essentiellement idéographiques, sont parvenus au phonétisme. Mais,
on admettant ce nouveau principe, ils ne l'ont pas poussé jusqu'au
même degré de développement. Chacun d'eux s'est immobilisé et comme
cristallisé dans une phase différente des progrès du phonétisme,
circonstance précieuse et vraiment providentielle, qui permet à la
science de suivre toutes les étapes par lesquelles l'art d'écrire a
passé pour arriver de la peinture des idées à la peinture exclusive
des sons, de l'idéographisme à l'alphabétisme pur, terme suprême de
son progrès.
Les systèmes fondamentaux d'écriture originairement hiéroglyphique,
que nous venons d'énumérer, ne sont pas, du reste, encore connus
d'une manière également complète. Il en est deux dont
l'imperfection des notions que l'on possède, dans l'état actuel de
la science, ne nous permettra pas de tirer parti pour y puiser des
renseignements sur cette marche du progrès graduel des écritures
vers la clarté et la simplification. Ce sont les hiéroglyphes
'hittites, dont on n'a jusqu'ici qu'un petit nombre de monuments et
414 dont le déchiffrement est encore à faire. Il n'y a que peu de temps
qu'on en connaît l'existence et que l'on a commencé à s'en occuper,
et aucun progrès décisif n'a commencé à soulever le voile
mystérieux qui cache leur signification. C'est tout au plus si les
ingénieuses recherches de M. Sayce sont parvenues à déterminer la
valeur de deux ou trois signes d'idées, comme celui de «roi» et
celui de «pays.» On n'a jusqu'à présent aucune donnée sur la part
que peut y tenir le phonétisme et sur la question de savoir s'il
est syllabique ou alphabétique, bien que la première hypothèse
paraisse la plus probable. Non moins mystérieuse est l'écriture des
Mayas du Yucatan, quoique l'on sache à son sujet d'une manière
415 positive, par le témoignage infiniment précieux de Diego de Landa,
que ce système graphique était parvenu à un degré de
perfectionnement très analogue à celui des hiéroglyphes égyptiens,
qu'il admettait de même un élément alphabétique de peinture des
sons. Il subsiste, de l'écriture calculiforme de l'Amérique
centrale, des manuscrits et de très nombreuses inscriptions, dont
malheureusement jusqu'ici les copies sont peu certaines et peu
dignes de foi. Malgré ces ressources d'étude, on n'a fait pendant
bien longtemps aucun progrès sérieux dans la voie de son
explication. Tout récemment, la sagacité pénétrante de M. Léon de
Rosny est parvenue enfin à poser quelques jalons de déchiffrement,
et a donné pour la première fois un caractère réellement
scientifique aux recherches sur la signification des hiéroglyphes
spéciaux du Yucatan. Mais si les résultats obtenus paraissent cette
fois solides, ils se réduisent encore à trop peu de chose pour que
nous avons pu les faire figurer ici.
[Illustration 438: Bas-relief accompagné d'inscriptions en
hiéroglyphes 'hittites[1].]
[Note 1: Sculpté sur un rocher à Ibriz, dans l'ancienne Lycaonie.
D'après les _Transactions of the Society of Biblical
Archæology_.]
[Illustration 439: Une page du manuscrit yucatèque de Dresde[1].]
[Note 1: Spécimen de l'écriture calculiforme des Mayas. Le
manuscrit de Dresde paraît être un calendrier de fêtes
religieuses.]
416
[Illustration 440: Dérivation des signes hiératiques égyptiens du
tracé linéaire des hiéroglyphes[1].]
[Note 1: D'après la _Grammaire hiéroglyphique_ de Champollion.]
Remarquons, du reste, que toutes les écritures d'origine
hiéroglyphique qui combinent le phonétisme et l'alphabétisme, après
avoir commencé par être _figuratives_, c'est-à-dire par se composer
d'images d'hommes, d'animaux, de plantes, d'objets naturels ou
manufacturés, etc., ont subi, par l'effet de l'usage, une
transformation inévitable, qui leur a donné un autre aspect et un
autre caractère. À force d'être tracées rapidement et abrégées, les
figures s'altérèrent dans leurs formes et finirent par ne plus
offrir que des signes conventionnels, où il était souvent bien
difficile de reconnaître le type originel. Le fait s'observe déjà
quelquefois dans les peintures mexicaines, mais il se produisit sur
une bien plus grande échelle en Égypte, où l'écriture
hiéroglyphique était usitée depuis un temps immémorial. On y
substitua, pour le besoin journalier, une véritable tachygraphie,
qu'on trouve employée spécialement sur les papyrus, et que les
égyptologues nomment écriture _hiératique_ (voy. les clichés des
pages 436 et 437). Plus tard même on en imagina une plus cursive
encore, reposant sur un système à certains égards plus avancé;
c'est celle qu'on appelle _démotique_, parce qu'elle fut en usage
aux derniers temps des Pharaons et sous les Ptolémées chez presque
417 toute la population égyptienne (voy. le cliché de la page 439). En
Chine, les images grossièrement tracées furent aussi promptement
défigurées, et elles ne présentèrent plus qu'un ensemble de traits
que le scribe exécuta avec le pinceau, et dont l'assemblage ne
garde, la plupart du temps, aucune ressemblance avec les figures
dont elles sont cependant l'altération. Dans les écritures cursives
employées chez les Chinois, les signes se sont corrompus davantage,
et n'ont affecté que des formes toutes conventionnelles (voyez les
figures des p. 428 et 429). Parvenue à ce point, l'écriture
figurative cesse d'être une peinture pour devenir une
_sêmeiographie_, c'est-à-dire un assemblage de caractères
représentant des idées et constituant ce que l'on appelle des
_idéogrammes_. L'écriture cunéiforme anarienne, qui comprend divers
systèmes, contient une foule de signes de cette nature. Les traits
offrant l'aspect de têtes de flèches ou de clous y forment par leur
groupement, varié à l'infini, de véritables caractères. Ces groupes
cunéiformes, comme les plus anciens caractères chinois,
reproduisaient grossièrement à l'origine la configuration des
objets; mais les images se sont ensuite si fort altérées, qu'à de
rares exceptions près on ne peut plus remonter aux prototypes
iconographiques. On n'est en présence que de signes ayant un
caractère purement mnémonique et dont un grand nombre affectent une
valeur phonétique. La méthode sêmeiographique n'évinça pas,
d'ailleurs, les symboles, les emblèmes, les images combinées; elle
ne fit qu'en altérer l'aspect d'une manière à peu près complète. On
retrouve dans l'hiératique égyptien, comme dans l'écriture chinoise
actuelle, comme dans le cunéiforme assyrien, la même proportion
d'idéogrammes originairement figuratifs ou symboliques que dans les
écritures qui ont gardé leur ancien aspect hiéroglyphique et où les
images sont demeurées reconnaissables.
418
[Illustration 442a: Frise hiéroglyphique d'un des temples de
Karnak.]
[Illustration 442b:]
Quelquefois aussi, comme en Égypte, l'hiéroglyphisme figuratif est
demeuré en usage, comme écriture décorative et monumentale,
parallèlement aux tachygraphies sêmeiographiques sorties de son
altération. Dans ce cas, l'hiéroglyphisme figuratif, quelques
progrès qu'il ait consommés comme instrument d'expression de la
pensée par la peinture simultanée des idées et des sons, garde
encore tant de son essence primitive de pictographie, que les
signes qui le composent peuvent être groupés dans la décoration des
édifices en forme de tableaux figurés et symboliques représentant
une action, sans perdre pour cela leur signification d'écriture.
Voici par exemple deux petits tableaux dont la répétition forme une
frise à l'un des temples de Karnak, à Thèbes d'Égypte. Ce sont deux
scènes religieuses et symboliques: le roi agenouillé, tenant un
sceptre emblématique, qui varie dans les deux, et la tête surmontée
du disque solaire, présente au dieu Ammon, assis, la figure de la
déesse Mâ, la justice et la vérité personnifiées; quelques signes
hiéroglyphiques, qui n'ont pas trouvé naturellement place dans la
scène, sont disposés de manière à y former un soubassement général
et un piédestal au dieu Ammon. Mais en même temps ces deux tableaux
ne sont pas autre chose qu'une expression graphique du double nom
du pharaon Ramessou IV, de la XXe dynastie, dont ils renferment
tous les éléments, ingénieusement groupés dans une scène en action:
_Râ-mes-sou haq Mâ meï Amoun_.
_Râ-ousor-ma sotpou en Amoun_.
Dans leur disposition graphique ordinaire, ces éléments donneraient
les deux cartouches hiéroglyphiques ci-contre.
419
§ 4.--DÉVELOPPEMENTS SUCCESSIFS DE L'IDÉOGRAPHISME.
L'hiéroglyphisme, nous l'avons déjà dit, commença par une méthode
exclusivement figurative, par la représentation pure et simple des
objets eux-mêmes. Toutes les écritures qui sont restées en partie
idéographiques ont conservé jusqu'au terme de leur existence les
vestiges de cet état, car on y trouve un certain nombre de signes
qui sont de simples images et n'ont pas d'autre signification que
celle de l'objet qu'ils représentent. Ce sont ceux que les
égyptologues, depuis Champollion, ont pris l'habitude de désigner
par le nom de «caractères figuratifs,» et que les grammairiens
chinois appellent _siâng-hing_, «images.»
Mais la méthode purement figurative ne permettait d'exprimer qu'un
très petit nombre d'idées, d'un ordre exclusivement matériel. Toute
idée abstraite ne pouvait, par sa nature même, être peinte au moyen
d'une figure directe; car quelle eût été cette figure? En même
temps certaines idées concrètes et matérielles auraient demandé,
pour leur expression directement figurative, des images trop
développées et trop compliquées pour trouver place dans l'écriture.
L'un et l'autre cas nécessitèrent l'emploi du symbole ou du trope
graphique. Pour rendre l'idée de «combat» on dessina deux bras
humains, dont l'un tient un bouclier et l'autre une hache d'armes;
pour celle d' «aller, marcher,» deux jambes en mouvement.
La présence du symbole dans l'écriture hiéroglyphique doit remonter
à la première origine et être presque contemporaine de l'emploi des
signes purement figuratifs. En effet, l'adoption de l'écriture, le
besoin d'exprimer la pensée d'une manière fixe et régulière,
suppose nécessairement un développement de civilisation et d'idées
trop considérable pour qu'on ait pu s'y contenter longtemps de la
pure et simple représentation d'objets matériels pris dans leur
sens direct.
En outre les images affectèrent une signification particulière par
le fait de leur association; la métaphore, l'emblème, le trope,
valurent à certains groupes figurés un sens qui naissait du
rapprochement des diverses images dont ces groupes étaient
composés. C'est surtout de la sorte qu'on rendit idéographiquement
des conceptions qui ne se prêtaient pas ou se prêtaient mal à une
simple peinture iconographique. Les Égyptiens employaient très
fréquemment cette méthode, et on la trouve également appliquée dans
420 les peintures mexicaines. On en saisit la trace dans l'écriture
chinoise, où ces figures réunies de façon à rendre une idée
constituent ce que l'on appelle, dans la langue du Céleste Empire,
_hoéï-î_, «sens combinés.» Par exemple le signe de la bouche tracé
à côté de celui de l'oiseau signifie «chant,» celui de l'oreille
entre ceux des deux battants d'une porte, «entendre;» le symbole de
l'eau accolé à celui de l'oeil a le sens de «larmes.» Le même
procédé tient une large place dans le mécanisme de l'écriture
cunéiforme anarienne. Il n'est pas jusqu'aux Peaux-Rouges qui
n'aient usé de pareils emblèmes, tant l'emploi s'en offre
naturellement à l'esprit.
[Illustration 444: Caractères cunéiformes avec les tracés
hiéroglyphiques dont ils dérivent[1].]
[Note 1: Tablette assyrienne du Musée Britannique.]
L'écriture idéographique ne demeura donc pas longtemps une simple
représentation iconographique; elle forma bientôt un mélange
d'images de significations très diverses, une suite de
représentations prises tour à tour au sens propre et au sens
tropique, d'emblèmes, de véritables énigmes dont l'intelligence
demandait souvent une pénétration particulière. «A cet état, dit M.
Maury, l'écriture idéographique était un art difficile, parfois
même un secret qui devait rester le privilège d'un petit nombre, de
ceux qui l'emportaient par l'adresse de la main et par les
421 lumières, conséquemment des prêtres ou des magiciens, des sorciers,
qui en tiennent lieu chez les populations les plus barbares et les
plus ignorantes. Le nom d'_hiéroglyphes_ a donc été justement
appliqué à ces systèmes graphiques. Dans le symbolisme qui y était
étroitement lié se donnaient nécessairement rendez-vous toutes les
sciences, toutes les croyances du peuple qui faisait usage de tels
procédés. De là l'impossibilité de déchiffrer ces sortes
d'écritures, si l'on ne s'est familiarisé avec les idées de ceux
dont elles émanent. On peut bien, dans les hiéroglyphes égyptiens,
reconnaître du premier coup telle ou telle image, par exemple celle
d'un homme qui est lié à un poteau, qui a les coudes attachés, qui
fait une offrande ou porte une massue; mais comment pourrait-on
deviner que l'image du vautour traduit l'idée de maternité, si l'on
ignorait que, du temps des Pharaons, les Égyptiens supposaient que
cette espèce d'oiseau ne renferme que des femelles pouvant produire
sans le concours des mâles? Comment attacherait-on le sens de
«fils» à la figure d'une oie si l'on ne savait que l'oie du Nil
passait pour un modèle de piété filiale? Comment la figure d'un
épervier posé sur un perchoir suggérerait-elle l'idée de «dieu,» si
l'on n'était point informé que l'épervier était tenu pour l'emblème
du Soleil, le dieu par excellence?»
Du reste, l'écriture purement idéographique avait beau appeler à
son aide toutes les ressources que nous venons de passer rapidement
en revue, recourir, non seulement aux symboles simples formés par
métonymie, par métaphore ou par convention énigmatique, mais encore
aux symboles complexes, elle n'en restait pas moins un moyen
déplorablement incomplet de fixation et de transmission de la
pensée, et plus on marchait dans la voie du développement des idées
et des connaissances, plus son imperfection se faisait sentir d'une
manière fâcheuse. Avec l'emploi exclusif de l'idéographisme, on ne
pouvait qu'accoler des images ou des symboles les uns à côté des
autres, mais non construire une phrase et l'écrire de manière que
l'erreur sur sa marche fût impossible. Il n'y avait aucun moyen de
distinguer les différentes parties du discours ni les termes de la
phrase, aucune notation pour les flexions des temps verbaux ou des
cas et des nombres pour les cas. Une écriture de ce genre ne
pouvait se plier d'une manière satisfaisante qu'à une langue
monosyllabique et demeurée à la période rhématique, où il n'y a pas
de distinction de nom, de verbe, ni d'aucune partie du discours, et
où la grammaire se réduit à une syntaxe, à des règles de position
422 pour les mots invariables qui expriment indifféremment tous les
modes de l'idée. L'adoption par les Chinois d'un système d'écriture
savant et compliqué, basé sur l'idéographisme, quand leur langue en
était encore à cet état primitif, a certainement contribué dans une
forte mesure à l'y figer définitivement, sans progrès ultérieur.
En outre, le développement des idées et des notions à exprimer par
l'écriture tendait à faire de cet art un chaos inextricable à force
d'étendue et de complication, si un nouvel élément ne s'y
introduisait pas, et si on continuait à vouloir représenter chaque
idée, chaque notion, chaque objet nouveau par une image spéciale ou
par un symbole, soit simple, soit complexe. Pour obvier à ces deux
inconvénients, dont il fallait à tout prix se délivrer, si l'on ne
voulait pas laisser la pensée à jamais emprisonnée dans des
entraves qui eussent étouffé son développement d'une manière
irréparable, les hommes furent conduits, par une pente naturelle, à
joindre la peinture des sons à la peinture des idées, à passer de
l'idéographisme au phonétisme.
De leur essence même, les écritures purement idéographiques des
époques primitives ne peignaient aucun son. Représentant
exclusivement et directement des idées, leurs signes étaient
absolument indépendants des mots par lesquels les idiomes parlés
des peuples qui en faisaient usage désignaient les mêmes idées. Ils
avaient une existence et une signification propres, en dehors de
toute prononciation; rien en eux ne figurait cette prononciation,
et la langue écrite était par le fait assez distincte de la langue
parlée pour qu'on pût très bien entendre l'une sans connaître
l'autre, et _vice versâ_. Mais l'homme n'a jamais écrit que pour
être lu; par conséquent, tout texte graphique, quelque indépendant
qu'il ait pu être par son essence de la langue parlée, a
nécessairement été prononcé. Les signes des écritures
idéographiques primitives représentaient des idées et non des mots;
mais celui qui les lisait traduisait forcément chacun d'eux par le
mot affecté dans l'idiome oral à l'expression de la même idée. De
là vint, par une pente inévitable, une habitude et une convention
constante d'après laquelle tout idéogramme éveilla dans l'esprit de
celui qui le voyait tracé, en même temps qu'une idée, le mot de
cette idée, par conséquent une prononciation. C'est ainsi que
naquit la première conception du phonétisme, et c'est dans cette
convention, qui avait fini par faire affecter à chaque signe
figuratif ou symbolique, dans son rôle d'idéogramme, une
prononciation fixe et habituelle, que la peinture des sons trouva
les éléments de ses débuts.
423
§ 5.--PREMIÈRES ÉTAPES DU PHONÉTISME.
Le premier pas, le premier essai du phonétisme dut nécessairement
être ce que nous appelons le «rébus,» c'est-à-dire l'emploi des
images primitivement idéographiques pour représenter la
prononciation attachée à leur sens figuratif ou tropique, sans plus
tenir aucun compte de ce sens, de manière à peindre isolément des
mots homophones dans la langue parlée, mais doués d'une
signification tout autre, ou à figurer par leur groupement d'autres
mots dont le son se composait en partie de la prononciation de tel
signe et en partie de celle de tel autre. La logique et la
vraisemblance indiquent qu'il dut en être ainsi, et des preuves
matérielles viennent le confirmer.
L'écriture hiéroglyphique des Nahuas du Mexique, née et développée
spontanément, dans un isolement absolu et sans communication aucune
avec les peuples de l'ancien monde, après avoir commencé par être
exclusivement idéographique, fut conduite à recourir aux ressources
du phonétisme par les mêmes besoins et la même loi de progrès
logique et régulière, qui avaient conduit à un résultat semblable,
dans d'autres âges, les Égyptiens, les Chinois primitifs et les
Schoumers et Akkads, auteur de l'écriture cunéiforme anarienne.
Mais dans la voie du phonétisme elle s'est arrêtée au simple rébus,
sans faire un pas de plus en avant, et elle est devenue ainsi un
précieux monument de cet état du développement des écritures,
auquel elle s'est immobilisée.
Un exemple suffira pour montrer comment on y passe de la
prononciation des signes purement idéographiques, indépendants de
tout son par leur essence, mais constamment liés dans l'usage à un
mot de la langue parlée, au phonétisme réel par voie de rébus. Le
nom du quatrième roi de Mexico, Itzcohuatl, «le serpent
d'obsidienne,» s'écrit idéographiquement dans un certain nombre de
manuscrits aztèques par l'image d'un serpent (_cohuatl_), garni de
flèches d'obsidienne (_itzli_). Cette figure constitue un
idéogramme complexe, peignant la signification même du nom royal,
directement, sans tentative d'expression phonétique; mais qui, lu
dans la langue parlée, ne pouvait, par suite des idées qu'il
figurait, être prononcé que _Itzcohuatl_. Mais le même nom est
représenté dans d'autres manuscrits par un groupe de figures,
composé de la flèche d'obsidienne (_itzli_--racine _itz_), d'un
vase (_comitl_--racine _co_), enfin du signe de l'eau (_atl_). Dans
cette nouvelle forme on ne saurait plus chercher d'idéographisme,
424 ni de peinture symbolique de la signification du nom, mais bien un
pur rébus, une peinture des sons par des images matérielles
employées à représenter le mot auquel elles correspondaient dans la
langue. Au reste, les livres historiques ou religieux des anciens
Mexicains, antérieurs à la conquête, se composaient exclusivement
de tableaux figuratifs où l'écriture n'était employée qu'à former
de courtes légendes explicatives à côté des personnages[153]. Aussi
l'élément phonétique, tel que nous venons de le montrer, n'y est-il
guère appliqué qu'à tracer des noms propres.
[Note 153: Nous donnons comme exemple, à la page 425, d'après les
_Les Écritures figuratives_ de M. L. de Rosny, une peinture tirée
d'un manuscrit de la collection de Mendoza. Elle est destinée à
rappeler la fondation, au milieu des lagunes, de la ville de
Mexico, dont on voit au centre l'emblème, composé d'un aigle
debout sur un nopal ou opuntia (A). Ce symbole de Mexico exprime
les noms des deux chefs auxquels fut due l'édification de la
cité. L'un d'eux, le chef spirituel ou religieux,
Kouaoutli-Ketzki, a son nom figuré par un aigle (en aztèque ou
nahuatl _kouaouhtli_) debout (_ketzki_); c'est un rébus qui n'a
pas de rapport avec le sens réel du nom, lequel voulait dire
«celui qui tire le feu du bois,» titre d'une classe de prêtres.
L'appellation de l'autre, du chef temporel et militaire,
Te-notch, s'écrit par les figures d'une pierre (_te_) et d'un
nopal (_notch_) qui en sort.
Les noms des dix personnages placés autour de l'aigle debout,
sont écrits phonétiquement par voie de rébus et doivent se lire:
1 Akasitli. | 6 Tenoutch.
2 Kouapa. | 7 Chomimitl.
3 Oselopa. | 8 Chokoyol.
4 Akechotl. | 9 Chiouhcak.
5 Tesineouh. | 10 Atototl.
Ce sont les chefs des principales familles qui prirent part à
l'établissement.
Dans la partie inférieure du tableau sont figurées les conquêtes
de Akamapichtli, premier roi de Mexico, sur les états de
Colhuacan (B) et de Tenotchtitlan (C).
La peinture est circonscrite par les signes qui servent aux
supputations chronologiques d'après le cycle de 52 ans usité par
les anciens Mexicains. On le divise en quatre séries auxquelles
correspondent quatre figures différentes et dont l'expression
commence pour chacune par un petit cercle, puis par deux, trois,
et ainsi de suite jusqu'à treize; après quoi une nouvelle série
de treize années est inaugurée de la même manière.]
Si elles ne se sont pas arrêtées de même dans leur développement à
la phase du rébus, les écritures qui ont su mener à un plus haut
degré de perfection leurs éléments phonétiques, tout en restant
pour une partie idéographiques, conservent des vestiges impossibles
à méconnaître de cet état, et donnent ainsi la preuve qu'elles
l'ont traversé pour passer de l'idéographisme pur au phonétisme.
Dans le cunéiforme anarien, les vestiges de rébus sont nombreux et
jouent un rôle considérable. Mais ils se rapportent à l'époque
primitive où cette écriture n'avait pas encore été transmise aux
Sémites et demeurait exclusivement aux mains des populations de
race touranienne, qui en avaient été les premiers inventeurs. On en
observe aussi une certaine quantité dans le système hiéroglyphique
des Égyptiens.
425
[Illustration 449: Peinture figurative mexicaine, accompagnée de
légendes explicatives en hiéroglyphes.]
426
Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l'emploi du
rébus devait nécessairement amener du premier coup à la découverte
de l'écriture syllabique. Chaque signe idéographique, dans son
emploi figuratif ou tropique, répondait à un mot monosyllabique de
la langue parlée, qui en devenait la prononciation constante; par
conséquent, en le prenant dans une acception purement phonétique
pour cette prononciation complète, il représentait une syllabe
isolée. L'état de rébus et l'état d'expression syllabique dans
l'écriture se sont donc trouvés identiques à la Chine, et c'est à
cet état de développement du phonétisme que le système graphique du
Céleste Empire s'est immobilisé, sans faire un pas de plus en
avant, depuis trente siècles qu'il a franchi de cette manière le
premier degré de la peinture des sons.