Tels étaient les _khé-mou_, bâtonnets entaillés d'une manière

convenue, que, d'après les écrivains chinois, les chefs tartares,

avant l'introduction de l'alphabet d'origine syriaque adopté

d'abord par les Ouigours, faisaient circuler dans leurs hordes,

lorsqu'ils voulaient entreprendre une expédition, pour indiquer le

nombre d'hommes et de chevaux que devait fournir chaque campement.

Avant de se servir de la forme d'écriture alphabétique à laquelle

on a donné le nom de _runes_, les peuples germaniques et

scandinaves employaient un système analogue, dont l'usage a laissé

des vestiges très manifestes dans le langage de ces peuples. C'est

ainsi que pour désigner les lettres, les signes de l'écriture, on

se sert encore aujourd'hui en allemand du mot _buchstaben_, dont le

sens primitif est celui de «bâtons,» parce que des bâtonnets

entaillés servirent d'abord aux Germains de moyens pour se

communiquer leurs idées. Chez les Scandinaves, l'expression

399 parallèle _bok-stafir_ désigne encore la baguette sur laquelle on

grave des signes mystérieux. Ceci rappelle ce que dit Tacite des

Germains, lesquels faisaient des marques aux fragments d'une

branche d'arbre fruitier qu'ils avaient coupée, et se servaient des

morceaux ainsi marqués pour la divination. C'est à cet usage

primitif des peuples germano-scandinaves qu'Eustathe fait bien

évidemment allusion, quand il dit, d'après quelque auteur

aujourd'hui perdu: «Les anciens, à la manière des Égyptiens,

dessinaient comme des hiéroglyphes des animaux et d'autres figures,

pour indiquer ce qu'ils voulaient dire, de même que plus tard

quelques-uns des Scythes marquaient ce qu'ils voulaient dire en

traçant ou en gravant sur des planchettes de bois certaines images

ou des entailles linéaires de différentes sortes.»

[Illustration 423: Morceau de bois de renne portant des entailles

significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon

(Dordogne)[1].]

[Note 1: D'après la _Conférence_ du docteur Broca _sur les

troglodytes de la Vésère_.]

Il faut remonter bien haut dans la vie de l'humanité pour trouver

les premiers vestiges de semblables usages. Parmi les objets

découverts par Lartet dans la célèbre grotte sépulcrale d'Aurignac,

appartenant à la période quaternaire et à la fin de l'âge du

mammouth, on remarque une lame de bois de renne, «présentant, sur

l'une de ses faces planes, de nombreuses raies transversales,

également distancées, avec une lacune d'interruption qui les divise

en deux séries; sur chacun des bords latéraux de ce morceau ont été

entaillées de champ d'autres séries d'encoches plus profondes et

régulièrement espacées. On serait tenté, dit Lartet de voir là des

signes de numération exprimant des valeurs diverses ou s'appliquant

à des objets distincts.» Il y a, comme on le voit par la

description, identité complète entre cet objet sorti des mains des

hommes qui habitaient notre pays en même temps que l'_elephas

primigenius_, le _rhinoceros tichorhinus_ et l'_ursus spelæus_, et

les _khé-mou_ des Tartares, tels que les décrivent les auteurs

chinois, ou les planchettes qu'Eustathe signale chez les Scythes.

On a trouvé également des pièces toutes semblables dans l'ossuaire

de Cro-Magnon et dans la station renommée de Laugerie-Basse.

400

[Illustration 424: Quippo péruvien de l'époque incasique[1].]

[Note 1: D'après le _Magasin pittoresque_.]

Un autre système, offrant avec celui-ci une grande analogie et

destiné au même objet, fut celui des _quippos_ ou cordelettes

nouées des Péruviens, au temps de la monarchie des Incas. C'était

un moyen mnémonique venant en aide aux poésies transmises par une

tradition purement orale dans la mémoire des _amautas_ ou

«lettrés,» pour conserver le souvenir des principaux événements

historiques. Les _quippos_ péruviens, par les ressources

qu'offraient la variété des couleurs des cordelettes, leur ordre,

le changement du nombre et de la disposition des noeuds,

permettaient d'exprimer ou plutôt de rappeler à la mémoire un

beaucoup plus grand nombre d'idées que les bâtonnets entaillés des

Tartares, et surtout, Garci Lasso de la Vega et Calancha nous

l'attestent, fournissaient les éléments d'une notation numérale

fort avancée. Cependant on n'aurait pu écrire, nous ne disons pas

un livre, mais une phrase entière, au moyen des quippos. Ce n'était

401 par le fait, qu'un perfectionnement du procédé si naturel

qu'emploient beaucoup d'hommes, en faisant des noeuds de diverses

façons au coin de leur mouchoir, pour venir en aide à leur mémoire

et se rappeler à temps certaines choses qu'ils craindraient

d'oublier autrement.

Suivant la tradition chinoise, les premiers habitants des bords du

Hoang-Ho, avant l'invention de l'écriture proprement dite, se

servaient, eux aussi, de cordelettes nouées à des bâtons comme

instruments de mnémonique et de communication de certaines idées.

Ce procédé est encore usité chez les Miao-tseu, barbares des

montagnes du sud-ouest de la Chine. Les bâtons noueux attachés à

des cordes paraissent, dans les origines de la civilisation

chinoise, avoir été le point de départ de ces mystérieux diagrammes

dont on faisait remonter l'invention au légendaire empereur

Fouh-Hi, et dont il est traité dans le _Yih-King_, un des livres

sacrés du Céleste Empire.

[Illustration 425: Spécimens des _koua_ ou diagrammes symboliques

dont les Chinois attribuent l'invention à l'empereur Fouh-Hi.]

Rapprochons encore la pratique des colliers mnémoniques des tribus

de Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, appelés _gaionné_,

_garthoua_ ou _garsuenda_, lesquels empruntent un sens à la

différence des grains qui les composent. Dans certains endroits on

a remarqué, parmi les alluvions quaternaires, à côté d'armes de

pierre de travail humain et de cailloux perforés pour former des

grains de colliers ou de bracelets et servir de parures, des

groupes d'autres cailloux remarquables par leurs formes bizarres,

leurs couleurs variées, certains hasards de cassure. Ces groupes

ont été formés intentionnellement par la main de l'homme, on n'en

saurait douter quand on les trouve en place, et d'un autre côté les

cailloux qui les composent n'ont été utilisés ni comme instruments

ni comme parures. Tout semble donc indiquer qu'on a là les vestiges

d'un procédé mnémonique analogue aux colliers des Peaux-Rouges,

qu'auraient pratiqué les hommes de l'âge quaternaire. Ce qui le

402 confirme, c'est qu'avant l'invention des _quippos_, les Péruviens

de l'époque anté-incasique employaient de même des cailloux ou des

grains de maïs de diverses couleurs.

Mais ces différents procédés rudimentaires, monuments des premiers

efforts de l'homme pour fixer matériellement ses pensées et les

communiquer à travers la distance, là où ne peut plus atteindre sa

voix, ne peuvent être considérés comme constituant de véritables

systèmes d'écriture. Nulle part ils n'ont été susceptibles d'un

certain progrès, même chez les Péruviens, où la civilisation était

pourtant fort avancée et où l'esprit ingénieux de la nation avait

porté un procédé de ce genre jusqu'au dernier degré de

perfectionnement auquel sa nature même pouvait permettre de le

conduire. Nulle part ils ne se sont élevés d'une méthode purement

mnémonique, convenue entre un petit nombre d'individus, et dont la

clef se conservait par tradition, jusqu'à une véritable peinture

d'idées ou de sons.

Il n'y a, à proprement parler, d'écriture que là où il y a dessin

de caractères gravés ou peints, qui représentent à tous les mêmes

idées ou les mêmes sons. Or, tous les systèmes connus qui rentrent

dans ces conditions ont à leur point de départ l'_hiéroglyphisme_,

c'est-à-dire la représentation d'images empruntées au monde

matériel.

§ 2.--LA PICTOGRAPHIE.

La représentation figurée des objets se prêtait bien mieux que les

grossiers procédés que nous venons de passer en revue, à traduire

la pensée; elle en assurait mieux la transmission. Aussi la plupart

des tribus sauvages douées de quelque aptitude à dessiner y

ont-elles eu recours. On a rencontré chez une foule de tribus

sauvages ou quasi sauvages de ces images qui décèlent plus ou moins

le sentiment des formes. Elles n'ont point été simplement le

produit de l'instinct d'imitation qui caractérise notre espèce;

l'objet en était surtout de relater certains événements et

certaines idées. Il n'y a pas un siècle que la plupart des Indiens

de l'Amérique du Nord avaient l'habitude d'exécuter des peintures

représentant d'une façon plus ou moins abrégée leurs expéditions

guerrières, leurs chasses, leurs pêches, leurs migrations, et à

l'aide desquelles ils se rappelaient les phénomènes qui les avaient

frappés, les aventures où ils avaient été engagés. Ces peintures

ressemblent généralement, à s'y méprendre, aux dessins que nous

403 barbouillons dans notre enfance. Les progrès de ce mode

d'expression de la pensée se sont confondus avec ceux de l'art;

mais les races qui n'ont pas connu d'autre écriture ne poussèrent

pas bien loin l'imitation des formes de la nature. Quelques

populations atteignirent pourtant à un degré assez remarquable

d'habileté dans la pratique de cette méthode, que l'on a pris

l'habitude plus ou moins heureuse de désigner par le mot hybride de

_pictographie_.

[Illustration 427: Dessins pictographiques des Esquimaux su des

instruments d'os[1].]

[Note 1: D'après l'ouvrage de sir John Lubbock sur _Les Origines

de la civilisation_.]

404

[Illustration 428: Représentation pictographique de l'époque

quaternaire[1].]

[Note 1: D'après les _Reliquæ aquitanicæ_ de Lartet et Christy.]

Lorsqu'en 1519, le jour de Pâques, Fernand Cortez eut pour la

première fois une entrevue avec un envoyé du roi de Mexico, il

trouva celui-ci accompagné d'indigènes qui, réunis en sa présence,

se mirent immédiatement à peindre sur des bandes d'étoffe de coton

ou d'agave tout ce qui frappait pour la première fois leurs

regards, les navires, les soldats armés d'arquebuses, les chevaux,

etc. Des images qu'ils en firent, les artistes mexicains

composèrent des tableaux qui étonnaient et charmaient l'aventurier

espagnol. Et comme celui-ci leur demandait dans quelle intention

ils exécutaient ces peintures, ils expliquèrent que c'était pour

les porter à Montézuma et lui faire connaître les étrangers qui

avaient abordé dans ses États. Alors, en vue de donner au monarque

mexicain une plus haute idée des forces des _conquistadores_,

Cortez fit manoeuvrer ses fantassins et ses cavaliers, décharger sa

mousqueterie et tirer ses canons; et les peintres de reprendre

leurs pinceaux et de tracer sur leurs bandes d'étoffe les exercices

si nouveaux pour eux dont ils étaient témoins. Ils s'acquittèrent

de leur tâche avec une telle fidélité de reproduction que les

Espagnols s'en émerveillèrent.

Dans cet exemple la pictographie rentre plutôt dans les données de

l'art proprement dit que dans celles de l'écriture. Elle se compose

de représentations directement figuratives offrant une suite de

scènes où se déroulent sous les yeux les épisodes successifs d'une

histoire. C'est ainsi que procèdent les Esquimaux, remarquables par

leur singulière habileté de main pour ce genre de travail, dans les

dessins figurés et significatifs qu'ils gravent sur leurs armes et

leurs instruments, et qui représentent en général les exploits, les

aventures du possesseur ou de sa famille. Les représentations

405 grossièrement sculptées dans les âges préhistoriques sur quelques

rochers de la Scandinavie et sur ceux des alentours du lac des

Meraviglie, dans les Alpes niçoises, ont tout à fait le même

caractère. On pourra en juger par le spécimen que nous reproduisons

ici. Ces figures, gravées sur un rocher à Skebbervall dans le

Bohuslän, en Suède, étaient manifestement destinées à commémorer un

débarquement d'aventuriers venus par mer, qui avait triomphé de la

résistance des indigènes et enlevé leurs troupeaux.

[Illustration 429: Sculptures pictographiques sur un rocher, à

Skebbervall, dans le Bohuslän (Suède)[1].]

[Note 1: D'après la _Revue archéologique_.]

Nous avons parlé plus haut des dessins exécutés sur différents

objets d'os et de corne de renne par les troglodytes du Périgord à

la fin des temps quaternaires. Il en est quelques-uns dans le

nombre qui ont manifestement le caractère d'une véritable

pictographie significative. Tel est le cas de celui que nous

reproduisons pour la seconde fois en regard de cette page et qui

provient de la grotte de la Madeleine. Ce n'est évidemment pas sans

une intention voulue et calculée qu'ont été groupées les figures si

diverses qui sont réunies sur ce morceau de bois de renne. Par leur

succession et leur réunion, elles exprimaient un sens, elles

rappelaient une histoire, non plus par sa représentation directe,

mais sous une forme abrégée et sommaire, où nous pouvons saisir la

transformation qui conduisit la pictographie à devenir de plus en

plus une écriture à proprement parler.

406

En effet, dans ces images avant tout mnémoniques, l'observation

d'une grande exactitude dans les détails, d'une précision

rigoureuse dans la reproduction de la réalité, aurait nui le plus

souvent à la rapidité de l'exécution, et, dans le plus grand nombre

des cas aurait été tout à fait impossible. Comme c'était uniquement

en vue de parler à l'esprit et d'aider la mémoire que l'on

recourait à de semblables dessins, on prit l'habitude d'abréger le

tracé, de réduire les figures à ce qui était strictement nécessaire

pour en comprendre le sens. On adopta des indications

conventionnelles qui dispensèrent de beaucoup de détails. Dans

cette peinture idéographique, on recourut aux mêmes tropes, aux

mêmes figures de pensée dont nous nous servons dans le discours, la

synecdoche, la métonymie, la métaphore. On représenta la partie

pour le tout, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause,

l'instrument pour l'ouvrage produit, l'attribut pour la chose même.

Ce qu'une image matérielle n'aurait pu peindre directement, on

l'exprima au moyen de figures qui en suggéraient la notion par voie

de comparaison ou d'analogie.

Quelques exemples, empruntés aux Peaux-Rouges de l'Amérique du

Nord, feront comprendre ce stage de la pictographie.

Voici, à la page en regard de celle-ci, le fac-similé d'une

pétition présentée par des Indiens au Président des États-Unis pour

réclamer la possession de certains lacs, 8, situés dans le

voisinage du lac Supérieur, 10. La figure n° 1 représente le

principal chef pétitionnaire par l'image d'une grue, _totem_ ou

animal symbolique de son clan; les animaux qui suivent sont les

totems de ses copétitionnaires. Leurs yeux sont tous reliés aux

siens pour exprimer l'unité de vues; leur coeur au sien pour

indiquer l'unité de sentiments. L'oeil de la grue, symbole du chef

principal, est en outre le point de départ d'une ligne qui se

dirige vers le Président et d'une autre qui va rejoindre les lacs,

8.

Le document pictographique que nous reproduisons après (p. 408),

contient la biographie de Wingemund, fameux chef des Delawares. La

figure n° 1 dénote qu'il appartenait à la plus ancienne tribu de

cette nation qui a la tortue pour symbole; 2 est son totem

personnel; en 3, le soleil et les dix lignes tracées au-dessous

indiquent dix expéditions guerrières auxquelles il a pris part. Les

figures à la gauche du dessin indiquent les résultats qu'il a

obtenus dans chacune de ses expéditions; les hommes, 5 et 7, y sont

distingués des femmes, 4 et 6; les prisonniers qu'il a emmenés

407 vivants sont pourvus d'une tête, 6 et 7; les ennemis qu'il a tués

n'ont plus de tête, 4 et 5. Les figures au centre représentent

trois forts qu'il a attaqués: 8, un fort sur le lac Érié; 9, le

fort de Détroit; 10, le fort Pitt, au confluent de l'Alleghany et

du Monongahela. Les lignes penchées notent le nombre de guerriers

auxquels commandait Wingemund.

[Illustration 431: pétition indienne au Président des

États-Unis[1].]

[Note 1: D'après le livre de sir John Lubbock sur _Les origines

de la civilisation_.]

408

[Illustration 432a: Biographie pictographique de Wingemund, chef

des Delawares[1].]

[Note 1: D'après Schoolcraft, _Indian tribes of North-America_.]

[Illustration 432b: Planches funéraires de chefs indiens de

l'Amérique du Nord[2].]

[Note 2: D'après Schoolcraft et sir John Lubbock.]

Enfin nous donnons encore la représentation de deux de ces planches

décorées de symboles (_adjedatig_) que l'on dresse comme des stèles

sur la tombe des personnages considérables. Toutes deux sont celles

de chefs renommés, enterrés sur les bords du lac Supérieur. On ne

connaît pas exactement l'interprétation de toutes les figures

qu'elles portent. Notons cependant que le totem du clan du chef, la

grue pour l'un et le renne pour l'autre, est placé à la partie

supérieure de l'une et de l'autre planche, et que sa position

renversée dénote la mort. Les marques numérales, accompagnant le

totem, veulent dire que le premier des guerriers, celui à la grue,

a pris part à trois traités de paix (marques de gauche) et à six

batailles (marques de droite), que le second, celui au renne, a

commandé sept expéditions (marques de gauche) et figuré dans neuf

batailles (marques de droite). En outre, pour ce dernier, les trois

409 traits verticaux au-dessous de son totem rappellent trois blessures

reçues à l'ennemi, et la tête d'élan un combat terrible qu'il

soutint contre un animal de cette espèce.

[Illustration 433: Figures tracées sur une des dalles de la

chambre intérieure du tumulus du Mané-Lud[1].]

[Note 1: D'après la _Revue archéologique_.]

Que l'on mette maintenant en regard de ces planches tumulaires des

Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, les signes grossièrement gravés

à l'âge de la pierre polie sur une des dalles formant la paroi de

la chambre intérieure du grand tumulus du Mané-Lud à Locmariaker,

dans le département du Morbihan, et il ne sera pas possible de

douter que nous n'ayons dans ce dernier cas une épitaphe

pictographique analogue, dont la clef est aujourd'hui perdue, mais

dont la nature est certaine. Cet exemple nous justifiera pleinement

d'avoir été chercher, dans les usages des sauvages modernes,

l'explication des faits qui se produisirent dans les premiers âges

chez les races mêmes qui surent parvenir le plus tôt à un haut

degré de civilisation. Il y a là des faits, tenant au génie propre

et à la nature essentielle de l'homme, qui ont dû se développer

partout parallèlement, en dépit des différences de races. Et le

point où s'est marquée cette différence d'aptitude des races n'a

pas été tant la manifestation des premiers essais rudimentaires de

pictographie mnémonique que le progrès nouveau qui, chez un petit

nombre de peuples seulement, devait en faire sortir l'invention

féconde de l'écriture.

Pour achever de montrer que la pictographie a été foncièrement la

même chez toutes les races et dans toutes les parties du monde, et

cela spontanément, sans qu'il soit possible d'admettre transmission

de l'un à l'autre entre les peuples dont nous comparons les

monuments, il suffira, après avoir produit des spécimens de la

410 pictographie des Indiens de l'Amérique du Nord et de celle des

habitants de notre pays aux deux époques archéolithique et

néolithique, d'en joindre ici un de celle des habitants primitifs

de la Sibérie. Ce sont les signes péniblement gravés sur un rocher

voisin de l'embouchure du ruisseau Smolank dans l'Irtysch.

L'analogie avec le tableau biographique d'un chef des Delawares,

donné tout à l'heure, est frappante. Nous avons de même ici, à côté

de signes dont la signification nous échappe, des indications de

nombres de guerriers, de campements ou de villages attaqués, de

marches et de contremarches militaires, notées par des flèches

placées dans des directions diverses, d'ennemis tués et faits

prisonniers. C'est encore toute une histoire de guerre retracée

sous une forme grossièrement symbolique.

[Illustration 434: Sculptures pictographiques d'un rocher des

bords de l'Irtysch[1].]

[Note 1: D'après Spassky, _Inscriptiones Sibiricæ_.]

411

[Illustration 435: Tatouages des Maoris de la

Nouvelle-Zélande[1].]

[Note 1: D'après sir John Lubbock.]

«L'écriture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas

seulement tracée sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle

ne fut point uniquement employée à la composition de quelques

courtes inscriptions. Elle servit, comme l'attestent les monuments

de l'Égypte et de l'Amérique centrale, à décorer les édifices

qu'elle faisait ainsi parler à la postérité. Mais il fallait

pouvoir transporter partout où il était nécessaire ces images

écrites. L'homme avait besoin d'emporter avec lui sa mnémonique. Il

prépara des peaux, des étoffes, des substances légères et faciles à

se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de

figures, et il eut de la sorte de véritables livres. La pensée put

dès lors circuler ou se garder comme un trésor. Certaines tribus

sauvages, pour la rendre plus expressive, allèrent jusqu'à se

servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses

populations polynésiennes les dessins du tatouage, qui

s'enrichissait à chaque époque principale de la vie, étaient une

véritable écriture. Aussi un savant allemand, M. H. Wuttke, à qui

l'on doit une intéressante histoire de l'écriture, a-t-il avec

raison consacré tout un chapitre au tatouage.» Chez les Maoris de

la Nouvelle-Zélande, il n'y avait pas un chef qui ne sût dessiner

un fac-similé du tatouage de sa face. Ce dessin, qu'ils nommaient

_amoco_, était pour chacun une marque personnelle et significative,

une signature en quelque sorte. Les dessins compliqués que l'on a

trouvés gravés sur les dalles formant les parois de certaines

allées couvertes funéraires de l'époque de la pierre polie, par

exemple de celle de Gavr'Innis dans le Morbihan, présentent toutes

les apparences de dessins de tatouages. Ce sont de véritables

412 amocos qui servaient à désigner le guerrier dont le corps était

déposé dans l'ossuaire commun, devant la dalle où l'on traçait ces

signes.

[Illustration 436: Dessins de tatouages sur une des dalles de

l'allée couverte de Gavr'Innis (Morbihan).]

Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive

et préhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su

de très bonne heure s'élever au-dessus de ce procédé encore si

imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la

pensée, et en faire sortir une véritable écriture. C'est pour cela

que nous avons dû aller en chercher les exemples chez d'autres

nations, qui ne l'ont point dépassé. Mais toutes les écritures

hiéroglyphiques impliquent nécessairement à leurs premiers débuts

l'emploi d'une simple pictographie, qui les a engendrées.

§ 2.--LES ÉCRITURES HIÉROGLYPHIQUES.

À l'état rudimentaire de pictographie, l'hiéroglyphisme ne

constitue réellement pas encore une véritable écriture. Il ne le

devient à proprement parler que lorsqu'à la peinture des idées il

joint la peinture des sons. Pour élever l'hiéroglyphisme

pictographique à ce nouveau point de développement, il fallait un

progrès à la fois dans les idées et dans les besoins de relations

413 sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart

des peuples ne sont point parvenus spontanément à ce degré de

civilisation qui pouvait donner naissance à l'écriture; ils y ont

été initiés par d'autres peuples qui les avaient précédés dans

cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs l'écriture toute

formée, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi,

lorsqu'on remonte aux origines, toutes les écritures connues se

ramènent-elles à un très petit nombre de systèmes, tous

hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d'une

manière absolument indépendante les uns des autres[152].

[Note 152: Sur ces différents systèmes graphiques, leur mécanisme

et leurs caractères essentiels, voy. L. de Rosny, _Les écritures

figuratives et hiéroglyphiques_, 2e édit., Paris, 1870; H.

Wuttke, _Geschichte der Schrift_; A. Mauvy, _Les origines de

l'écriture_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre 1875;

et l'Introduction de mon _Essai sur la propagation de l'alphabet

phénicien dans l'ancien monde_, Paris, 1872.]

Ce sont:

1° Les hiéroglyphes égyptiens;

2° L'écriture chinoise;

3° L'écriture cunéiforme anarienne;

4° Les hiéroglyphes 'hittites, qui du nord de la Syrie ont rayonné

dans une haute antiquité sur une portion de l'Asie Mineure;

5° Les hiéroglyphes mexicains;

6° L'écriture calculiforme ou _katouns_ des Mayas du Yucatan.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 40 / 46 段