convenue, que, d'après les écrivains chinois, les chefs tartares,
avant l'introduction de l'alphabet d'origine syriaque adopté
d'abord par les Ouigours, faisaient circuler dans leurs hordes,
lorsqu'ils voulaient entreprendre une expédition, pour indiquer le
nombre d'hommes et de chevaux que devait fournir chaque campement.
Avant de se servir de la forme d'écriture alphabétique à laquelle
on a donné le nom de _runes_, les peuples germaniques et
scandinaves employaient un système analogue, dont l'usage a laissé
des vestiges très manifestes dans le langage de ces peuples. C'est
ainsi que pour désigner les lettres, les signes de l'écriture, on
se sert encore aujourd'hui en allemand du mot _buchstaben_, dont le
sens primitif est celui de «bâtons,» parce que des bâtonnets
entaillés servirent d'abord aux Germains de moyens pour se
communiquer leurs idées. Chez les Scandinaves, l'expression
399 parallèle _bok-stafir_ désigne encore la baguette sur laquelle on
grave des signes mystérieux. Ceci rappelle ce que dit Tacite des
Germains, lesquels faisaient des marques aux fragments d'une
branche d'arbre fruitier qu'ils avaient coupée, et se servaient des
morceaux ainsi marqués pour la divination. C'est à cet usage
primitif des peuples germano-scandinaves qu'Eustathe fait bien
évidemment allusion, quand il dit, d'après quelque auteur
aujourd'hui perdu: «Les anciens, à la manière des Égyptiens,
dessinaient comme des hiéroglyphes des animaux et d'autres figures,
pour indiquer ce qu'ils voulaient dire, de même que plus tard
quelques-uns des Scythes marquaient ce qu'ils voulaient dire en
traçant ou en gravant sur des planchettes de bois certaines images
ou des entailles linéaires de différentes sortes.»
[Illustration 423: Morceau de bois de renne portant des entailles
significatives, provenant de l'ossuaire de Cro-Magnon
(Dordogne)[1].]
[Note 1: D'après la _Conférence_ du docteur Broca _sur les
troglodytes de la Vésère_.]
Il faut remonter bien haut dans la vie de l'humanité pour trouver
les premiers vestiges de semblables usages. Parmi les objets
découverts par Lartet dans la célèbre grotte sépulcrale d'Aurignac,
appartenant à la période quaternaire et à la fin de l'âge du
mammouth, on remarque une lame de bois de renne, «présentant, sur
l'une de ses faces planes, de nombreuses raies transversales,
également distancées, avec une lacune d'interruption qui les divise
en deux séries; sur chacun des bords latéraux de ce morceau ont été
entaillées de champ d'autres séries d'encoches plus profondes et
régulièrement espacées. On serait tenté, dit Lartet de voir là des
signes de numération exprimant des valeurs diverses ou s'appliquant
à des objets distincts.» Il y a, comme on le voit par la
description, identité complète entre cet objet sorti des mains des
hommes qui habitaient notre pays en même temps que l'_elephas
primigenius_, le _rhinoceros tichorhinus_ et l'_ursus spelæus_, et
les _khé-mou_ des Tartares, tels que les décrivent les auteurs
chinois, ou les planchettes qu'Eustathe signale chez les Scythes.
On a trouvé également des pièces toutes semblables dans l'ossuaire
de Cro-Magnon et dans la station renommée de Laugerie-Basse.
400
[Illustration 424: Quippo péruvien de l'époque incasique[1].]
[Note 1: D'après le _Magasin pittoresque_.]
Un autre système, offrant avec celui-ci une grande analogie et
destiné au même objet, fut celui des _quippos_ ou cordelettes
nouées des Péruviens, au temps de la monarchie des Incas. C'était
un moyen mnémonique venant en aide aux poésies transmises par une
tradition purement orale dans la mémoire des _amautas_ ou
«lettrés,» pour conserver le souvenir des principaux événements
historiques. Les _quippos_ péruviens, par les ressources
qu'offraient la variété des couleurs des cordelettes, leur ordre,
le changement du nombre et de la disposition des noeuds,
permettaient d'exprimer ou plutôt de rappeler à la mémoire un
beaucoup plus grand nombre d'idées que les bâtonnets entaillés des
Tartares, et surtout, Garci Lasso de la Vega et Calancha nous
l'attestent, fournissaient les éléments d'une notation numérale
fort avancée. Cependant on n'aurait pu écrire, nous ne disons pas
un livre, mais une phrase entière, au moyen des quippos. Ce n'était
401 par le fait, qu'un perfectionnement du procédé si naturel
qu'emploient beaucoup d'hommes, en faisant des noeuds de diverses
façons au coin de leur mouchoir, pour venir en aide à leur mémoire
et se rappeler à temps certaines choses qu'ils craindraient
d'oublier autrement.
Suivant la tradition chinoise, les premiers habitants des bords du
Hoang-Ho, avant l'invention de l'écriture proprement dite, se
servaient, eux aussi, de cordelettes nouées à des bâtons comme
instruments de mnémonique et de communication de certaines idées.
Ce procédé est encore usité chez les Miao-tseu, barbares des
montagnes du sud-ouest de la Chine. Les bâtons noueux attachés à
des cordes paraissent, dans les origines de la civilisation
chinoise, avoir été le point de départ de ces mystérieux diagrammes
dont on faisait remonter l'invention au légendaire empereur
Fouh-Hi, et dont il est traité dans le _Yih-King_, un des livres
sacrés du Céleste Empire.
[Illustration 425: Spécimens des _koua_ ou diagrammes symboliques
dont les Chinois attribuent l'invention à l'empereur Fouh-Hi.]
Rapprochons encore la pratique des colliers mnémoniques des tribus
de Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, appelés _gaionné_,
_garthoua_ ou _garsuenda_, lesquels empruntent un sens à la
différence des grains qui les composent. Dans certains endroits on
a remarqué, parmi les alluvions quaternaires, à côté d'armes de
pierre de travail humain et de cailloux perforés pour former des
grains de colliers ou de bracelets et servir de parures, des
groupes d'autres cailloux remarquables par leurs formes bizarres,
leurs couleurs variées, certains hasards de cassure. Ces groupes
ont été formés intentionnellement par la main de l'homme, on n'en
saurait douter quand on les trouve en place, et d'un autre côté les
cailloux qui les composent n'ont été utilisés ni comme instruments
ni comme parures. Tout semble donc indiquer qu'on a là les vestiges
d'un procédé mnémonique analogue aux colliers des Peaux-Rouges,
qu'auraient pratiqué les hommes de l'âge quaternaire. Ce qui le
402 confirme, c'est qu'avant l'invention des _quippos_, les Péruviens
de l'époque anté-incasique employaient de même des cailloux ou des
grains de maïs de diverses couleurs.
Mais ces différents procédés rudimentaires, monuments des premiers
efforts de l'homme pour fixer matériellement ses pensées et les
communiquer à travers la distance, là où ne peut plus atteindre sa
voix, ne peuvent être considérés comme constituant de véritables
systèmes d'écriture. Nulle part ils n'ont été susceptibles d'un
certain progrès, même chez les Péruviens, où la civilisation était
pourtant fort avancée et où l'esprit ingénieux de la nation avait
porté un procédé de ce genre jusqu'au dernier degré de
perfectionnement auquel sa nature même pouvait permettre de le
conduire. Nulle part ils ne se sont élevés d'une méthode purement
mnémonique, convenue entre un petit nombre d'individus, et dont la
clef se conservait par tradition, jusqu'à une véritable peinture
d'idées ou de sons.
Il n'y a, à proprement parler, d'écriture que là où il y a dessin
de caractères gravés ou peints, qui représentent à tous les mêmes
idées ou les mêmes sons. Or, tous les systèmes connus qui rentrent
dans ces conditions ont à leur point de départ l'_hiéroglyphisme_,
c'est-à-dire la représentation d'images empruntées au monde
matériel.
§ 2.--LA PICTOGRAPHIE.
La représentation figurée des objets se prêtait bien mieux que les
grossiers procédés que nous venons de passer en revue, à traduire
la pensée; elle en assurait mieux la transmission. Aussi la plupart
des tribus sauvages douées de quelque aptitude à dessiner y
ont-elles eu recours. On a rencontré chez une foule de tribus
sauvages ou quasi sauvages de ces images qui décèlent plus ou moins
le sentiment des formes. Elles n'ont point été simplement le
produit de l'instinct d'imitation qui caractérise notre espèce;
l'objet en était surtout de relater certains événements et
certaines idées. Il n'y a pas un siècle que la plupart des Indiens
de l'Amérique du Nord avaient l'habitude d'exécuter des peintures
représentant d'une façon plus ou moins abrégée leurs expéditions
guerrières, leurs chasses, leurs pêches, leurs migrations, et à
l'aide desquelles ils se rappelaient les phénomènes qui les avaient
frappés, les aventures où ils avaient été engagés. Ces peintures
ressemblent généralement, à s'y méprendre, aux dessins que nous
403 barbouillons dans notre enfance. Les progrès de ce mode
d'expression de la pensée se sont confondus avec ceux de l'art;
mais les races qui n'ont pas connu d'autre écriture ne poussèrent
pas bien loin l'imitation des formes de la nature. Quelques
populations atteignirent pourtant à un degré assez remarquable
d'habileté dans la pratique de cette méthode, que l'on a pris
l'habitude plus ou moins heureuse de désigner par le mot hybride de
_pictographie_.
[Illustration 427: Dessins pictographiques des Esquimaux su des
instruments d'os[1].]
[Note 1: D'après l'ouvrage de sir John Lubbock sur _Les Origines
de la civilisation_.]
404
[Illustration 428: Représentation pictographique de l'époque
quaternaire[1].]
[Note 1: D'après les _Reliquæ aquitanicæ_ de Lartet et Christy.]
Lorsqu'en 1519, le jour de Pâques, Fernand Cortez eut pour la
première fois une entrevue avec un envoyé du roi de Mexico, il
trouva celui-ci accompagné d'indigènes qui, réunis en sa présence,
se mirent immédiatement à peindre sur des bandes d'étoffe de coton
ou d'agave tout ce qui frappait pour la première fois leurs
regards, les navires, les soldats armés d'arquebuses, les chevaux,
etc. Des images qu'ils en firent, les artistes mexicains
composèrent des tableaux qui étonnaient et charmaient l'aventurier
espagnol. Et comme celui-ci leur demandait dans quelle intention
ils exécutaient ces peintures, ils expliquèrent que c'était pour
les porter à Montézuma et lui faire connaître les étrangers qui
avaient abordé dans ses États. Alors, en vue de donner au monarque
mexicain une plus haute idée des forces des _conquistadores_,
Cortez fit manoeuvrer ses fantassins et ses cavaliers, décharger sa
mousqueterie et tirer ses canons; et les peintres de reprendre
leurs pinceaux et de tracer sur leurs bandes d'étoffe les exercices
si nouveaux pour eux dont ils étaient témoins. Ils s'acquittèrent
de leur tâche avec une telle fidélité de reproduction que les
Espagnols s'en émerveillèrent.
Dans cet exemple la pictographie rentre plutôt dans les données de
l'art proprement dit que dans celles de l'écriture. Elle se compose
de représentations directement figuratives offrant une suite de
scènes où se déroulent sous les yeux les épisodes successifs d'une
histoire. C'est ainsi que procèdent les Esquimaux, remarquables par
leur singulière habileté de main pour ce genre de travail, dans les
dessins figurés et significatifs qu'ils gravent sur leurs armes et
leurs instruments, et qui représentent en général les exploits, les
aventures du possesseur ou de sa famille. Les représentations
405 grossièrement sculptées dans les âges préhistoriques sur quelques
rochers de la Scandinavie et sur ceux des alentours du lac des
Meraviglie, dans les Alpes niçoises, ont tout à fait le même
caractère. On pourra en juger par le spécimen que nous reproduisons
ici. Ces figures, gravées sur un rocher à Skebbervall dans le
Bohuslän, en Suède, étaient manifestement destinées à commémorer un
débarquement d'aventuriers venus par mer, qui avait triomphé de la
résistance des indigènes et enlevé leurs troupeaux.
[Illustration 429: Sculptures pictographiques sur un rocher, à
Skebbervall, dans le Bohuslän (Suède)[1].]
[Note 1: D'après la _Revue archéologique_.]
Nous avons parlé plus haut des dessins exécutés sur différents
objets d'os et de corne de renne par les troglodytes du Périgord à
la fin des temps quaternaires. Il en est quelques-uns dans le
nombre qui ont manifestement le caractère d'une véritable
pictographie significative. Tel est le cas de celui que nous
reproduisons pour la seconde fois en regard de cette page et qui
provient de la grotte de la Madeleine. Ce n'est évidemment pas sans
une intention voulue et calculée qu'ont été groupées les figures si
diverses qui sont réunies sur ce morceau de bois de renne. Par leur
succession et leur réunion, elles exprimaient un sens, elles
rappelaient une histoire, non plus par sa représentation directe,
mais sous une forme abrégée et sommaire, où nous pouvons saisir la
transformation qui conduisit la pictographie à devenir de plus en
plus une écriture à proprement parler.
406
En effet, dans ces images avant tout mnémoniques, l'observation
d'une grande exactitude dans les détails, d'une précision
rigoureuse dans la reproduction de la réalité, aurait nui le plus
souvent à la rapidité de l'exécution, et, dans le plus grand nombre
des cas aurait été tout à fait impossible. Comme c'était uniquement
en vue de parler à l'esprit et d'aider la mémoire que l'on
recourait à de semblables dessins, on prit l'habitude d'abréger le
tracé, de réduire les figures à ce qui était strictement nécessaire
pour en comprendre le sens. On adopta des indications
conventionnelles qui dispensèrent de beaucoup de détails. Dans
cette peinture idéographique, on recourut aux mêmes tropes, aux
mêmes figures de pensée dont nous nous servons dans le discours, la
synecdoche, la métonymie, la métaphore. On représenta la partie
pour le tout, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause,
l'instrument pour l'ouvrage produit, l'attribut pour la chose même.
Ce qu'une image matérielle n'aurait pu peindre directement, on
l'exprima au moyen de figures qui en suggéraient la notion par voie
de comparaison ou d'analogie.
Quelques exemples, empruntés aux Peaux-Rouges de l'Amérique du
Nord, feront comprendre ce stage de la pictographie.
Voici, à la page en regard de celle-ci, le fac-similé d'une
pétition présentée par des Indiens au Président des États-Unis pour
réclamer la possession de certains lacs, 8, situés dans le
voisinage du lac Supérieur, 10. La figure n° 1 représente le
principal chef pétitionnaire par l'image d'une grue, _totem_ ou
animal symbolique de son clan; les animaux qui suivent sont les
totems de ses copétitionnaires. Leurs yeux sont tous reliés aux
siens pour exprimer l'unité de vues; leur coeur au sien pour
indiquer l'unité de sentiments. L'oeil de la grue, symbole du chef
principal, est en outre le point de départ d'une ligne qui se
dirige vers le Président et d'une autre qui va rejoindre les lacs,
8.
Le document pictographique que nous reproduisons après (p. 408),
contient la biographie de Wingemund, fameux chef des Delawares. La
figure n° 1 dénote qu'il appartenait à la plus ancienne tribu de
cette nation qui a la tortue pour symbole; 2 est son totem
personnel; en 3, le soleil et les dix lignes tracées au-dessous
indiquent dix expéditions guerrières auxquelles il a pris part. Les
figures à la gauche du dessin indiquent les résultats qu'il a
obtenus dans chacune de ses expéditions; les hommes, 5 et 7, y sont
distingués des femmes, 4 et 6; les prisonniers qu'il a emmenés
407 vivants sont pourvus d'une tête, 6 et 7; les ennemis qu'il a tués
n'ont plus de tête, 4 et 5. Les figures au centre représentent
trois forts qu'il a attaqués: 8, un fort sur le lac Érié; 9, le
fort de Détroit; 10, le fort Pitt, au confluent de l'Alleghany et
du Monongahela. Les lignes penchées notent le nombre de guerriers
auxquels commandait Wingemund.
[Illustration 431: pétition indienne au Président des
États-Unis[1].]
[Note 1: D'après le livre de sir John Lubbock sur _Les origines
de la civilisation_.]
408
[Illustration 432a: Biographie pictographique de Wingemund, chef
des Delawares[1].]
[Note 1: D'après Schoolcraft, _Indian tribes of North-America_.]
[Illustration 432b: Planches funéraires de chefs indiens de
l'Amérique du Nord[2].]
[Note 2: D'après Schoolcraft et sir John Lubbock.]
Enfin nous donnons encore la représentation de deux de ces planches
décorées de symboles (_adjedatig_) que l'on dresse comme des stèles
sur la tombe des personnages considérables. Toutes deux sont celles
de chefs renommés, enterrés sur les bords du lac Supérieur. On ne
connaît pas exactement l'interprétation de toutes les figures
qu'elles portent. Notons cependant que le totem du clan du chef, la
grue pour l'un et le renne pour l'autre, est placé à la partie
supérieure de l'une et de l'autre planche, et que sa position
renversée dénote la mort. Les marques numérales, accompagnant le
totem, veulent dire que le premier des guerriers, celui à la grue,
a pris part à trois traités de paix (marques de gauche) et à six
batailles (marques de droite), que le second, celui au renne, a
commandé sept expéditions (marques de gauche) et figuré dans neuf
batailles (marques de droite). En outre, pour ce dernier, les trois
409 traits verticaux au-dessous de son totem rappellent trois blessures
reçues à l'ennemi, et la tête d'élan un combat terrible qu'il
soutint contre un animal de cette espèce.
[Illustration 433: Figures tracées sur une des dalles de la
chambre intérieure du tumulus du Mané-Lud[1].]
[Note 1: D'après la _Revue archéologique_.]
Que l'on mette maintenant en regard de ces planches tumulaires des
Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, les signes grossièrement gravés
à l'âge de la pierre polie sur une des dalles formant la paroi de
la chambre intérieure du grand tumulus du Mané-Lud à Locmariaker,
dans le département du Morbihan, et il ne sera pas possible de
douter que nous n'ayons dans ce dernier cas une épitaphe
pictographique analogue, dont la clef est aujourd'hui perdue, mais
dont la nature est certaine. Cet exemple nous justifiera pleinement
d'avoir été chercher, dans les usages des sauvages modernes,
l'explication des faits qui se produisirent dans les premiers âges
chez les races mêmes qui surent parvenir le plus tôt à un haut
degré de civilisation. Il y a là des faits, tenant au génie propre
et à la nature essentielle de l'homme, qui ont dû se développer
partout parallèlement, en dépit des différences de races. Et le
point où s'est marquée cette différence d'aptitude des races n'a
pas été tant la manifestation des premiers essais rudimentaires de
pictographie mnémonique que le progrès nouveau qui, chez un petit
nombre de peuples seulement, devait en faire sortir l'invention
féconde de l'écriture.
Pour achever de montrer que la pictographie a été foncièrement la
même chez toutes les races et dans toutes les parties du monde, et
cela spontanément, sans qu'il soit possible d'admettre transmission
de l'un à l'autre entre les peuples dont nous comparons les
monuments, il suffira, après avoir produit des spécimens de la
410 pictographie des Indiens de l'Amérique du Nord et de celle des
habitants de notre pays aux deux époques archéolithique et
néolithique, d'en joindre ici un de celle des habitants primitifs
de la Sibérie. Ce sont les signes péniblement gravés sur un rocher
voisin de l'embouchure du ruisseau Smolank dans l'Irtysch.
L'analogie avec le tableau biographique d'un chef des Delawares,
donné tout à l'heure, est frappante. Nous avons de même ici, à côté
de signes dont la signification nous échappe, des indications de
nombres de guerriers, de campements ou de villages attaqués, de
marches et de contremarches militaires, notées par des flèches
placées dans des directions diverses, d'ennemis tués et faits
prisonniers. C'est encore toute une histoire de guerre retracée
sous une forme grossièrement symbolique.
[Illustration 434: Sculptures pictographiques d'un rocher des
bords de l'Irtysch[1].]
[Note 1: D'après Spassky, _Inscriptiones Sibiricæ_.]
411
[Illustration 435: Tatouages des Maoris de la
Nouvelle-Zélande[1].]
[Note 1: D'après sir John Lubbock.]
«L'écriture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas
seulement tracée sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle
ne fut point uniquement employée à la composition de quelques
courtes inscriptions. Elle servit, comme l'attestent les monuments
de l'Égypte et de l'Amérique centrale, à décorer les édifices
qu'elle faisait ainsi parler à la postérité. Mais il fallait
pouvoir transporter partout où il était nécessaire ces images
écrites. L'homme avait besoin d'emporter avec lui sa mnémonique. Il
prépara des peaux, des étoffes, des substances légères et faciles à
se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de
figures, et il eut de la sorte de véritables livres. La pensée put
dès lors circuler ou se garder comme un trésor. Certaines tribus
sauvages, pour la rendre plus expressive, allèrent jusqu'à se
servir de leur propre corps comme de papier, et chez diverses
populations polynésiennes les dessins du tatouage, qui
s'enrichissait à chaque époque principale de la vie, étaient une
véritable écriture. Aussi un savant allemand, M. H. Wuttke, à qui
l'on doit une intéressante histoire de l'écriture, a-t-il avec
raison consacré tout un chapitre au tatouage.» Chez les Maoris de
la Nouvelle-Zélande, il n'y avait pas un chef qui ne sût dessiner
un fac-similé du tatouage de sa face. Ce dessin, qu'ils nommaient
_amoco_, était pour chacun une marque personnelle et significative,
une signature en quelque sorte. Les dessins compliqués que l'on a
trouvés gravés sur les dalles formant les parois de certaines
allées couvertes funéraires de l'époque de la pierre polie, par
exemple de celle de Gavr'Innis dans le Morbihan, présentent toutes
les apparences de dessins de tatouages. Ce sont de véritables
412 amocos qui servaient à désigner le guerrier dont le corps était
déposé dans l'ossuaire commun, devant la dalle où l'on traçait ces
signes.
[Illustration 436: Dessins de tatouages sur une des dalles de
l'allée couverte de Gavr'Innis (Morbihan).]
Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive
et préhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su
de très bonne heure s'élever au-dessus de ce procédé encore si
imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la
pensée, et en faire sortir une véritable écriture. C'est pour cela
que nous avons dû aller en chercher les exemples chez d'autres
nations, qui ne l'ont point dépassé. Mais toutes les écritures
hiéroglyphiques impliquent nécessairement à leurs premiers débuts
l'emploi d'une simple pictographie, qui les a engendrées.
§ 2.--LES ÉCRITURES HIÉROGLYPHIQUES.
À l'état rudimentaire de pictographie, l'hiéroglyphisme ne
constitue réellement pas encore une véritable écriture. Il ne le
devient à proprement parler que lorsqu'à la peinture des idées il
joint la peinture des sons. Pour élever l'hiéroglyphisme
pictographique à ce nouveau point de développement, il fallait un
progrès à la fois dans les idées et dans les besoins de relations
413 sociales plus grand que ne le comporte la vie sauvage. La plupart
des peuples ne sont point parvenus spontanément à ce degré de
civilisation qui pouvait donner naissance à l'écriture; ils y ont
été initiés par d'autres peuples qui les avaient précédés dans
cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs l'écriture toute
formée, avec la notion des autres arts les plus essentiels. Aussi,
lorsqu'on remonte aux origines, toutes les écritures connues se
ramènent-elles à un très petit nombre de systèmes, tous
hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris naissance d'une
manière absolument indépendante les uns des autres[152].
[Note 152: Sur ces différents systèmes graphiques, leur mécanisme
et leurs caractères essentiels, voy. L. de Rosny, _Les écritures
figuratives et hiéroglyphiques_, 2e édit., Paris, 1870; H.
Wuttke, _Geschichte der Schrift_; A. Mauvy, _Les origines de
l'écriture_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre 1875;
et l'Introduction de mon _Essai sur la propagation de l'alphabet
phénicien dans l'ancien monde_, Paris, 1872.]
Ce sont:
1° Les hiéroglyphes égyptiens;
2° L'écriture chinoise;
3° L'écriture cunéiforme anarienne;
4° Les hiéroglyphes 'hittites, qui du nord de la Syrie ont rayonné
dans une haute antiquité sur une portion de l'Asie Mineure;
5° Les hiéroglyphes mexicains;
6° L'écriture calculiforme ou _katouns_ des Mayas du Yucatan.