jour, par les routes, et qui s’est arrêtée au

village pour attendre la fin de la pluie, et qui croit peut-être qu’il

pleut toujours; dix autres supportent, et quelques-unes sans se

plaindre, des maris odieux, ou de vieux parents acariâtres; et cette

Véronique, une enfant élevée sans mère, belle comme les glaneuses des

peintres, comme celles qui vont devant dans leurs tableaux, fait lever

tous les yeux jeunes quand elle traverse la plaine, ou qu’elle appelle

les valets de ferme, à l’heure du souper, mais personne n’oserait

plaisanter avec elle, parce qu’il y a en elle une espèce d’honneur pur,

qui tient en respect même les brutes. D’où vient tout cela, et tout le

reste que nul ne sait? Où ont-elles pris ces parties de vertus

supérieures? A leurs aïeules surtout. Elles sont les héritières de

longues générations de femmes qui avaient une forte conscience

religieuse, les fragments reconnaissables du chef-d’œuvre mutilé, de

cette merveille qu’était presque partout, le paysan français. Ah! qu’il

avait raison, l’ancien qui me disait: «La France vit sur sa graisse.»

Oui, elle en vit heureusement, car on la nourrit mal, du dehors, et on

lui fait boire de mauvais alcool frelaté.

Les hommes ont moins bien résisté que les femmes à ce régime. Je parle

d’un village de la Beauce, et je n’ignore pas que nous sommes ici

au-dessous de la moyenne, et qu’il y a des provinces nombreuses où l’on

sent moins l’effritement moral. Mais la constatation n’en est que plus

intéressante. Elle permet de deviner l’avenir. Eh bien! je les trouve

presque tous envieux à un degré nouveau, et lâches pareillement. Il a

toujours été difficile de faire dire à un paysan ce qu’il pense de bon,

plus difficile encore de lui faire avouer ce qu’il a gagné, ce qu’il a

perdu, et même son opinion sur le temps du lendemain. Mais la jalousie,

comme elle sort des yeux, des mots, des gestes, des silences, comme je

l’entends, derrière moi, qui me suit quand je traverse la place, et

comme elle est fugace en même temps, car, si je me retourne, ils me

saluent! Ils n’ont point de haine contre moi, ils en ont contre ma

richesse, contre mon chapeau, ma voilette, mes bottines, les mots même

dont je me sers. Et je suis riche puisque je donne. Et je ne fais que

restituer, puisque je suis riche. Quand je leur tends la main, ils

s’imaginent que je veux les corrompre. Quand je leur souris, ils

cherchent l’intérêt. Si j’étais un homme, ils croiraient que je prépare

une candidature. Quelque chose a péri ou va mourir en eux, et c’est ce

que j’appelle l’amour, ce que j’ai rencontré si souvent chez mes amis

plus pauvres de Paris ou des villes de province, cette faculté

d’émotion, cette certitude prompte, qui répond: «L’espace est franchi,

je sais que vous m’aimez». C’est de la fraternité qui s’en va, et c’est

de la haine qui monte, et, avec elle, de la peur. Ils se redoutent les

uns les autres; ils craignent la délation, le journal, le député qu’ils

ont nommé, les répartiteurs, le percepteur, le garde champêtre, tout ce

qui pourrait les desservir auprès de la puissance monstrueuse et

prodigue de promesses, d’où ils attendent, de plus en plus, le pain

quotidien, qu’ils demandent encore à la terre mais avec moins de

confiance et moins de gratitude. Servage nouveau, bien pire que

l’ancien, car c’était jadis une condition des personnes, et je crains

bien que ce ne soit devenu un état des esprits.

Les hommes de ce village,--et de combien d’autres?--sont des abandonnés.

Ils n’ont eu ni formation suffisante, ni direction. A l’école, des mots,

des formules de morale pâles comme des conseils d’hygiène; à la caserne,

les mêmes formules délayées en conférences, et puis, en dessous, à la

caserne même et dans la ville, des leçons de débauche, de désertion, de

mépris des chefs; à présent, toutes les rumeurs mauvaises du vent qui

souffle: voilà ce qu’ils ont appris. C’est tout. Personne ne les

détrompe, personne ne raffermit leur sens commun ébranlé. Ne sachant que

l’alphabet, les quatre règles de l’arithmétique et ce qu’il faut

d’histoire calomnieuse pour perdre toute fierté du passé de la France,

ils doivent lutter, seuls, contre la plus furieuse invasion de sophismes

qui ait menacé la raison des illettrés, et même celle de quelques

autres. C’est le plus cruel de la pauvreté, cette faiblesse devant

l’erreur. Le curé n’y peut rien. Ils sont prévenus contre lui et

l’évitent sans le connaître. L’instituteur, qu’ils connaissent bien, ne

serait pas mieux écouté, lors même qu’il voudrait parler. Les paysans ne

le considèrent pas comme un ami, ni même, au fond de leur cœur, comme un

égal. Il n’est pas du pays; il n’a pas été choisi par les pères et les

mères du pays; il ne possède aucune parcelle du sol; il n’a point de

mission divine; il n’exerce qu’un métier humain: il passera. Son

influence sera tout au plus politique; il n’est point un notable, ou,

comme on disait jadis, une autorité. Quelque chose de plus fort que les

lois et les règlements s’y oppose. Qui donc aura l’autre influence, la

permanente, la moralisatrice, l’apaisante, l’heureuse? Dans des temps

abolis, elle fut exercée par sept familles, de bourgeoisie ou de

noblesse, qui n’ignoraient pas, la plupart du moins, qu’habiter c’est

servir. Aujourd’hui, ma sœur a encore «son principal établissement» ici,

à trois kilomètres du village, en haut de la colline d’où je vois, tout

le jour, le jeu de la lumière et du vent sur les blés. Elle y passe sept

mois de l’année. Pas une seule autre famille lisante et pensante ne

demeure sur le territoire de la commune. Car je ne puis qualifier de la

sorte les Japermont, les deux fils du grand marchand de bois, dont le

château est caché, tout à l’extrémité de notre territoire, dans un pli

de la forêt. Ils chassent à courre ou à tir, et ils ne font, dans leur

château, que des apparitions. J’ai rencontré le second, hier matin,

celui qu’on dit intelligent. Je venais de quitter la mère Bûchette, la

ramasseuse et peut-être aussi la faiseuse de bois mort. Elle

s’éloignait, son fagot sur le dos, en me disant:

--Au revoir, mademoiselle; je suis contente de vous avoir bonjourée!

Un cavalier sauta de la grande taille de la forêt dans la petite,

m’aperçut, galopa vers moi, arrêta son cheval à trois pas, et l’homme et

la bête me regardèrent ensemble, du même air jeune et content de vivre.

--Vous suivez la chasse, ma belle voisine?

--A pied, n’est-ce pas?

--Voulez-vous une auto? J’en ai amené deux.

--Merci.

--Alors je vous retiens pour après-demain soir. Vous dînerez. Nous

jouons une comédie. Marcelle sera si heureuse!... Vous ne voulez pas? On

ne peut jamais vous avoir! Vous n’êtes de rien.

--Je suis de beaucoup de choses, au contraire, mais justement de celles

dont vous n’êtes pas.

Il sourit, salua, et se remit au galop.

Un cor de chasse, au loin, sonnait l’hallali courant. Et d’abord je pris

plaisir à l’écouter. Mais cela ne dura pas. La seconde fanfare m’irrita,

comme si elle n’avait été qu’une succession de notes fausses. J’aurais

voulu courir jusqu’au maître d’équipage, et lui dire:

--Plus bas, je vous en prie, plus bas: il y a des malades!

XI

LA QUÉRENTE DE PAIN

Il y avait, dans un des coins de France que j’aime, une veuve qui

s’appelait Victorine Loux et qui était réputée, dans tout le pays, à

plus de deux lieues sous les ormes et les noyers, pour sa fermeté autant

que pour sa charité. Elle avait perdu depuis dix-huit mois son mari, et

elle gouvernait seule, sans que ni gens ni bêtes eussent à se plaindre

d’elle, sa famille de cinq enfants, ses domestiques hommes et femmes,

ses troupeaux de bœufs, de vaches, de moutons, et ses chevaux, et toute

sa volaille qui ne cessait de chanter qu’à la nuit. «Rien ne manque de

rien chez la Loux», disaient les voisins, admirateurs ou envieux. Et ils

disaient vrai.

Or, voici ce qui lui arriva.

On était à la fin de l’été, à l’époque où il y a encore des bouquets

d’herbe drue à la limite des champs moissonnés. L’aire était pleine de

paille et de foin; l’odeur du blé mûr sortait par les fenêtres des

greniers; les poules couraient dans les chaumes; les valets attendaient,

pour commencer les labours, la première pluie de septembre et l’ordre de

la maîtresse. Celle-ci, dans la cour que fermaient de trois côtés des

bâtiments aux toits longs, voyant rentrer les moutons qui se

bousculaient à la porte de la bergerie, appela d’un signe la femme qui

les menait. C’était à la nuit tombante. Maîtresse Loux s’était adossée,

en face de la bergerie, au mur de l’étable. Elle avait le visage plus

grave que de coutume, son mince visage que serrait, du front jusqu’au

bas des joues, l’étoffe unie d’une coiffe de lin. Elle était de taille

élancée et droite. Elle avait retiré à demi ses pieds de ses sabots, et

appuyait ses talons sur le rebord, ce qui la faisait paraître encore

plus grande. La femme qui venait à elle, courtaude et marchant

pesamment, appartenait à cette catégorie d’êtres à moitié privés de

raison, «innocents», dont le roman, presque toujours obscur, fait frémir

ceux qui le pénètrent ou qui le devinent. Elle avait les traits

ramassés; elle n’était pas belle; elle était jeune encore. En arrivant

près de la fermière, elle leva ses yeux, où l’esprit passait

irrégulièrement en lueurs fugitives.

--La quérente de pain,--c’était le surnom, et peut-être le seul nom de

cette fille de ferme,--je t’ai appelée pour te parler d’une chose qui me

coûte bien à dire.

L’autre ne répondit pas. Elle était immobile, le cou tendu, et comme en

arrêt devant les mots qui allaient s’envoler.

--Voilà longtemps que je t’ai prise chez nous, ma pauvre fille, continua

Victorine Loux...

--Quinze ans, grommela la gardeuse de moutons.

--L’âge de ton premier enfant, oui, tu te souviens bien; il avait à

peine un mois quand tu nous l’as apporté. Tu sais que je vous ai bien

traités, toi et lui, et l’autre encore, et que je t’ai défendue.

--Oui.

--Si j’étais seule dans ma ferme, je te garderais encore. Mais les

enfants de chez moi ont grandi. Mon aîné a un peu moins d’âge que le

tien, et le voilà qui s’essaye à tenir la charrue, comme fait aussi ton

fils Pierre, et à écouter quand je vends mes bêtes ou mon froment aux

marchands qui passent. Ils ont été élevés ensemble, et trop près à près

pour que mon gars commande le tien. Ils ne s’entendraient bientôt plus:

il faut nous séparer, ma pauvre fille.

La quérente de pain tressauta, et, dans ses yeux toujours fixés sur la

fermière, une angoisse, un souvenir, un reproche, une supplication parut

et s’évanouit. Les lèvres n’en exprimèrent rien. Elles s’abaissèrent

seulement et dirent:

--Vous êtes la maîtresse.

--Je ne t’abandonne point, reprit Victorine Loux; demain, tu mettras ta

meilleure robe et tu iras, avec Pierre, chez mon parent de la métairie

de Langogne; je lui ai demandé de vous donner du travail. Et il le fera,

à cause de moi. Dans quatre jours, vous nous quitterez.

--Vous êtes la maîtresse, répéta, plus bas, la pauvresse.

Et les deux femmes se séparèrent. Et, en ce moment, une troisième femme

traversa la cour, et, passant derrière Victorine Loux qui rentrait dans

la grande salle de la ferme:

--Ce n’est pas trop tôt que vous chassiez de chez vous cette

engeance-là! dit-elle.

Mais la fermière, contrairement à ses habitudes, ne releva pas cette

mauvaise parole que disait Rose Goufier, la seconde fille de ferme. Elle

avait trop de chagrin.

Pour la quérente de pain, elle s’était dévouée en effet, et elle avait

souffert plus d’une contradiction. Quinze ans plus tôt, quand elle avait

manifesté sa volonté d’accueillir sous son toit cette coureuse de route

dont on ignorait le nom, l’origine, la vie, et qui se présentait,

mendiante, avec un enfant sur le bras, les voisins, le mari même,

n’avaient pas manqué de s’élever contre une charité si imprudente: «Quel

besoin de secourir des gens sans aveu? D’où venait celle-là? Où était le

père de son enfant? Ah! elle aurait vite fait de quitter la maison où on

la recevait, et on s’apercevrait, un matin, qu’elle avait repris la

grand’route, emportant avec elle plus que les gages qu’elle avait

gagnés!» Victorine Loux avait tenu bon.

La gardeuse de moutons n’avait ni volé ni cherché à quitter la ferme,

mais six ans plus tard, au scandale de tout le pays, elle avait eu un

second enfant, et Victorine Loux ne l’avait pas chassée. Plusieurs,

parmi les plus considérables de la commune, s’étaient prononcés, à cette

occasion, contre une fermière, une honnête femme, une mère, qui tolérait

le désordre près d’elle et ne pensait pas à l’exemple. «J’y pense bien,

répondait Victorine, mais mon fils aîné est encore tout petit, et, quand

il sera grand, il verra moins la faute de cette pauvresse que la charité

dont elle aura bénéficié.» Et les années étaient venues, apportant

chacune un peu plus d’oubli que la précédente. Les enfants de la

quérente de pain, Pierre et André, Pierre, hardi, batailleur et brun de

cheveux, André, tout rose et blond, et timide comme une fille, avaient

été élevés avec les enfants de la ferme; ils avaient mangé le même pain,

bu le même lait et le même air, reçu les mêmes caresses, entendu les

mêmes voix, suivi la même école et vu les mêmes mottes de terre d’où

germe pour les hommes, en même temps que les moissons, une si puissante

fraternité. Victorine Loux ne faisait presque point de différence entre

ceux qui étaient à elle et ceux qui étaient à l’autre. Il avait fallu

que le sang, peu à peu, parlât au cœur des fils légitimes, des héritiers

du sol et des troupeaux, et y mît l’obscur besoin de commander. Alors

les premières querelles sérieuses s’étaient élevées entre les aînés des

deux races inégales. Et la fermière avait compris que ce qu’elle avait

fait, ses enfants allaient le défaire.

Personne ne souffrait autant qu’elle de la décision qu’elle avait prise:

ni la vraie mère, assurément, ni les enfants qui n’avaient pleuré qu’une

heure, en apprenant que deux d’entre eux vivraient au loin désormais, et

qui, maintenant, formaient des projets et combinaient des revoirs; ni

les domestiques de la ferme, qui dédaignaient la quérente de pain ou la

jalousaient.

Mémoires d'une vieille fille · 第 4 / 14 段