rencontrons les anciens idéogrammes simples ou complexes employés
isolément avec une valeur exclusivement phonétique, pour leur
prononciation dans la langue parlée, abstraction faite de leur
valeur originaire comme signes d'idées. Et, en effet, par suite de
l'essence même de la langue, le texte chinois le plus court et le
plus simple, écrit exclusivement avec des signes phonétiques, soit
syllabiques, soit alphabétiques, sans aucune part d'idéographisme,
deviendrait une énigme absolument inintelligible.
Nous avons expliqué déjà, dans le chapitre précédent, comment dans
tout idiome monosyllabique, et particulièrement en chinois, il se
trouve toujours une très grande quantité de mots exactement
homophones. Et nous avons indiqué par quel procédé, dans la langue
parlée, on arrive à parer à l'effrayante confusion résultant de ce
fait. Dans l'écriture on eut recours à une combinaison presque
constante de l'idéographisme et du phonétisme, qui est propre au
chinois. Elle constitue ce qu'on appelle le système des «clés,»
système analogue dans son principe à celui des «déterminatifs[154]»
427 dans les hiéroglyphes égyptiens, mais dont les Chinois ont seuls
fait une application aussi étendue et aussi générale, en même temps
qu'ils le mettaient en oeuvre par des procédés à eux spéciaux.
[Note 154: On appelle «déterminatif,» dans l'écriture
hiéroglyphique de l'Égypte, un signe idéographique complémentaire
qui se met quelquefois après un mot écrit phonétiquement, pour en
préciser le sens. Tantôt ces déterminatifs ont une acception
générique, en sorte qu'ils sont susceptibles d'être employés
après une foule de mots n'ayant entre eux qu'un rapport de
signification assez éloigné: tantôt ils conviennent à une
catégorie spéciale de mots que lie une idée commune; parfois ils
sont l'image même de la chose dont le nom est énoncé
phonétiquement.]
Le point de départ de ce système est la faculté, propre à
l'écriture chinoise, de former indéfiniment des groupes complexes
avec plusieurs caractères originairement distincts. Un certain
nombre d'idéogrammes simples--214 en tout--ont donc été choisis
parmi ceux que comprenait le fond premier de l'écriture avant
l'introduction du phonétisme, comme représentant des idées
générales et pouvant servir de rubriques aux différentes classes
entre lesquelles se répartiraient les mots de la langue. Et il faut
noter en passant que les Chinois admettent comme idées génériques
des notions qui pour nous ont bien peu ce caractère, car on trouve
parmi les clés celles des «grenouilles,» des «rats,» des «nez,» des
«tortues,» etc. Les idéogrammes ainsi choisis sont ce qu'on appelle
les «clés.» Ils se combinent avec des signes originairement simples
ou complexes, pris uniquement pour leur prononciation phonétique,
abstraction faite de tout vestige de leur valeur idéographique, de
manière à représenter toutes les syllabes de la langue. Ainsi sont
formés des groupes nouveaux, à moitié phonétiques et à moitié
idéographiques, dont le premier élément représente le son de la
syllabe qui constitue le mot, et le second, la clé, indique dans
quelle catégorie d'idées doit être cherché le sens de ce mot. Les
trois quarts des signes de l'écriture chinoise doivent leur origine
à ce mode de formation[155].
[Note 155: Le système des clés a été ensuite appliqué par les
grammairiens chinois à tous les signes de l'écriture, comme un
moyen facile de classement. Certains caractères, simples à
l'origine et dérivés d'une ancienne image unique, ont été
décomposés artificiellement en deux parties, l'une considérée
comme le phonétique et l'autre comme la clé, afin de les faire
rentrer bon gré mal gré dans les classes établies d'après cette
méthode. On a aussi appliqué le même système d'analyse à bien des
caractères qui étaient à l'origine des idéogrammes complexes, aux
deux parties de même nature, essentiellement symboliques. Mais le
principe de composition au moyen du phonétique et de la clé n'en
demeure pas moins vrai dans la grande majorité des cas.]
Un exemple en fera mieux comprendre le mécanisme.
La syllabe _pâ_ est susceptible, en chinois, de huit acceptions
absolument différentes, ou, pour parler plus exactement, il y a
dans le vocabulaire des habitants de l'Empire du Milieu huit mots
homophones, bien que sans rapport d'origine entre eux, dont la
prononciation se ramène à cette syllabe. Si donc le chinois
s'écrivait au moyen d'un système exclusivement phonétique, en
428 voyant _pâ_ dans une phrase, l'esprit hésiterait entre huit
significations différentes, sans indication déterminante qui pût
décider à choisir l'une plutôt que l'autre. Mais avec le système
des clés, avec la combinaison de l'élément idéographique et de
l'élément phonétique, cette incertitude, cause permanente des plus
fâcheuses erreurs, disparaît tout à fait. Il y a un signe adopté
dans l'usage ordinaire pour représenter phonétiquement la syllabe
_pâ_; mais ce signe, dont la valeur idéographique primitive s'est
complètement oblitérée, n'est employé isolément, comme phonétique
simple, que dans les noms propres d'hommes ou de lieux. Si l'on y
ajoute la clé des plantes, il devient, toujours en gardant la même
prononciation, le nom du «bananier;» qu'on remplace cette clé par
celle des roseaux, en conservant le signe radical et phonétique, on
obtient la désignation d'une sorte de «roseau épineux.» Avec la clé
du fer, le mot _pâ_ est caractérisé comme le nom du «char de
guerre;» avec la clé des vers, comme celui d'une espèce de
coquillage; avec la clé du mouton, comme celui d'une préparation
particulière de viande séchée. La clé des dents lui donne le sens
de «dents de travers» celle des maladies lui fait signifier
«cicatrices;» enfin celle de la bouche un «cri.»
[Illustration 452: Spécimens des anciens signes figuratifs qui
ont servi de point de départ à l'écriture chinoise.]
On voit, par cet exemple, combien la combinaison des éléments
phonétiques et idéographiques, qui constitue le système des clés,
est ingénieusement calquée sur les besoins et le génie propre de la
langue chinoise, et quelle clarté elle répand dans l'expression
429 graphique de cette langue, impossible à peindre d'une manière
intelligible avec un système de phonétisme exclusif. Sans doute la
faculté presque indéfinie de créer de nouveaux signes complexes,
par moitié phonétiques et par moitié idéographiques, paraît dans le
premier abord effrayante à un étranger, car, avec les idéogrammes
simples et complexes, elle donne naissance à plus de 80,000 groupes
différents. Mais il est toujours facile d'analyser ces groupes,
dont les éléments se réduisent à 450 phonétiques et 214
déterminatifs idéographiques ou clés, et la méthode qui les produit
était la seule par laquelle pût être évité l'inconvénient, bien
autrement grave, qui serait résulté de la multiplicité des mots
homophones.
[Illustration 453: Spécimen du type d'écriture chinoise appelée
_thsào_[1].]
[Note 1: Cette écriture cursive, dont il existe plusieurs
variétés paléographiques, passe pour avoir été inventée sous le
règne de l'empereur Youen-ti, de la dynastie des Hàn (48-33 av.
J.-C.).]
Mais l'identité de l'état de rébus et de l'état de syllabisme, qui
confond en un seul deux des degrés ordinaires du développement de
l'élément phonétique dans les écritures originairement
idéographiques et hiéroglyphiques, n'était possible qu'avec une
langue à la constitution monosyllabique, comme le chinois. Chez les
Égyptiens et chez les Schoumers et Akkads du bas Euphrate,
inventeurs de l'écriture cunéiforme, l'idiome parlé, que l'écriture
devait peindre, était polysyllabique. Le système du rébus ne
donnait donc pas du premier coup les moyens de décomposer les mots
en leurs syllabes constitutives, et de représenter chacune de ces
430 syllabes séparément par un signe fixe et invariable. Il fallait un
pas de plus pour s'élever du rébus au syllabisme. Ce pas fut fait
également dans les deux systèmes des hiéroglyphes égyptiens et de
l'écriture cunéiforme; mais les habitants de la vallée du Nil
surent pousser encore plus avant et atteindre jusqu'à l'analyse de
la syllabe, décomposée en consonne et voyelle, tandis que ceux du
bassin de l'Euphrate et du Tigre s'arrêtèrent au syllabisme, et
laissèrent leur écriture s'immobiliser dans cette méthode
imparfaite de l'expression des sons. Chez les uns comme chez les
autres, ce fut le système du rébus, première étape du phonétisme,
qui servit de base à l'établissement des valeurs syllabiques.
Tout idéogramme pouvait être employé en rébus pour représenter la
prononciation complète, aussi bien polysyllabique que
monosyllabique, correspondant dans la langue parlée à son sens
figuratif et tropique. Voulant parvenir à la représentation
distincte des syllabes de la langue au moyen de signes fixes, et
par conséquent toujours reconnaissables, ce qui était surtout
nécessaire pour l'expression des particules grammaticales dont
l'agglutination constituait le mécanisme de la conjugaison et de la
déclinaison, les Schoumers et Akkads de la Chaldée et de la
Babylonie choisirent un certain nombre de caractères, primitivement
idéographiques, mais devenant susceptibles d'un emploi
exclusivement phonétique, par une convention qui dut s'établir
graduellement plutôt qu'être le résultat du travail systématique
d'un ou de plusieurs savants. Autant que possible le choix porta
sur des signes dont la prononciation comme idéogrammes formait un
monosyllabe. Ainsi «père» se disait, dans la langue
suméro-accadienne, _ad_, et l'idéogramme de «père» devint le
phonétique ordinaire de la syllabe _ad_; «s'asseoir, résider» se
disait _ku_, et le signe qui représentait idéographiquement ce
radical verbal fut le phonétique de la syllabe _ku_; de même
l'hiéroglyphe de l' «eau» devint le signe du son _a_ et celui de la
«terre» le signe du son _ki_, parce que le mot pour «eau» était _a_
et pour «terre» _ki_. Mais dans d'autres cas, surtout pour former
les phonétiques des syllabes fermées ou se terminant par une
consonne, on prit des caractères dont la lecture comme idéogrammes
était un dissyllabe, et on ramena cette lecture à un monosyllabe
par la suppression de la voyelle finale. Une des lectures de
l'idéogramme de «dieu» était _ana_, et on fit de ce signe
l'expression phonétique de la syllabe _an_; le caractère qui
représentait la notion de «monceau» devint le syllabique _isch_,
celui qui peignait la notion de «vent» le syllabique _im_, valeurs
431 tirées des lectures _ischi_, «monceau» et _imi_, «vent.» C'était là
le premier rudiment de la méthode que les anciens ont appelée
«acrologique,» pour la formation de valeurs exclusivement
phonétiques. Elle consiste à faire d'un signe hiéroglyphique d'idée
un signe de son, en lui faisant représenter la première syllabe ou
la première lettre du mot qui constituait sa prononciation la plus
habituelle comme idéogramme.
Ce sont surtout les Égyptiens qui ont fait un grand emploi de cette
méthode acrologique. Elle a été la source des valeurs qu'ils ont
assignées aux signes alphabétiques de leur écriture; et déjà
auparavant, dans un stage moins avancé du développement de cette
écriture, c'est de la même façon qu'ils avaient dû déterminer
l'emploi, dans la peinture des sons, des signes syllabiques que
l'on continue à rencontrer en grand nombre dans les textes
hiéroglyphiques, même après l'invention de l'alphabétisme. Car nous
ne possédons aucun monument qui nous présente l'écriture figurative
des Égyptiens à son état antérieur à cette invention.
§ 6.--LE SYLLABISME ET L'ALPHABETISME
On a pu voir, par tout ce qui précède, combien fut lente à naître
la conception de la consonne abstraite du son vocal qui lui sert de
motion, qui donne, pour ainsi dire, la vie extérieure à
l'articulation, muette par elle-même. Cette conception, qui nous
semble aujourd'hui toute simple, car nous y sommes habitués dès
notre enfance, ne pouvait devoir sa naissance première qu'à un
développement déjà très avancé de l'analyse philosophique du
langage. Aussi parmi les différents systèmes d'écriture, à
l'origine hiéroglyphiques et idéographiques, que nous avons
énumérés plus haut et qui se développèrent d'une manière
indépendante, mais en suivant des étapes parallèles, un seul
parvint jusqu'à la décomposition de la syllabe, à la distinction de
l'articulation et de la voix, et à l'affectation d'un signe spécial
à l'expression, indépendante de toute voyelle, de l'articulation ou
consonne qui demeure muette tant qu'un son vocal ne vient pas y
servir de motion. Ce système est celui des hiéroglyphes
égyptiens[156]. Les autres s'arrêtèrent en route sans atteindre au
432 même raffinement d'analyse et au même progrès, et s'immobilisèrent
ou, pour mieux dire, se cristallisèrent à l'un ou à l'autre des
premiers états, de constitution et de développement du phonétisme.
[Note 156: Je laisse de Côté l'écriture calculiforme des Mayas du
Yucatan, trop imparfaitement connue, mais qui, comme je l'ai déjà
dit plus haut, parait être arrivée d'une manière indépendante à
la conception de l'alphabétisme.]
[Illustration 456: Cunéiforme babylonien archaïque[1].]
[Note 1: Le spécimen que nous donnons de ce type de l'écriture
cunéiforme de Babylone et de l'Assyrie, reproduit les premières
lignes de l'inscription de Nabou-koudourri-ouçour dite «de la
Compagnie des Indes,» aujourd'hui conservée au Musée Britannique.
Par affectation d'archaïsme, cette inscription est tracée en
caractères de la forme la plus antique. En regard nous plaçons la
transcription du même texte dans le caractère babylonien plus
récent, celui qui était d'usage habituel au VIIe et au VIe siècle
av. J.-C.
Les lignes ainsi reproduites sous deux formes se traduisent:
«Nabou-koudourri-ouçour,--roi de Babylone,--chef
auguste,--favorisé du dieu Maroudouk,--vicaire suprême (des
dieux),--chéri du dieu Nabou,--exalté, possesseur des
mystères,--qui aux voies de leurs divinités--se
conforme,--adorateur de leurs seigneuries.»]
Cependant les inconvénients d'une notation purement syllabique des
sons étaient si grands que l'on a peine à comprendre comment des
peuples, aussi avancés dans la voie de la civilisation et des
connaissances que l'étaient les Babyloniens et les Assyriens, ont
pu s'en contenter, et n'ont pas cherché à perfectionner davantage
un instrument de transmission et de fixation de la pensée demeuré
tellement grossier encore et si souvent rebelle.
Le moindre inconvénient du syllabisme était le nombre de caractères
433 qu'il demandait pour exprimer toutes les combinaisons que la langue
admettait par l'union des articulations et des sons vocaux, soit
dans les syllabes composées d'une consonne initiale et d'une
voyelle, ou d'une diphtongue venant après pour permettre de
l'articuler, soit dans celles où la voyelle ou la diphtongue est
initiale et la consonne finale. L'esprit et la mémoire de celui qui
apprenait à écrire devait donc, là où la peinture des sons s'était
arrêtée à l'état du syllabisme, se charger--en dehors de la notion
des idéogrammes les plus usuels, car les écritures primitives qui
nous occupent, en admettant l'élément phonétique, n'avaient point
pour cela répudié l'idéographisme--se charger de la connaissance de
plusieurs centaines de signes purement phonétiques, représentant
chacun une syllabe différente dans l'usage le plus ordinaire. De là
une gêne très grande, un obstacle à la diffusion générale de l'art
d'écrire, qui restait forcément un arcane restreint aux mains d'un
petit nombre d'initiés, car, tant que l'écriture est tellement
compliquée qu'elle constitue à elle seule une vaste science, elle
ne saurait pénétrer dans la masse et devenir d'un usage vulgaire.
[Illustration 457: Cunéiforme babylonien récent.]
L'inconvénient de complication, de défaut de clarté, de surcharge
trop grande pour la mémoire, était le même, quelle que fût la
famille et la nature de la langue à l'expression graphique de
434 laquelle s'appliquait le système du syllabisme. Mais il n'était
encore rien à côté des inconvénients nouveaux et tout particuliers
auxquels donnait naissance l'application de ce système aux idiomes
de certaines familles, dans lesquelles les voyelles ont un
caractère vague, une prononciation peu précise, et où toutes les
flexions se marquent par le changement des sons vocaux dans
l'intérieur du mot, tandis que la charpente des consonnes reste
invariable. Je veux parler des langues sémitiques et de leurs
congénères les langues 'hamitiques, à commencer par l'égyptien.
Les inscriptions assyriennes nous montrent un idiome sémitique
tracé avec une écriture dont tout le phonétisme est syllabique.
Quelle bigarrure! Quelle bizarre et perpétuelle contradiction entre
le génie de la langue et le génie du système graphique! Avec cette
méthode on ne saurait parvenir à exprimer aucun radical de la
langue assyrienne, puisque ces radicaux se composent précisément,
comme dans toutes les langues sémitiques, de la charpente,
généralement trilitère, des consonnes, qui demeurent immuables,
tandis que les voyelles se modifient. Pour exprimer le verbe et le
substantif d'un même radical, il faut employer des caractères
absolument différents, puisque la vocalisation n'est plus la même
et que, dès lors, son changement entraîne celui des signes
syllabiques. Ainsi disparaît toute parenté extérieure, toute
analogie apparente entre les mots sortis de la même racine. Celui
qui aborde la lecture d'un texte cunéiforme assyrien, au lieu de
discerner aussitôt du regard ces radicaux que tous les changements
de voyelles et les additions de suffixes et de préfixes,
n'empêchent pas de reconnaître intacts et invariables, et qui
restent toujours eux-mêmes, n'a plus aucun des guides qui dirigent
sa marche dans les autres idiomes sémitiques. Chaque voix, chaque
mode, chaque temps, dans la conjugaison des verbes, amenant une
modification des voyelles, nécessite aussi le changement des
caractères syllabiques employés à peindre la prononciation, de
telle manière qu'à chaque fois c'est un mot nouveau, sans aucune
analogie dans l'aspect et dans les signes mis en oeuvre avec ceux
qui expriment les autres voix, les autres modes, les autres temps
du même verbe. Jamais système graphique n'a présenté une antinomie
plus absolue avec l'essence et le génie de la langue qu'il était
appelé à tracer, que le cunéiforme assyrien. Jamais les
inconvénients inhérents au syllabisme n'ont été poussés jusqu'à un
degré aussi extrême et ne se sont manifestés aux regards d'une
435 manière aussi frappante dans la confusion et la presque
inextricable complication à laquelle ils donnaient naissance.
C'était un peuple dans la langue duquel les sons vocaux avaient un
caractère essentiellement vague qui devait, comme l'a
judicieusement remarqué M. Lepsius, abstraire le premier la
consonne de la syllabe, et donner une notation distincte à
l'articulation et à la voyelle. Le génie même d'un idiome ainsi
organisé conduisait naturellement à ce progrès capital dans
l'analyse du langage. La voyelle, variable de sa nature, tendait à
devenir graduellement indifférente dans la lecture des signes
originairement syllabiques; à force d'altérer les voyelles dans la
prononciation des mêmes syllabes, écrites par tel ou tel signe
simple, la consonne seule restait à la fin fixe, ce qui amenait le
caractère adopté dans un usage purement phonétique à devenir
alphabétique, de syllabique qu'il avait été d'abord; ainsi, un
certain nombre de signes qui avaient commencé par représenter des
syllabes distinctes, dont l'articulation initiale était la même,
mais suivie de voyelles différentes ayant fini par ne plus peindre
que cette articulation du début, devenaient des lettres proprement
dites exactement homophones. Telle est la marche que le
raisonnement permet de reconstituer pour le passage du syllabisme à
l'alphabétisme, pour le progrès d'analyse qui permit de discerner
et de noter séparément l'articulation ou consonne qui, dans chaque
série de syllabes, reste la même, quelque soit le son vocal qui lui
sert de motion. Et ici, les faits viennent confirmer pleinement ce
qu'indiquaient le raisonnement et la logique. Il est incontestable
que le premier peuple qui posséda des lettres proprement dites au
lieu de signes syllabiques, fut les Égyptiens. Or, dans la langue
égyptienne, les voyelles étaient essentiellement vagues.
Ce qui prouve, du reste, que ce fut cette nature des sons vocaux
dans certains idiomes qui conduisit à la décomposition de la
syllabe et à la substitution de lettres alphabétiques aux
caractères syllabiques de l'âge précédent, est ce fait qu'en Égypte
et chez les peuples sémitiques qui, les premiers après les
Égyptiens, employèrent le système de l'alphabétisme, encore
perfectionné, le premier résultat de la substitution des lettres
proprement dites aux signes de syllabes fut la suppression de toute
notation des voyelles intérieures des mots, celles de toutes qui
étaient, de leur nature, les plus vagues et les plus variables,
celles qui, en réalité, ne jouaient qu'un rôle complémentaire dans
les syllabes dont la partie essentielle était l'articulation
436 initiale. On n'écrivit plus que la charpente stable et fixe des
consonnes, sans tenir compte des changements de voyelles, comme si
chaque signe de consonne avait été considéré comme ayant inhérent à
lui un son vocal variable. On choisit bien quelques signes pour la
représentation des voyelles, mais on ne s'en servit que dans
l'expression des voyelles initiales ou finales, qui, en effet, ont
une intensité et une fixité toute particulière, qui ne sont pas
complémentaires mais constituent à elles seules une syllabe, qui,
par conséquent, sont moins des voyelles proprement dites que des
aspirations légères auxquelles un son vocal est inhérent. Ce fut
seulement lorsque l'alphabet phénicien fut adopté par des peuples
de race aryenne, tels que les Grecs, et appliqué à l'expression
d'idiomes où les voyelles avaient un rôle radical, fixe et
essentiel, que l'on choisit un certain nombre de ces signes des
aspirations légères finales ou initiales pour en faire la
représentation des sons vocaux de l'intérieur des mots.
[Illustration 460: Texte égyptien on écriture hiératique[1].]
[Note 1: J'emprunte cet exemple à une tablette appartenant à M.
Rogers, vice-consul d'Angleterre au Caire, tablette publiée
récemment, avec traduction et commentaire, par M. G. Maspero,
dans le _Recueil de travaux relatifs à la philologie et à
l'archéologie égyptiennes et assyriennes_, de la librairie
Vieweg. À la page en regard je donne le même passage transcrit en
hiéroglyphes du type linéaire, afin qu'on puisse faire la
comparaison entre les deux formes de caractères.
Le texte est de nature religieuse. Il a la forme d'un décret du
dieu Ammon-Râ, donnant leur pouvoir surnaturel à ces statuettes
funéraires, à la figure de personnages dans leur momie, que l'on
appelait _ouschebti-ou_, c'est-à-dire «répondants,» et que l'on
déposait en grand nombre dans le tombeau, avec l'intention de
fournir au défunt des auxiliaires pour les travaux qu'il avait à
accomplir au sein de l'autre vie.
La partie reproduite en fac-similé est ainsi traduite par M.
Maspero.
«Dit Ammon-Rà, roi des dieux, ce très grand dieu qui le premier
fut:
J'enjoins aux amulettes-répondants qu'on a fabriquées pour
Nes-Khonsou, dont la mère est Tont-hon-Tahouti, d'avoir à faire
pour Nes-Khonsou, cette fille de Tont-hon-Tahouti, toutes les
lamentations et prosternations en toute nature de lamentation que
les amulettes-répondants savent faire, quand ils se lamentent et
se prosternent pour l'individu qui est mort, d'avoir à le porter
au tombeau pour qu'il s'y rajeunisse, et de ne commettre aucun
délit.»
«Quand Ammon eut dit: