Les mots du dictionnaire offrent une très intime ressemblance entre

les différentes langues de la famille sémitique. Ce qui a beaucoup

contribué au maintien de cette étroite homogénéité dans la famille,

c'est que les idiomes qui la composent n'ont jamais eu la puissance

de végétation propre, qui a porté les langues indo-européennes ou

aryennes à se modifier sans cesse, par un développement continu.

Leur moule est resté le même, et, suivant la juste expression de M.

Renan, elles ont moins vécu que duré. Ce cachet d'immutabilité

379 distingue au plus haut degré les langues sémitiques; elles ont eu

une grande puissance de conservation, qui tenait à la forme très

arrêtée de la prononciation des consonnes, laquelle les a défendu

contre les altérations résultant de l'adoucissement des

articulations et des échanges qui s'opèrent bientôt entre elles. Il

semble vraiment qu'une disposition spéciale de la Providence leur

ait communiqué cette faculté de conservation immuable en vue du

rôle particulier qu'avait à remplir l'une d'elles, en conservant

sans altérations au travers des siècles le livre inspiré où étaient

déposés les principes des vérités religieuses.

§ 7.--LES LANGUES ARYENNES

La grande famille des langues indo-européennes ou aryennes a été

aussi quelquefois qualifiée de _japhétique_, parce que tous les

peuples qui en parlent ou en ont parlé les idiomes appartiennent

foncièrement à ce rameau ethnique de la race blanche que la Genèse

rattache à la descendance de Yapheth. Ces langues sont très

nombreuses, car elles avaient une force interne de végétation qui

leur a fait subir des développements, des progrès et des

changements incessants, dans l'espace et dans le temps. Ce sont

celles où le mécanisme des flexions est le plus complet, le plus

développé, sans qu'il y reste aucun vestige actuel de

l'agglutination originaire.

L'organisme commun de ces langues est révélé par la comparaison

systématique des idiomes qui sont les représentants les plus

anciens et les plus complets de tous les rameaux de la famille.

Tous les idiomes indo-européens se rapprochent plus ou moins du

sanscrit, qui en est le plus riche et celui dont l'état est demeuré

le plus près de la forme primitive. Plus on recule à l'est, plus on

trouve de ressemblance entre les langues de cette nombreuse et

noble famille, et celle que l'on peut considérer comme en

constituant le type. Ainsi les langues celtiques, les plus

occidentales de toute la famille, sont celles qui s'éloignent

davantage du sanscrit. Le berceau primitif de ces idiomes est la

contrée qui s'étend entre la mer Caspienne et l'Hindou-Kousch. Là

fut parlée; avant que les diverses tribus de Yapheth ne se

dispersassent, quand elles vivaient encore réunies, la langue

première qui fut la souche de toutes les autres. La science moderne

l'appelle _aryaque_, et parvient à en reconstituer en partie les

traits les plus essentiels.

Dès l'époque la plus haute où l'on puisse remonter dans leur

380 histoire, les langues aryennes sont essentiellement synthétiques;

leurs mots sont disposés dans la phrase suivant le système de

construction dont le latin est pour nous le type. Ce n'est que dans

les temps modernes, par suite des nécessités imposées par les

formes nouvelles de la pensée, qu'on a vu sortir de cette souche

des langues aux procédés plus analytiques, comme nos idiomes

néo-latins et l'anglais. Dans l'état même le plus primitif, dans ce

qu'on peut connaître de l'aryaque, le génie de la famille a un

caractère de complexité qui la distingue essentiellement de la

famille sémitique, avec laquelle il n'a qu'un bien petit nombre de

ressemblances de vocabulaire sensibles au premier abord.

Peut-on scientifiquement admettre une parenté originaire entre les

langues sémitiques et aryennes, syro-arabes et indo-européennes? La

question a souvent été posée, et de nombreux efforts ont été faits

pour la résoudre dans le sens affirmatif. Mais ils ont été

jusqu'ici malheureux; la plupart datent, d'ailleurs, d'une époque

où la méthode et les principes de la linguistique n'étaient pas

assez établis pour que l'on pût procéder à des comparaisons de ce

genre d'une manière vraiment satisfaisante. Encore aujourd'hui les

savants qui se prononcent en principe et _a priori_ pour ou contre

l'idée d'une parenté possible, se guident surtout d'après des

théories préconçues, plutôt que d'après des faits formels. Ni dans

un sens ni dans un autre, on n'est parvenu à une démonstration

formelle. M. Max Müller tient la parenté et la communauté d'origine

des deux familles pour probable, quoique non vérifiée. Schleicher

et M. Whitney la repoussent absolument.

Voici les arguments de ces derniers.

Le système sémitique, dit Schleicher, n'avait, avant la séparation

des idiomes sémitiques en langues distinctes les unes des autres,

point de racines auxquelles on pût donner une forme sonore

quelconque, comme cela était le cas du système indo-européen: le

sens de la racine était attaché à de simples consonnes, c'est en

leur adjoignant des voyelles qu'on indiquait les relations du sens

général. C'est ainsi que les trois consonnes QTL constituent la

racine de l'hébreu _qâtal_, de l'arabe _qatula_ «il a tué,» de

_qutila_ «il fut tué,» de l'hébreu _kiqtîl_ «il fit tuer,» de

l'arabe _maqtûlun_ «tué.» Il en est tout différemment dans le

système indo-européen, où le sens est attaché à une syllabe

parfaitement prononçable.--_Deuxième différence_. La racine

sémitique peut admettre toutes les voyelles propres à modifier son

sens. La racine indo-européenne, au contraire, possède une voyelle

381 qui lui est propre, qui est organique; ainsi la racine du sanscrit

_manvê_ «je pense,» du grec _menos_ «pensée,» du latin _mens_,

_moneo_, du gothique _gamunan_ «penser,» n'a pas indifféremment

pour voyelle _a_, _e_, _o_, _u_, mais seulement et nécessairement

_a_. Cette voyelle organique de la racine indo-européenne ne peut

d'ailleurs se changer, à l'occasion, qu'en telle ou telle autre

voyelle, d'après des lois que reconnaît et détermine l'analyse

linguistique.--_Troisième différence_. La racine sémitique est

trilitère: _qtl_ «tuer,» _ktb_ «écrire,» _dbr_ «parler;» elle

provient, sans nul doute, de formes plus simples, mais enfin c'est

ainsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indo-européenne

est bien plus libre de forme, comme le montre, par exemple, _i_

«aller,» _su_ «verser, arroser;» toutefois elle est

monosyllabique.--Le système sémitique n'avait que trois cas et deux

temps, le système indo-européen a huit cas et cinq temps au

moins.--Tous les mots de l'aryaque ont une seule et même forme,

celle de la racine, modifiée ou non, accompagnée du suffixe

dérivatif; le sémitique emploie aussi cette forme (exemple, l'arabe

_qatalta_ «toi, homme, tu as tué),» mais il connaît aussi la forme

où l'élément dérivatif est préfixé, celle où la racine est entre

deux éléments dérivatifs, d'autres formes encore.

La flexion sémitique, dit de son côté M. Whitney, est totalement

différente de la flexion indo-européenne, et ne permet point de

faire dériver les deux systèmes l'un de l'autre, non plus que d'un

système commun. La caractéristique fondamentale du sémitisme réside

dans la forme trilitère de ses racines: celles-ci sont composées de

trois consonnes, auxquelles différentes voyelles viennent

s'adjoindre en tant que formatives, c'est-à-dire en tant

qu'éléments indiquant les relations diverses de la racine. En

arabe, par exemple, la racine _qtl_ présente l'idée de «tuer,» et

_qatala_ veut dire «il tua,» _qutila_ «il fut tué,» _qatl_

«meurtrier,» _qitl_ «ennemi,» etc. A côté de cette flexion due à

l'emploi de différentes voyelles, le sémitisme forme aussi ses mots

en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également

d'infixes. Mais l'aggrégation d'affixes sur affixes, la formation

de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue; de là la

presque uniformité des langues sémitiques. La structure du verbe

sémitique diffère profondément de celle du verbe indo-européen. A

la seconde et à la troisième personne, il distingue le genre

masculin ou féminin du sujet: _qatalat_ «elle tua,» _qatala_ «il

tua;» c'est ce que ne font point les langues indo-européennes:

392 sanscrit _bharati_ «il porte, elle porte.» L'antithèse du passé, du

présent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les

langues indo-européennes, n'existe point pour le sémitisme: il n'a

que deux temps, répondant, l'un à l'idée de l'action accomplie,

l'autre de l'action non accomplie.

Tout ceci est très vrai, très juste, montre parfaitement les

différences qui séparent les deux familles d'idiomes, telles

qu'elles se présentent avec leur organisme grammatical complètement

constitué et développé. Mais faire porter la comparaison sur cet

état de la grammaire n'est pas, en réalité, plus scientifique que

ne l'étaient les rapprochements de mots hébreux et sanscrits sans

remonter à leur racine originaire qui ont été tant reprochés, et

justement, à Gesenius. La grammaire de l'aryaque, ou de la langue

mère indo-européenne, n'a pas été toujours à l'état flexionnel que

l'on parvient à en restituer. Il n'est pas douteux que cet état a

été précédé par un état agglutinant, où l'aryaque n'était pas

encore lui-même, je le veux bien, mais d'où il est sorti, en

suivant sa voie de développement propre, mais d'où un système

notablement différent pouvait sortir, en suivant une voie

divergente. De même, nous sommes aujourd'hui certains, je l'ai déjà

dit tout à l'heure, que par delà la langue mère sémitique, il y a

eu une langue antérieure, que l'on parviendra un jour à

reconstituer en grande partie comme l'aryaque, langue dont le

système grammatical n'était pas encore déterminé aussi nettement

dans le même sens, et d'où sont sortis à la fois les idiomes

sémitiques et 'hamitiques. Ainsi la trilitéralité des racines, que

nous venons de voir opposer comme un fait primordial à la forme

originaire des racines aryennes, n'y existait pas encore; la racine

y était bilitère et monosyllabique, et, par conséquent, dès à

présent on peut atteindre un état de choses où sa forme s'éloignait

beaucoup moins de celle des racines indo-européennes.

Nous l'avons dit, la séparation des langues sémitiques et

'hamitiques, que personne ne doute plus être sorties d'une source

commune, s'est produite à une époque très reculée et dans un état

fort peu développé du langage. Si maintenant les langues aryennes

ont procédé d'une même souche que ces deux autres familles, la

séparation ne peut avoir eu lieu qu'à une époque encore antérieure,

et dans un stage encore moins avancé de la formation linguistique,

entre la langue mère de l'aryaque, d'une part, et la langue mère

commune du sémitique et du 'hamitique, d'autre part. Or, jusqu'ici

le problème n'a pas été sérieusement examiné dans ces données.

383

Tous les jugements absolus à son égard sont donc, quant à présent,

prématurés, et personne n'est en droit de soutenir d'une manière

formelle ni l'affirmative, ni la négative. J'irai même plus loin,

et je dirai que, dans l'état actuel de la science, toute tentative

pour aborder la question est également prématurée et ne peut

conduire à un résultat sérieux. Il faut d'abord que l'origine

commune des langues sémitiques et 'hamitiques soit aussi bien et

aussi complètement élucidée que l'est dès aujourd'hui celle des

langues aryennes; il faut que l'on ait dressé le bilan exact de ce

qui constituait la grammaire de la langue primitive dont les deux

familles en question sont sorties, et de ce que chacune d'elle en a

développé spontanément de son côté; il faut enfin que l'on soit

parvenu à restituer la forme fondamentale de leurs racines

communes. C'est seulement quand ce grand travail sera accompli--et

il demandera les efforts de plusieurs générations de savants--c'est

seulement alors que l'on pourra, d'une façon véritablement

scientifique, procéder à la comparaison du _substratum_ des langues

sémitiques et 'hamitiques, que l'on aura ainsi obtenu, avec le

_substratum_ des langues aryennes, pour décider enfin si leurs

systèmes grammaticaux, ainsi ramenés le plus près possible de leurs

sources, ont pu avoir un point de départ commun, si leurs racines

réellement primitives sont ou non irréductibles entre elles. Jusque

là on ne saurait rien préjuger, et une critique sévère et

impartiale s'oppose à ce que l'on proclame d'avance impossible

l'unité linguistique originaire, que tant de raisons historiques et

philosophiques rendent probable, entre les trois grands rameaux de

la race blanche, ceux que l'ethnographie sacrée représente comme

constituant l'humanité noa'hide.

* * * * *

La science a restitué, avec un haut degré de certitude, les traits

essentiels de l'aryaque ou de la langue mère commune des idiomes

indo-européens. Elle rétablit de même les caractères propres qui

différencièrent les deux premiers langages qui sortirent de sa

décomposition et qui, devenant à leur tour des langues mères d'une

nombreuse progéniture, servirent de point de départ aux deux

grandes divisions de la famille: _indo-iranienne_ et _européenne_.

Dans la première division il faut compter deux groupes: _indien_ et

_iranien_.

Dans la seconde il faut en reconnaître quatre: _pélasgique_ ou

_gréco-italique_, _celtique_, _germanique_ et _letto-slave_.

384

Le _sanscrit_ forme la base du groupe indien; c'est l'idiome sacré

de la religion et de la science des Brahmanes. Parlé il y a plus de

vingt siècles, il a vécu ensuite comme langue littéraire, et il

doit à cette longue existence d'être devenu le type le plus parfait

d'une langue à flexions, ainsi que l'indique la signification même

du nom que les Indiens lui ont donné, _sanskrta_, c'est-à-dire «ce

qui est achevé en soi-même.» Cette langue sonore, très riche en

articulations, que l'improvisation poétique a singulièrement

assouplie, est désignée par ceux qui l'écrivent sous le nom de

«langue des dieux,» _sourabâni_, de même que son alphabet est

appelé «écriture des dieux,» _dêvanâgari_. La grammaire sanscrite

est une des plus riches qui se puissent rencontrer: ses formes les

plus anciennes nous sont offertes par le recueil d'anciens hymnes

appelés Rig-Vêda, ses plus modernes se trouvent dans les Pourânas

ou légendes poétiques, dont la rédaction ne remonte pas, pour

quelques-uns, plus haut que la fin du moyen âge.

C'est le sort commun de toutes les langues de s'altérer avec le

temps. Les mots se raccourcissent et s'élident; ils s'usent, pour

ainsi dire, comme les objets, par le frottement. La forme

synthétique de la phrase disparaît graduellement en totalité ou en

partie, et les éléments grammaticaux, les parties du discours se

dégagent pour constituer dans la phrase des mots séparés. Ces mots

eux-mêmes se coordonnent et se disposent suivant les besoins de la

clarté et de l'harmonie. Ce travail s'est opéré dans toutes les

langues issues de la souche sanscrite.

L'idiome que l'on peut considérer comme sorti le premier du

sanscrit est le _pâli_, parlé jadis à l'orient de l'Hindoustan, et

dont la littérature commença à se constituer trois siècles avant

notre ère. Il a laissé de cette époque des monuments gravés, sur

des colonnes et sur des rochers, par les rois bouddhistes de

l'Inde. Devenu la langue des livres de la religion du Bouddha, le

pâli fut chassé de l'Inde avec elle, et porté à l'état d'idiome

sacré par le prosélytisme des fugitifs à Ceylan, dans le Maduré,

dans l'empire Barman et dans l'Indo-Chine.

Les dialectes _prâcrits_ constituent une seconde génération. Le nom

de _prâkrta_ signifie «inférieur, imparfait,» et a été donné aux

idiomes qui constituaient le langage vulgaire de l'Inde dans les

siècles immédiatement antérieurs à l'ère chrétienne. Ces dialectes

nous ont été particulièrement conservés par les drames indiens, où

385 ils sont mis dans la bouche des personnages inférieurs. Les langues

néo-indiennes sont une dérivation directe des anciens dialectes

prâcrits ou populaires. On en compte un assez grand nombre, toutes

restreintes à des provinces déterminées, d'où elles tirent leurs

noms. Les principales sont: à l'est le _bengali_, l'_assami_ et

l'_oriya_; à l'ouest le _sindhi_, le _moultani_ et le _goujerati_

ou _gouzarati_; au nord le _nepali_ et le _kachmirien_; au centre

l'_hindi_ et l'_hindoustani_, appelé également _ourdou_; au sud le

_mahratte_. La plupart de ces idiomes ont commencé à prendre la

forme que nous leur voyons aujourd'hui, vers le Xe siècle de l'ère

chrétienne.

Dans cette variété d'idiomes, l'_hindoui_, dont la patrie

originaire était dans la région centrale de l'Inde du Nord, de

l'Hindoustan proprement dit, s'éleva vers cette époque au rôle de

langue littéraire, de langage commun écrit et cultivé, rôle dont

ont hérité ses deux dérivés, l'hindi et l'hindoustani. On a dit

avec juste raison que l'hindi n'est que de l'hindoui revêtant une

forme plus moderne. Quant à l'hindoustani, c'est sous l'influence

musulmane qu'il s'est formé; aussi son vocabulaire est plein de

mots arabes et persans, et, à la différence des autres idiomes

néo-indiens dont les alphabets procèdent du dêvanâgari, il s'écrit

avec les caractères persans, c'est-à-dire avec l'alphabet arabe

augmenté de quelques signes.

Il faut encore joindre aux langues néo-indiennes le _tzigane_,

idiome de cette race étrange, originaire de l'Inde, qui erre en

nomade au travers de l'Europe, et qu'on désigne, suivant les pays,

par les noms de Zigeuner, Zingari, Gitanos, Bohémiens ou Gypsies.

Leur langage est, du reste, bien plus corrompu qu'aucun autre de

ceux auxquels il est apparenté. Il s'est pénétré d'une quantité de

mots empruntés aux langues de tous les pays que le peuple bizarre

qui le parle a traversés dans le cours de sa longue migration.

* * * * *

Les deux types les plus anciens que nous possédions du groupe

iranien sont le _zend_ et le _perse_. Le zend est l'idiome des

livres sacrés attribués à Zarathoustra (Zoroastre) et désignés par

le nom commun de _Zend-Avesta_; le dialecte des Gâthâs, ainsi nommé

d'après certains morceaux du recueil avestique qui nous l'ont

conservé, paraît en représenter la forme la plus ancienne. Le perse

est connu par les inscriptions cunéiformes des monarques

Achéménides. Il a été longtemps admis dans la science que le zend

386 était l'ancien idiome de la Bactriane, qu'il constituait l'iranien

oriental et le perse l'iranien occidental. Mais d'autres savants

tendent à admettre aujourd'hui que c'est la Médie, et spécialement

la Médie Atropatène, qui a été le berceau de la langue zende et de

la réforme religieuse du zoroastrisme. C'est là une question fort

obscure encore et dont nous devons reporter l'examen au livre de

cette histoire qui traitera spécialement des Mèdes.

Quoiqu'il en soit, les langues iraniennes sont encore très

rapprochées du sanscrit. En général, leur phonétique est moins

compliquée, moins délicate que celle des idiomes indiens, quoique,

sous bien des rapports, elle lui soit comparable. Le zend et le

perse l'emportent même parfois sur le sanscrit, en ce qu'ils se

rapprochent davantage de l'aryaque ou de la langue mère des idiomes

indo-européens. Ainsi, tandis que le sanscrit convertit en un

simple _ô_ la diphtongue primitive _au_, le perse la conserve telle

quelle et le zend ne fait que la changer en _ao_; tandis que le

sanscrit remplace par le génitif le vieil ablatif en _at_, sauf

lorsqu'il s'agit d'un thème se terminant par la voyelle _a_, le

zend conserve toujours cette ancienne désinence. Un des traits

caractéristiques des langues anciennes de ce groupe est la

transformation en _h_ du _s_ aryaque, que le sanscrit conserve

intact.

Le zend n'a pas enfanté par sa décomposition de progéniture connue,

qu'on puisse lui rattacher avec certitude. Ce que l'on appelle

quelquefois le _pazend_ ne diffère pas du _parsi_, idiome sorti de

la modification populaire du perse dans les premiers siècles de

l'ère chrétienne et formé dans les provinces orientales de l'Iran,

tandis que dans les provinces occidentales régnait le _pehlevi_,

dont nous parlerons tout à l'heure. Le parsi a vécu assez tard et a

été à la fois langue littéraire et langue vulgaire. De sa

décomposition ont été produits à leur tour le _persan_ moderne et

le _guèbre_. Ce dernier est l'idiome parlé des descendants des

sectateurs du mazdéisme, réfugiés dans l'Inde pour échapper aux

persécutions musulmanes. Quant au persan, qui possède une riche et

brillante littérature, il est né vers le XIe siècle, dans la

province de Fars ou Farsistan, d'une réaction du génie national se

produisant au sein de l'islamisme; sa phraséologie est donc

pénétrée de locutions arabes et turques, malgré la façon dont l'ont

développé et perfectionné plusieurs générations de grands poètes,

sous les dynasties indépendantes de la Perse du moyen âge. L'aire

géographique du persan a été depuis plusieurs siècles en se

387 resserrant toujours; cette langue s'est vue chassée successivement

par le turc du Schirwan, de l'Arran et de l'Adherbaidjan où on le

parlait autrefois. Elle présente quelques dialectes, comme le

_mazenderani_, le _lour_, le _khoraçani_.

Le _kurde_ et le _béloutchi_ sont des idiomes iraniens modernes,

qui tiennent de très près au persan, mais sont plus altérés et ont

subi de forts mélanges étrangers. Il en est de même de l'_afghan_

ou _pouschtou_, d'un caractère rude et barbare, qui lui a valu en

Perse le sobriquet de «langue de l'enfer.» L'afghan a cependant une

physionomie assez particulière pour que certains linguistes aient

voulu en faire le type d'un groupe spécial, intermédiaire entre

l'iranien et l'indien. C'est probablement le descendant direct du

véritable iranien oriental ou idiome de la Bactriane, aujourd'hui

perdu et différent du zend.

Le _huzwaresch_ ou _pehlevi_ est une sorte d'idiome mixte, né dans

la partie la plus occidentale de l'Irân d'une infiltration de

l'araméen dans le langage indigène. Sa phonétique, sa grammaire,

son lexique sont pénétrés d'éléments araméens, qui y tiennent une

énorme place. On discerne les premiers vestiges de sa naissance dès

les derniers temps de la monarchie des Achéménides, en même temps

que le perse se décompose. Mais c'est surtout dans les siècles de

la période macédoniene et de la période parthe qu'il achève de se

former. Divisé en plusieurs dialectes, qui se distinguent surtout

par la quantité plus ou moins forte d'éléments araméens qu'ils

renferment, le pehlevi a été la langue politique officielle de la

cour et de l'administration des Sassanides. C'est vers les derniers

temps de ces princes que l'on traduisit en pehlevi les livrés du

Zend-Avesta, dont le texte zend commençait à n'être plus compris.

Quant au précieux traité cosmogonique mazdéen intitulé

_Boundéhesch_, auquel nous avons fait de nombreux emprunts dans

notre livre précédent, si les traditions qu'il renferme sont pour

la plupart anciennes et réellement indigènes, sa rédaction ne

remonte pas plus haut que le moyen âge. Aussi remarque-t-on dans sa

langue de nombreux arabismes, qui se surperposent aux aramaïsmes du

pehlevi plus ancien.

L'arménien est un idiome du groupe iranien, qui s'est formé

parallèlement au zend et au perse. Aucun monument ne nous en fait

connaître jusqu'ici la forme ancienne, que l'on ne parvient à

restituer que théoriquement. C'est seulement au Ve siècle de notre

ère que débute la littérature arménienne, avec la conversion du

pays au christianisme et la création d'un alphabet indigène par

St-Mesrob. L'âge d'or de l'arménien, inauguré alors, a duré environ

388 700 ans, jusqu'au commencement du XIIe siècle. La littérature

religieuse, poétique et historique de l'arménien fut féconde, ses

dialectes assez nombreux, et l'un d'eux, celui de la province

d'Ararat, s'éleva bientôt au rang de langue littéraire. Aujourd'hui

encore les dialectes arméniens vulgaires sont nombreux et ne

peuvent en aucune façon être considérés comme des patois de

l'idiome littéraire. Celui-ci, tout au contraire, s'est immobilisé,

et les dialectes actuels ne sont que des formes plus modernes des

anciens dialectes. Dès le XIe siècle, on les employait déjà dans le

langage écrit, aux dépens de la langue littéraire classique.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 38 / 46 段