Je ferai qu'ils fassent cela à Nes-Khonsou, cette fille de

Tont-hon-Tahouti,» «dit (Ammon-Râ, roi des dieux, ce très grand

dieu qui le premier fut.)»]

437

[Illustration 461: Texte hiératique de la page précédente

transcrit en hiéroglyphes.]

Les hiéroglyphes égyptiens ont conservé jusqu'au dernier jour de

leur emploi les vestiges de tous les états qu'ils avaient

traversés, depuis l'idéographisme exclusif de leur origine jusqu'à

l'admission de l'alphabétisme dans leur partie phonétique. Mais,

438 aussi haut que nous fassent remonter les monuments écrits de la

vallée du Nil, dès le temps de la IIIe et peut-être de la IIe

dynastie, les inscriptions nous font voir ce dernier progrès

accompli. Les signes de syllabes ne sont plus qu'en minorité parmi

les phonétiques, dont la plupart sont déjà de véritables lettres,

qui peignent les articulations indépendamment de toutes les

variations du son vocal qui vient s'y joindre.

Les lettres de l'écriture égyptienne sont des figures

hiéroglyphiques, au tracé plus ou moins altéré dans les

tachygraphies successives de l'hiératique et du démotique, dont la

valeur alphabétique a été établie en vertu du système acrologique.

Chacune de ces figures représente la consonne ou la voyelle

initiale de la prononciation de sa signification première

d'idéogramme, soit figuratif, soit tropique, mais principalement du

mot auquel, prise dans le sens figuratif, elle correspondait dans

la langue parlée. Ainsi, parmi les phonétiques de l'usage le plus

constant, nous voyons le son vocal vague flottant entre _a_ et _o_,

représenté par un «roseau,» dont le nom s'est conservé en copte

sous la forme _ake_ ou _oke_, ou par un «aigle,» _ahom_;

l'articulation _m_ par une «chouette,» _mouladj_; _r_ par une

«bouche,» _rô_; _'h_ par une «corde» tressée, _'haghe_; _kh_ par un

«crible,» _khai_; _sch_ par un «réservoir,» _schêi_, ou par un

«jardin» de papyrus, _schnê_.

De ce principe acrologique de la formation des valeurs

alphabétiques données à certains signes, résulte un fait

particulier à l'écriture égyptienne. C'est que tout signe figuratif

ou symbolique peut être pris phonétiquement dans le rôle d'initiale

du mot exprimant sa signification idéographique dans la langue

parlée. Mais l'usage indifférent de tous les signes comme de

simples lettres, dans tous les cas et dans toutes les positions,

eût produit dans les textes une confusion sans bornes par la

multiplication indéfinie des homophones. Aussi est-ce seulement à

l'époque romaine, et dans la transcription des noms des empereurs,

que nous voyons les hiérogrammates, par un raffinement de décadence

et par une prétention d'élégance graphique, qui n'est que de la

barbarie, employer jusqu'à quinze ou vingt signes différents pour

peindre la même articulation, en dépouillant ces signes de toute

valeur idéographique. Dans l'Égypte pharaonique, la plupart des

caractères ainsi devenus de simples phonétiques sous la domination

romaine n'ont encore qu'un emploi mixte, symbolico-phonétique, et

ne revêtent une valeur de lettres qu'en initiales du mot de leur

signification idéographique. Une convention rigoureusement

439 observée, et dont l'établissement dut être graduel, limite à un

petit nombre, deux ou trois au plus pour chaque articulation, les

phonétiques d'un emploi constant et indifférent.

§ 7.--LA POLYPHONIE DANS LES ÉCRITURES D'ORIGINE HIÉROGLYPHIQUE.

[Illustration 463: Fragment d'un contrat égyptien en écriture

démotique[1].]

[Note 1: M. Eugène Révillout, qui s'est occupé tout spécialement

et avec tant de succès du déchiffrement des textes démotiques, et

qui a fait faire les plus grands progrès à cette branche de la

science, a bien voulu me donner la traduction suivante de ce

début de contrat, daté du règne de Ptolémée Évergète II, qui

donnera au lecteur un spécimen de la dernière tachygraphie de

l'écriture égyptienne:

«L'an 44, au mois de choïak, sous le roi Ptolémée, dieu Évergète,

fils de Ptolémée, et la reine Cléopâtre, sa femme, les dieux

Évergètes, du temps de N, prêtre d'Alexandre, des dieux Soters,

des dieux Adelphes, des dieux Évergètes, des dieux Philopators,

du dieu Philométor, du dieu Eupator, des dieux Évergètes, et du

temps de N, canéphore d'Arsinoé Philadelphe, selon ce qui est

établi à Alexandrie (_Rakoti_) et à Ptolémaïs (_Psoï_) en

Thébaïde, le receveur Chapochrat, fils de Hor, dont la mère est

Chachpéri, dit à Héraclios, fils de Memnon:

Tu as douze grandes mesures de blé et un tiers, dont la moitié

est six grandes mesures et un sixième, douze grandes mesures de

blé et un tiers _iterum_, à me réclamer pour la somme d'argent

que tu m'as donnée. Que je te donne tes douze grandes mesures et

un tiers ci-dessus énoncés au terme de mésori de l'an 44.»]

Tel est l'état où, de progrès en progrès, nous voyons parvenue

celle de toutes les écritures hiéroglyphiques primitives de

l'ancien monde qui atteignit au plus haut degré de

perfectionnement, la seule qui s'éleva jusqu'à l'analyse de la

440 syllabe et à la conception de la lettre alphabétique, l'écriture

égyptienne. Avant tout, un mélange d'idéogrammes et de phonétiques,

de signes figuratifs, symboliques, syllabiques, alphabétiques. En

même temps, faculté pour tous les signes figuratifs ou symboliques

de prendre une valeur phonétique accidentelle, comme initiales de

certains mots, et, d'un autre côté, possibilité d'employer

idéographiquement, dans un sens figuratif ou dans un sens tropique,

les signes les plus habituellement affectés à la pure et simple

peinture des sons indépendamment de toute idée. Tels sont les faits

que l'écriture hiéroglyphique égyptienne présente à celui qui veut

analyser sa constitution et son génie. Elle constitue, sans

contredit, le plus perfectionné des systèmes d'écriture primitifs

qui commencèrent par le pur idéographisme: mais combien ce système

est encore grossier, confus et imparfait! Que d'obscurités et

d'incertitudes dans la lecture, qui, moins grandes pour les

Égyptiens que pour nous, devaient cependant encore se présenter

plus d'une fois pour eux-mêmes! Quelle extrême complication! Sans

doute, les hiéroglyphes n'étaient pas, comme on l'a cru trop

longtemps d'après une mauvaise interprétation des témoignages des

Grecs et des Romains, un mystère sacerdotal révélé seulement à

quelques adeptes choisis; c'était l'écriture dont on se servait

pour tous les usages où l'on a besoin d'écrire, en se bornant à

abréger le tracé des caractères dans ses tachygraphies. Mais il est

bien évident que, sans que les prêtres eussent besoin d'en faire un

mystère, un système d'écriture aussi compliqué, dont la

connaissance demandait un aussi long apprentissage, ne pouvait être

très répandu dans la masse du peuple; aussi, dans l'Égypte antique,

par suite de la nature même du système graphique et non par volonté

d'en faire un arcane impénétrable à la masse, les gens qui savaient

441 lire et écrire, les scribes religieux ou civils, formèrent une

sorte de classe à part et un groupe restreint dans la nation.

Encore n'avons-nous pas parlé, jusqu'à présent, de la plus grande

cause de difficultés et d'incertitudes dans toutes les écritures

qui conservent une part d'idéographisme, la «polyphonie.»

Pour définir ce fait et en faire bien comprendre l'origine, nous

prendrons nos exemples dans les hiéroglyphes égyptiens.

Nombre de signes hiéroglyphiques sont susceptibles d'être employés

également avec une valeur figurative et une valeur tropique. Rien

de plus simple et de plus naturel avec l'indépendance absolue de la

langue graphique et de la langue parlée dans le système originaire

de l'idéographisme pur. Mais dans la langue parlée les deux

significations, figurative et symbolique, du même caractère,

étaient représentées par deux mots différents. De là vint que, dans

l'établissement de la convention générale qui finit par attacher à

chaque signe de la langue graphique un mot de la langue parlée pour

sa lecture prononcée, le caractère ainsi doué de deux

significations diverses, suivant qu'on le prenait figurativement ou

tropiquement, peignit deux mots de la langue et eut par conséquent

deux prononciations, souvent entièrement dissemblables, entre

lesquelles le lecteur choisissait d'après la marche générale de la

phrase, la position du signe et l'ensemble de ce qui l'entourait.

Ainsi l'image du «disque solaire» s'emploie figurativement pour

signifier «soleil,» et symboliquement, par une métonymie toute

naturelle et bien simple, pour rendre l'idée de «jour;» mais dans

le premier cas, il a pour correspondant dans l'idiome parlé le mot

_râ_, dans le second le mot _hrou_; il est donc susceptible de deux

prononciations; il est polyphone.

Mais là ne s'arrête pas le phénomène de la polyphonie. Le symbole,

le trope graphique est proprement le mot de cette langue écrite

qui, primitivement, lorsqu'elle ne peignait encore que des idées,

était absolument indépendante de la langue parlée. Aussi l'on se

tromperait si l'on croyait que sa signification est unique, fixe et

invariable. Ses acceptions peuvent s'étendre autant que celles d'un

mot de la langue parlée, et en vertu des mêmes analogies. Mais par

suite de l'indépendance originaire de la langue écrite par rapport

à la langue parlée, il est arrivé plus d'une fois que l'extension

des sens d'un même symbole a englobé des idées que des mots

absolument divers représentaient dans l'idiome oral. Donc le

442 symbole, suivant ses différents emplois, ses différentes

acceptions, s'est lu encore de manières diverses et a eu des

prononciations variées.

Il y avait là une cause sérieuse d'erreurs et de confusions. Pour y

parer autant que possible, pour augmenter la clarté des textes, on

inventa ce que les savants ont appelé les «compléments

phonétiques.» On joignit au symbole, susceptible de plusieurs

acceptions ou de plusieurs lectures prononcées, tout ou partie des

signes phonétiques habituels représentant la manière dont il devait

être prononcé dans le cas présent--le plus souvent la fin du

mot--de manière que l'erreur ne fut plus possible. Ainsi, la figure

d'une sorte de bande de métal, repliée plusieurs fois sur

elle-même, correspondait aux trois idées de «pli,» d' «entourer,

circuler,» et de «livre pondérale,» et, suivant ces trois

significations, était lu par trois mots différents de la langue,

_keb_, _rer_ et _ten_, et pour qu'on ne se méprît ni sur le sens,

ni sur le mot, on y joignait fréquemment, suivant les cas, les

compléments phonétiques _b_, _r_ ou _n_. Mais dès lors, en réalité,

l'idéogramme, susceptible de plusieurs sens, suivi de compléments

phonétiques, devint un signe mixte, symbolico-phonétique, capable

de représenter dans le rôle d'initiale plusieurs syllabes et

plusieurs articulations diverses.

De là à faire d'un caractère hiéroglyphique un polyphone purement

phonétique, à lui faire représenter, abstraction faite de toute

signification d'idéogramme, plusieurs valeurs de sons, il n'y avait

qu'un pas. Et c'est ainsi que, sans compléments phonétiques, on

trouve dans des textes pharaoniques l'image d'une «oreille de veau»

exprimant indifféremment les syllabes et les combinaisons de

syllabes _ad_, _ankh_, _mest'er_, _sem_, _sedem_, _aten_, ou la

«jambe humaine» se lisant _pat_, _ret_, _men_, et _ouar_. Ces

valeurs syllabiques polyphones, devenues d'un emploi indifférent et

sans rapport avec aucune idée symbolique, n'empêchent pas

quelquefois les caractères de pouvoir être encore lus par des mots

d'une prononciation toute différente, quand ils sont mis en oeuvre

comme idéogrammes. Ainsi la «tête humaine,» prise phonétiquement,

représente les syllabes _tep_, _ha_ et _her_, et de plus, comme

idéogramme figuratif de «tête,» elle répond aux mots _t'et'_ et

_ap_.

À la décadence, sous la domination romaine, les exemples de

polyphonie purement phonétique deviennent plus nombreux, avec la

recherche qui, pour chaque lettre, fait multiplier indéfiniment les

443 homophones. Ainsi les cartouches contenant les noms des empereurs

romains nous montrent la figure du «bélier» employée tantôt comme

un _s_, parce que «mouton» se disait _soï_, tantôt comme un _v_,

parce que cette figure était le symbole de l'idée d' «âme,» _vaï_.

Cet exemple est, du reste, le seul où la polyphonie s'applique chez

les Égyptiens à des valeurs alphabétiques; mais pour ce qui est des

valeurs syllabiques, le fait en question prend des développements

inouïs à la basse époque, sous les Ptolémées et les empereurs

romains; le mauvais goût des scribes de décadence en multiplie les

exemples à l'infini; il envahit complètement les textes et y

devient une cause de très grandes obscurités.

Chez les Assyro-Babyloniens de langue sémitique nous retrouvons

exactement les deux mêmes faits:

1° L'emploi des idéogrammes avec un complément phonétique, qui

détermine, parmi les prononciations et les sens dont chacun est

susceptible, celui qui doit être adopté dans le cas spécial, et qui

transforme ainsi ces idéogrammes en phonético-symboliques

polyphones dans le rôle d'initiales;

2° La polyphonie syllabique appliquée à des signes qui remplissent

dans l'usage le rôle de phonétiques indifférents pour des valeurs

absolument diverses.

Seulement les deux faits qui étaient dans un étroit rapport l'un

avec l'autre et qu'on pouvait voir s'enfanter mutuellement dans

l'écriture hiéroglyphique égyptienne--ce qui nous a conduit à en

chercher la théorie dans cette écriture--se montrent indépendants

et séparés dans l'écriture cunéiforme appliquée à la langue

assyrienne. La raison en est facile à comprendre. En Égypte c'est

chez le même peuple, et pour ainsi dire dans l'intérieur du même

idiome, que se sont opérées toutes les évolutions successives dont

nous avons cherché à suivre la trace, et qui ont conduit l'écriture

d'une simple peinture d'idées, entièrement distincte de la langue

parlée; à la peinture des sons de cette langue. Pour ce qui est du

cunéiforme anarien, au contraire, il a été inventé par un peuple

d'une toute autre race que les Assyriens, et c'est entre les mains

de ce peuple qu'il est parvenu, par des progrès successifs, jusqu'à

un syllabisme affecté de polyphonie dans une certaine mesure. C'est

à cet état qu'il a été adopté par les Assyro-Babyloniens de langage

sémitique, lesquels ont emprunté simultanément aux inventeurs

suméro-accadiens les valeurs phonétiques et les valeurs

444 idéographiques des signes, entre lesquelles l'adaptation à une

nouvelle langue, d'une famille toute différente, produisait un

divorce complet.

Non seulement, dans ce passage de l'écriture cunéiforme de l'usage

d'une langue à celui d'une autre, chaque caractère a gardé

simultanément sa valeur de phonétique, quand il en avait une, et

ses significations idéographiques, qui se sont lues désormais par

des mots absolument autres que ceux qui exprimaient les mêmes

notions dans l'idiome des inventeurs du système graphique en

question: le signe, par exemple, qui était devenu le phonétique

indifférent de la syllabe _ad_, _at_, parce qu'il était

l'idéogramme de «père,» _ad_ en accadien, gardant cette valeur

phonétique et se lisant désormais _abou_ en assyrien, dans son

acception idéographique; mais encore toutes les lectures attachées

en accadien aux significations d'un même caractère, pourvu qu'elles

fussent monosyllabiques, et même quelquefois quand elles étaient

dissyllabiques, sont devenues, dans l'usage des textes assyriens

sémitiques, des valeurs purement phonétiques. Ainsi un signe de

l'écriture était chez les Schoumers et les Akkads l'idéogramme des

notions de «couper, trancher, décider,» lu comme tel _tar_ et

_'gas_, «poser, fixer,» _koud_, enfin «chemin,» _sila_; dans

l'usage assyrien il devient le phonétique indifférent des syllabes

composées _tar_, _'has_, _koud_, _kout_, _qout_, _sil_, _schil_, et

en même temps il garde toujours ses significations idéographiques,

qui se lisent désormais _nakasou_, «couper, trancher,» _dânou_,

«décider, juger,» _schâmou_, «poser, fixer,» et _soûqou_, «rue,

chemin.» Un autre était l'idéogramme de «mouton,» _lou_, et du

verbe «prendre,» _dib_; en outre, il était devenu, d'après la

première de ces deux acceptions, le phonétique ordinaire de la

syllabe _lou_; dans les textes assyriens il est celui de _lou_ et

de _dib_, et en même temps il garde les sens de «mouton,» auquel

correspondent désormais les lectures _çinou_ et _immerou_, puis de

«prendre,» qui se lit en assyrien par les verbes _çabatou_ et

_kâmou_. Et ce n'est pas tout. Après avoir adopté comme valeurs

purement phonétiques toutes les lectures accadiennes des signes qui

rentraient dans certaines conditions de forme, les Assyriens

sémites ont aussi formé quelques valeurs phonétiques nouvelles, et

à eux propres, d'après les mots qui, dans leur langue, servaient de

lecture aux caractères pris dans le rôle d'idéogrammes. Par

exemple, il est un caractère cunéiforme qui a la signification

idéographique de «tête;» le mot qui exprime cette notion en

accadien est _schak_; celui qui l'exprime en assyrien est

_rîschou_.

445

Le caractère dont nous parlons devient le phonétique indifférent

des deux syllabes _schak_ et _risch_, valeurs dont la première est

d'origine accadienne et la seconde d'origine assyrienne sémitique.

C'est de cette façon que la polyphonie phonétique prend dans

l'écriture cunéiforme, et spécialement dans l'usage, des textes

assyriens, un développement inconnu chez tout autre peuple; à tel

point qu'on y trouve certains signes qui, indépendamment de leurs

lectures d'idéogrammes, sont susceptibles de représenter jusqu'à

dix ou douze valeurs différentes comme signes de syllabes servant

uniquement à la peinture des sons.

§ 8.--L'INVENTION DE L'ALPHABET.

Même après que les Égyptiens furent parvenus à l'analyse de la

syllabe et à l'abstraction de la consonne, il restait un pas énorme

à franchir, un progrès capital à consommer, pour que l'écriture

parvînt au degré de simplicité et de clarté qui pouvait seul la

mettre en état de remplir dignement et complètement sa haute

destination. Répudier toute trace d'idéographisme, supprimer

également les valeurs syllabiques, ne plus peindre que les sons au

moyen de l'alphabétisme pur, enfin réduire les phonétiques à un

seul signe invariable pour chaque articulation de l'organe, tel

était le progrès qui devait donner naissance à l'alphabet,

consommer l'union intime de l'écriture avec la parole, émanciper

définitivement l'esprit humain des langes du symbolisme primitif et

lui permettre de prendre librement son essor, en lui donnant un

instrument digne de lui, d'une clarté, d'une souplesse et d'une

commodité parfaites. Ce progrès pouvait seul permettre à l'art

d'écrire de pénétrer dans les masses populaires, en mettant fin à

toutes les complications qui en avaient fait jusqu'alors une

science abstruse et difficilement accessible, et de se communiquer

chez tous les peuples, en faisant de l'écriture un instrument

applicable également bien à tous les idiomes et à toutes les idées.

L'invention de l'alphabet proprement dit ne pouvait prendre

naissance chez aucun des peuples qui avaient créé les systèmes

primitifs d'écriture débutant par des figures hiéroglyphiques avec

leur idéographisme originaire, même chez celui qui était parvenu

jusqu'à l'analyse de la syllabe et à l'abstraction de la consonne.

Elle devait être nécessairement l'oeuvre d'un autre peuple,

instruit par lui. En effet, les peuples instituteurs des écritures

446 originairement idéographiques avaient bien pu, poussés par les

besoins impérieux qui naissaient du développement de leurs idées et

de leurs connaissances, introduire l'élément phonétique dans leurs

écritures, donner progressivement une plus grande importance et une

plus grande extension à son emploi, enfin porter l'organisme de cet

élément à un très haut degré de perfection. Mais des obstacles

invincibles s'opposaient à ce qu'ils fissent le dernier pas et le

plus décisif, à ce qu'ils transformassent leur écriture en une

peinture exclusive des sons, en répudiant d'une manière absolue

toute trace d'idéographisme.

Le principal venait de la religion. Toutes les écritures

primitives, par suite de leur nature symbolique et de leur génie,

avaient un caractère essentiellement religieux et sacré. Elles

étaient nées sous l'égide du sacerdoce, inspirées par son esprit de

symbolisme. Dans la première aurore de la civilisation des peuples

primitifs, l'invention de l'art d'écrire avait paru quelque chose

de si merveilleux que le vulgaire n'avait pas pu la concevoir

autrement que comme un présent des dieux. Bouleverser de fond en

comble la constitution d'une écriture ainsi consacrée par la

superstition religieuse, lui enlever toute la part de symbolisme

sur laquelle se fondait principalement son caractère sacro-saint,

était une entreprise énorme et réellement impossible chez le peuple

même où l'écriture avait reçu une sanction si haute, car c'eût été

porter une atteinte directe à la religion. La révolution ne pouvait

donc s'accomplir qu'à la suite d'un changement radical dans l'ordre

religieux, comme il arriva par suite des prédications du

christianisme, dont les apôtres déracinèrent chez beaucoup de

peuples (en Égypte, par exemple) les anciens systèmes d'écritures,

à l'essence desquels s'attachaient des idées de paganisme et de

superstition; ou bien par les mains d'un peuple nouveau, pour

lequel le système graphique reçu du peuple plus anciennement

civilisé ne pouvait avoir le même caractère sacré; qui, par

conséquent, devait être porté à lui faire subir le changement

décisif au moyen duquel il s'appliquerait mieux à son idiome; en

devenant d'un usage plus commode.

Ainsi ce ne sont pas les Chinois eux-mêmes qui ont amené leur

écriture au pur phonétisme, et qui, rejetant tout vestige

d'idéographisme, ont tiré de ses éléments un syllabaire restreint

et invariable, avec un seul signe pour chaque valeur. Ce sont les

Japonais qui ont emprunté aux types _kiài_ et _thsào_ (voy. la

figure de la p. 429) de l'écriture mixte du Céleste Empire leurs

447 syllabaires _kata-kana_ et _fïra-kana_, en abrégeant le tracé de

certains signes pour les rendre plus faciles à écrire, et en

modifiant légèrement celui de certains autres pour éviter les

confusions qui auraient pu résulter de formes analogues. Les

Assyriens, non plus, ne dégagèrent pas l'élément syllabique de

l'écriture cunéiforme; dans leur usage national il demeura toujours

amalgamé à une proportion égale d'élément idéographique. Mais quand

les habitants indigènes de la Susiane et la population de la Médie

anté-aryenne, qui leur était étroitement apparentée, adoptèrent

cette écriture à l'exemple des Assyriens, et d'après leurs

enseignements, ils ne gardèrent qu'un nombre imperceptible

d'idéogrammes et rendirent l'écriture presque exclusivement

phonétique. Puis les Perses, à leur tour, tirèrent du syllabaire

élamite et médique les éléments d'un véritable alphabet, auquel ils

ne laissèrent associée qu'une si petite proportion de caractères

idéographiques que, jusqu'à présent, on n'en a pas relevé plus de

trois dans les inscriptions perses connues. Les Grecs de Cypre, dès

une époque très ancienne et avant que les autres Hellènes eussent

reçu l'alphabet des Phéniciens, empruntèrent au plus ancien type de

l'écriture cunéiforme ou aux hiéroglyphes 'hittites (ceci n'est pas

encore complètement éclairci), mais dans tous les cas à une

écriture antérieure où l'idéographisme et le phonétisme étaient

mélangés, les éléments d'un syllabaire purement phonétique qui

resta désormais leur système graphique national.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 43 / 46 段