Un dernier idiome rentrant dans le groupe iranien est l'_ossète_,

parlé par une petite nation au centre de la chaîne du Caucase, et

divisé en plusieurs dialectes malgré le peu d'étendue actuelle de

son territoire. Les Ossètes ou Irons paraissent avoir été désignés,

avec des tribus voisines, sous le nom d'Albaniens par les Grecs et

sous celui d'Agovhans par les auteurs arméniens.

* * * * *

«Le groupe gréco-latin, dit M. Maury, comprend la plus grande

partie des langues de l'Europe méridionale. L'épithète de

_pélasgique_ le caractérise assez clairement, car la Grèce et

l'Italie furent peuplées d'abord par une race commune, les

Pélasges, dont l'idiome paraît avoir été la souche du grec et du

latin.

La première de ces langues n'est point en effet la mère de l'autre,

comme on l'avait cru dans le principe; ce sont simplement deux

soeurs, et si l'on devait leur assigner un âge différent, la langue

latine aurait des droits à être regardée comme l'aînée. Cette

langue, en effet, présente un caractère plus archaïque que le grec

classique. Le dialecte le plus ancien de l'idiome hellénique, celui

des Éoliens, ressemble au latin bien plus que les dialectes plus

récents du grec. Le latin n'a en aucune façon le caractère d'une

langue due à la décomposition d'une autre plus ancienne ou à son

mélange avec d'autres. Elle porte à un haut degré le caractère

synthétique des idiomes anciens. Les éléments grammaticaux n'y ont

point encore été séparés en autant de mots différents, et la

phraséologie, comme la conjugaison de son verbe et les formes les

plus anciennes de ses déclinaisons, offrent une ressemblance

frappante avec le sanscrit. Son vocabulaire contient une foule de

mots dont la forme archaïque, qui nous a été conservée, est tout

aryaque.»

Le _latin_ appartient à un ensemble de langues, aujourd'hui

389 disparues, qu'il absorba graduellement, avec l'extension de la

puisance politique de Rome, et qui, après avoir encore subsisté

quelques siècles comme patois, finirent par disparaître vers le

commencement de l'ère chrétienne. Nous ne les connaissons guères,

du reste, que par quelques inscriptions. De ce nombre étaient: le

_sabin_, auquel le latin emprunta beaucoup de mots à l'origine; les

idiomes sabelliques, tels que le _marse_ et l'_osque_ ou

_campanien_, dont cette appellation ne désigne que très

imparfaitement la vaste étendue géographique, car il était aussi le

langage des Samnites, des Lucaniens et des Bruttiens; le _volsque_;

le _falisque_; enfin l'_ombrien_, dont on possède un monument

infiniment précieux, et d'un développement considérable, dans les

célèbres Tables Eugubines, découvertes à Gubbio, l'antique Iguvium.

Toutes les tentatives faites jusqu'ici pour rattacher au rameau de

ces langues italiques l'_étrusque_, qui nous a laissé une riche

épigraphie, sont demeurées infructueuses. Le problème, toujours

sans solution, de l'étrusque est un des plus irritants pour le

linguiste, pour l'archéologue et pour l'historien. On lit

matériellement cette langue avec une entière certitude, on en a de

nombreuses inscriptions, dont quelques-unes bilingues (très

courtes, il est vrai), et pourtant on n'arrive pas à la comprendre,

à en établir la grammaire, ni même à en déterminer le caractère

général. Il n'est pas du tout sûr encore que ce soit une langue

indo-européenne; il n'est même pas sûr que l'on doive le classer

parmi les langues à flexions et non parmi les langues

agglutinantes, comme le pensent des philologues de la valeur de M.

Deecke et de M. Sayce.

Le _grec_ a passé, durant sa longue existence, qu'on ne saurait

évaluer à moins de 3000 ans, par des modifications assez sensibles,

moins profondes pourtant que celles qui s'observent pour d'autres

langues de la même famille. Comprenant d'abord un assez grand

nombre de dialectes, tels que l'_éolien_, le _dorien_, l'_ionien_,

l'_attique_, le _macédonien_, il a été ramené à une forme unique

sous l'influence de la culture littéraire. Le grec, parlé d'abord

dans la Grèce, la Thessalie, la Macédoine et sur la côte de l'Asie

Mineure, étendit peu à peu son domaine, par l'envoi de nombreuses

colonies, et à la suite des conquêtes macédoniennes. «Il évinça,

dit M. Maury, les idiomes nationaux de la Thrace et de l'Asie

Mineure. Le _thrace_, dont on sait par Strabon que le _gète_ et le

_dace_ n'étaient que des dialectes, tenait comme le _scolote_, le

_phrygien_ et le _lycien_, aux langues iraniennes. Le _lydien_

paraît avoir subi, ainsi que le _cilicien_, l'influence des langues

390 sémitiques. Sauf pour le _lycien_, qui nous est connu par des

inscriptions, nous ne possédons qu'un petit nombre de mots de ces

diverses langues, éteintes depuis deux mille ans environ. Le

_cappadocien_ se rapprochait plus du perse. Tous ces idiomes

devaient former le passage du grec à l'arménien et au zend. Quant

au _carien_ et au _mysien_, il y a lieu de supposer qu'ils étaient

aussi de la famille pélasgique.»

«La langue actuelle des Albanais ou Schkypétars, dit encore le même

savant, quoique aujourd'hui singulièrement pénétrée de mots grecs

et slaves, a été regardée par plusieurs comme un des dérivés les

moins altérés de l'idiome pélasge... Il est à noter que plusieurs

de ses formes se rapprochent plus du sanscrit que du grec; la

déclinaison de l'adjectif, par exemple, est déterminée par un

appendice pronominal, qui s'observe dans les langues slaves. La

conjugaison du verbe se distingue tout à fait de celle du grec, et

dénote un système de flexions moins développé. Les Albanais, qui se

sont beaucoup croisés avec les Slaves, pourraient fort bien

descendre des anciens Lélèges, peuple des côtes de l'Asie Mineure

et de l'archipel grec, lié de près aux Pélasges. M. Otto Blau a

signalé des analogies entre leur idiome, qui se rapproche du

dialecte éolien, et celui des inscriptions lyciennes. La

disposition que les Schkypétars donnent à leur chevelure rappelle

celle qu'Homère attribue aux Abantes, petit peuple lélège de

l'Attique, et qu'on retrouve aussi dans les figures des bas-reliefs

lyciens.»

Ce qui est plus positif, et ce qu'ont surtout contribué à mettre en

lumière les travaux de M. de Simone, de Lecce, et de M. Alfred

Maury lui-même, c'est la parenté qu'offre avec l'albanais l'idiome

des inscriptions messapiennes, c'est-à-dire celui dont se servaient

les Dauniens, Apuliens, Messapiens et Japyges, peuples d'origine

illyrienne qui habitaient l'extrémité sud-est de l'Italie, le long

de la mer Adriatique. Il y a certainement dans ces inscriptions la

forme antique d'un type de langues dont l'_albanais_ ou _schkype_

est une forme moderne. Ceci vient confirmer la théorie

historiquement la plus vraisemblable qui ait été émise au sujet de

ce dernier idiome, celle que M. von Hahn a soutenue avec beaucoup

de science, et qui consiste à y voir le dernier débris, plus ou

moins altéré par l'effet du temps et par des influences étrangères,

des langues autrefois propres aux peuples thraco-illyriens. Il est

vraisemblable que l'on devra en faire un groupe spécial, qui

viendra se classer entre le groupe pélasgique ou greco-italique et

les idiomes de la division indo-iranienne.

391

Pendant la période qui s'écoula de l'établissement du christianisme

à la conquête musulmane, le grec subit un léger travail de

transformation qui lui enleva quelque peu de son organisme

synthétique et simplifia plusieurs de ses formes grammaticales. Le

_grec moderne_ ou _romaïque_ sortit de ce travail, et, tout en

gardant comme le squelette de son organisme primitif, il en expulsa

ce qui tendait encore à lui conserver un caractère synthétique.

Mais tous ces changements se réduirent en somme à peu de chose; ils

n'excèdent pas ce que l'effet du temps produit toujours dans

l'intérieur d'une langue qui reste elle-même. C'est bien le grec

qui continue à vivre encore aujourd'hui; ce n'est pas un idiome

nouveau qui en est sorti.

La décomposition du latin a été tout autre; elle a produit des

transformations si profondes qu'elles ont enfanté tout un groupe de

langues nouvelles, que l'on désigne sous le nom commun de

_néo-latines_ ou _romanes_: le _portugais_, l'_espagnol_; le

_français_; le _provençal_; l'_italien_; le _ladin_ ou _roumanche_,

restreint dans les Grisons et le Frioul; enfin le _roumain_ ou

_moldo-valaque_.

«Quand le latin, dit M. Littré, eut définitivement effacé les

idiomes indigènes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule, la

langue littéraire devint une pour ces trois grands pays, mais le

parler vulgaire (j'entends le parler latin, puisqu'il n'en restait

guère d'autre) y fut respectivement différent. Du moins c'est ce

que témoignent les langues romanes par leur seule existence; si le

latin n'avait pas été parlé dans chaque pays d'une façon

particulière, les idiomes sortis de ce parler latin que

j'appellerai ici régional, n'auraient pas des caractères

distinctifs, et ils se confondraient. Mais ces Italiens, ces

Espagnols et ces Gaulois, conduits par le concours des

circonstances à parler tous latin, le parlaient chacun avec un mode

d'articulation et d'euphonie qui leur était propre.... Ces grandes

localités qu'on nomme Italie, Espagne, Provence et France, mirent

leur empreinte sur la langue, comme la mirent les localités plus

petites qu'on nomme provinces. Et la diversité eut sa règle qui ne

lui permit pas les écarts. Cette règle est dans la situation

géographique, qui implique des différences essentielles et

caractéristiques entre les populations. Le français, le plus

éloigné du centre du latin, fut celui qui l'altéra le plus; je

parle uniquement de la forme, car le fond latin est aussi pur dans

le français que dans les autres idiomes. Le provençal, que la haute

barrière des Alpes place dans le régime gaulois du ciel et de la

terre, mais qui les longe, est intermédiaire, plus près de la forme

392 latine que le français, un peu moins près que l'espagnol. Celui-ci,

qui borde la Méditerranée et que son ciel et sa terre rapprochent

tant de l'Italie, s'en rapproche aussi par la langue. Enfin

l'italien, comme placé au centre même de la latinité, la reproduit

avec le moins d'altération. Il y a dans cette théorie de la

formation romane une contre-épreuve, qui, comme toutes les autres

épreuves, est décisive. En effet, si telle n'était la loi qui

préside à la répartition géographique des langues romanes, on

remarquerait çà et là des interruptions du type propre à chaque

région, par exemple, des apparitions de type propre à une autre.

Ainsi, dans le domaine français, au fond de la Neustrie ou de la

Picardie, on rencontrerait des formations ou provençales, ou

italiennes, ou espagnoles; au fond de l'Espagne on rencontrerait

des formations françaises, provençales, ou italiennes; au fond de

l'Italie, on rencontrerait des formations espagnoles, provençales

ou françaises. Il n'en est rien; le type régional, une fois

commencé, ne subit plus aucune déviation, aucun retour vers les

types d'une autre région; tout s'y suit régulièrement selon les

influences locales, qu'on nommera diminutives en les comparant aux

influences de région.»

* * * * *

Les langues celtiques, aujourd'hui restreintes dans un petit nombre

de cantons de la France et des Îles Britanniques, sont de toutes

les langues indo-européennes les plus éloignées du berceau primitif

dans la direction de l'ouest; ce sont aussi les plus altérées. Ces

idiomes rappellent sans doute la grammaire sanscrite, mais

n'offrent plus avec elle qu'une ressemblance générale. En suivant

les lois de la permutation régulière des consonnes, on parvient à

remonter du vocabulaire des langues celtiques à celui de l'aryaque

et du sanscrit; mais les formes grammaticales ont été tellement

altérées, qu'il est souvent difficile de les rattacher, au moins

directement, aux types habituels de la famille indo-européenne.

Le _gaulois_ a disparu, supplanté par le latin; il n'en subsiste

qu'un petit nombre d'inscriptions, encore imparfaitement

expliquées. Elles prouvent, du moins, dès à présent que,

contrairement à ce que l'on a pensé d'abord, c'est à peine si une

différence dialectique séparait le parler des Bretons et des

Celtes. On classe les idiomes celtiques encore vivants en deux

groupes, _kymrique_ ou _breton_ et _gallique_ ou _gaélique_. Le

premier comprend le _kymrique_ proprement dit ou _gallois_, langage

du pays de Galles, le _cornique_, demeuré en usage jusqu'au siècle

393 dernier en Angleterre, dans le comté de Cornouailles, enfin

l'_armoricain_ ou _breton_, d'un usage général dans nos

départements des Côtes-du-Nord, du Finistère, du Morbihan et dans

une partie de la Loire-Inférieure. Au second appartiennent

l'_irlandais_, celui de tous ces idiomes qui a conservé les formes

les plus archaïques, le _gaélique_ proprement dit ou langue _erse_,

parlé dans la Haute-Écosse, enfin le _manx_ ou dialecte de l'île de

Man.

* * * * *

«Le vaste groupe des langues germaniques, qui a repoussé peu à peu

les langues slaves, dit M. Maury, embrasse aujourd'hui un grand

nombre d'idiomes, lesquels ont succédé eux-mêmes à d'autres du même

groupe et dont nous avons conservé quelques monuments. Toutes ces

langues se distinguent par des caractères communs qui découlent

eux-mêmes de la grammaire aryaque, dont ils ne sont que des

altérations régulières. Un des plus célèbres philologues de

l'Allemagne, qui est devenu par ses travaux comme le législateur de

la grammaire comparée des langues germaniques, Jacob Grimm, a

distingué quatre caractères fondamentaux dans ce groupe. C'est

d'abord la propriété qu'a la voyelle de s'adoucir en se prononçant

pour indiquer une modification dans la signification ou l'emploi du

mot. C'est ensuite la transformation d'une consonne en une consonne

de la même classe, plus douce, plus forte ou aspirée. C'est en

troisième lieu l'existence de conjugaisons fortes et faibles,

c'est-à-dire de conjugaisons dans lesquelles la voyelle radicale

change d'après certaines lois, et de conjugaisons dans lesquelles

elle demeure invariable.»

Les langues germaniques forment deux rameaux, _gothique_ et

_allemand_. Nous ne connaissons l'_ancien gothique_ que par un

petit nombre de monuments écrits, parmi lesquels il faut placer en

première ligne les fragments de la version de la Bible faite par

l'évêque Vulfila (l'Ulphilas des écrivains grecs) au IVe siècle. Au

même rameau appartiennent: 1° le _norse_, idiome des anciens

Scandinaves, qui s'est conservé presque intact en Islande et qui a

donné naissance, par des altérations graduelles, au danois et au

suédois; 2º l'_anglo-saxon_, qui, par son mélange avec le vieux

français et par un effet de modifications propres, dues surtout aux

influences celtiques, a produit l'_anglais_; 3° le _bas-allemand_,

qui comprend lui-même plusieurs dialectes: le _frison_, le

_hollandais_ et le _flamand_. Ces dernières langues sont comme les

résidus de l'idiome _saxon_, qui se parlait avec de légères

394 différences de canton à canton dans tout le nord-ouest de

l'Allemagne, depuis l'Elbe et le Weser jusqu'au Rhin et à l'Escaut.

Quant au rameau allemand proprement dit, il comprend quatre

dialectes: le _haut-allemand_, devenu depuis Luther la langue des

lettres et de la société dans toute l'Allemagne, le _souabe_,

l'_autrichien_, et le _franconien_.

* * * * *

Le groupe des langues lettiques et slaves rappelle d'assez près les

langues indiennes et iraniennes. La sève primitive du génie aryaque

y circule encore avec une remarquable énergie. Ce groupe se divise

en deux rameaux, _lettique_ et _slave_ proprement dit. Le premier

correspond à une période moins avancée que le second. Le substantif

lithuanien n'a, par exemple, que deux genres, tandis que le slave

en reconnaît trois. La conjugaison slave est aussi supérieure à la

lithuanienne, où l'on ne distingue pas les troisièmes personnes du

singulier, du duel et du pluriel.

Le rameau lettique comprend: le _lithuanien_, celui de tous les

idiomes actuellement parlés en Europe qui se rapproche du sanscrit;

le _borussien ancien_ ou _prussien_, qui a été dépossédé par

l'allemand; le _polexien_, ancien idiome de la Podlachie, parlé

jadis par une population que les Polonais ont anéantie; le _lette_

ou _livonien_, idiome des Lettons qui forment le fond de la

population de cette contrée et l'ont fait adopter aux Lives,

d'origine finnoise.

Le rameau slave est infiniment plus étendu; on peut même dire que

de tous les groupes linguistiques de l'Europe, c'est celui qui est

parlé par le plus grand nombre de bouches. Son appellation de

_slave_ vient du nom, impliquant l'idée de gloire, que se donnent à

elles-mêmes toutes les populations parlant les idiomes de ce genre.

À l'exception du bulgare, qui a subi des altérations profondes, les

langues slaves conservent entre elles une similitude beaucoup plus

grande que les langues germaniques, par exemple. Le voyageur qui en

connaît une à fond peut se faire comprendre dans toute l'étendue du

territoire où elles sont parlées, depuis le Monténégro jusqu'au

Kamchatka.

Il faut distinguer dans les langues slaves deux grandes

subdivisions, _orientale_ et _occidentale_. La forme la plus

ancienne connue de la première est le _slavon ecclésiastique_,

langue liturgique de toutes les Églises slaves, qui, depuis le

395 moyen âge, a cessé d'être vivante dans l'usage parlé. A côté de lui

on doit ranger le _bulgare_, qui représente également un état de

langue fort ancien; c'est aussi un dérivé de la langue perdue des

Antes ou Slaves du sud, adopté par les Bulgares finnois,

originaires des bords du Volga, lors de leur établissement dans les

contrées du bas Danube; dans la bouche de ces hommes de race

étrangère et sous l'influence des idiomes qui l'entouraient, ses

formes se sont altérées notablement. Vient ensuite le _russe_, dont

la conquête a si prodigieusement étendu les domaines et qui

supplante peu à peu les idiomes ougro-finnois et tartares; le

_serbe_, parlé entre la mer Adriatique et le Danube; enfin le

_slovène_, dont le territoire actuel est restreint à la Carniole, à

la Carinthie et à une petite partie de la Hongrie occidentale.

Les idiomes slaves de l'ouest sont le _polonais_, le _tchèque_ ou

_bohême_, le _sorabe_ ou _vinde_ de la Basse-Lusace, auxquels il

faut joindre quelques langues déracinées depuis plusieurs siècles

déjà par l'allemand, comme le _cachoube_ du Lauenbourg, le _polabe_

et l'_obotrite_ des bords de l'Elbe. En général ces idiomes sont

plus durs, moins harmonieux, plus surchargés de consonnes que ceux

de la branche orientale, surtout le tchèque.

* * * * *

Le coup d'oeil que nous venons de jeter sur les races humaines et

les diverses familles de langues, nous a insensiblement conduit des

temps primitifs de l'humanité aux choses de nos jours. Nous nous

sommes ainsi trouvés entraînés bien loin de l'histoire ancienne des

civilisations orientales, sujet du présent ouvrage. C'est un

inconvénient que je confesse tout le premier, et que pourtant, je

l'espère, le lecteur voudra bien me pardonner.

En effet, des notions générales d'ethnographie et de linguistique

étaient appelées comme une introduction presque nécessaire en tête

d'une semblable histoire, où il sera question de tant de peuples,

de races et de langues diverses. Et du moment que je me décidais à

y donner place à ces notions, il était impossible qu'elles ne

continssent pas ce mélange d'antique et de moderne auquel j'ai dû

me résigner, tout en reconnaissant que c'était ici un défaut

sérieux.

Nous allons rentrer plus exclusivement dans l'antiquité, en

esquissant le tableau de l'histoire des écritures, que l'on ne

saurait séparer de l'histoire des langues. Pourtant, là encore,

396 quand il s'agira de retracer les premières origines de l'art

d'écrire, il nous faudra chercher des éclaircissements et des

analogies chez les sauvages modernes. Mais ensuite tout mélange de

ce genre disparaîtra définitivement quand nous aborderons enfin, en

les prenant l'un après l'autre, les annales des grands peuples

civilisés de la haute antiquité orientale.

397

CHAPITRE III

L'ÉCRITURE.

§ 1.--LES MARQUES MNÉMONIQUES.

L'homme n'eut pas plus tôt acquis les premiers éléments des

connaissances indispensables à son développement intellectuel et

moral, qu'il dut sentir la nécessité d'aider sa mémoire à conserver

les notions qu'il s'était appropriées, et d'acquérir les moyens de

communiquer sa pensée à ses semblables dans des conditions où la

parole ne pouvait être employée. C'est là ce qui constitue

l'écriture.

Pour réaliser cet objet, deux méthodes pouvaient être employées,

séparément ou ensemble:

L'_idéographisme_ ou la peinture des idées;

Le _phonétisme_ ou la peinture des sons.

À son tour l'idéographisme pouvait user de deux méthodes:

La représentation même des objets que l'on voulait désigner, ou

_figuration_ directe;

La représentation d'un objet matériel ou d'une figure convenue pour

exprimer une idée qui ne pouvait pas se peindre par une image

directe; c'est ce qu'on désigne par le nom de _symbolisme_.

Le phonétisme présente également deux degrés:

Le _syllabisme_, qui considère dans la parole comme un tout

indivisible, et représente par un seul signe la syllabe, composée

d'une articulation ou consonne, muette par elle-même, et d'un son

vocal qui y sert de motion;

L'_alphabétisme_, qui décompose la syllabe et en représente par des

signes distincts la consonne et la voyelle.

Par une marche logique et conforme à la nature des choses, ainsi

qu'à l'organisation même de l'esprit humain, tous les systèmes

d'écriture ont commencé par l'idéographisme et ne sont arrivés que

par un progrès graduel au phonétisme. Dans l'emploi du premier

398 système, ils ont tous débuté par la méthode purement figurative,

qui les a conduits à la méthode symbolique. Dans la peinture des

sons, ils ont traversé l'état du syllabisme avant d'en venir à

celui de l'alphabétisme pur, dernier terme du progrès en ces

matières.

L'homme recourut d'abord à des procédés très imparfaits, propres

seulement à éveiller la pensée du fait dont il voulait perpétuer le

souvenir; il en associa l'idée à des objets physiques observés ou

fabriqués par lui. Quand il eut quelque peu grandi en intelligence,

l'un des moyens mnémoniques les plus naturels qui s'offrirent à lui

fut d'exécuter une image plus ou moins exacte de ce qu'il avait vu

ou pensé, et cette représentation figurée, taillée dans une

substance suffisamment résistante ou tracée sur une surface qui se

prêtait au dessin, servit non seulement à se rappeler ce qu'on

craignait d'oublier, mais encore à en transmettre la connaissance à

autrui. Toutefois, dans l'enfance de l'humanité, la main était

encore maladroite et inexpérimentée. Souvent elle ne pouvait même

pas s'essayer à des ébauches grossières; certaines races semblent

avoir été totalement incapables d'un pareil travail. Bien des

populations sauvages se bornèrent à entailler une matière dure, à y

faire des marques de diverses formes, auxquelles elles attachaient

les notions qu'il s'agissait de transmettre. On incisait l'écorce

des arbres, la pierre, l'os, on gravait sur des planchettes, on

dessinait sur des peaux ou de larges feuilles sèches les signes

conventionnels qu'on avait adoptés; ces signes étaient généralement

peu compliqués.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 39 / 46 段