Nil Blanc et la mer, le galla et ses différents dialectes, le
bedja, le saho, le dankâli, le somâli, qu'il importe de ne pas
confondre avec les idiomes sémitiques ou syro-arabes de
l'Abyssinie. Linguistiquement et géographiquement, le bischarri
fait le lien entre ces langues et l'égyptien. Il paraît être le
dernier débris de l'idiome antique dans lequel sont conçues les
inscriptions hiéroglyphiques et démotiques des Éthiopiens de Méroé.
Mais presque rien n'a encore été fait pour le déchiffrement et
l'étude de cet idiome antique, et dans les recherches comparatives
de la science du langage, le groupe n'est encore représenté que par
des langues modernes.
369
Pour ce qui est du groupe libyen, son type antique est la langue
des Libyens et des Numides, dont on possède dès à présent un
certain nombre d'inscriptions, lesquelles par malheur ne
contiennent guères, pour la plupart, que des noms propres. Mais
elles suffisent à montrer que c'est de cet idiome antique que
dérive directement la langue berbère actuelle, avec ses nombreux
dialectes répandus parmi les populations du nord de l'Afrique: le
kabyle-algérien, le mozaby, le schaouia, le schelouh, le zénatya de
la province de Constantine, le temâscheq des Touaregs, le dialecte
de l'oasis de Syouah et celui de Ghadamès. Une langue très voisine
du berbère était jadis parlée par les Guanches dans les îles
Canaries. Le haoussa, idiome riche et harmonieux, parlé à Kano,
Katsina, Zanfara, et en général entre le Bornou et le Niger, ainsi
que dans le pays montagneux d'Asben, appartient au même groupe.
C'est la langue commerciale de l'Afrique centrale.
* * * * *
Parmi les traits essentiels qui sont communs à tous les idiomes de
la famille 'hamitique ou égypto-berbère, notons la formation du
féminin par un élément _ti_ ou _t_, que l'on peut indifféremment
préfixer ou suffixer, et que même, dans quelques langues du groupe
libyen, l'on attache deux fois, en préfixe et en suffixe, au même
mot. Le signe du pluriel est en principe et originairement _an_;
quelquefois on y substitue _at_ ou bien _ou_, qui n'est peut-être
que secondaire de _an_. Quant à la flexion nominale proprement
dite, cette famille de langues n'en offre point de traces; on y a
recours à des particules distinctes, que l'on place avant ou après
le nom, pour exprimer ses relations avec le reste de la phrase. Les
formes de la conjugaison sont nombreuses, comme dans les langues
sémitiques. Quant au système des temps, il est tout élémentaire et
très peu développé, également comme celui de la famille syro-arabe
ou sémitique. Au reste, la conjugaison de l'égyptien, comme celle
de toutes les autres langues 'hamitiques est presque purement
agglutinante. Et n'était leur rapport étroit avec les idiomes
sémitiques, qui oblige à les grouper avec eux, dans la même classe,
on hésiterait à les compter parmi les langues à flexion.
La parenté des langues 'hamitiques et sémitiques, ou
égypto-berbères et syro-arabes, sorties d'une source commune et
formant en réalité deux rameaux d'une même famille primordiale, est
370 un fait actuellement acquis à la science d'une manière
inébranlable. De part et d'autre le système grammatical est
foncièrement le même; il y a identité dans les racines des pronoms,
dans la formation du féminin et dans celle du pluriel. L'organisme
est seulement moins complet, moins perfectionné dans les langues
'hamitiques. Quant au vocabulaire, une bonne moitié de ses racines
pour le moins est commune aux deux familles. Les langues
'hamitiques les présentent seulement dans un état plus ancien,
antérieur au travail, sous bien des rapports tout artificiel, qui
les amena dans les langues syro-arabes à une forme invariablement
dissyllabiques. Le reste du vocabulaire, dans les langues
'hamitiques, même en égyptien, provient des langues proprement
africaines, de celles que parlent les peuples noirs.
On peut, du reste, définir, avec M. Friedrich Müller, la parenté
qui existe entre les deux familles des langues 'hamitiques et
sémitiques, comme étant plutôt dans l'identité de l'organisme que
dans la coïncidence des formes toutes faites. Les deux familles ont
dû se séparer à une époque où leur langue commune était encore dans
une période fort peu avancée de développement. En même temps, la
persistance des langues sémitiques dans leurs formes anciennes à
travers toute la période historique, est un gage du grand
éloignement de l'âge où langues sémitiques et langues 'hamitiques
n'étaient pas encore nées, mais où existait un idiome à jamais
disparu dont elles devaient procéder les unes et les autres. Enfin,
la famille 'hamitique parait s'être divisée de très bonne heure en
différents rameaux; les idiomes qui la composent sont alliés de
bien moins près les uns aux autres que ne le sont entre eux les
idiomes sémitiques ou syro-arabes.
Le lecteur ne sera pas sans remarquer combien ces données
linguistiques viennent confirmer les observations que nous avons eu
l'occasion de faire plus haut sur le caractère des peuples que la
Genèse place dans la descendance de 'Ham, et sur leur relation
ethnologique et historique avec ceux dont le texte sacré fait les
enfants de Schem. Elles font aussi mieux comprendre comment un
certain nombre de nations que l'ethnographie biblique fait
'hamites, et avec toute raison, ne se montrent dans l'histoire que
faisant usage d'idiomes franchement sémitiques.
371
§ 6.--LES LANGUES SÉMITIQUES
Nous avons déjà fait remarquer plus haut ce qu'a de réellement
impropre l'expression de langues _sémitiques_, très malheureusement
introduite dans la science par Eichhorn, mais que l'on ne peut
aujourd'hui songer à en effacer, tant elle est consacrée par
l'habitude. L'expression de langues _syro-arabes_ est cependant
beaucoup meilleure et préférable, car elle détermine assez
clairement l'aire géographique où se parlent ces idiomes, et elle
les définit d'après des types bien caractérisés des deux groupes
entre lesquels se partage la famille.
Ces deux groupes sont l'un septentrional et l'autre méridional, et
correspondent à une première division de la langue sémitique
primitive et commune, sortie elle-même, comme nous venons de le
dire, d'un idiome intérieur, qui a produit à la fois les langues
sémitiques et 'hamitiques.
Le groupe septentrional se subdivise à son tour en trois rameaux:
_araméen_, _assyrien_ et _kenânéen_.
Le premier rameau a pour type l'_araméen_, parlé jadis en Syrie,
originairement propre aux populations que l'ethnographie biblique
désigne sous le nom d'Aram, étendu ensuite, par des circonstances
historiques, sous la domination des Assyriens, puis des Perses, non
seulement à toute l'Assyrie, mais à l'ensemble de la Mésopotamie,
jusqu'au golfe Persique, à la Palestine et à l'Arabie
septentrionale. L'araméen, dans toutes ces régions, resta l'idiome
prédominant et commun jusqu'à l'époque où l'arabe prit le dessus,
avec l'islamisme, et se substitua complètement à lui, arrivant même
à le faire périr graduellement.
Le caractère général de l'araméen est son peu de conservation des
anciennes voyelles de la langue sémitique primitive. On y distingue
plusieurs dialectes, dont la naissance représente des dates
chronologiques dans l'histoire de cette langue:
_L'araméen biblique_, autrefois appelé _chaldaïque_, désignation
absolument fausse et tout à fait abandonnée aujourd'hui; c'est
l'idiome dans lequel ont été composés, du Ve au IIe siècle avant
notre ère, quelques parties de certains livres de la Bible, comme
ceux de Daniel, de 'Ezra (Esdras) et de Ne'hemiah (Néhémie); les
372 quelques fragments épigraphiques araméens de la Mésopotamie que
nous possédons, et qui datent du IXe au Ve siècle, nous offrent
exactement le même état de la langue;
L'_araméen targumique_, conservé par les _targoumin_ ou paraphrases
de la Bible, composées au commencement de notre ère;
L'_araméen talmudique_ ou _syro-chaldaïque_, langue vulgaire qui se
forma chez les Juifs à la suite de l'altération et de l'abandon de
l'hébreu, que l'on parlait en Palestine au temps du Christ et qui
est employée dans les deux grandes compositions rabbiniques
appelées Talmud, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone;
Le _palmyrénien_, langue contemporaine de Palmyre et en général de
la Syrie du nord, qui nous a légué une riche épigraphie;
Le _nabatéen_, dialecte des habitants de l'Arabie Pétrée, pénétré
de nombreux arabismes, dont les monuments sont aussi des
inscriptions;
Le _samaritain_, qui se forma sur le territoire de l'ancienne tribu
d'Éphraïm pendant les siècles de la domination assyrienne,
babylonienne et perse, et qui s'est conservé à l'état d'idiome
littéraire chez les descendants de ces dissidents du culte juif.
De l'ancien araméen sortent encore:
Le _syriaque_, langue qui fut écrite dans les contrées d'Édesse et
de Nisibe, et dont le développement et l'existence littéraire
s'étendirent du IIe au IXe siècle de l'ère chrétienne; le
vocabulaire du syriaque est rempli de mots empruntés au grec; sa
littérature est singulièrement empreinte d'hellénisme; elle servit
en quelque sorte d'intermédiaire entre la science grecque et la
science arabe, et opéra la transition de l'une à l'autre; presque
toutes les traductions d'auteurs grecs en arabe ont été faites par
des Syriens et sur des versions syriaques; au Xe siècle de notre
ère, l'islamisme fit décidément prévaloir sa culture, et le
syriaque fut réduit à la simple condition d'idiome liturgique; il
n'est plus parlé aujourd'hui que dans un étroit canton des environs
du lac d'Ouroumiah; M. Noeldeke a publié une intéressante grammaire
de ce dialecte survivant du syriaque;
Le _çabien_, usité aujourd'hui encore dans la partie méridionale du
bassin de l'Euphrate, chez les Çabiens ou Mendaïtes, secte
particulière sortie des ruines de l'ancien paganisme
assyro-persique, avec un mélange bizarre d'éléments juifs ou
chrétiens; dans les livres sacrés de cette secte, la langue se
373 présente profondément corrompue spécialement sous le rapport
phonétique, avec confusion et élision fréquente des gutturales,
changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin
nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characène et
quelques fragments épigraphiques, datant du IIIe et du IVe siècle,
où ce dialecte se montre déjà, avec son alphabet particulier,
laissent entrevoir que dès lors une partie de ces altérations s'y
étaient produites, mais qu'elles étaient moins prononcées.
L'_assyrien_ forme à lui seul un rameau à part dans le groupe
septentrional des langues sémitiques. C'est le langage commun de
Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indépendance, dans
lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de ces deux
fameuses cités. J'ai déjà dit plus haut ce qu'a d'inexact
l'appellation sous laquelle on a pris l'habitude de le désigner,
car c'est la Babylonie, et non l'Assyrie, qu'il a eu pour berceau.
À partir de la ruine de Ninive et de la conquête de Babylone par
les Perses, l'assyrien fut graduellement submergé et étouffé par
l'araméen. On en possède pourtant des monuments écrits qui
descendent jusqu'au Ier siècle de l'ère chrétienne; mais dans ces
derniers monuments ils est profondément corrompu. L'assyrien est
une des langues les plus riches de la famille sémitique; il y
occupe une position à égale distance des idiomes araméens et
kenânéens. Sa déclinaison a gardé les trois désinences casuelles de
la langue sémitique primitive, que la plupart des autres idiomes de
la famille, à l'exception de l'arabe littéral, ont laissé tomber.
Son verbe, riche en voix dérivées, offre une particularité tout à
fait spéciale; les temps et les modes y dérivent tous de deux
primitifs, le participe et l'aoriste; pas de trace du parfait, qui
offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels
suffixes, et qui, avant le déchiffrement de l'assyrien, paraissait
un des éléments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son
vocabulaire est aussi pénétré de mots empruntés au vieux langage
suméro-accadien que celui du syriaque est pénétré de mots grecs; un
certain nombre de ces mots ont même pénétré de là dans les autres
idiomes sémitiques, par l'influence de la grande civilisation
assyro-babylonienne. Les textes nous révèlent, sous l'unité de
langue, une certaine différence dialectique entre le parler de
l'Assyrie et celui de Babylone, surtout aux VIIe et VIe siècles
avant l'ère chrétienne.
Du rameau kenânéen, l'idiome le plus complétement connu est
l'_hébreu_, qui sert, du reste, comme de pivot à l'étude des
374 langues sémitiques, telle qu'elle est aujourd'hui constituée. C'est
la langue de la Bible, où elle se présente avec une singulière
immobilité grammaticale dans les livres des époques les plus
différentes. Les inscriptions nous montrent que c'était aussi le
langage des peuples de Moab et de 'Ammon, rattachés par
l'ethnographie biblique à la souche des Téra'hites. Il est, du
reste, certain que l'hébreu n'était pas l'idiome originaire des
nations de cette souche, qu'elles l'ont emprunté aux Kenânéens
après être venues s'établir au milieu d'eux. Le prophète
Yescha'yahou (Isaïe) lui-même l'appelle «la langue de Kena'an.»
Comme la langue des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, tout en
étant très voisine, en était cependant différente, on doit penser
que l'hébreu a été originairement la langue des Kenânéens
agriculteurs de la Palestine, dépossédés ensuite par les
Israélites. Et, en effet, toute la nomenclature géographique de la
Palestine, qui, à bien peu d'exceptions près, remonte au temps de
ces Kenânéens, est purement hébraïque.
Vers le VIe siècle de notre ère, l'hébreu commença à se perdre
comme langue populaire. Bien avant l'époque des Macchabées,
l'araméen était devenu prépondérant en Palestine. Mais l'hébreu,
mort dans l'usage de langue parlée, a continué à vivre comme langue
littéraire, et comme langue sacrée d'une religion indestructible au
travers de toutes les persécutions qu'elle a subies. On peut
distinguer en deux périodes distinctes l'histoire de l'hébreu
post-biblique ou moderne. La première s'étend jusqu'au XIIe siècle
et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions
religieuses et légales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau
fondamental du Talmud, où elle est environnée d'un commentaire
araméen extrêmement étendu; dans l'hébreu mischnique on rencontre
une certaine proportion de mots araméens hébraïsés, de mots grecs
et même de mots latins. Après avoir adopté au Xe siècle la culture
arabe, les Juifs virent renaître leur littérature quand leurs
compatriotes, chassés de l'Espagne musulmane, gagnèrent la France
méridionale. C'est alors que s'ouvrit la seconde période de
l'histoire de l'hébraïsme moderne, et la langue de cette époque est
encore aujourd'hui l'idiome littéraire des Juifs.
Le _phénicien_, étroitement apparenté à l'hébreu, offre pourtant
des particularités assez saillantes pour qu'on doive aujourd'hui,
qu'il commence à être mieux connu, le considérer comme une langue
distincte. Tous ses monuments sont épigraphiques et montent dès à
375 présent à plusieurs milliers, dont quelques-uns d'un développement
considérable. Ils révèlent l'existence de trois dialectes:
Le _giblite_ ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se
rapproche le plus de l'hébreu;
Le _sidonien_, le dialecte le plus important et le plus répandu,
que l'on peut considérer comme le type classique de la langue;
Le _punique_, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les
grands établissements phéniciens de la côte septentrionale
d'Afrique, dont cette cité fut la capitale historique. Après la
ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kenânéens occidentaux, la
décomposition rapide de son idiome donna naissance à deux nouveaux
dialectes:
Le _néo-punique_, dont les monuments appartiennent à la région
nord-africaine et datent de la fin de la République romaine, ainsi
que du temps de l'Empire; c'est un jargon profondément corrompu,
qui est au phénicien classique comme le çabien aux autres dialectes
araméens, car ses altérations phonétiques ont tout à fait le même
caractère;
Le _liby-phénicien_ de l'Espagne méridionale, dont nous ne savons
que très peu de chose, car ce que nous en possédons se réduit à
quelques légendes de monnaies frappées sous la République romaine.
Quant au groupe méridional des langues de la famille sémitique, il
se divise de son côté en deux rameaux, que nous qualifierons
d'_ismaélite_ et de _yaqtanide_ ou _qa'htanide_.
L'_arabe_ constitue à lui seul le premier rameau. Grâce à la
propagation de l'islamisme et à l'influence du Qoran, cet idiome
qui était originairement propre aux tribus d'origine ismaélite,
s'est répandu de la Babylonie à l'extrémité du Maroc, de la Syrie
au Yémen; il se parle actuellement dans la vallée du Nil jusqu'à
Dongola et au Qordofan. C'est une langue d'une remarquable richesse
grammaticale, qui, dans les recherches sur la grammaire comparée
des langues sémitiques, joue un rôle presque comparable à celui du
sanscrit dans l'étude des langues aryennes. Son vocabulaire, d'une
incroyable variété, a reçu des mots de tous les langages indigènes
de la vaste étendue de pays où il s'est imposé avec une religion
nouvelle. On distingue l'_arabe littéral_ et l'_arabe vulgaire_. La
première de ces expressions a été très bizarrement adoptée pour
désigner la langue littéraire, que le Qoran a immobilisée et qui
avait été aussi employée par les poètes classiques de l'âge qui a
précédé immédiatement Mo'hammed. L'arabe vulgaire est la langue
telle qu'on la parle depuis plusieurs siècles. Ce n'est, du reste,
376 pas autre chose que l'arabe littéral simplifié par l'effet du temps
et de la disposition populaire à ne pas conserver une grammaire
trop savante. La principale différence entre les deux consiste en
ce que l'arabe vulgaire a perdu les flexions casuelles que la
langue littéraire conservait soigneusement; ceci l'a conduit à
prendre une allure analytique. L'arabe vulgaire présente quatre
dialectes: ceux d'Arabie, de Syrie et d'Egypte, puis le _maghreby_
ou dialecte de l'Afrique septentrionale. Les trois premiers sont
fort peu distincts l'un de l'autre; ils ont chacun une certaine
quantité de locutions propres, de termes particuliers, et ils
diffèrent dans la prononciation de quelques lettres; mais là
s'arrête leur diversité. Le _maghreby_ offre quelques divergences
grammaticales; elles ne sont pas assez considérables, toutefois,
pour que ce dialecte ne soit pas compris aisément dans tous les
pays où règnent les autres.
Le _maltais_ est un dialecte d'origine arabe, devenu un jargon
grossier, plein de véritables barbarismes, et que les mots
d'origine étrangère ont largement pénétré. Il en était de même du
_mozarabe_ du midi de l'Espagne, qui n'a achevé de s'éteindre qu'au
siècle dernier.
L'arabe a fourni un grand nombre de mots à certaines langues de
l'Europe et de l'Asie. Les idiomes iraniens actuels, entre autres
le persan, ont admis dans leur vocabulaire, sous l'action de
l'islamisme, une foule de mots arabes; le turc ne lui en a pas
moins emprunté: quelques-unes des langues de l'Inde moderne
possèdent également une quantité de vocables de la même origine.
Enfin, parmi les idiomes européens, les langues néo-latines,
surtout l'espagnol et le portugais, lui ont fait des emprunts, les
uns directs, les autres indirects. En français même, nous avons
quelques mots d'origine arabe, tels que «coton» de _qoton_, «tasse»
de _tass_, «chiffre» de _çifr_, «jarre» de _djarra_, «sirop» de
_scharab_, «algèbre» de _al-djebr_, «cramoisi» de _qirmezy_,
«mesquin» de _meskîn_, etc.
Le _safaïte_, connu par les inscriptions du désert de Safa, à l'est
de Damas, et le _thémoudite_, dont on possède aussi quelques
lambeaux épigraphiques, recueillis sur la côte du Tihama, sont des
dialectes antiques qui paraissent avoir tenu de très près à
l'arabe. Ils s'écrivaient avec des alphabets d'origine sabéenne.
Le rameau yaqtanide ou qa'htanide, le dernier dont il nous reste à
parler, embrasse les anciennes langues de l'Arabie Méridionale et
celles qui sont aujourd'hui vivantes dans l'Abyssinie.
Les anciens idiomes du midi de la péninsule arabique sont encore
377 de ceux que les inscriptions seules nous ont conservées. Mais ces
inscriptions sont nombreuses; les courageuses explorations de
D'Arnaud et de M. Joseph Halévy en ont acquis à la science une
quantité considérable, qui a permis d'établir dès à présent les
principaux linéaments de la grammaire de ces langues. On en compte,
du reste, quatre, nettement différentes, dans les textes
épigraphiques que l'on possède jusqu'ici:
Le _sabéen_ ou _'himyarite_, idiome du Yémen proprement dit; c'est
celle dont on a le plus d'inscriptions, dont la grammaire est la
mieux connue, par conséquent, que l'on doit prendre comme le type
du groupe;
Le _'hadhramite_ ou dialecte antique du 'Hadhramaout, remarquable
par la similitude de ses pronoms avec ceux de l'assyrien;
Le _minéen_, dont la patrie était au nord-est du Yémen.
L'_e'hkily_, parlé dans le pays de Mahrah, est le seul représentant
actuellement vivant de ces anciens idiomes sud-arabiques. On ne le
connaît, du reste, que de la façon la plus imparfaite.
En Abyssinie nous rencontrons le _ghez_, appelé quelquefois d'une
manière tout à fait impropre _éthiopien_. C'est une langue qui a eu
jadis une culture littéraire considérable, depuis la conversion de
la contrée au christianisme, dans le IVe siècle, jusqu'au XVIe.
Tombé complètement en désuétude dans l'usage populaire, le ghez
reste une langue savante et liturgique; mais dans l'état
d'abaissement où est tombé l'Église chrétienne d'Abyssinie, cet
idiome n'y est plus sérieusement cultivé. C'était une langue fort
développée; elle possédait, comme l'arabe, le mécanisme des
pluriels internes ou brisés, et conservait encore certaines
désinences terminales perdues par l'hébreu et l'araméen. Son verbe
était plus riche en voix dérivées que celui d'aucune autre langue
de la famille sémitique.
Plusieurs dialectes, étroitement apparentés au ghez, mais altérés
par un mélange considérable d'éléments africains indigènes, sont
encore aujourd'hui parlés en Abyssinie. Les trois principaux sont
l'_amharique_, dans le sud-ouest du pays, le _tigré_ dans le nord,
et le _hararî_ dans le sud-est.
* * * * *
Toutes les langues que nous venons de passer brièvement en revue
constituent une famille très homogène, et ne se ramifient, pas en
ces branches nombreuses que l'on remarque dans les autres familles
378 linguistiques. Les radicaux y sont invariablement composés de deux
syllabes, dont la charpente offre toujours trois consonnes. C'est
ce qu'on appelle le système de la _trilitéralité_. Le
monosyllabisme primitif ne se retrouve que fort difficilement sous
cette forme inflexible, qu'ont revêtue les éléments fondamentaux du
langage. Cependant il est aujourd'hui certain que les radicaux
trilitères des idiomes syro-arabes procèdent de racines
originairement bilitères. Le procédé de leur transformation n'est
pas complètement éclairci, mais on commence à l'entrevoir, et le
jour n'est peut-être pas éloigné où l'on pourra restituer avec
certitude les anciennes racines sémitiques, étude pour laquelle on
trouvera le secours le plus puissant dans la connaissance des
racines 'hamitiques ou égypto-berbères. Les traditions sacrées des
Phéniciens avaient conservé le souvenir du travail qui avait
transformé les racines du langage, de bilitères et monosyllabiques
en trilitères et dissyllabiques, car dans les fragments du livre
que Philon de Byblos avait traduit en grec du phénicien de
Saqoun-yathôn (Sanchoniathon), l'on trouve que «l'inventeur du
système des trois lettres fut Eisiris (_Isir=Osir_), frère de Chnâ
(_Kena'an_) qui est surnommé Phoenix.»
Les idiomes syro-arabes ou sémitiques sont essentiellement
analytiques; au lieu de rendre dans son unité l'élément complexe du
discours, ils préfèrent le disséquer et l'exprimer terme à terme.
Dans tous se manifeste une disposition marquée à accumuler
l'expression des rapports autour de la racine essentielle. C'est ce
que l'on observe particulièrement en hébreu. Ces langues
participent donc encore des idiomes d'agglutination, bien qu'elles
soient déjà très nettement à l'état de langues à flexions. Le
sujet, le régime pronominal, les conjonctions, l'article, n'y
forment qu'un seul mot avec l'idée même; l'idée principale se voit
comme circonscrite de particules qui en modifient les rapports, et
qui forment alors des dépendances.