Le groupe éthiopien est constitué par les langues parlées entre le

Nil Blanc et la mer, le galla et ses différents dialectes, le

bedja, le saho, le dankâli, le somâli, qu'il importe de ne pas

confondre avec les idiomes sémitiques ou syro-arabes de

l'Abyssinie. Linguistiquement et géographiquement, le bischarri

fait le lien entre ces langues et l'égyptien. Il paraît être le

dernier débris de l'idiome antique dans lequel sont conçues les

inscriptions hiéroglyphiques et démotiques des Éthiopiens de Méroé.

Mais presque rien n'a encore été fait pour le déchiffrement et

l'étude de cet idiome antique, et dans les recherches comparatives

de la science du langage, le groupe n'est encore représenté que par

des langues modernes.

369

Pour ce qui est du groupe libyen, son type antique est la langue

des Libyens et des Numides, dont on possède dès à présent un

certain nombre d'inscriptions, lesquelles par malheur ne

contiennent guères, pour la plupart, que des noms propres. Mais

elles suffisent à montrer que c'est de cet idiome antique que

dérive directement la langue berbère actuelle, avec ses nombreux

dialectes répandus parmi les populations du nord de l'Afrique: le

kabyle-algérien, le mozaby, le schaouia, le schelouh, le zénatya de

la province de Constantine, le temâscheq des Touaregs, le dialecte

de l'oasis de Syouah et celui de Ghadamès. Une langue très voisine

du berbère était jadis parlée par les Guanches dans les îles

Canaries. Le haoussa, idiome riche et harmonieux, parlé à Kano,

Katsina, Zanfara, et en général entre le Bornou et le Niger, ainsi

que dans le pays montagneux d'Asben, appartient au même groupe.

C'est la langue commerciale de l'Afrique centrale.

* * * * *

Parmi les traits essentiels qui sont communs à tous les idiomes de

la famille 'hamitique ou égypto-berbère, notons la formation du

féminin par un élément _ti_ ou _t_, que l'on peut indifféremment

préfixer ou suffixer, et que même, dans quelques langues du groupe

libyen, l'on attache deux fois, en préfixe et en suffixe, au même

mot. Le signe du pluriel est en principe et originairement _an_;

quelquefois on y substitue _at_ ou bien _ou_, qui n'est peut-être

que secondaire de _an_. Quant à la flexion nominale proprement

dite, cette famille de langues n'en offre point de traces; on y a

recours à des particules distinctes, que l'on place avant ou après

le nom, pour exprimer ses relations avec le reste de la phrase. Les

formes de la conjugaison sont nombreuses, comme dans les langues

sémitiques. Quant au système des temps, il est tout élémentaire et

très peu développé, également comme celui de la famille syro-arabe

ou sémitique. Au reste, la conjugaison de l'égyptien, comme celle

de toutes les autres langues 'hamitiques est presque purement

agglutinante. Et n'était leur rapport étroit avec les idiomes

sémitiques, qui oblige à les grouper avec eux, dans la même classe,

on hésiterait à les compter parmi les langues à flexion.

La parenté des langues 'hamitiques et sémitiques, ou

égypto-berbères et syro-arabes, sorties d'une source commune et

formant en réalité deux rameaux d'une même famille primordiale, est

370 un fait actuellement acquis à la science d'une manière

inébranlable. De part et d'autre le système grammatical est

foncièrement le même; il y a identité dans les racines des pronoms,

dans la formation du féminin et dans celle du pluriel. L'organisme

est seulement moins complet, moins perfectionné dans les langues

'hamitiques. Quant au vocabulaire, une bonne moitié de ses racines

pour le moins est commune aux deux familles. Les langues

'hamitiques les présentent seulement dans un état plus ancien,

antérieur au travail, sous bien des rapports tout artificiel, qui

les amena dans les langues syro-arabes à une forme invariablement

dissyllabiques. Le reste du vocabulaire, dans les langues

'hamitiques, même en égyptien, provient des langues proprement

africaines, de celles que parlent les peuples noirs.

On peut, du reste, définir, avec M. Friedrich Müller, la parenté

qui existe entre les deux familles des langues 'hamitiques et

sémitiques, comme étant plutôt dans l'identité de l'organisme que

dans la coïncidence des formes toutes faites. Les deux familles ont

dû se séparer à une époque où leur langue commune était encore dans

une période fort peu avancée de développement. En même temps, la

persistance des langues sémitiques dans leurs formes anciennes à

travers toute la période historique, est un gage du grand

éloignement de l'âge où langues sémitiques et langues 'hamitiques

n'étaient pas encore nées, mais où existait un idiome à jamais

disparu dont elles devaient procéder les unes et les autres. Enfin,

la famille 'hamitique parait s'être divisée de très bonne heure en

différents rameaux; les idiomes qui la composent sont alliés de

bien moins près les uns aux autres que ne le sont entre eux les

idiomes sémitiques ou syro-arabes.

Le lecteur ne sera pas sans remarquer combien ces données

linguistiques viennent confirmer les observations que nous avons eu

l'occasion de faire plus haut sur le caractère des peuples que la

Genèse place dans la descendance de 'Ham, et sur leur relation

ethnologique et historique avec ceux dont le texte sacré fait les

enfants de Schem. Elles font aussi mieux comprendre comment un

certain nombre de nations que l'ethnographie biblique fait

'hamites, et avec toute raison, ne se montrent dans l'histoire que

faisant usage d'idiomes franchement sémitiques.

371

§ 6.--LES LANGUES SÉMITIQUES

Nous avons déjà fait remarquer plus haut ce qu'a de réellement

impropre l'expression de langues _sémitiques_, très malheureusement

introduite dans la science par Eichhorn, mais que l'on ne peut

aujourd'hui songer à en effacer, tant elle est consacrée par

l'habitude. L'expression de langues _syro-arabes_ est cependant

beaucoup meilleure et préférable, car elle détermine assez

clairement l'aire géographique où se parlent ces idiomes, et elle

les définit d'après des types bien caractérisés des deux groupes

entre lesquels se partage la famille.

Ces deux groupes sont l'un septentrional et l'autre méridional, et

correspondent à une première division de la langue sémitique

primitive et commune, sortie elle-même, comme nous venons de le

dire, d'un idiome intérieur, qui a produit à la fois les langues

sémitiques et 'hamitiques.

Le groupe septentrional se subdivise à son tour en trois rameaux:

_araméen_, _assyrien_ et _kenânéen_.

Le premier rameau a pour type l'_araméen_, parlé jadis en Syrie,

originairement propre aux populations que l'ethnographie biblique

désigne sous le nom d'Aram, étendu ensuite, par des circonstances

historiques, sous la domination des Assyriens, puis des Perses, non

seulement à toute l'Assyrie, mais à l'ensemble de la Mésopotamie,

jusqu'au golfe Persique, à la Palestine et à l'Arabie

septentrionale. L'araméen, dans toutes ces régions, resta l'idiome

prédominant et commun jusqu'à l'époque où l'arabe prit le dessus,

avec l'islamisme, et se substitua complètement à lui, arrivant même

à le faire périr graduellement.

Le caractère général de l'araméen est son peu de conservation des

anciennes voyelles de la langue sémitique primitive. On y distingue

plusieurs dialectes, dont la naissance représente des dates

chronologiques dans l'histoire de cette langue:

_L'araméen biblique_, autrefois appelé _chaldaïque_, désignation

absolument fausse et tout à fait abandonnée aujourd'hui; c'est

l'idiome dans lequel ont été composés, du Ve au IIe siècle avant

notre ère, quelques parties de certains livres de la Bible, comme

ceux de Daniel, de 'Ezra (Esdras) et de Ne'hemiah (Néhémie); les

372 quelques fragments épigraphiques araméens de la Mésopotamie que

nous possédons, et qui datent du IXe au Ve siècle, nous offrent

exactement le même état de la langue;

L'_araméen targumique_, conservé par les _targoumin_ ou paraphrases

de la Bible, composées au commencement de notre ère;

L'_araméen talmudique_ ou _syro-chaldaïque_, langue vulgaire qui se

forma chez les Juifs à la suite de l'altération et de l'abandon de

l'hébreu, que l'on parlait en Palestine au temps du Christ et qui

est employée dans les deux grandes compositions rabbiniques

appelées Talmud, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone;

Le _palmyrénien_, langue contemporaine de Palmyre et en général de

la Syrie du nord, qui nous a légué une riche épigraphie;

Le _nabatéen_, dialecte des habitants de l'Arabie Pétrée, pénétré

de nombreux arabismes, dont les monuments sont aussi des

inscriptions;

Le _samaritain_, qui se forma sur le territoire de l'ancienne tribu

d'Éphraïm pendant les siècles de la domination assyrienne,

babylonienne et perse, et qui s'est conservé à l'état d'idiome

littéraire chez les descendants de ces dissidents du culte juif.

De l'ancien araméen sortent encore:

Le _syriaque_, langue qui fut écrite dans les contrées d'Édesse et

de Nisibe, et dont le développement et l'existence littéraire

s'étendirent du IIe au IXe siècle de l'ère chrétienne; le

vocabulaire du syriaque est rempli de mots empruntés au grec; sa

littérature est singulièrement empreinte d'hellénisme; elle servit

en quelque sorte d'intermédiaire entre la science grecque et la

science arabe, et opéra la transition de l'une à l'autre; presque

toutes les traductions d'auteurs grecs en arabe ont été faites par

des Syriens et sur des versions syriaques; au Xe siècle de notre

ère, l'islamisme fit décidément prévaloir sa culture, et le

syriaque fut réduit à la simple condition d'idiome liturgique; il

n'est plus parlé aujourd'hui que dans un étroit canton des environs

du lac d'Ouroumiah; M. Noeldeke a publié une intéressante grammaire

de ce dialecte survivant du syriaque;

Le _çabien_, usité aujourd'hui encore dans la partie méridionale du

bassin de l'Euphrate, chez les Çabiens ou Mendaïtes, secte

particulière sortie des ruines de l'ancien paganisme

assyro-persique, avec un mélange bizarre d'éléments juifs ou

chrétiens; dans les livres sacrés de cette secte, la langue se

373 présente profondément corrompue spécialement sous le rapport

phonétique, avec confusion et élision fréquente des gutturales,

changement des douces en fortes et des fortes en douces, enfin

nombreuses contractions; quelques monnaies de la Characène et

quelques fragments épigraphiques, datant du IIIe et du IVe siècle,

où ce dialecte se montre déjà, avec son alphabet particulier,

laissent entrevoir que dès lors une partie de ces altérations s'y

étaient produites, mais qu'elles étaient moins prononcées.

L'_assyrien_ forme à lui seul un rameau à part dans le groupe

septentrional des langues sémitiques. C'est le langage commun de

Babylone et de Ninive au temps de leur pleine indépendance, dans

lequel sont conçues les inscriptions cunéiformes de ces deux

fameuses cités. J'ai déjà dit plus haut ce qu'a d'inexact

l'appellation sous laquelle on a pris l'habitude de le désigner,

car c'est la Babylonie, et non l'Assyrie, qu'il a eu pour berceau.

À partir de la ruine de Ninive et de la conquête de Babylone par

les Perses, l'assyrien fut graduellement submergé et étouffé par

l'araméen. On en possède pourtant des monuments écrits qui

descendent jusqu'au Ier siècle de l'ère chrétienne; mais dans ces

derniers monuments ils est profondément corrompu. L'assyrien est

une des langues les plus riches de la famille sémitique; il y

occupe une position à égale distance des idiomes araméens et

kenânéens. Sa déclinaison a gardé les trois désinences casuelles de

la langue sémitique primitive, que la plupart des autres idiomes de

la famille, à l'exception de l'arabe littéral, ont laissé tomber.

Son verbe, riche en voix dérivées, offre une particularité tout à

fait spéciale; les temps et les modes y dérivent tous de deux

primitifs, le participe et l'aoriste; pas de trace du parfait, qui

offre la racine sous sa forme absolue avec des pronoms personnels

suffixes, et qui, avant le déchiffrement de l'assyrien, paraissait

un des éléments organiques essentiels des langues syro-arabe. Son

vocabulaire est aussi pénétré de mots empruntés au vieux langage

suméro-accadien que celui du syriaque est pénétré de mots grecs; un

certain nombre de ces mots ont même pénétré de là dans les autres

idiomes sémitiques, par l'influence de la grande civilisation

assyro-babylonienne. Les textes nous révèlent, sous l'unité de

langue, une certaine différence dialectique entre le parler de

l'Assyrie et celui de Babylone, surtout aux VIIe et VIe siècles

avant l'ère chrétienne.

Du rameau kenânéen, l'idiome le plus complétement connu est

l'_hébreu_, qui sert, du reste, comme de pivot à l'étude des

374 langues sémitiques, telle qu'elle est aujourd'hui constituée. C'est

la langue de la Bible, où elle se présente avec une singulière

immobilité grammaticale dans les livres des époques les plus

différentes. Les inscriptions nous montrent que c'était aussi le

langage des peuples de Moab et de 'Ammon, rattachés par

l'ethnographie biblique à la souche des Téra'hites. Il est, du

reste, certain que l'hébreu n'était pas l'idiome originaire des

nations de cette souche, qu'elles l'ont emprunté aux Kenânéens

après être venues s'établir au milieu d'eux. Le prophète

Yescha'yahou (Isaïe) lui-même l'appelle «la langue de Kena'an.»

Comme la langue des Kenânéens maritimes ou Phéniciens, tout en

étant très voisine, en était cependant différente, on doit penser

que l'hébreu a été originairement la langue des Kenânéens

agriculteurs de la Palestine, dépossédés ensuite par les

Israélites. Et, en effet, toute la nomenclature géographique de la

Palestine, qui, à bien peu d'exceptions près, remonte au temps de

ces Kenânéens, est purement hébraïque.

Vers le VIe siècle de notre ère, l'hébreu commença à se perdre

comme langue populaire. Bien avant l'époque des Macchabées,

l'araméen était devenu prépondérant en Palestine. Mais l'hébreu,

mort dans l'usage de langue parlée, a continué à vivre comme langue

littéraire, et comme langue sacrée d'une religion indestructible au

travers de toutes les persécutions qu'elle a subies. On peut

distinguer en deux périodes distinctes l'histoire de l'hébreu

post-biblique ou moderne. La première s'étend jusqu'au XIIe siècle

et a pour monument principal la Mischnah, recueil de traditions

religieuses et légales des plus fameux rabbins, qui forme le noyau

fondamental du Talmud, où elle est environnée d'un commentaire

araméen extrêmement étendu; dans l'hébreu mischnique on rencontre

une certaine proportion de mots araméens hébraïsés, de mots grecs

et même de mots latins. Après avoir adopté au Xe siècle la culture

arabe, les Juifs virent renaître leur littérature quand leurs

compatriotes, chassés de l'Espagne musulmane, gagnèrent la France

méridionale. C'est alors que s'ouvrit la seconde période de

l'histoire de l'hébraïsme moderne, et la langue de cette époque est

encore aujourd'hui l'idiome littéraire des Juifs.

Le _phénicien_, étroitement apparenté à l'hébreu, offre pourtant

des particularités assez saillantes pour qu'on doive aujourd'hui,

qu'il commence à être mieux connu, le considérer comme une langue

distincte. Tous ses monuments sont épigraphiques et montent dès à

375 présent à plusieurs milliers, dont quelques-uns d'un développement

considérable. Ils révèlent l'existence de trois dialectes:

Le _giblite_ ou dialecte du pays de Byblos, qui est celui qui se

rapproche le plus de l'hébreu;

Le _sidonien_, le dialecte le plus important et le plus répandu,

que l'on peut considérer comme le type classique de la langue;

Le _punique_, dont le foyer fut Carthage et qui florit dans les

grands établissements phéniciens de la côte septentrionale

d'Afrique, dont cette cité fut la capitale historique. Après la

ruine de Carthage, foyer intellectuel des Kenânéens occidentaux, la

décomposition rapide de son idiome donna naissance à deux nouveaux

dialectes:

Le _néo-punique_, dont les monuments appartiennent à la région

nord-africaine et datent de la fin de la République romaine, ainsi

que du temps de l'Empire; c'est un jargon profondément corrompu,

qui est au phénicien classique comme le çabien aux autres dialectes

araméens, car ses altérations phonétiques ont tout à fait le même

caractère;

Le _liby-phénicien_ de l'Espagne méridionale, dont nous ne savons

que très peu de chose, car ce que nous en possédons se réduit à

quelques légendes de monnaies frappées sous la République romaine.

Quant au groupe méridional des langues de la famille sémitique, il

se divise de son côté en deux rameaux, que nous qualifierons

d'_ismaélite_ et de _yaqtanide_ ou _qa'htanide_.

L'_arabe_ constitue à lui seul le premier rameau. Grâce à la

propagation de l'islamisme et à l'influence du Qoran, cet idiome

qui était originairement propre aux tribus d'origine ismaélite,

s'est répandu de la Babylonie à l'extrémité du Maroc, de la Syrie

au Yémen; il se parle actuellement dans la vallée du Nil jusqu'à

Dongola et au Qordofan. C'est une langue d'une remarquable richesse

grammaticale, qui, dans les recherches sur la grammaire comparée

des langues sémitiques, joue un rôle presque comparable à celui du

sanscrit dans l'étude des langues aryennes. Son vocabulaire, d'une

incroyable variété, a reçu des mots de tous les langages indigènes

de la vaste étendue de pays où il s'est imposé avec une religion

nouvelle. On distingue l'_arabe littéral_ et l'_arabe vulgaire_. La

première de ces expressions a été très bizarrement adoptée pour

désigner la langue littéraire, que le Qoran a immobilisée et qui

avait été aussi employée par les poètes classiques de l'âge qui a

précédé immédiatement Mo'hammed. L'arabe vulgaire est la langue

telle qu'on la parle depuis plusieurs siècles. Ce n'est, du reste,

376 pas autre chose que l'arabe littéral simplifié par l'effet du temps

et de la disposition populaire à ne pas conserver une grammaire

trop savante. La principale différence entre les deux consiste en

ce que l'arabe vulgaire a perdu les flexions casuelles que la

langue littéraire conservait soigneusement; ceci l'a conduit à

prendre une allure analytique. L'arabe vulgaire présente quatre

dialectes: ceux d'Arabie, de Syrie et d'Egypte, puis le _maghreby_

ou dialecte de l'Afrique septentrionale. Les trois premiers sont

fort peu distincts l'un de l'autre; ils ont chacun une certaine

quantité de locutions propres, de termes particuliers, et ils

diffèrent dans la prononciation de quelques lettres; mais là

s'arrête leur diversité. Le _maghreby_ offre quelques divergences

grammaticales; elles ne sont pas assez considérables, toutefois,

pour que ce dialecte ne soit pas compris aisément dans tous les

pays où règnent les autres.

Le _maltais_ est un dialecte d'origine arabe, devenu un jargon

grossier, plein de véritables barbarismes, et que les mots

d'origine étrangère ont largement pénétré. Il en était de même du

_mozarabe_ du midi de l'Espagne, qui n'a achevé de s'éteindre qu'au

siècle dernier.

L'arabe a fourni un grand nombre de mots à certaines langues de

l'Europe et de l'Asie. Les idiomes iraniens actuels, entre autres

le persan, ont admis dans leur vocabulaire, sous l'action de

l'islamisme, une foule de mots arabes; le turc ne lui en a pas

moins emprunté: quelques-unes des langues de l'Inde moderne

possèdent également une quantité de vocables de la même origine.

Enfin, parmi les idiomes européens, les langues néo-latines,

surtout l'espagnol et le portugais, lui ont fait des emprunts, les

uns directs, les autres indirects. En français même, nous avons

quelques mots d'origine arabe, tels que «coton» de _qoton_, «tasse»

de _tass_, «chiffre» de _çifr_, «jarre» de _djarra_, «sirop» de

_scharab_, «algèbre» de _al-djebr_, «cramoisi» de _qirmezy_,

«mesquin» de _meskîn_, etc.

Le _safaïte_, connu par les inscriptions du désert de Safa, à l'est

de Damas, et le _thémoudite_, dont on possède aussi quelques

lambeaux épigraphiques, recueillis sur la côte du Tihama, sont des

dialectes antiques qui paraissent avoir tenu de très près à

l'arabe. Ils s'écrivaient avec des alphabets d'origine sabéenne.

Le rameau yaqtanide ou qa'htanide, le dernier dont il nous reste à

parler, embrasse les anciennes langues de l'Arabie Méridionale et

celles qui sont aujourd'hui vivantes dans l'Abyssinie.

Les anciens idiomes du midi de la péninsule arabique sont encore

377 de ceux que les inscriptions seules nous ont conservées. Mais ces

inscriptions sont nombreuses; les courageuses explorations de

D'Arnaud et de M. Joseph Halévy en ont acquis à la science une

quantité considérable, qui a permis d'établir dès à présent les

principaux linéaments de la grammaire de ces langues. On en compte,

du reste, quatre, nettement différentes, dans les textes

épigraphiques que l'on possède jusqu'ici:

Le _sabéen_ ou _'himyarite_, idiome du Yémen proprement dit; c'est

celle dont on a le plus d'inscriptions, dont la grammaire est la

mieux connue, par conséquent, que l'on doit prendre comme le type

du groupe;

Le _'hadhramite_ ou dialecte antique du 'Hadhramaout, remarquable

par la similitude de ses pronoms avec ceux de l'assyrien;

Le _minéen_, dont la patrie était au nord-est du Yémen.

L'_e'hkily_, parlé dans le pays de Mahrah, est le seul représentant

actuellement vivant de ces anciens idiomes sud-arabiques. On ne le

connaît, du reste, que de la façon la plus imparfaite.

En Abyssinie nous rencontrons le _ghez_, appelé quelquefois d'une

manière tout à fait impropre _éthiopien_. C'est une langue qui a eu

jadis une culture littéraire considérable, depuis la conversion de

la contrée au christianisme, dans le IVe siècle, jusqu'au XVIe.

Tombé complètement en désuétude dans l'usage populaire, le ghez

reste une langue savante et liturgique; mais dans l'état

d'abaissement où est tombé l'Église chrétienne d'Abyssinie, cet

idiome n'y est plus sérieusement cultivé. C'était une langue fort

développée; elle possédait, comme l'arabe, le mécanisme des

pluriels internes ou brisés, et conservait encore certaines

désinences terminales perdues par l'hébreu et l'araméen. Son verbe

était plus riche en voix dérivées que celui d'aucune autre langue

de la famille sémitique.

Plusieurs dialectes, étroitement apparentés au ghez, mais altérés

par un mélange considérable d'éléments africains indigènes, sont

encore aujourd'hui parlés en Abyssinie. Les trois principaux sont

l'_amharique_, dans le sud-ouest du pays, le _tigré_ dans le nord,

et le _hararî_ dans le sud-est.

* * * * *

Toutes les langues que nous venons de passer brièvement en revue

constituent une famille très homogène, et ne se ramifient, pas en

ces branches nombreuses que l'on remarque dans les autres familles

378 linguistiques. Les radicaux y sont invariablement composés de deux

syllabes, dont la charpente offre toujours trois consonnes. C'est

ce qu'on appelle le système de la _trilitéralité_. Le

monosyllabisme primitif ne se retrouve que fort difficilement sous

cette forme inflexible, qu'ont revêtue les éléments fondamentaux du

langage. Cependant il est aujourd'hui certain que les radicaux

trilitères des idiomes syro-arabes procèdent de racines

originairement bilitères. Le procédé de leur transformation n'est

pas complètement éclairci, mais on commence à l'entrevoir, et le

jour n'est peut-être pas éloigné où l'on pourra restituer avec

certitude les anciennes racines sémitiques, étude pour laquelle on

trouvera le secours le plus puissant dans la connaissance des

racines 'hamitiques ou égypto-berbères. Les traditions sacrées des

Phéniciens avaient conservé le souvenir du travail qui avait

transformé les racines du langage, de bilitères et monosyllabiques

en trilitères et dissyllabiques, car dans les fragments du livre

que Philon de Byblos avait traduit en grec du phénicien de

Saqoun-yathôn (Sanchoniathon), l'on trouve que «l'inventeur du

système des trois lettres fut Eisiris (_Isir=Osir_), frère de Chnâ

(_Kena'an_) qui est surnommé Phoenix.»

Les idiomes syro-arabes ou sémitiques sont essentiellement

analytiques; au lieu de rendre dans son unité l'élément complexe du

discours, ils préfèrent le disséquer et l'exprimer terme à terme.

Dans tous se manifeste une disposition marquée à accumuler

l'expression des rapports autour de la racine essentielle. C'est ce

que l'on observe particulièrement en hébreu. Ces langues

participent donc encore des idiomes d'agglutination, bien qu'elles

soient déjà très nettement à l'état de langues à flexions. Le

sujet, le régime pronominal, les conjonctions, l'article, n'y

forment qu'un seul mot avec l'idée même; l'idée principale se voit

comme circonscrite de particules qui en modifient les rapports, et

qui forment alors des dépendances.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 37 / 46 段