On ne résiste pas à ces mots-là. Elle rentra avec moi dans l

RENÉ BAZIN

DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

MÉMOIRES

D’UNE

VIEILLE FILLE

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR

LIBRAIRIE CALMANN-LÉVY

Format grand in-18

UNE TACHE D’ENCRE (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 vol.

LES NOELLET 1 --

A L’AVENTURE (croquis italiens) 1 --

MA TANTE GIRON 1 --

LA SARCELLE BLEUE 1 --

SICILE (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 --

MADAME CORENTINE 1 --

LES ITALIENS D’AUJOURD’HUI 1 --

TERRE D’ESPAGNE 1 --

EN PROVINCE 1 --

DE TOUTE SON AME 1 --

LA TERRE QUI MEURT 1 --

CROQUIS DE FRANCE ET D’ORIENT 1 --

LES OBERLÉ 1 --

DONATIENNE 1 --

PAGES CHOISIES 1 --

RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 --

LE GUIDE DE L’EMPEREUR 1 --

CONTES DE BONNE PERRETTE 1 --

L’ISOLÉE 1 --

QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES 1 --

LE BLÉ QUI LÈVE 1 --

ÉDITION ILLUSTRÉE

LES OBERLÉ, un volume in-8 jésus, aquarelles et dessins de

CHARLES SPINDLER.

LIBRAIRIE ÉMILE-PAUL

LE DUC DE NEMOURS 1 vol.

535-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--5-08.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y

compris la Hollande.

AVERTISSEMENT

J’ai extrait ces histoires des papiers qu’une vieille fille m’a

récemment légués. Le titre est de son choix. Il figurait sur le cahier

de gros papier couvert d’une écriture ferme, sans discipline linéaire,

jetée à la hâte, entre deux visites. Et elle voulait exprimer ainsi que

ce qu’elle raconte a été vu par elle, que ce livre est, avant tout, le

témoignage direct d’une personne qui fut mêlée à la vie de deux

fractions de l’humanité, bien peu connues en tout temps et en tout pays:

les pauvres et ceux qui les aiment. Des relations d’étroite parenté

m’unissaient à l’auteur des _Mémoires_. Tantôt elle habitait Paris, et

tantôt une propriété voisine d’Orléans, dans cette Beauce plumée comme

une volaille grasse, sans haies, sans bouquets d’arbres, qu’elle

regardait pourtant avec plaisir, ayant le goût passionné des lignes

longues, de l’espace et de la lumière. Bien des gens croyaient la

connaître et la jugeaient tout de travers, ce dont elle riait avec moi.

On la disait optimiste. Elle était sans illusion. Je crois même qu’elle

souffrait cruellement de l’impuissance où nous sommes de guérir les maux

très généraux que nous constatons autour de nous; mais, persuadée qu’il

se cache encore un orgueil dans cette souffrance, elle la taisait, et

s’efforçait de l’écarter, comme une cause permanente de faiblesse. Elle

refusait de se lamenter, pour ne pas cesser d’agir. On la rencontrait

dans le monde; elle en était; elle ne l’aimait pas. Mais elle aimait et

elle fréquentait l’élite religieuse de la France, élite nombreuse,

vivante, incomparable, fondée par la volonté de tous et sur la grâce

d’un seul, composée de riches et de pauvres, de clercs et de laïques, de

ceux qui prient, qui pensent de l’éternel, qui ne haïssent point, qui ne

cessent d’affirmer, dans l’obscur dévouement, la fraternité dont ils

parlent peu. De ceux-là, elle a dit quelque chose dans ses _Mémoires_.

Elle s’est étendue plus longuement sur les scènes de la vie populaire,

et surtout de la vie de misère, dont elle fut le témoin volontaire et

tenace. Ayant parcouru en tous sens un domaine qui ne sera jamais très

fréquenté, elle en avait rapporté des récits, des croquis de route,

comme font les voyageurs, et aussi des méthodes, des leçons, des

opinions, celle-ci, par exemple, que le monde des travailleurs manuels a

plus encore besoin de noblesse que de pain, qu’un grand nombre d’entre

eux le devinent obscurément, et que la plus sûre manière et la plus

prompte de les émouvoir, de les gagner, de les relever, c’est de leur

donner la certitude qu’on les aime uniquement pour leur âme. Paradoxe?

Non, vérité profonde, expérience de toute une vie, que ceux-là seuls

nieront qui ne connaissent pas les hommes. Chez l’auteur des _Mémoires_,

c’était là une idée directrice et maîtresse, qu’elle n’a peut-être pas

exprimé sous cette forme, mais dont ce livre est intimement pénétré.

R. B.

MÉMOIRES

D’UNE

VIEILLE FILLE

I

LA VOCATION D’UNE VIEILLE FILLE

C’est une de nos supériorités de vieilles filles: nous avons notre âge.

J’ai trente-sept ans sonnés, comptés, oubliés déjà par mon prochain et

presque par moi-même. Pour qui essayerais-je de me rajeunir? Je ne fais

partie de la vie d’aucun être; je ne ralentis la marche d’aucune

ambition, je n’en aide aucune, et je n’ai près de moi aucune de ces

tendresses passionnées de mari ou d’enfants, qui souffrent de voir

tomber en ruines la force qui les sert et la part d’idéal qu’ils

croyaient avoir confisquée pour eux seuls. Et la vieillesse s’en empare!

C’est une mauvaise partageuse. Elle finit par ne rien laisser.

Je n’en suis pas là. Sans être vieille, je suis assez loin de la

jeunesse pour que ma liberté soit parfaite. Je puis aller, venir, à la

ville ou dans les chemins de campagne; monter les étages des maisons

pauvres; arrêter Valérie, qui sort de son atelier; demander des

nouvelles de leur père aux trois petits Blancpignon qui jouent sur le

trottoir, sans que personne y prenne garde. Quand on veut se rendre

utile aux pauvres, il n’est pas nécessaire d’être laide, mais on ne doit

pas, comme me l’a dit une fois ma rempailleuse de chaises, «faire son

bijou d’argent»; il faut que celle, ou celui qu’on va chercher, quand il

vous aperçoit de loin, pense tout uniment: «C’est une femme»; quand il

vous parle: «C’est une dame»; quand il vous quitte: «C’est une amie». Je

suis sûre qu’ils m’aimeraient moins, si je suivais la mode, et si je

n’étais donc pas, d’une visite à l’autre, tout à fait la même; ils

croiraient moins que je les aime, si je portais sur moi tant de preuves

que je ne pense pas toujours à eux. Ils en voudraient à mon astrakan ou

à ma zibeline, à mes plissés, à mes volants, à la pointe de mes talons

et à l’aigrette de mon chapeau.

Si j’avais à conseiller une autre cliente de sainte Catherine, tentée

par les mêmes œuvres que moi, et qui me demanderait mon avis, je dirais

d’abord: Mademoiselle, il y a dix mille manières d’être simple dans sa

toilette; la plus fâcheuse consiste à l’être trop; on peut blesser en ne

l’étant pas assez; il suffit, pour trouver la mesure, d’un peu de cœur

et d’habitude.

Je lui dirais en second lieu: Vous n’aurez aucune peine à vous faire

respecter des pauvres. La charité n’a pas besoin d’être expliquée à ceux

qui en profitent, ou simplement qui voient autour d’eux,

quotidiennement, la souffrance. Elle vient sous des noms différents,

qu’on ne sait ni tout de suite, ni toujours; mais elle se penche, avec

le même geste inlassé, sur les mêmes maux qui renaissent; elle a

toujours été du quartier; on ne se souvient pas d’un temps où il n’y

avait ni crèches, ni garderies, ni visiteuses de pauvres, ni

distributions de vêtements d’hiver, ni bons de pain, ni garde-malades,

ni assistance par le travail, ni prêt de berceaux, ni don de layettes.

Il n’y a point de rue si sombre et si puante où n’ait passé, bien des

fois, une femme comme nous, portant un peu de pitié dans ses mains et

dans ses yeux. D’où elle était partie? Pourquoi elle était venue dans le

quartier? Quelle réflexion, ou quel goût, ou quelle peine, ou quel

intérêt l’y avait engagée, puis retenue, puis ramenée? Les pauvres ne le

cherchent pas, pour la bonne raison qu’ils le savent. Ils savent que

voilà dix-neuf siècles, une idée fraternelle a été semée dans le monde,

et que depuis lors il s’est trouvé des âmes, des femmes presque

toujours, croyantes pour la plupart, quelquefois non, qui s’en sont

souvenues. Ils savent même qu’il n’en manquera jamais plus. Les gens du

monde ont des étonnements, au contraire. Le premier de tous est de nous

voir rester vieilles filles. Quelle catastrophe! Ils tâchent de

l’expliquer. Ils ne se demandent pas si, à défaut d’autres motifs, les

exemples de bonheur qu’ils nous offrent, dans leurs ménages, n’auraient

pas suffi à nous rendre prudentes. Non, il leur faut une explication qui

nous diminue, et qui les relève: nous sommes trop laides, nous sommes

trop pauvres, nous avons eu des chagrins d’amour, l’être adoré nous a

plantées là, soit involontairement et parce qu’il est mort, soit par

trahison. Pauvres petites! Et nous nous consolons,--si l’on peut se

consoler ainsi, et leur doute est extrême,--«en faisant du bien». J’ai

entendu, j’ai deviné ces ritournelles autour de moi, pendant dix ans.

J’ai subi des entrevues qui n’eurent jamais de lendemain; j’ai lassé

toutes les initiatives matrimoniales, et la douairière elle-même: «Vous

le regretterez, mon enfant, et il sera trop tard, oui, trop tard.» Je

n’ai pas été, avant la trentaine, libre de ne pas me marier, ou plutôt

absoute de ne pas l’avoir fait. Il en sera de même pour vous, je vous en

préviens.

J’adresserais un troisième avertissement, à la candidate qui me

consulterait. Après la trentaine, lui dirais-je, pas plus qu’avant, ils

ne croiront à votre vocation. Ils vous auront seulement classée, comme

on dit au Palais, je crois, parmi les «sans suite», les affaires qu’il

est inutile de poursuivre. Mais il est certaines gens qui poursuivent

toujours, et l’âge n’en libère point. Défiez-vous des admirations

désintéressées. Parce que vous aurez réussi à fonder une œuvre nouvelle

ou à développer une œuvre ancienne; parce que la vente de charité que

vous avez organisée aura attiré du monde; parce que l’un de vos amis,

traversant le faubourg en automobile, vous aura aperçue au milieu d’un

groupe d’enfants ou de femmes, et que vous aviez mis votre blouse

d’infirmière, et que vous étiez, pour elles, une amie évidente, on

chantera vos louanges dans le ton majeur; on vous présentera des

auréoles, à choisir: «Une vraie sainte, ma chère, une apôtre; elle fait

des merveilles, et aucune santé, vous savez, aucune...» Ces discours

n’enflammeront pas les jeunes gens, mais ils réveilleront la curiosité

des hommes mûrs. Vous serez louée, gravement, par des magistrats en

retraite ou en exercice, des sénateurs, d’anciens gagnants du tir aux

pigeons. Ils seront sincères, ils seront émus, ou croiront l’être.

Quelques-uns proposeront des souscriptions, qu’il faudra toujours

accepter. J’ai été bien souvent entourée et regardée ainsi, pour l’amour

des pauvres, à ce qu’on prétendait, mais je vous assure que l’amour tout

court était du jeu, et que je me sentais sur la treille, comme

autrefois, un peu hors d’âge seulement, un peu singulière, grappe de

chasselas conservée dans un cilice de crin. Vous ferez bien de vous

soustraire, avec esprit si vous pouvez, à ces béatifications illicites.

Elles ne sont pas dangereuses pour nos mœurs, mais si peu qu’on y prête

attention, elles ruinent ce bel oubli de soi, sans lequel nous ne sommes

que des filles non mariées, mais non plus des vieilles filles.

Je dirais enfin à ma candidate: Nous avons une très longue histoire, et

très noble, qu’il faut continuer, c’est l’histoire des familles de

France. Elles ont été, en notable partie, l’œuvre des vieilles filles,

dont la France d’autrefois était plus abondamment pourvue. Quelle est

celle qui n’avait pas sa tante Gothon, sa tante Marion, sa tante Ursule?

Personne n’héritait en bloc de ces femmes habituellement pauvres ou

appauvries; mais il y a l’héritage quotidien, celui que distribuent nos

actions. Tante Gothon filait, tante Marion berçait, tante Ursule

enseignait à lire. Les mères, très fécondes, trouvaient de l’aide qui ne

coûtait rien, pour élever les petits. Il y avait quatre, six, huit bras

pour endormir, plusieurs voix pour chanter, un seul cœur pour instruire.

Les tantes se répandaient toujours un peu hors de la maison, et c’est ce

qu’il faut faire. Que j’aurais voulu les connaître! Elles devaient avoir

tant de recettes et de maximes concernant leur état! J’ignore ce que

peut dire là-dessus la statistique. Mais, quoi qu’elle affirme au sujet

du nombre des célibataires en France, je suis certaine que le nombre a

diminué des vieilles filles utiles à leur parenté et à leur voisinage,

des célibataires ayant une mince fortune et qui mènent dans le monde à

peu près la vie d’une religieuse. Nous sommes loin de suffire à la

tâche, nous n’y suffirons jamais. Cependant, je crois que nous allons

recevoir des recrues. De meilleures que nous, de plus saintes, dans

beaucoup d’œuvres de charité extérieure, nous avaient remplacées ou

devancées. A présent qu’elles s’en vont, spoliées et chassées, il est

probable que plusieurs de celles que le couvent eût appelées

s’adjoindront à nous, dont la vocation fut moins parfaite.

Ne craignez pas l’ennui. Quand j’ai couru tout le jour, ma petite, dans

le pays de misère, dont la carte ne sera jamais achevée, j’ai les yeux

las, les pieds las, le cœur tout plein des peines que j’ai écoutées ou

vues. Mais le temps me manque pour être triste. Et j’ai tant d’enfants,

loin de chez moi, qui attendent mon réveil, que je m’endors tout de

suite.

Quand il n’est pas l’heure encore, et que je suis dans mon petit salon

de Paris ou dans ma chambre à la campagne, je prends mon cahier de

notes, et j’écris un souvenir de cette vie frémissante, trépidante, qui

est celle de beaucoup d’autres femmes, et que peu de gens connaissent

parmi ceux qui lisent des livres. J’appelle cela mes mémoires: histoires

que j’ai vécues, ou que j’ai devinées, douleurs qui ne parlent guère,

joies que j’ai approchées de si près que j’ai cru un moment, et même

plus tard, qu’elles étaient à moi.

II

UNE VIE

_7 février 1887._--Jour d’hiver, très peu de vent, mais une brume

glacée, traîtresse, impossible à fuir, qui pèse sur le corps et sur

l’âme, qui est chargée de mort, comme d’autres nuages sont chargés

d’électricité, comme l’air du printemps est chargé de vie. La boue de la

rue se dissout lentement, elle devient pareille à de la graisse

d’essieux, et toute la chaussée en est enduite, et les voitures qui

passent y laissent une trace couleur de fer, comme des rails. Les

promeneurs l’évitent autant qu’ils peuvent. Mais les petits qui

ramassent le charbon y pataugent et y plongent les deux mains. Ce sont

les glaneurs noirs, quatre enfants, deux de douze ou treize ans,

peut-être plus,--on ne sait jamais bien l’âge quand la misère s’associe

à la vie,--une petite fille de neuf ans, un petit gars de quatre ou

cinq. Ils suivent une file de lourds tombereaux qui portent à une usine

sa provision de houille, et quand un fragment se détache du chargement

cahoté et tombe à terre, ils se jettent à droite, à gauche, tous

ensemble, presque sous les roues, jusque sous le pied des chevaux, et

saisissent le morceau de charbon. Chacun d’eux a un sac pendu à la

ceinture, excepté la petite fille, qui tient son sac à la main. Elle

m’intéresse plus que les autres, parce que je puis plus aisément

m’occuper d’elle et de ses pareilles. Les vieilles filles comme moi ont

une réserve de tendresse à dépenser, et c’est heureux, pour tant de

créatures qui, sans elles, n’auraient jamais été aimées. Je me mets à

suivre les tombereaux, moi aussi, mais sur le trottoir. Comme elle a

bien cette physionomie de l’enfant sans mère, que je reconnais de loin à

présent que j’en ai tant vu de près! Elle dort mal, elle mange mal, elle

est abandonnée, elle est vicieuse, je le devine à son petit visage de

chèvre, tout pâle, marqué de taches de fièvre au-dessus des pommettes,

et à la violence de son geste quand elle pousse le plus petit de la

bande pour attraper avant lui le charbon, et à son rire où il y a déjà

du défi et de l’insulte, quand les plus grands lui parlent, et à ses

vêtements, qui n’ont jamais été réparés ni lavés. Ont-ils même été

cousus solidement une première fois? La robe, de mérinos noir, remonte à

droite, descend trop bas à gauche, et forme en arrière un paquet de

plis, comme une queue qui traîne sur les talons et dans la boue. Tiens,

elle a de jolis cheveux, blonds, d’un blond déjà déteint, entre paille

et foin. Il y a de l’or là-dedans.

Peut-être aussi dans l’âme?

J’ai continué de suivre les tombereaux. Ils ont monté une rue de

faubourg, pavée, étroite, où le charbon coulait, du haut de ces gros tas

ambulants, en menus grêlons qui faisaient des sillages. Les quatre

enfants ne s’arrêtaient plus de se baisser et de se redresser. Tout à

coup, les voitures tournèrent à angle droit, une porte s’ouvrit à deux

battants, comme mue par un ressort devant la première, et se referma dès

que la dernière fut entrée dans une cour déserte entre deux murs. Les

petits demeurèrent un moment immobiles, regardant cette barrière; puis

ils mirent leurs sacs dans le fossé et les trois garçons escaladèrent la

haie d’un champ qui commençait à trente pas de là. Je m’approchai de la

petite fille, qui était lasse et qui respirait vite, le dos appuyé

contre un arbre.

--Comment t’appelles-tu?

Elle répondit, avec l’évident désir d’être débarrassée de moi:

--Georgette.

--Est-ce que tu cours les rues, comme cela, tous les jours?

--Non, les jours de charbon seulement.

--Tes frères ne suffiraient pas?

--C’est pas mes frères, c’est des gars. Je n’ai de frère que le petit.

--Ton père n’a donc pas de travail?

Elle se tut.

--Ta mère non plus?

--Elle est poussive.

Je sentis au cœur, comme une blessure, l’écho de cette parole animale.

L’enfant eût dit de même, s’il s’était agi d’une jument, d’une truie ou

d’une chatte. Elle n’avait d’ailleurs aucune intention d’injurier sa

mère ou de m’étonner. C’était le mot de son monde et de son palier. Je

demandai: «Où demeures-tu?» Elle me jeta par-dessus son épaule un numéro

et un nom de rue. Je ne rencontrai pas son regard. Elle écoutait,

ardente, le cou tendu, les cris des trois gamins qui devaient suivre une

haie, déjà loin. Et, ayant repris haleine, elle courut vers la même

brèche, et sauta dans le champ pour les rejoindre.

* * * * *

_Mai 1890._--Je suis restée trois ans sans avoir de nouvelles de

Georgette. Elle m’avait donné une fausse adresse. Et puis la vie m’a

empêchée de pousser plus loin mes recherches. J’ai tant d’autres

clients, de ceux qui reviennent et de ceux qui passent, de ceux qui

passent surtout! La misère est si mobile de cœur et de logement! Je

n’avais pas oublié, cependant, la glaneuse de houille. Je la rencontrai

un jour, inopinément, dans une maison où j’allais souvent, où je ne me

doutais pas que sa mère habitât depuis plusieurs années. Elle me

reconnut la première, et en ressentit une espèce de joie qui éclaira son

visage de petite chèvre blanche. Je la trouvai grandie, trop grande pour

son âge, et triste, dès qu’elle m’eut dit bonjour. Nous étions au bas de

l’escalier, dans une maison de banlieue, pas encore vieille, pas encore

sale, derrière laquelle on voyait, par la porte entr’ouverte du

corridor, un jardin divisé en six, des choux presque partout, et un

tréteau chargé de linge mouillé qui s’égouttait.

--Tu laves?

--Je fais tout; «elle» ne peut rien faire. Quand je suis rentrée de

l’école, j’en ai, oui, du travail, et le matin, c’est la soupe, les

lits... Heureusement qu’on n’en a pas chacun un.

Il y avait dans le ton cette colère, cette envie de s’échapper, cette

révolte qui sont des signes de la grande ignorance. Nous causâmes de

l’école. Elle ne cessait point de regarder du côté du jardin. Le soleil

oblique dorait les choux et l’arête du mur. Un moineau pépiait, les

plumes toutes soufflées de bien-être, répétant: «Qu’on est bien! qu’on

est bien!» Georgette était parmi les premières de sa classe. Je devinai

qu’elle avait envie de me le prouver et je l’interrogeai. Elle savait

tout: «François Ier, 1515-1547; Henri IV, 1589-1610, assassiné par

Ravaillac le 14 mai 1610; bataille de Wagram, 5 et 6 juillet 1809;

présidence de M. Grévy, 1879-1887;... le volcan de Popocatépelt, dans

les Montagnes-Rocheuses.» Elle souriait, en dessous, de tant d’autres

choses qu’elle aurait pu répondre. Je lui demandai.

--Sais-tu que tu as une âme?

Elle leva les épaules, sans trop marquer le geste.

--A quoi cela sert-il?

--A vivre et à mourir, ma petite, tout simplement. Tu ne peux comprendre

ce que tu gagnerais, même en courage et en joie, dans ta vie rude, à

savoir que tu as une âme et un Dieu.

Pour la première fois je vis ses yeux, qui se levèrent sur les miens.

Ils étaient bleus, une lueur de tendresse étonnée passait à la surface,

et il y avait de l’ombre tout au fond. Ce fut l’ombre qui gagna. Le

regard devint dur, parce que le cœur se fermait.

--Bah! dit-elle, où est-ce que ça s’apprend, ces choses-là?

Nous causâmes encore une demi-minute, puis le rappel du temps, et la

mauvaise défiance contre moi, et d’autres passions inquiètes la

mordirent. Elle secoua ses mèches fauves en désordre, fila le long du

corridor, descendit deux marches, et j’entendis le premier coup du

battoir.

J’appris, quelque temps après, qu’elle avait été trois fois au

catéchisme de la paroisse, «pour faire plaisir à la demoiselle». Mais

elle s’y trouva dépaysée, l’une des plus grandes, et l’une des moins

brillantes. Elle ne revint pas. On me raconta aussi que la famille avait

changé de maison, et que Georgette était entrée «en fabrique».

* * * * *

_8 septembre 1900._--Je me promenais, hier, sur le trottoir d’une grande

avenue plantée, et je jouissais vivement de la douceur de l’air, et de

la physionomie détendue, et de la flânerie de ceux qui se promenaient

comme moi. Les dimanches de septembre nous font voir une ville que nous

ne voyons ni si bien ni si complètement aux autres mois, une ville

presque homogène. En hiver, en été, un joli chapeau en cache beaucoup de

laids. Mais, en septembre, les jolies plumes, les jolis rubans, les

jolies pailles sont à la campagne. Je m’amusais donc à observer cette

foule toute populaire et à suivre l’étonnante descente de la mode à

travers les classes sociales. La ville n’a plus que les petites copies à

bon marché. Quand on voit la dernière transformation de ce qui fut une

idée de luxe et de beauté, ce n’est pas le sourire qui monte aux lèvres,

du moins pas aux miennes. Il faut se consoler en regardant les visages

et le contentement d’être belle, si répandu. Je songeais ainsi, quand un

couple me dépassa. Le fiancé était un ouvrier très jeune, imberbe, plus

petit que la femme, amenuisé et réduit par l’alcool. Il paraissait très

tendre, riait beaucoup sans aucun embarras, et ostensiblement serrait le

bras ou la main gantée de sa compagne. Georgette était gantée: des gants

de Suède couleur paille. Elle avait un chapeau d’au moins neuf francs

soixante-quinze, de ceux qui ont du velours demi-soie et des roses

demi-fines. Elle ne riait pas. Elle aurait même voulu qu’on fût très

sage, très digne, très fier pendant cette promenade. Mais elle

pardonnait tout au mari de demain, à celui qu’elle aimait et qui

représentait pour elle la vie plus libre, peut-être même la vie oisive,

ce grand rêve des pauvres. Un charme était en elle. Ses cheveux, séparés

en bandeaux, soufflés, relevés, frémissants, ressemblaient à deux ailes

de perdrix. Le jour l’enveloppait. Les promeneurs devinaient la joie

rapide et la regardaient passer. Il y avait des femmes qui se

détournaient après l’avoir considérée, à cause de l’émotion que font ces

choses quand on se rappelle. Georgette m’avait reconnue. Mais il lui

déplaisait sans doute d’avoir à expliquer nos rencontres. Elle me frôla

l’épaule, fit semblant de s’intéresser à un groupe qui chantait, très

loin, en avant, et ne salua pas.

Elle n’était pas mariée encore, puisqu’il y avait derrière elle,

traînant la jambe, un couple de vieilles gens, oncle et tante, cousins

ou amis, que les fiancés emmènent très souvent avec eux dans ces

promenades de la veille, et qu’ils font boire dans les auberges.

* * * * *

_16 mars 190..._--Ce matin, j’allais vite, je traversais une petite rue

toute bordée de boutiques minuscules, qu’entaillent des couloirs

sombres, voûtés, ouvrant, au bout de vingt mètres, sur des cités

ouvrières. Une femme, débouchant par un de ces chemins d’ombre, me

heurta légèrement et, nerveuse, dit: «Pardon, madame, j’ai de si mauvais

yeux!» Nous nous regardâmes. Et avant que j’eusse parlé, deux mains se

tendirent vers les miennes pour m’entraîner, et je vis les lèvres qui

reprenaient:

--Venez! oh! venez, j’ai de la peine pour deux!

On ne résiste pas à ces mots-là. Elle rentra avec moi dans l’ombre et je

l’écoutai se plaindre. Son mari la délaissait. Deux enfants étaient une

lourde charge, et elle ne savait pas de métier, et la fabrique retient

si longtemps dehors! Les mains ne me lâchaient pas; les yeux ne me

quittaient pas. Elle se jetait vers moi, dans sa détresse, parce que,

treize ans plus tôt, je l’avais plainte d’autre chose que de sa

pauvreté.

Nous causâmes intimement, surtout de ses enfants, et des projets qu’elle

me confierait en détail quand je viendrais la voir chez elle. Je promis.

--C’est que, fit-elle en me reconduisant au jour, moi je ne suis pas

bien, vous savez... Voyez comme j’ai la peau blanche! Je suis...

Elle eut un sourire, qui me fit mal, elle se souvenait, elle dit:

--Je suis poussive, comme l’autre.

Elle ajouta, très bas, en me quittant:

--Ça serait peut-être le moment de m’apprendre les choses que je ne sais

pas, puisque ça ne sert pas seulement à vivre...

III

OCTAVIE MERLE

Dans la cour où demeure Georgette, la cour du Laurier-Bleu, j’ai passé

hier une heure douce et cruelle. La douceur n’est venue que tout à la

fin, quand j’ai cru comprendre que la confession de sa souffrance avait

calmé cette âme épuisée par le silence. Le silence des religieuses est

plein de conversations avec Dieu. Mais celui de ces pauvresses qui ne

croient à rien pèse comme un couvercle de tombe sur la douleur vivante.

Lorsque j’entre dans les cités de misère où je suis connue, il y a des

femmes qui regardent d’abord le sac de soie noire où je serre mes bons

de pain et de charbon; il y en a aussi qui regardent d’abord mes yeux,

et ce sont mes amies. Toutes ne causent pas avec moi. Pour avoir le

droit de plaindre une peine il faut l’avoir gagné. Cela s’achète

quelquefois très cher.

Je saluais donc, depuis cinq ou six ans, Octavie Merle, la femme qui

demeure au quatrième, à gauche, sous les toits. Les voisines de la cour

m’avaient prévenue en sa faveur, ce qui est rare:

--La Merle! Ah! mademoiselle, en voilà une qui a du mal! Elle gagne la

vie de deux hommes, le sien et puis le frère du sien, deux pas

grand’chose, je vous assure. Elle se tue de travail. Mais elle ne vous

demandera pas la charité. Non, c’est plus fort qu’elle: il faut qu’elle

se taise, et même devant nous elle n’a pas de mots sur son chagrin.

Or, hier je frappais à la porte qui ouvre sur le même palier, à droite.

Je voulais savoir des nouvelles d’une jeune femme,--une souriante et une

causante, celle-là,--qui m’avait priée de la faire inscrire sur la liste

du bureau de bienfaisance. Elle devait avoir son troisième enfant

pendant les vacances. Et au retour des vacances, que j’ai dû prolonger

cette année, je venais rendre visite à la jeune mère et à l’enfant.

Une fois, deux fois, trois fois je frappai. Personne ne répondit. Dans

la cage de l’escalier, le vent seul, aspiré par quelque lucarne de

grenier, grognait ou sifflait en montant. Je me détournais pour

descendre. La porte de gauche s’entr’ouvrit, et le pâle, le mince visage

tragique d’Octavie Merle se pencha.

--Que cherchez-vous?

--Votre voisine, madame Merle.

--Elle est morte.

--Ah!... pauvre femme! Que dites-vous là?... Morte!

--Vous voulez donc que ça n’arrive qu’aux braves gens de mourir?... Vous

aurez beau frapper, personne ne vous entendra... Tout est parti... Je ne

les regrette pas.

Elle disait cela sèchement, avec une flambée de colère dans les yeux, et

le secret plaisir de me blesser. Cependant les lèvres, toutes

fendillées, ne tremblaient pas seulement de haine, au passage des mots,

mais de froid, de détresse, de faiblesse.

--Si vous êtes curieuse de savoir à qui vous faisiez la charité,

continua-t-elle, entrez chez moi: je vous l’apprendrai.

Ce que j’allais apprendre, surtout, et je le pressentais, c’était la vie

de celle qui m’invitait de la sorte. Je m’assis au milieu de la chambre

mansardée, près du petit poêle de fonte, qui mêlait sa fumée à l’odeur

fade des cuirs cirés. Octavie Merle était piqueuse de bottines. Des

paquets de tiges et d’empeignes couvraient la table étroite d’une

machine à piquer que la femme avait mise entre le poêle et la fenêtre.

L’ouvrière s’accouda dessus et, pour ne pas me regarder, regarda dehors.

--Ma vue a bien baissé, dit-elle. J’ai trop travaillé, et j’ai mal dès

que je m’applique.

Par la fenêtre, nous apercevions un paysage de toits et de ciel:

beaucoup de pentes d’ardoises, de cheminées, de tuyaux, de fils de fer,

et les fumées, qui sont de la vie que le vent tourmente.

Elle demeura un peu de temps silencieuse et puis elle me raconta, par

phrases courtes, sans émotion apparente, sans cesser de regarder les

toits, le triste mariage qu’elle avait fait. Elle avait épousé un homme

plus jeune qu’elle, malingre, exempté du service militaire pour cause de

faiblesse de constitution, et qui n’avait vu dans le mariage qu’un moyen

de ne pas travailler. «J’étais forte, disait Octavie, je ne refusais pas

l’ouvrage, je croyais tout ce que mon mari me racontait sur les longs

chômages de son métier d’ajusteur-mécanicien, sur la difficulté de

trouver une place dans un nouvel atelier. Et puis, en ce temps-là, je

l’aimais; c’était un enfant: je le sentais faible, peu raisonnable, et

j’avais peur de le perdre. Vous l’avez rencontré quelquefois, dans la

cour du Laurier-Bleu; il vous connaît, il me l’a dit. C’est un homme

distingué; il a l’air d’un monsieur; jamais un mot grossier avec lui

tant que j’ai pu suffire à payer la dépense; même il ne buvait pas. Je

l’aimais.» Au ton dont elle disait cela, je comprenais qu’elle l’aimait

encore. La pauvre créature s’était épuisée pour nourrir son mari.

Bientôt il avait amené chez lui et logé sous son toit son frère, un vrai

malade, celui-là, qui mourait lentement de la poitrine et qui se

soignait en buvant. Et, obligée de travailler pour les deux hommes et

pour deux enfants nés au début du mariage, Octavie Merle avait passé

près de quatre années sans quitter cette machine sur laquelle à présent

s’amoncelait l’ouvrage en retard, dormant deux heures par nuit, usant

ses yeux, ses mains, ses nerfs, afin que son cœur fût épargné. Alors, il

arriva ce qu’elle aurait dû deviner, ce qu’elle avait prévu peut-être:

elle devint une vieille femme en quelques mois, et son mari la délaissa.

Dans le ciel, par la fenêtre aux vitres étroites, elle regardait les

toits de la ville qui s’en vont si loin, si loin, chacun abritant une

peine ou une plainte. Pour me parler de l’infidèle, elle, si dure quand

elle jugeait l’atelier, les camarades, son beau-frère, ses enfants, son

travail, elle avait des mots indulgents, des mots qu’elle maniait avec

une prudence instinctive, comme des armes qui auraient pu la blesser

elle-même. «Il a toujours été si léger... Autrefois il m’aimait... S’il

n’avait pas été entraîné par l’autre, je ne serais pas la femme finie

que je suis et plus malade que les médecins ne sont savants.

»Il rentrait à toute heure de nuit, quelquefois au petit matin. Il me

trouvait toujours attelée à ma besogne de piqueuse, et nous nous

disputions. J’aurais mieux fait de ne rien dire peut-être? Mais le

moyen, quand tout le cœur n’est qu’un cri?

»Tout ce que j’ai fait a tourné contre moi. Tenez, cette voisine que

vous avez secourue, j’avais eu pitié d’elle, moi aussi. Ça n’était pas

marié; ça faisait la noce; ça riait toujours. Nous ne nous parlions

guère. Pourtant, quand elle a eu son troisième enfant, les commères d’en

bas m’ont dit: «Elle ne vivra pas», et je suis allée la voir. Je n’avais

que le palier à traverser pour entrer chez elle. Dès qu’elle

m’aperçut,--le lit était au fond de la chambre qui ressemble à celle

d’ici,--elle dit: «Vous n’auriez pas dû venir». Et je pensai qu’elle se

souvenait de plusieurs paroles de mépris que je lui avais adressées.

Elle était toute menue sous son drap, comme une petite fille. Elle avait

la fièvre. Elle tenait près d’elle, dans le lit, son nourrisson, dont

elle cachait le visage avec un mouchoir. Je lui parlais, comme on fait

en pareil cas, de sa santé, du temps, du médecin, des voisines. Elle me

regardait comme si j’étais la mort. Elle n’avait plus que des yeux, des

creux d’ombre avec une petite veilleuse, au fond, qui avait peur. Je

pensai alors que son heure était proche, que les enfants allaient

demeurer à l’abandon, que c’était une pitié, et je lui demandai: «Quel

est le père de votre petit qui est là?» Elle fit un grand effort pour

tourner la tête de l’autre côté, et pendant que je l’aidais de mes deux

mains, elle répondit: «Je ne peux pas le nommer devant vous! Pas devant

vous!»... Trois jours après, elle était morte.

--Et l’enfant, qu’est-il devenu?

--Les deux aînés ont été pris par l’Assistance publique... Le dernier...

je ne pouvais pas le laisser à d’autres, n’est-ce pas? je l’ai gardé.

Mais c’est la force qui va me manquer pour nourrir tant de monde,

mademoiselle...

Le soir commençait à roussir les toits. La fumée sortait plus épaisse

des cheminées. Des corneilles, taillées dans de la suie et de la brume,

coulaient avec le vent au-dessus de la ville. Je causai une demi-heure

encore, avec Octavie Merle, qui s’était penchée sur la machine et

reprenait son travail.

Puis je regagnai ma maison, l’âme partagée, comme il m’arrive souvent,

entre la tristesse et l’admiration. Je me demandais où de pareilles

créatures, qui n’ont plus la force de la foi, puisent ce courage

héroïque, cette tendresse, cette patience surhumaine. Et je me répondais

qu’elles vivent encore, moralement, sur la réserve de vertus et de

mérites de leurs vieilles mères croyantes et disparues.

IV

LE PÈRE MULOT

C’est un brave homme; tout le monde le dit, et, bien que je n’aime pas

cette locution vague, où tant de culpabilité ou d’inconscience peut

tenir, je l’emploie en parlant du père Mulot. On ne saurait guère

s’exprimer autrement: car il faut le juger en gros, et par comparaison.

Je l’appelle brave homme parce qu’il devrait être mauvais, et qu’il ne

l’est pas trop. C’est un miracle fréquent, et grâce auquel la société

vit encore. Nos neveux l’expliqueront.

Le père Mulot est, depuis trente ans, peigneur de laine dans une grande

filature. Son fils aîné peigne aussi; sa fille, qu’il a eu l’idée

d’appeler Sylvie, est rattacheuse, ce qui veut dire qu’elle noue, sur le

métier en mouvement, les deux moitiés des brins qui se rompent. Il y a

donc trois Mulot qui gagnent, et qui vivent pendant douze heures dehors.

Il en reste trois à la maison: la mère, et deux enfants petits qui

suffiraient à épuiser une santé plus robuste: l’un parce qu’il est

bruyant, violent et incapable de repos; l’autre parce qu’il ne cesse pas

d’être malade. Le pain n’a jamais manqué chez les Mulot, ni le charbon,

ni même le fagot de bois, dont on fait une flambée, quand le froid est

trop noir, à l’heure où l’homme revient. Ce ne sont pas des pauvres,

précisément; mais le champ de la misère est bien plus grand que celui de

la pauvreté. Celle qui se nomme elle-même la mère Mulot m’a conté ses

peines. Dans la chambre du rez-de-chaussée, ornée de chromos et de

découpures coloriées,--au lieu des images pieuses d’autrefois,--nous

étions assises, un dimanche matin, devant la plaque de la cheminée.

--Ils sont tous sortis, mademoiselle, me disait-elle, le père, le grand

Joseph, Sylvie, les deux petits.

--Où sont-ils allés?

--Acheter le journal.

--Vous faites de la politique?

Elle avait ramené les plis de sa robe de laine noire, et elle les tenait

serrés entre ses deux mains et entre ses deux genoux. Ainsi immobilisée

et tendant son corps tout plié vers la cendre, d’où sortait une tiédeur

légère, elle répondit d’abord par un sourire et par un regard qui

allèrent à la crémaillère. Le visage maigre, un peu trop aigu de partout

et pâle uniformément de madame Mulot, en fut tout égayé une seconde,

comme un vieux toit sur lequel passe un soleil de giboulée.

--Oh! dit-elle, la politique, il faudrait être riche pour en faire.

Jusqu’à l’année dernière, nous n’achetions jamais le journal, par

économie. Mais, à présent que Joseph est devenu un homme, il ne veut

plus rester avec nous le dimanche, s’il ne lit pas. Ça l’amuse, ça le

retient, mais ça le change...

--Quel journal choisissez-vous donc?

Elle me jeta le nom d’une feuille socialiste, et, devinant que je

n’approuvais pas:

--Les premiers temps, mademoiselle, nous aurions pu acheter pour lui

n’importe lequel, et il y aurait pris le même plaisir. Mais ni le père

ni moi nous ne connaissions les journaux. J’ai dit à Mulot, quand il est

sorti, la première fois, pour en acheter un: «Prends-le au bureau de

tabac, dans la plus grosse pile!» Je pensais que ça serait le meilleur.

Et je m’aperçois bien, à présent, que mon garçon se met à dire des

choses pas honnêtes contre les curés. Mais il reste à la maison: c’est

toujours ça... Il est, en vérité, plus facile à tenir que sa sœur.

--Sylvie?

--Oui, mademoiselle: une fille jolie qui aime rire, qui aime la

toilette, qui est à l’âge où les violons parlent.

--Quel âge a-t-elle?

--Seize ans bientôt. Et pas plus le goût de la lecture qu’une

tourterelle. Ce n’est pas elle qu’on retiendrait à la maison avec un

journal! Elle a le goût de la compagnie. Mais son père a l’œil, vous

savez. Je crois qu’il serait encore plus sévère que moi. Il est haut

d’honneur, tout à fait, pour Sylvie. D’abord, il l’accompagne, le matin,

jusqu’à la porte de l’atelier; je les vois qui filent, dans le petit

jour, elle presque toujours à la remorque, achevant de tapoter ses

cheveux ou de boutonner son corsage dans la rue, puis rattrapant le père

qui va devant, du même train, comme un roulier. A onze heures, ils se

retrouvent au restaurant.

--Ils ne reviennent pas manger chez vous?

--Le temps leur manque, mademoiselle. D’un coup de sirène à l’autre, ils

ont une heure et demie. Et nous sommes trop loin pour qu’ils refassent

deux fois la route. Non, ils déjeunent avec les camarades, à la Treille,

dans la grande salle où l’on danse le 14 juillet; mademoiselle se

rappelle bien?

--Parfaitement.

--La jeunesse voudrait faire bande à part. Le père ne veut pas. Il sait

que les grandes réunions de ce genre-là, ça finit toujours par des

petites. Et il se défie. Tant de mauvais drôles à l’usine, des garçons

qui n’ont jamais entendu seulement parler d’une bonne action! Ils

n’approchent pas trop près, quand ils voient mon homme et le grand

Joseph à côté de Sylvie. Mais le dimanche! En voilà une question

difficile, le dimanche!

--Envoyez votre fille au patronage, chez les sœurs!

--Je l’ai fait. Nous avions peur, le père et moi, que les sœurs ne

l’acceptent pas, parce que Sylvie a été élevée à la laïque. Mais non.

Depuis six mois, chaque dimanche, elle y allait, elle s’amusait, elle

trouvait des filles de son âge, elle revenait contente... Le malheur a

voulu...

La mère Mulot, du bout du doigt, sembla chercher et renfoncer, au coin

de ses yeux, une larme qui s’y trouvait souvent, en faction.

--Le malheur, reprit-elle... on l’a renvoyée, dimanche dernier.

--Pourquoi?

--Parce qu’elle a chanté: «Viens, poupoule, viens!»

--C’est impossible, mère Mulot!

--Vous allez l’entendre vous le dire: elle rentre!

Elle rentrait, en effet. La porte s’ouvrit, et le père Mulot parut le

premier, grand, la poitrine creuse, le visage tout couvert de poils

gris, moustaches, favoris, sourcils, touffes de supplément, qui

poussaient avec fougue, et au milieu desquels luisaient deux yeux tout

petits, tout noirs, et prêts à flamber comme deux grains de poudre. Il

portait un cache-nez et un complet d’étoffe mince. Comme l’hiver n’était

pas encore fini, tout le luxe du ménage s’était réuni sur la personne de

Sylvie. Elle seule devait avoir chaud. Elle seule était presque

élégante. Elle avait des gants de peau,--pleins de déchirures non

recousues, il est vrai;--une jupe à deux volants gros bleu; un manteau à

la mode, avec des manches en forme de ballon dégonflé; un col droit, une

cravate multicolore, un chapeau à trois cornes, et elle eût été

plaisante à regarder, avec son nez de chat, tout court, ses lèvres

longues et rouges comme une gousse de piment, ses yeux bridés et vifs,

sans l’insolence qu’on sentait déjà chez elle toute formée, irrémédiable

et dominante. La mère Mulot s’était détournée, je m’étais levée, et

j’eus un joli sourire de Sylvie, lorsque je tendis la main aux deux

arrivants, le sourire qu’elle aurait dû avoir toujours. C’est une

tristesse, pour ceux qui visitent leur prochain, surtout les pauvres, de

songer à ce qui eût été possible. Nous renouâmes connaissance. Mais, dès

que j’eus prononcé le nom de patronage, ce fut une autre Sylvie qui me

répondit, offensée, irritée, intraitable:

--Oui, pour une chanson! On m’a fait des affronts pour une chanson! Je

n’y retournerai pas! Ni vous, ni mon père, ni ma mère, vous ne m’y ferez

retourner!

--Lors même que j’en aurais moyen, je ne vous y forcerais pas, Sylvie:

il faut s’amuser de bonne humeur. Mais, qu’est-ce que vous ferez

désormais, le dimanche?

Le bonhomme répondit pour elle. Il n’avait pas cessé de la regarder,

avec une admiration inquiète, avec la peur secrète de ceux qui n’ont

qu’un moyen d’action, l’autorité, et qui ne savent pas s’il suffira.

--Eh bien! fit-il, je renoncerai à ma partie de boules, et j’emmènerai

Sylvie se promener. Voilà ce qu’elle fera!

Un rire de faunesse emplit la pièce. Le père Mulot n’en pensa rien. Mais

la mère eut le sentiment de la note fausse et perverse. Elle me parut

plus pâle, plus menue, plus repliée sur elle-même qu’auparavant, et,

quand elle me reconduisit, l’instant d’après, elle me dit:

--On n’est plus facilement leur maître à présent.

Elle ne s’expliqua pas davantage. La phrase vague mourut dans la brume

de la rue, et je m’éloignai.

Comme je l’avais bien deviné, Sylvie n’avait pas été renvoyée du

patronage; elle avait reçu des observations, non pour avoir chanté, mais

pour s’être battue. Je la rencontrai plusieurs fois, le soir, à l’heure

où l’usine verse dans les avenues ses régiments mixtes, et, parmi les

femmes qui revenaient, cinq ou six de front, ébouriffées, la bouche

ouverte pour parler, pour rire ou pour boire l’air nouveau, j’en vis une

qui me faisait un signe d’amitié. Le père n’était jamais loin.

Le père Mulot tenait sa promesse. Lui peu marcheur, lui joueur de boules

et amateur passionné des stations à l’auberge, il sortait chaque

dimanche dans la banlieue et même la campagne. On l’apercevait, dans les

bois suburbains, pillés et traversés jour et nuit, cueillant la violette

et la primevère.

--Sylvie, disait-il, rapportons de quoi fleurir la maison! En es-tu?

Elle en était, sans enthousiasme. Et, dans le crépuscule tardif, quand

ils rentraient, ayant chacun une brassée de fleurs liée avec une ficelle

et serrée contre la poitrine, ils entendaient dire, par les petits

rentiers assis sur le seuil des portes et respirant la poussière et les

quelques bonnes odeurs que le hasard y mêle: «Sentez-vous la jolie

glycine? Ça doit être celle du grand jardin?» Eh! non, la glycine,

c’était Sylvie avec ses bouquets, Sylvie qui traînait la jambe, et qui

souriait un peu, dans l’ombre, au compliment. D’autres fois, le bonhomme

prenait une ligne, sa fille prenait le panier de provisions, et ils

suivaient le cours d’une rivière, et s’installaient, pour l’après-midi,

au coin d’un pré, à l’endroit où la vase des rives, criblée d’empreintes

de semelles, disait que les remous ou les herbiers voisins avaient une

renommée. Mais qu’il se promenât à l’est, à l’ouest ou au midi, le père

Mulot se rendait compte que sa fille ne le suivait que par force. Vers

la fin du printemps, un matin qu’ils partaient pour la campagne et

qu’elle était demeurée en arrière, il l’avait surprise à faire des

signes à trois jeunes ouvriers de l’usine, cachés à l’angle d’une

ruelle. Il avait eu le pressentiment d’un malheur; il avait compris que

toute la bonne volonté, toute la rudesse et même tout l’amour d’un vieux

comme lui ne suffiraient pas à retenir Sylvie. Et, le dimanche suivant,

au moment où il s’apprêtait à se mettre en route, ayant appelé:

«Sylvie?» il n’avait pas reçu de réponse.

Il attendit, s’inquiéta vite, courut chez les voisins, assembla la

fourmilière qui sort si vite au bruit, de toutes les cours, de toutes

les mansardes, de tous les corridors.

--Vous ne l’avez pas vue? Elle avait son chapeau à plume bleue; sa

cravate rose...

Mais personne ne l’avait vue. Il eut l’idée folle d’enlever le couvercle

de planches qui fermait l’entrée du puits. Il courut au commissariat de

police, où l’on ne savait rien, chez des amis logés très loin, dans des

cafés où plus d’une fois, elle et lui, ils s’étaient reposés, et il

rentrait, exténué, à quatre heures du soir, quand la mère Mulot, restée

à la maison, lui dit, pâle comme la cendre, en lui ouvrant la porte:

--Ta fille est perdue, Mulot! Le buraliste l’a vue, qui filait à

bicyclette avec deux gars de l’usine!

Alors, les voisins se rassemblèrent de nouveau, autour de l’homme qui

criait:

--Je la tuerai! Si elle reparaît devant moi, je la tuerai!

Il allait, d’une chambre dans l’autre, montrant le poing au lit de

Sylvie, aux images pendues au-dessus, aux joueurs de boules, ses amis,

qui essayaient de l’apaiser. A cinq heures, il y avait autant de monde,

dans la maison, que pour un enterrement, et plus d’émotion. Les enfants

pleuraient. Des hommes et des femmes, par groupes, s’entretenaient à

voix basse. Il faisait presque nuit. Tout au fond de la seconde pièce,

on ne voyait plus le père Mulot, affaissé sur une chaise et serré par

une vingtaine d’hommes et de femmes, aussi furieux que lui, et qui

l’écoutaient. La voix ne s’élevait que par intervalles, frémissante et

vibrante:

--Qu’est-ce que je n’ai pas fait pour elle, moi Mulot? criait-il. Qui

peut dire, ici, que je ne l’ai pas fait bien élever? A-t-elle été à

l’école, oui ou non? Je les ai pris tout à l’heure, ses cahiers, dans

l’armoire... Écoutez bien ce qu’il y a dessus;--on entendait le

froissement des pages lourdement maniées;--il y a écrit: «La bonne tenue

est indispensable aux jeunes filles». C’est-il une leçon, ça, oui ou

non?... Écoutez encore le cahier: «Le progrès de tous ne peut s’obtenir

que par la moralité de chacun.» Est-ce tapé? Voilà comment elle a été

instruite!... Et jamais elle n’a été à l’usine toute seule... Et le

dimanche!... Je vous dis que je la tuerai, ma fille, quand elle

reviendra!...

Les réponses venaient irrégulièrement, timidement. Un homme disait,

comme se parlant à lui-même:

--Moi, je la battrais seulement.

Un autre ajoutait:

--Les enfants d’aujourd’hui... ils sont secoués par trop de choses.

Une femme murmurait, sans s’expliquer davantage:

--On n’est pas assez aidé, voyez-vous, mon pauvre Mulot, pas assez.

Et la nuit tomba tout à fait, sans que Sylvie fût rentrée.

V

LA HAIE D’ÉPINE NOIRE

Mémoires d'une vieille fille · 第 1 / 14 段