Elle détacha, en un tour de main, les épingles qui retenaient les langes

de son enfant, lui laissa sur le corps une chemise à peine large de

trois doigts, et soulevant et portant à bout de bras le petit qui

étirait ses jambes arquées et grêles, elle le posa dans le plateau de la

balance où chaque nourrisson était pesé à son tour. Elles étaient deux à

suivre du regard l’aiguille de la balance, la mère et une jeune fille,

dont la robe de ville était cachée sous une blouse de toile tombant

jusqu’aux pieds, et qui inscrivait les poids sur des feuilles où chaque

semaine elle ajoute une ligne. Les jeunes mères du quartier ont pris

l’habitude de venir tous les huit jours au pèse-bébé. A chaque minute il

en vient une nouvelle. La plupart s’en vont contentes, il y a un bel

orgueil tendre dans le geste qu’elles font pour reprendre l’enfant et

l’emporter.

--Il a profité! dit-on autour d’elle. Ce n’est pas comme le mien!

D’autres passent, après l’épreuve de la balance, ou même avant, dans la

salle de consultation. Là, je rencontre l’amie que je venais voir, celle

qui a donné sa vie à la misère des autres, et qui est parmi elles la

science abordable, la bonté et la paix. Elle est jeune aussi, elle porte

la blouse d’infirmière; elle a le don d’organisation, et l’habitude du

monde qui souffre, moins aisée à prendre que celle du monde qui s’amuse,

elle n’est ici une inconnue pour personne, on sait qu’il suffit d’être à

plaindre pour être reçu.

--Voyez, me dit-elle tout bas, la mère de ce petit est phtisique; c’est

la sœur qui est venue. Il va moins bien, depuis la semaine dernière.

Derrière une table, un jeune médecin est assis et examine l’enfant, puis

signe une ordonnance. Deux, trois, quatre, six enfants passent dans ses

bras, pendant que je cause avec la directrice du dispensaire. L’un d’eux

tousse, un autre a la fièvre, un autre est déjà maigre et bleu comme

ceux qu’on ne reçoit plus; un autre a le ventre ballonné et l’air sombre

et à moitié bestial, et on apprend, en interrogeant la mère, qu’il a été

nourri en Bretagne, pendant deux ans, et qu’il était robuste alors, et

qu’«il buvait l’alcool comme de l’eau». Une femme, tout à fait vieille,

ou qui paraît telle, apporte un bébé de trois mois, qu’elle allaite.

C’est la grand’mère; elle a eu un enfant en même temps que sa fille en

avait un, et comme elle a perdu le sien, elle nourrit son petit-fils.

Après elle, entre une femme de vingt ans, jolie, blonde, aimable, qui

s’assied adroitement, en faisant une gerbe avec les plis de sa pauvre

robe. Elle a des dents éblouissantes, qui fleurissent son pâle visage.

Elle soulève une mousseline recouvrant un paquet.

--Je vous apporte Charlot, dit-elle.

--Je le reconnais, dit le docteur. La diarrhée a disparu?

--A peu près. Mais il diminue. Je l’ai fait peser par la demoiselle à

côté: depuis deux semaines il diminue.

--Vous l’allaitez toujours?

--Oui, monsieur le docteur.

--Combien de fois?

La bouche mince, spirituelle, nerveuse, s’allongea un peu plus, un rire

léger en sortit.

--Il est si vorace! dit-elle. Combien de fois? Mais, tant qu’il veut!

--Vous voulez le tuer, alors?

--Oh! monsieur!

Il lui expliqua l’imprudence grave qu’elle commettait, et je voyais

décroître et s’effacer le sourire jeune et charmant, comme s’efface une

lumière.

Le défilé des malades continue. Entre les consultations, ou dans les

rares moments où la directrice se trouvait libre, je pus causer avec

elle. Elle m’apprit qu’elle avait fondé, dans le même quartier, un

dispensaire pour les tuberculeux, et une sorte de magasin où les femmes

enceintes et les mères de famille venaient chercher du travail qu’elles

faisaient ensuite à domicile, des vêtements à coudre, ou, _pour celles

qui ne savent pas coudre_, des fils de fer à tordre, pour coiffer les

bouteilles.

--Mais, ajouta-t-elle, ce sont mes enfants qui sont les préférés et les

gâtés. On vient les voir, on les aime, on m’aide à les faire vivre.

C’est plus aisé que d’empêcher les parents de mourir jeunes. Le

dispensaire a nourri plus de cent petits gars ou petites filles du

quartier, l’année dernière, et en a soigné plus de six cents. La ville

de Paris nous donne aussi.

--Combien?

--Trois cents francs par an.

--Elle y gagne!

Puis, ramenées invinciblement, l’une et l’autre, vers le sujet vrai, qui

n’est pas tant la manière d’équilibrer un budget que la manière d’aimer

ceux qui ont si peu d’amis, hors les temps d’élections, nous avons parlé

d’eux; des préjugés qu’ils doivent sacrifier lorsqu’ils prennent notre

main; des haines qu’ils abandonnent,--non pas tous ni toujours;--de

leurs étonnements devant celles qui n’attendent rien d’eux; de l’horizon

de misère, qui recule à mesure qu’on essaie de l’atteindre; des heures

cruelles et des minutes inoubliables, où le bonheur des autres passe si

près de nous que nous pouvons y boire.

--Tenez, me dit-elle, un jour que j’étais ici, avant les consultations,

une de mes amies du faubourg, la femme d’un maçon, vint me voir. Elle

avait sept enfants. Je la savais très courageuse et très fière. Comme

elle ne me disait rien d’elle-même, je compris qu’elle était inquiète,

et, comme le jour du terme approchait et que j’avais de l’argent par

hasard, je lui offris de payer son loyer. Elle ne s’y attendait pas.

Elle se mit à fondre en larmes. «Ah! cria-t-elle, comment faire pour

vous remercier?» L’élan était si vrai que je répondis: «Embrassez-moi!»

Elle se jeta à mon cou, et je me sentis plus joyeuse qu’elle, de cette

joie qu’on a causée, qu’on peut porter avec ses peines, et qui ne meurt

pas du voisinage.

VIII

MONSIEUR JOSUAH

Puisque je m’occupe des pauvres, j’ai donc connu beaucoup d’artistes, ou

du moins beaucoup de gens qui se disaient tels. C’étaient presque tous

des hommes. Les femmes ne prennent ce titre que lorsqu’elles sont

jeunes, et qu’elles peuvent y ajouter «lyrique» ou «dramatique». Et

c’est à peine un mensonge. Il n’a jamais trompé que ceux qui l’ont bien

voulu. Les hommes persistent plus longtemps à inscrire sur leur carte de

visite: «artiste peintre, sculpteur, photographe, ciseleur, tourneur,

comique...», sur la pauvre carte qui a passé par tant de mains de

concierges ou de cuisinières, a monté tant d’étages, en a tant descendu,

et n’est pas revenue, chaque fois, avec vingt sous. La plupart ne

peignent plus, ne sculptent rien, ne cisèlent que les routes de France

en traînant leurs souliers, et ne jouent la comédie qu’à moitié, pour

vivre, devant des spectateurs qui n’applaudissent point et se défilent

volontiers. On les écouterait mieux s’ils n’étaient pas «artistes». Le

peuple qui peine dur, celui des campagnes ou des métiers, se défie de

ces mendiants qui ressemblent à des rentiers par le vieux chapeau de

soie, la vieille redingote, le vieux reste de prétention, ou l’accent,

ou l’œil qui a vu trop de choses. Ils le savent, mais cette fausse

noblesse les console peut-être. Ils y tiennent. Et puis, dans le nombre

de ceux qui se disent artistes, j’en ai connu deux ou trois qui avaient

dû l’être.

Josuah Orset fut même un peu de mes amis. Il avait un prénom admirable,

et qu’il prononçait avec sentiment: «Josuah, mademoiselle, pour vous

servir»; il avait un nez de modèle, droit et long, des yeux demi-fermés,

clignotants, luisants d’un reste de feu et d’un reste d’esprit, une

barbe grise en queue d’hirondelle, de longs cheveux autour d’une

tonsure, une vareuse autrefois noire, une habitude de la blague qui lui

faisait croire, à lui-même, qu’il venait de quitter l’atelier; il avait

surtout, signe de la profession, une boîte à couleurs et un appui-main,

qu’il portait en tout lieu.

Quels étaient le passé de cet homme, son état civil, son âge exact, la

raison ou les raisons qui l’avaient fait déchoir, s’il avait eu un rang?

Personne ne l’a jamais su.

Un soir, après une pluie d’octobre, qui l’avait trempé jusqu’aux os, il

sonna à la porterie d’un couvent de Trappistes, situé, comme tous les

couvents de cet ordre, en pleine campagne, dans un pays de chênes et de

coteaux. On lui ouvrit.

--Je voudrais faire une retraite? dit-il.

--De combien de jours?

--De trois.

Comme l’hospitalité des Trappistes a toujours dépassé, en largeur et en

discrétion, même celle de l’Écosse, il se trouva bientôt dans une

chambre nue, mais parfaitement propre, devant un feu clair qui séchait

la vareuse, près d’une table sur laquelle était posé un livre de

méditations, n’ayant eu à fournir aucune référence,--il en avait très

peu,--content d’avoir chaud, content de penser au souper, même maigre,

dont l’heure approchait, flatté surtout d’avoir été accueilli, au seuil

de l’hôtellerie, par le Père abbé en personne, et par le prieur, qui

l’avaient reçu avec beaucoup de respect et de dignité, comme un

personnage, selon la règle.

Pendant trois jours, il vécut dans ce monde de silence, lisant un peu,

songeant davantage, assistant aux offices, se promenant seul dans un

grand jardin clos, n’ayant de relations qu’avec un vieux trappiste,

carré de tête et de corps, bourru de ton, bêcheur de pommes de terre,

semeur de blé, faucheur de foin, qui lui parla d’éternité. Il s’habitua

au mot, et bientôt à l’homme, qui était simple comme un paysan, et qui

jugeait durement le monde et indulgemment chacun des hommes dont il

parlait.

Le quatrième jour, au matin, il descendit, avec la boîte de couleurs et

l’appui-main, dans le grand corridor, voûté et vitré, qui s’étendait, au

rez-de-chaussée, sur toute la longueur du jardin. Il envoya chercher le

prieur pour lui faire ses adieux, et lui demanda même, par politesse

d’artiste, s’il ne devait pas quelque chose pour une si bonne

hospitalité.

Il lui fut répondu que «messieurs les hôtes» n’étaient point obligés de

donner, et que, s’ils croyaient devoir le faire, ils pouvaient donner ce

qu’ils estimaient convenable.

Josuah Orset trouva que ce n’était pas cher. Et, ayant remercié le

prieur qui s’éloigna aussitôt, après l’avoir salué, il eut une idée.

Peut-être l’avait-il eue déjà, il est vrai, mais, en ce moment, elle lui

sembla plus digne d’attention. Il s’approcha de la pancarte qui pendait

à droite de la porte d’entrée, et se mit à méditer,--il savait

maintenant ce que c’était--le «règlement de l’hôtellerie».

Ce fut une demi-heure extrêmement recueillie. Personne ne la troubla.

Les grands corridors blancs n’avaient plus même un papillon, battant de

l’aile contre les vitres.

«Article premier.--Messieurs les hôtes se lèvent à cinq heures, et se

rendent à l’église le plus tôt qu’ils peuvent.»

--Je me lève plus volontiers de bonne heure depuis que je suis vieux,

songea Josuah. Il y a une harmonie singulière entre la vieillesse et le

matin. L’article ne me gênerait guère.

«Art. 2.--Ils assistent tous les jours à la messe de communauté, aux

vêpres et au _Salve Regina_. Le coucher aura lieu à huit heures en

hiver, à neuf heures en été.»

--C’est un régime dont je n’avais pas l’habitude, avant ma retraite, et

qui pourrait être amendé. Je pourrais être, sans doute, en

demi-retraite, comme on est en demi-solde. D’ailleurs, le chant du

_Salve_ m’a donné une forte émotion artistique. Je l’entendrai

volontiers chaque soir. Ces Frères en brun, d’un côté de la nef, ces

Pères en blanc, de l’autre; ces têtes énergiques devinées à travers

l’ombre, ces voix graves que recueille l’air muet du dehors...

«Art. 3.--MM. les étrangers doivent toujours éviter la rencontre des

religieux et des frères convers, et s’écarter des lieux où ils sont à

travailler. Les religieux, étant astreints à un perpétuel et rigoureux

silence, ne peuvent donner aucune réponse à ceux qui leur adresseraient

la parole.»

--Article magnifique! Quelle satisfaction de ne plus entendre les hommes

parler, et d’avoir la certitude qu’ils ne vous interrogeront pas! Voilà

un vœu que j’ai souvent formé, et que j’ai cru irréalisable... Des

sympathies qui se taisent; des antipathies qui ne s’expriment pas; des

défiances qui n’ont pas la permission de se traduire par des mots ou

même des gestes... Je n’ai trouvé cela qu’ici.

«Art. 4.--MM. les étrangers qui amènent avec eux leurs chevaux ne

doivent régler avec le Père hôtelier que leur propre dépense. Pour celle

des chevaux, ils s’entendent avec le Frère chargé des écuries.»

--Cela ne me regarde plus, dit Josuah. Mais l’ensemble des conditions

m’agrée.

Il sortit aussitôt, et traversa le jardin sablé de sable de carrière,

car il venait d’apercevoir, en se détournant, la tête chenue du prieur

entre deux cônes de poiriers.

--Monsieur le prieur, fit-il, j’ai eu une idée que je crois bonne. Je

voudrais demeurer ici.

--A quel titre?

--Comme peintre.

--Nous avons deux frères qui s’entendent assez bien à étendre le minium

et à délayer le badigeon. Cela nous suffit.

--Mais pardon, je suis peintre d’histoire.

Le vieux grognard, retraité sous la bure, et qui ne saisissait pas très

bien la nuance, répondit à tout hasard:

--Nous n’en usons pas.

--Mais vous avez une église?

Le prieur ne répondit pas, étant ménager des mots.

--Votre église est nue comme vos granges. Je propose de décorer le

chœur. Je ferai une grande composition, comme nous disons. Vous me

nourrirez, et je vous donnerai mon travail. Je serai au pair.

Acceptez-vous?

Le vieil homme considéra ce chemineau, et il songea sans doute que, lui

aussi, il avait fait de rudes étapes, avant de trouver l’abri.

--C’est à voir, dit-il simplement.

Josuah eut la permission de rester. Il eut sa chambre, son couvert

d’étain, son coin de buanderie transformé en atelier, pour le travail de

l’esquisse. La campagne environnante lui plaisait infiniment. Les

derniers jours d’automne l’invitaient à la rêverie. Il jouissait

d’assister à cette fin de moisson sans paroles; de voir les charrettes

pleines de sacs de pommes de terre, ou pleines de tiges de maïs, ou de

trèfle sec, rentrer au pas des bœufs. Les bouviers, en froc blanc ou

brun, quand ils le rencontraient, dans les chemins creux, pensaient:

«Monsieur Josuah cherche l’inspiration.»

Elle devait être bien cachée, à en juger par tant de promenades faites

pour la découvrir.

Elle finit par venir. Elle était quelconque. Le peintre, sur un immense

papier, traça, au fusain, quelques silhouettes groupées, des ronds qui

représentaient des nuages, une barre qui figurait la terre, cinq rayons

autour d’un noyau, qui devait être une étoile. Le titre de l’œuvre,

était: «Le Cortège des rois mages.» Josuah s’était décidé à traiter,

après quelques autres, ce sujet qui permettait de mettre en scène trois

rois,--il avait toujours désiré en peindre un,--trois écheveaux de

personnages derrière eux, et tout autour une ménagerie complète. Il y

avait bien, de ci, de là, des jambes ou des pattes trop longues, des

bras trop courts, des cous drôlement attachés. Mais n’est-ce pas ainsi,

souvent, dans la nature?

Les juges de l’esquisse ne firent pas d’objections. Et l’artiste comprit

qu’il avait devant lui tout l’hiver assuré: coucher, manger, chauffage,

sans compter la compagnie de ces moines silencieux, qu’il commençait à

aimer.

Il fallut tout le printemps pour dessiner les personnages, d’après

nature. Par grande faveur, l’artiste obtint de faire poser devant lui

quelques vieux frères, un notamment, qui était chargé de la basse-cour,

et qu’on voyait, trois fois le jour, s’avancer jusqu’au milieu de la

grande cour des étables, s’arrêter et tourner la manivelle d’une petite

crécelle pendue à sa ceinture, et dont le grincement rassemblait les

poules éparses sur les fumiers. L’été fut employé à peindre sur toile la

grande composition; l’automne à la fixer autour du chœur de l’église et

à la corriger.

La correction ne finit jamais. Deux ans plus tard, Josuah était encore à

la Trappe, quelquefois au sommet de l’échelle roulante, reprenant un

bout de draperie, ajoutant un ange pour masquer un trou dans le tableau,

allongeant la barbe d’un mage, ou mettant du poil neuf aux jambes grêles

des chameaux; mais plus souvent dehors, dans les champs où ne s’arrêtait

jamais, de l’aube au crépuscule, le travail muet des hommes.

Il s’était habitué. Il s’était senti aimé. Compris? c’est autre chose.

Comme il n’y a jamais eu de cœur vivant sans une fibre cassée, Josuah,

dans sa joie, avait un regret mêlé. Il avait peut-être des juges: il

n’avait point de public. Les étrangers visitaient rarement la chapelle,

marchands de chevaux ou de bœufs pour la plupart, éleveurs de porcs,

acheteurs de foin ou de blé de semence. On voyait, le matin, quelques

blouses bleues, parmi les robes de bure retroussées jusqu’aux genoux et

tachées par la boue des chemins; elles disparaissaient vite du côté des

étables ou des greniers. Quant à ces vieux Pères, blancs de cheveux,

bronzés de visage, quand ils se prosternaient dans leurs stalles, quand

ils se relevaient, quand ils chantaient, ils étaient admirables à voir,

images saisissantes de la prière, de la pénitence et de la force, mais

voyaient-ils? Voyaient-ils les trois mages, et les trois cortèges, et la

bordure symbolique du panneau, où l’on eût dit que l’arche de Noé avait

versé son contenu, tant les bêtes y abondaient? Josuah inclinait vers la

négative. En tout cas, ils n’exprimaient pas leur avis, et c’était, pour

Josuah, comme s’ils n’en eussent pas eu.

Deux ou trois fois, croisant l’un d’eux, au seuil de la chapelle, il

avait essayé de le faire parler. Il avait dit, à demi-voix respectueuse,

et désignant de la main la peinture magistrale:

--C’est enfin achevé... Trois ans d’effort... Depuis trente ans, je n’en

avais pas fait autant, parce qu’il y a des mortes saisons, dans la

carrière d’artiste... Mais je tiens mon œuvre... Je crois que je puis

être content?

Le vétéran s’était borné à saluer en passant, un peu plus bas que

d’ordinaire.

La vanité de l’artiste était restée souffrante. Sauf en ce point, depuis

le commencement de son séjour à la Trappe, M. Josuah s’était beaucoup

amendé. Il avait eu l’exemple et il avait eu le temps. Ce chemineau

était devenu une manière de cénobite. Quand il développait ses idées sur

l’art, dans les rares occasions où la loi du silence était levée,

presque toute la communauté l’admirait. D’autres souriaient. Tout le

monde lui était fraternel. On s’inquiétait déjà de le perdre.

--Monsieur Josuah, notre artiste, me semble bien souffrant, dit un jour

le prieur.

C’était vrai. L’hôte de la Trappe était le seul à ne pas s’en douter. Il

ne souffrait pas; il finissait. Un après-midi de printemps, que le

soleil plus vif, à travers la paille des ruches, pénétrait jusqu’aux

abeilles et les mettait en rumeur, le peintre vit passer dans la cour le

frère chargé du rucher, un paysan d’hier, jeune, élancé, qui avait l’air

d’un soldat par la hardiesse de l’allure et d’un enfant de chœur par la

naïveté de son visage, tout piqué de taches blondes. Le frère s’en

allait, les mains cachées sous la bure, le museau levé comme les jeunes

chiens qui sentent de loin les bois pleins de gibier; il aspirait le

vent où avaient éclaté les grains semés par lui dans les labours

d’hiver, et il allait vers ce bosquet planté de mûriers et clos d’une

palissade, où les ruches s’éveillaient.

--Frère Jean?

L’autre continua sa route, et le dépassa.

--Frère Jean, par charité, venez avec moi rendre visite aux mages! C’est

l’heure où, par les vitraux, le soleil les enveloppe, comme dans les

plaines de Judée? C’est l’heure où je les ai vus, et où personne ne les

voit!

Frère Jean hésita, se détourna, et suivit l’artiste, qui marchait

difficilement, malgré la joie, et qui se frottait les mains, d’avoir

trouvé un public, et levait la tête, aussi, vers sa peinture encore

cachée.

Quand ils furent à l’entrée du chœur, le frère à gauche, l’artiste à

droite:

--Frère Jean, regardez ces trois têtes: quelle majesté dans Balthasar,

quelle bonhomie dans Gaspard, quelle inquiétude chez Melchior! Et les

trois cortèges, sont-ils assez bien réglés sur l’état d’âme des

monarques? Qu’en dites-vous?

Il n’eut pas de réponse.

--Songez que j’ai employé deux ans, deux grandes années à peindre ce

panneau. Je ne les regrette pas. Je puis bien vous assurer que c’est là

le meilleur travail de ma vie, et presque le seul. Mais je l’ai fait

pour des muets volontaires, qui m’ont commandé l’ouvrage, m’ont

accueilli ou plutôt recueilli, ont comblé de prévenances un pauvre

diable qui ne demandait que le pain et le gîte, mais qui ne m’ont pas

jugé. J’en souffre, frère Jean. Dites-moi, vous qui êtes sans détour et

sans parti pris, qui ne savez pas ce que c’est que l’impressionnisme, ni

que le symbolisme, ce que vous éprouvez en regardant mes mages?

Le fils des laboureurs voisins ne devait pas éprouver grande émotion

d’art. Il ne regardait avec attention que les parties vivement colorées

de la décoration, ou les visages qui lui semblaient de connaissance. Et

ses mains levées, sa tête penchée, son air de déconvenue faisaient

comprendre qu’il regrettait de chagriner M. Josuah, mais qu’il ne

pouvait rien dire, rien du peu qu’il pensait.

La poursuite de l’éloge est la plus âpre de toutes.

--Frère Jean, continua l’artiste, ce n’est pas de mon art seulement

qu’il s’agit: c’est du repos de mon esprit. J’ai beaucoup médité, à

votre exemple; j’ai senti, dans votre solitude, monter mon ambition.

Répondez-moi, car je veux savoir si j’aurai le mérite que j’ai cru

acquérir. Comprenez-moi bien. Ce que nous appelons art, nous autres,

c’est quelque chose de nos âmes que nous mêlons à nos œuvres, à force

d’amour. Ces pensées, enchaînées à la matière, restent là frémissantes,

et reconnaissables, et ceux qui les aperçoivent nous admirent en elles.

Mais j’imagine qu’elles s’échapperont du marbre, ou de la toile, ou de

la planche de cuivre, le jour où nous mourrons, et qu’elles crieront à

Dieu... Vous suivez bien, Frère Jean?

Il entendit un faible oui.

--Qu’elles crieront à Dieu: Me voici; je suis une pensée de ce pauvre

homme qu’on nomma le peintre Josuah; j’habite la toile qu’il a peinte,

je suis l’auréole, la couleur, la ligne, le geste de ses mages; j’ai

embelli des heures qui eussent été inutiles ou mauvaises, pour lui et

pour d’autres. Pardonnez-lui, à cause de moi, Seigneur, à cause des

semailles qu’il a faites...

Le jeune frère, regardant vaguement au-dessus des cortèges, dit cette

fois:

--Comme c’est religieux!

Parlait-il de la peinture? Josuah le comprit ainsi, et fut joyeux. Et

personne ne le détrompa jamais, car, à peine avait-il prononcé ces trois

mots, arrachés par la pitié, frère Jean sortit en toute hâte.

Josuah mourut à la Trappe. On voit sa tombe parmi celles des frères

bruns, et son cortège des mages n’a pas été recouvert d’un badigeon.

Je n’ai guère vu d’aumône plus discrètement faite, ni continuée, même au

delà de la vie.

IX

CONVERSATION AVEC MONSIEUR L’ABBÉ

J’arrive du sermon. C’est moi qui le faisais. Je n’avais qu’un auditeur,

et c’était monsieur l’abbé. Il a vingt-cinq ans. Il est le fils de ces

Gurmier qui sont assurément la plus belle famille rurale et la meilleure

de ce village que j’habite pendant l’été. Nouvellement ordonné, envoyé

en vacances, pour quelques jours, parmi les siens, il venait me faire

visite, en attendant la décision épiscopale qui devait choisir pour lui

un poste de vicaire dans quelque paroisse de campagne. Je l’ai connu

tout petit. Je l’ai tutoyé quand il portait la veste. Je lui ai dit vous

à sa première soutane. En le revoyant, au moment où il allait entrer

dans la vie, avec une mission si difficile, une connaissance élémentaire

du mal, un zèle si vif pour le bien, je lui ai dit: Monsieur l’abbé,

laissez-moi vous faire un sermon, à charge de revanche?

Il consentit.

Monsieur l’abbé, il sera en trois points, dont vous ferez votre profit

plus tard, à l’heure où je n’oserai plus vous donner d’avis.

Mémoires d'une vieille fille · 第 3 / 14 段