J’ai passé une partie du carême et la quinzaine d’après Pâques dans un

pays que je trouve très beau. J’ose à peine dire, comme le poète, qui

j’ose aimer. C’est la Beauce. Elle est monotone pour ceux qui la

traversent en chemin de fer; elle est grande, elle est belle, pour ceux

qui la regardent vivre. Quant à prétendre qu’elle est plate, je suis

prêt à soutenir et à prouver qu’il n’y a pas d’injustice plus

criante,--je parle des injustices envers les choses.--La Beauce a les

mêmes ondulations que la mer calme, la même géographie souple, continue,

sans brisures; elle a moins d’arbres peut-être que l’autre ne porte de

bateaux; entre les collines qui la contiennent de loin, elle donne la

même impression d’une force prodigieuse, incapable de repos, agissante

et cachée dans les profondeurs où la lumière n’atteint pas, mais qui se

lève souvent, et monte à la surface, et se révèle dans un remous, dans

un frisson, dans des reflets qui ont toutes les couleurs des yeux. Je le

sais pour avoir non pas rêvé,--les vieilles filles ne doivent pas

rêver,--mais étudié cette plaine éloquente, tout autour du parc de ma

sœur. Nous habitons le sommet d’une vague de terre, haute de quelques

mètres à peine, et dont les pentes, indéfiniment longues, régulières et

nues de tous côtés, n’ont d’autre chemin qu’une avenue sans plantation

d’aucune sorte et droite parmi les champs. En haut, un château du XVIIe

siècle, une futaie, un mur autour. Sur une colline semblable, à trois

kilomètres, le village est posé. Nous nous regardons sans nous gêner.

Nous sommes les seules feuilles de chêne dans le cercle d’horizon; il

est le plus proche amas de maisons, le plus éteint, le plus accablé sous

l’immensité du ciel, des soleils ou des pluies. Quand tous ses habitants

crieraient ensemble, le bruit de leurs voix serait mort avant d’arriver

à un autre village, et le vent l’aurait laissé tomber parmi les froments

verts ou les froments blonds. Ils sont, comme nous, les prisonniers des

blés, les insulaires d’une île minuscule, enveloppée dans les houles

soyeuses de l’herbe, dans les lames plus larges et chantantes des épis.

A l’automne, pendant deux mois, l’air a le goût du pain. C’est la fleur

de chez nous. On cultive trop, pour que les autres, les sauvages, les

délicates, les chercheuses d’ombres durables aient le temps de

s’acclimater. Mais tout ce que le paysan sème à la main ou au semoir,

avoine, seigle, trèfle, luzerne, froment, donne son parfum au fleuve de

vent qui passe, le froment surtout, qui est la grande moisson de la

Beauce.

Cependant je connais un buisson, un seul. Il est à mi-coteau quand on

monte au village; il a une centaine de mètres de longueur; il est

touffu, inégal, unique monument de la nature libre, avec sa fleur

blanche, qui s’ouvre et meurt avant que les feuilles n’aient poussé,

avec ses merles, qui n’ont point d’autre abri pour le soir, avec ses

laboureurs qui dorment à l’ombre, ses rôdeurs qui observent, ses

amoureux quelquefois. C’est une haie d’épine noire, le dernier talus,

vestige d’un temps où la limite entre les parcelles de terre ressemblait

aux fortifications.

Or, nous avions, pour inscrire, promener, surveiller, amuser les trois

enfants de ma sœur, une jeune fille qui s’appelait mademoiselle

Brigitte. Avait-elle un nom, outre son prénom? Longtemps je n’en ai rien

su. Nous l’aimions, ce qui n’est pas commun. Elle nous le rendait, ce

qui est rare. Je ne l’avais jamais vue pleurer. Je me disais: «Cette

petite est heureusement bien abritée ici contre la vie, car c’est une

innocente qui se laisserait prendre aux belles paroles du premier fat

venu; une pauvre fille trop lettrée, trop shakespearienne, trop

lamartinienne, trop liseuse de magazines, et qui serait tout à fait

incapable de diriger un ménage. Heureusement, les blés de Beauce la

protègent contre les hommes». Ma sœur partageait là-dessus mon

sentiment. Mais nous ne voyons bien les âmes que les jours d’orage, à la

lueur de l’éclair. Et entre nous le temps se maintenait au beau fixe.

Mademoiselle Brigitte était fine, élancée, élégante, toute blonde, et

elle avait des yeux bleus, avec de grands cils comme les poupées. On

nous l’avait recommandée, autrefois, en nous vantant sa «distinction».

Elle avait appris le monde, en effet, avec une perfection singulière, et

je me demandais souvent à quels signes l’origine populaire se trahissait

en elle. Je ne trouvais que de rares indices et très légers. Le

dimanche, dans l’après-midi, elle avait congé, et, presque toujours,

nous la voyions prendre la route du village, un livre à la main. Nous

disions: «Mademoiselle est une paroissienne comme il n’en existe pas

d’autre dans toute la Beauce; elle ne manque jamais les vêpres.»

Un dimanche, j’entrai dans la chambre de mademoiselle Brigitte, et je

m’approchai de la fenêtre, dont le balcon nous servait de séchoir pour

nos photographies. En passant près de la table, je vis le buvard ouvert,

et, sur la feuille blanche et épaisse, quatre lignes de la ferme

écriture de l’institutrice, quatre lignes qui s’étaient imprimées là,

tout récemment, et dont la première, que je reconstituai malgré moi,

portait: «Oui, mon cher Philippe...» Je me crus obligée de continuer:

«dimanche, près de la haie, comme d’habitude».

Comme d’habitude!

Je courus au balcon. Il n’y avait qu’une haie dans le pays, là-bas, à

mi-coteau, ce petit chiffonné vert, barrant les nappes de blé. Était-ce

possible! Un rendez-vous! Et pas le premier! Je n’ai pas coiffé sainte

Catherine pour avoir peur de me renseigner sur la conduite de

mademoiselle Brigitte. Je descends, je prends dans le hall mon ombrelle,

je traverse le parc, je sors par la petite porte, et me voici sur la

pente de notre colline, dans le désert des moissons qui n’ont que moi

pour passante.

C’était au milieu de l’été dernier. Je me rappelle que la chaleur était

vive, que j’allais vite, et que mes regards se reportaient sans cesse

vers la haie complice. Devais-je l’aborder de front, ou la tourner? Je

me résolus à la tourner, et quand je fus rendue au plus creux de la

dépression des terres, je pris, à droite, un sentier qui enveloppait de

ses ornières la colline du village. Après une demi-heure de marche je

m’arrêtai. Le buisson, vu en raccourci, faisait le dôme au-dessus des

épis, et tout semblait désert, d’un côté comme de l’autre. Mais la

pensée que ce n’était là qu’une apparence; que Brigitte se trouvait à

cinq cents mètres de moi, là-haut, qu’elle m’avait vue sans doute,

qu’elle se moquait de moi, qu’elle nous avait tous trompés, qu’il allait

falloir la renvoyer devant le témoin que j’imaginais; la fatigue enfin

et l’embarras de ma situation m’avaient exaspérée. Je répétais les mots

que j’avais choisis en route, les mots cruels, et mérités, avec lesquels

je l’accueillerais. Un sentier montait vers la haie. Je m’y engageai.

Mais à peine avais-je fait dix pas que je m’arrêtai de nouveau. Ils

venaient de sortir tous les deux, de l’abri de la haie, et ils

descendaient vers moi. J’eus le temps de les observer. Ils allaient

lentement, et ils causaient. Quand ils furent à peu de distance, je vis

que l’institutrice était tout à fait pâle, et que son amoureux, un homme

jeune, vêtu en bourgeois, très grand, épais, le visage trop large,

allongé par la barbe en pointe, devait lui demander tout bas: «Faut-il

que je reste pour vous aider à vous défendre?» Elle répondit, tout haut:

«Allez, mon cher Philippe, quittez-moi. Mademoiselle ne me trahira pas».

--Par exemple! m’écriai-je, mais, c’est mon devoir...

--De ne rien dire, interrompit mademoiselle Brigitte, et je vais vous le

prouver.

L’homme se découvrit, s’inclina, et nous laissa seules.

--Je n’ai personne qui s’intéresse à moi, si ce n’est lui, reprit la

jeune fille. Je l’ai connu cet hiver, à Orléans, pendant le séjour que

nous y avons fait. Il va s’établir à son compte. C’est un employé de

commerce. Nous sommes fiancés. Voilà quatre fois qu’il vient me parler

ici...

--En effet, je vous félicite, c’est d’une convenance!

--Oh! dit-elle, les pauvres filles comme moi n’ont pas le choix de leurs

heures. Vous en parlez à votre aise! Mais, moi, pouvais-je faire

autrement? Si j’avais demandé à recevoir Philippe au château, et à me

promener avec lui dans le parc, Madame aurait-elle trouvé cela

convenable? Et les enfants! Et les visites possibles! Et les

domestiques! Est-ce vrai, dites?

--Peut-être.

--Alors, ne me trahissez pas, mademoiselle. Aidez-moi. J’ai besoin de

trois mois encore pour gagner mon trousseau. Et vous devez comprendre

que, quand on s’aime, il faut qu’on se voie... La haie d’épine noire

n’est à personne; c’est pour cela qu’elle est à nous.

Mademoiselle Brigitte s’exprimait hardiment, avec une émotion qui

changeait son visage, avec un accent de rudesse populaire que son

esprit, par l’étude et au contact du monde, avait perdu, mais que son

cœur, d’ordinaire silencieux, avait gardé. En ce moment, c’était son

cœur qui parlait. Je croyais voir devant moi une des grandes du

patronage dont je m’occupe.

Nous revînmes vers le château. Elle avait besoin de continuer sa

plaidoirie, car je me taisais, et surtout d’ouvrir son âme pleine de

secrets. Elle me raconta sa famille dispersée, son enfance misérable,

son effort pour s’instruire, ses déceptions, ses projets d’avenir. Je me

calmais peu à peu. Elle reprenait confiance et je retrouvais la finesse

de langage, la justesse de ton, la correction étonnamment bien apprises

qui faisaient la réputation de mademoiselle Brigitte. J’inclinai bientôt

mon ombrelle de son côté. Le soleil était terrible. Elle se serra près

de moi. Quand nous arrivâmes à la porte du parc, je me retournai, et,

tandis que le buisson lointain tremblait dans l’air chauffé et dansait

comme un crible:

--Vous êtes une honnête fille, lui dis-je, et je vous crois. Ma sœur

serait sans doute plus sévère: je ne dirai rien.

Elle me remercia avec deux larmes de joie, et retourna vers les élèves.

Le soir, dans les allées de la futaie, très tard, comme je me promenais

sous la lune, je vis revenir à moi mademoiselle Brigitte. Elle me

cherchait pour me souhaiter le bonsoir. Une question qui s’était vingt

fois posée dans mon esprit reparut en même temps: comment une jeune

fille aussi affinée s’était-elle éprise d’un homme qui n’avait ni son

instruction, ni son éducation même, ni ses goûts. Je n’eus pas de peine

à provoquer l’aveu.

--Oh! me dit-elle, si vous saviez comme il est bon! Il ne permettra pas

que je fasse tout le ménage à la maison. Nous prendrons une femme de

journée, et même une bonne s’il le faut. Il ne veut pas que je souffre.

Pour la seconde fois, elle avait dit un mot du profond peuple; elle

m’avait entr’ouvert son âme, et, pour définir son amour, elle avait crié

le rêve éternel, celui qui entraîne les foules à la suite d’un homme:

«Il ne veut pas que je souffre!»

VI

LA TRAGÉDIENNE

Je la rencontrai au coin de la rue de Seine, ou plutôt, l’ayant aperçue

qui longeait les premières maisons du quai Malaquais, j’allai vers elle.

A la bravoure de son geste, à l’émotion de ses doigts qui serraient les

miens, ses longs doigts ardents par où fuyait son âme, j’eus la

certitude que je ne me trompais pas.

--Je vous retrouve à un moment heureux? lui dis-je.

Elle ne répondit pas à ma question, mais elle dit:

--Quatre ans ne vous ont pas changée! Oh! pas du tout!

Elle désirait m’entendre répéter la même phrase: «Vous, non plus, vous

n’avez pas changé.» Mais je pensais précisément le contraire, et elle le

devina sans en être peinée. Nous nous regardions l’une l’autre avec une

curiosité avouée. Je sentais le rayon rôdeur de ses yeux sur ma robe peu

ornée et d’une coupe à peine sensible à la mode, sur mes joues, sur mon

chapeau, sur mes mains gantées de fil, et moi j’étudiais, peut-être sans

appuyer autant, la jolie enveloppe mousseuse, dentelle, plumes,

guipures, d’où se dégageait le cou vainqueur d’Edmée Sargent, le cou

rond, d’une ligne pure comme une plage à mer pleine, le cou flexible et

fier encore de sa fleur déjà touchée par le temps. Elle avait, si mes

souvenirs ne me trompent pas, trente-deux ans. Je reconnaissais bien et

j’admirais, mais avec un petit effort qu’il ne me fallait point

autrefois, celle que son oncle appelait «la blonde tragique». C’était,

sous l’ombre et sous la lueur de ses cheveux, le même masque un peu trop

fort, un peu dur, et ces yeux que je me rappelle avoir enviés, parce

qu’ils étaient clairs et impérieux, comme si leur destinée était de

commander. «Vocation!» avait dit l’oncle. «Belle comme tu l’es, avec ta

voix, ta mémoire et la passion qui est en toi, Edmée, tu n’as qu’à le

vouloir pour être une grande tragédienne.» Elle appartenait au monde le

plus rangé, le plus traditionnel. Son père, après son grand-père,

dirigeait une maison de maroquinerie, dans le quartier de

Notre-Dame-de-Lorette, «A l’Antilope». Il avait de l’esprit comme tant

de boutiquiers de Paris, un goût moyen qui lui faisait deviner les

préférences probables de la clientèle, et lui permettait de ne commander

aux ouvriers d’art, ses collaborateurs, que des objets faciles à vendre,

d’un style déjà d’accord avec la mode; il avait une petite fortune.

Malheureusement, il avait aussi, logeant dans son appartement, buvant et

mangeant à sa table, tenace comme une hypothèque et beaucoup plus gai,

un frère ruiné qui se maintenait et régnait par deux moyens: la critique

des dessins qu’on soumettait au patron, et l’éloge outré de sa nièce. Ce

raté avait découvert la vocation d’Edmée; il avait désigné le professeur

de diction, accompagné Edmée au cours, soutenu le courage de l’enfant

qui travaillait et du père qui payait, assisté aux premières auditions

dans le monde, raconté en les exagérant les premiers succès de salon de

la «tragédienne», entretenu dans le paisible entresol, au-dessus du

magasin de maroquinerie, une atmosphère de rêve et d’illusion qui

commençait à se dissiper. Et c’était lui qui se plaignait à présent, et

qui faisait expier ses fautes à ceux qui n’en avaient jamais profité.

«Tu ne m’as pas écouté! disait-il à son frère. Tu as eu peur du

Conservatoire, pour Edmée, peur du théâtre, peur de te séparer d’elle,

peur de tout! Sans toi, ta fille serait célèbre aujourd’hui. Elle

gagnerait des millions. Au lieu de cela et parce qu’elle n’a pas de

titre, pas de diplôme, elle est à peine connue. Malgré son admirable

talent, elle végète. Les leçons lui rapportent peu; les soirées où l’on

demande du tragique sont rares, de plus en plus rares. La comédie

l’emporte, parce que les temps sont tristes et les pensées lugubres. Et

comme la maroquinerie va mal, et que tu n’as jamais rien compris au

grand art, quel avenir nous attend? Nous sommes menacés de la gêne, ta

fille, toi, et moi aussi. Tu l’auras voulu!»

Je me rappelais ces confidences d’Edmée Sargent, que j’avais rencontrée

dans plusieurs salons autrefois, et qui s’était prise de tendresse pour

moi, parce que je lui avais fait un compliment qui s’adressait à la

femme plutôt qu’à la diseuse. Elle se retrouvait sur ma route. L’éclat

de ses yeux était le même, mais le halo bleu avait grandi autour. Son

teint était encore éblouissant, mais l’heure jeune où toutes les nuances

se fondent était passée.

--Puisque vous l’avez deviné à mon air, reprit Edmée, je vous avoue

qu’en effet j’ai un espoir, un grand, depuis quelques jours... Une pièce

nouvelle, une pièce étrangère va être montée... C’est encore un

secret... On a parlé de moi au traducteur. Je vais chez lui.

Elle me regarda avec toute sa joie ravivée.

--Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi? Ne refusez pas! Venez! Je

suis sûre que devant vous je dirai mieux. Je réciterai pour vous.

J’aurai un public: deux personnes... Et je me sentirai plus libre.

Venez!

Je me retournai. Le soleil de mars descendait vers la Seine entre des

nuages. Nous allâmes de ce côté, Edmée et moi, rapidement. Le

rendez-vous était pour cinq heures. Que m’importait, en somme, une

visite dans une maison inconnue, sans les présentations préalables et

sans avertissement? J’en ai tant fait de la sorte chez des pauvres, que

j’ai la manière.

Le traducteur habitait au quatrième, un appartement prodigieusement

capitonné. Le petit salon où nous fûmes introduites ressemblait à un sac

fourré ouvert sur la rue, à une chancelière ayant une fenêtre et une

porte, tant nous étions enveloppées de tentures, d’étoffes drapées, de

tapis.

--La voix ne résonnera pas, murmura Edmée en se penchant vers moi.

Et je la vis se troubler.

L’homme de lettres entra, jeune et mince, froid, soigneusement négligé

dans sa tenue, la tête un peu penchée en avant et portée comme une chose

lourde. Il avait des moustaches brunes, qui grimpaient le long des joues

pâles, et s’y élargissaient, en espalier. Et je crois qu’il était doué

d’une vue excellente, mais je n’oublierai jamais l’art, dont il fit

preuve, de composer ses yeux, de les diriger avec effort et comme s’ils

quittaient à regret une vision intérieure, sur la terrestre et

tremblante Edmée, de les gonfler, de les tenir en arrêt, sans un

sourire, sans un rayon, sans une expression quelconque, surtout de

galanterie, et de paraître s’absorber, puissamment, uniquement,

fatalement, dans la contemplation de celle qui n’était point pour lui

une femme, mais l’interprète possible, celle qui peut-être exprimerait

la Pensée. Il croyait à toutes les majuscules dès qu’il trouvait aux

mots une parenté avec lui-même. Il étudiait Edmée comme une œuvre d’art,

ou comme une belle bête. Oh! ce mépris! Je crois qu’elle ne le sentit

pas. De son côté, lui qui avait le sens aigu du ridicule, il ne semblait

pas se douter que les profondeurs ne donnent pas le vertige à tout le

monde. Elle et lui, ils jouaient un rôle, sans le vouloir. Quand il

estima que la méditation avait assez duré, il laissa se dissiper

l’espèce de brume qui voilait son regard, et, avec une gravité douce,

comme il convenait:

--Enlevez donc votre chapeau, dit-il, et votre pèlerine.

--Oui, dit vivement Edmée, j’aime mieux réciter sans chapeau, et les

bras libres... J’ai appris la grande scène entre Gudmund et Margit...

Vous voudrez bien me donner la réplique, n’est-ce pas?

Le traducteur se tourna pour la première fois vers moi, et soupçonnant

que cette petite robe noire n’allait pas souvent au théâtre et n’était

pas de leur monde:

--Il s’agit de _la Fête à Solhaug_, d’Ibsen, une merveille.

Il s’était mis debout près de la fenêtre, à contre jour, les mains

derrière le dos, appuyées à sa table de travail.

Au fond de la pièce, Edmée, le visage contracté, les sourcils

rapprochés, les lèvres entr’ouvertes, les bras tendus pour accuser et

pour implorer, rajeunie par la passion et par les ombres lourdes sur

lesquelles s’enlevait son geste, représentait déjà la femme du trop

vieux seigneur Benght, à l’heure où son ami d’enfance revient proscrit

et l’interroge. Elle commença:

--Écoute-moi attentivement, et tu comprendras! Pour moi, la vie est

sombre comme la nuit dépourvue d’étoiles. Rien ne saurait adoucir ma

douleur. Car j’ai vendu ma jeunesse. J’ai échangé mon joyeux espoir

contre de l’or. Je me suis enchaînée de mes propres mains. Crois-moi,

l’or est bien peu de chose. Oh! comme j’étais heureuse, jadis, quand

nous étions enfants; nous étions pauvres, notre maison était modeste;

mais l’espoir fleurissait dans mon cœur.

De l’autre bout du salon, la réplique vint, non vibrante, malgré les

mots:

--Et déjà ta magnifique beauté se dessinait.

--Sans doute, reprit Edmée; mais ce fut la louange qui me perdit. Tu dus

partir pour l’étranger, hélas! et l’harmonie de tes chants résonnait

toujours dans mon cœur, et mon front s’assombrit au souvenir du passé...

Ensuite, les amoureux arrivèrent de l’est et de l’ouest, et puis

j’épousai mon mari.

--Oh! Margit! dit Gudmund sans conviction.

--Il ne se passa pas beaucoup de jours, reprit-elle, et je versai des

larmes amères. Songer à toi, mon ami et mon parent, ce fut le seul

bonheur qui me resta. Combien vide me semblait le grand hall de Solhaug!

--Pardon, mademoiselle, interrompit le juge. Ce n’est pas cela!

Edmée n’était déjà plus la tragédienne. Elle était la femme qui craint

de manquer un examen, qui essaye de comprendre l’observation, qui se

fait toute petite devant l’examinateur, et qui sourit pour lui plaire,

avec l’épouvante dans le cœur. Elle avait pâli.

--Je ne comprends pas, maître, dit-elle aimablement. Expliquez-moi...

Il leva les yeux vers le plafond, et lentement, en détachant les

syllabes:

--Ce n’est pas cela, reprit-il. Cela manque de composition,

d’architecture. Vous êtes partie trop tôt. Il y a une progression dans

la pensée. Suivez-moi bien. Margit ne livre pas son secret tout de

suite. Elle parle d’abord avec une réserve feinte; elle attend l’effet

de ses premières confidences; elle s’enhardit; elle ne crie son amour

qu’à la fin...

Il continua. J’avais trouvé, moi, qu’Edmée jouait très bien. Mais elle

ne se défendait pas, en ce moment. Elle savait l’inutilité d’une

contradiction. Elle disait:

--Oui, maître, je comprends... Je comprends parfaitement... Voulez-vous

que nous reprenions?...

Ils reprirent; elle fut moins bonne parce qu’elle souffrait atrocement.

Et, quand elle eut achevé la scène, il n’y eut, pour répondre à sa

question muette et anxieuse, que des phrases déjà entendues et faites

pour tuer l’espoir. «Nous verrons... La diction est ferme; avec de

l’étude, vous feriez une Margit émouvante... Si j’étais seul, je vous

dirais dès ce soir de travailler le rôle. Il faudra que j’en cause avec

mes amis...» Elle ne répondit pas. Je ne sais même pas si elle écoutait

encore. Elle remettait son chapeau; elle nouait fiévreusement sa

voilette; elle jetait sur ses épaules sa pèlerine ornée de guipures et

son boa de plume blanche.

Pendant ce temps, l’homme de lettres s’approchait de moi, et, à voix

basse, ne voulant pas que l’essai se renouvelât, me disait:

--Elle n’a pas le tempérament, votre amie. Elle est faite pour se

marier.

Si bas qu’il eût parlé, elle entendit, car je la vis frissonner.

--Venez-vous? dit-elle.

Dans la rue, où l’ombre brumeuse avait remplacé le jour, nous

n’échangeâmes que peu de mots. Edmée fit semblant d’espérer un peu. Je

ne pouvais lui dire que je la plaignais. Et, à cause de cela, je la

quittai bientôt. Mais à peine m’eut-elle dit au revoir que je me mis à

la suivre. Je l’apercevais, de loin, marchant vite, le front levé,

indifférente à tout ce qui vivait autour d’elle. Au tournant d’un pont,

il me parut qu’un homme la frôlait en passant et lui parlait. Elle

tourna la tête un instant, irritée. Elle devait penser à ce mot cruel de

tout à l’heure: «Votre amie est faite pour se marier! pour se marier!»

Elle continua sa route, plus nerveusement. C’était maintenant que je la

trouvais tragique. Quand elle fut rendue devant la porte de sa maison,

sur le trottoir désert, elle resta un long moment avant de sonner, et je

vis ses deux bras s’incliner ensemble dans un geste de lassitude et

d’abandon, comme si elle laissait là un espoir, un rêve, ou peut-être,

au contraire, une déception qu’il ne fallait pas faire entrer avec soi.

VII

UN DISPENSAIRE

Il n’y a pas de barrière ni de poteau qui indique les quartiers ouvriers

de Paris; mais on les reconnaît tout de suite, à l’air «pareil» qu’ont

les façades et les vêtements. La couleur diminue, et non pas le

mouvement mais la hâte, et aussi l’étincelle de joie, ou de jeunesse, ou

d’orgueil des visages. Dans une de ces rues, où tout se ressemble,

j’ouvris une porte au-dessus de laquelle il y avait écrit, en petites

lettres modestes: «Assistance maternelle». Je me trouvais dans une salle

spacieuse, toute pleine de mères qui tenaient leur enfant sur le bras,

sur les genoux ou entre leurs genoux; car, il y en avait plusieurs

assises, sur des bancs ou des chaises. Je les reconnus toutes, sans les

avoir jamais vues; c’étaient les miennes, celles que je visite en

province, ou qui viennent me voir, et dont je suis la sœur, toujours

moins que je ne voudrais, puisqu’elles continuent de souffrir. Elles

avaient la même usure précoce, la même tenue négligée--l’on sent que la

femme de l’ouvrier est si peu ménagère!--la même habitude, évidemment,

de sortir coiffées en cheveux; elles avaient, pour bercer dans leurs

bras l’enfant et pour l’endormir, le même geste de tout le corps, et la

même penchée du front au-dessus du nid. Cependant elles parlaient mieux

que mes provinciales, et plus vite, et le sourire, quand il n’était pas

instinctif, était nuancé. Elles attendaient. Quelques-unes donnaient le

sein à leur nourrisson; d’autres se promenaient, d’autres causaient,

debout, deux ou trois ensemble.

--Alors, vous avez trouvé à vous loger?

--Non. Ils me disent tous la même chose, quand je leur ai répondu que

j’ai cinq enfants.

--Quoi encore?

--Ils disent: «Avez-vous un mari?» Je suis bien forcée de répondre non,

puisqu’il est mort. «Avez-vous un homme?»--Pas davantage.--«Eh bien!

vous pouvez aller chercher ailleurs: avec quoi payeriez-vous votre

loyer?» J’ai beau leur répéter que je travaille, ils savent bien que ça

ne suffit pas.

Le mot, si lourd de sens, ne parut pas étonner la mère à laquelle il

était dit, et qui tourna la tête, en disant:

--C’est mon tour, je crois.

Mémoires d'une vieille fille · 第 2 / 14 段