Il y a de fortes différences pour le fond du vocabulaire entre les

différents groupes de la famille, ou du moins on n'a encore fait

que peu d'efforts vraiment scientifiques pour les ramener à un

système de racines communes. Ils sont aussi parvenus à des degrés

inégaux de développement. Malgré ces divergences, l'unité de la

famille et sa descendance d'une même souche sont attestées par la

communauté de caractères trop importants pour laisser place au

doute. C'est d'abord l'identité du mécanisme grammatical

agglutinatif, procédant d'après les mêmes procédés dans tous les

360 groupes, au moyen de postpositions ou de suffixes. Les idiomes des

groupes mongol et mandchou séparent encore, en écrivant, les

particules de relation postposées; mais ce n'est là qu'une question

d'habitudes graphiques, influencée par le voisinage du chinois

monosyllabique et isolant; les idiomes turcs n'usent que rarement

de cette méthode; mais les ougro-finnois s'en abstiennent. Ces

particules, en effet, forment dans la réalité des parties du mot

composé et en sont inséparables; dans le groupe ougro-finnois elles

tendent à se transformer en flexions. Comme principe syntaxique

commun à la famille dans toutes ses divisions, nous devons noter

que le mot régi, précède invariablement celui dont il dépend; ainsi

le génitif a le pas sur son sujet, le régime a le pas sur son

verbe.

Mais le trait commun le plus capital et le plus caractéristique des

langues altaïques appartient au domaine de la phonologie et

constitue ce qu'on appelle l'_harmonie vocalique_. C'est un besoin

d'homophonie dans la vocalisation, qui est particulier à ces

langues, et qui conduit à imposer une harmonie dans les syllabes

des radicaux auxquelles sont jointes des voyelles finales, ainsi

qu'une transformation euphonique des voyelles chez les particules

suffixes. Les différents sons vocaux sont répartis en trois

classes: fortes, faibles et neutres, ces dernières susceptibles de

s'harmoniser indifféremment avec les fortes et les faibles; toutes

les voyelles d'un mot, qui suivent celle de la syllabe principale,

doivent être ramenées à la même classe que la voyelle de cette

syllabe. De là des règles de permutation qui varient avec chaque

idiome, mais dont le principe et le fond restent les mêmes. Dans

l'application de l'harmonie vocalique, il y a une certaine variété,

qui la rend plus ou moins absolue. L'harmonie peut s'étendre au mot

entier ou être restreinte aux suffixes; elle peut s'appliquer à

tous les mots ou n'affecter que les mots simples, ceux qui ne sont

pas composés. En turc, par exemple, tout mot doit être harmonique,

de même qu'en mandchou, en mongol, en suomi, en magyar, tandis

qu'en mordvine et en zyriaine les seules voyelles sensibles sont

les voyelles des désinences. En magyar, les mots composés

conservent leurs voyelles originaires.

La plupart des radicaux des langues altaïques sont dissyllabiques

et portent l'accent sur la première syllabe. Mais sous ce

dissyllabisme on retrouve avec certitude un monosyllabisme

primordial des racines.

361

Toutes les langues agglutinantes, même celles entre lesquelles il

est impossible de supposer une parenté, présentent un même mode de

formation grammaticale, qui caractérise un stage particulier dans

le développement intellectuel de l'humanité et dans celui de son

langage. Mais l'affinité morphologique, la parité de mécanisme est

surtout étroite entre les deux familles dravidienne et altaïque.

Elles ont aussi en commun, sinon l'harmonie vocalique formelle, qui

n'est soumise à des règles fixes et constantes que dans la seconde,

du moins une tendance générale à l'harmonisation euphonique de la

vocalisation, avec une tendance non moins marquée à éviter les

rencontres de deux consonnes, et à terminer toujours le mot

fondamental ou radical par une voyelle. Il est donc bien difficile

de ne pas les grouper ensemble dans une section particulière de la

grande classe d'idiomes à laquelle elles appartiennent. Mais le

lien incontestable qui les unit est-il celui d'une simple analogie

résultant de la conformité des procédés de l'esprit humain dans les

différentes races de notre espèce, ou bien celui d'une parenté

réelle, qui permette de les faire découler d'une commune origine,

possible à restituer par la science? C'est là une question qui,

ainsi que nous l'avons déjà dit, reste pendante, sans que l'on

puisse encore prévoir dans quel sens le progrès des études la

résoudra définitivement. La théorie _touranienne_, à laquelle M.

Max Müller a attaché son nom, et que le grand linguiste d'Oxford

persiste à maintenir, en dépit des dénégations d'un poids si

considérable qu'elle a rencontrées de la part de Pott, de

Schleicher et de M. Whitney, la théorie _touranienne_ admet la

parenté formelle et la communauté d'origine. Mais elle n'est pas

parvenue jusqu'à présent à la démontrer, à rapprocher d'une manière

scientifiquement acceptable les éléments qui constituent le fonds

même des deux familles en question. À plus forte raison la

démonstration n'est-elle pas faite dans le sens de ceux qui,

outrant la théorie en question, vont jusqu'à vouloir rattacher à

une même souche, sous le nom de _langues touraniennes_, non

seulement les idiomes dravidiens et altaïques, mais ceux des

familles malayo-polynésienne et caucasienne, et aussi le basque. À

mesure que l'on élargit ainsi la donnée du _touranisme_, on la rend

plus invraisemblable, plus difficile à accepter à une sévère

critique. Elle échappe au domaine des réalités positives de la

science pour passer dans celui des hypothèses, ingénieuses

peut-être mais indémontrables. Le problème est plus sérieusement

posé quand il se restreint à la parenté ou à la simple analogie des

362 langues dravidiennes et altaïques entre elles, puis de leur parenté

commune ou de la parenté de chacune de ces familles séparément avec

le thibétain, qui prête à certains rapprochements dignes

d'attention avec elles, bien que demeuré à l'état monosyllabique et

n'étant pas encore entré dans le stage de l'agglutination. Ici la

thèse affirmative n'est aucunement prouvée, car il ne suffit pas

d'une similitude morphologique pour établir la parenté réelle de

deux langues, et dans l'état actuel des études le matériel phonique

des idiomes dravidiens et altaïques, et leurs racines, demeurent

irréductibles. Mais d'un autre côté, on ne saurait non plus écarter

cette thèse par une dédaigneuse fin de recevoir et tenir son

impossibilité pour prouvée; car elle a, au contraire, en sa faveur

des présomptions d'une certaine valeur, et il faut nécessairement

attacher une importance considérable à l'opinion de l'auteur de la

_Grammaire comparative des langues dravidiennes_, de M. Caldwell,

universellement reconnu pour le premier des dravidistes de

l'Europe, lequel adopte énergiquement la théorie touranienne,

limitée à ces données raisonnables. Le seul parti sage est donc de

s'abstenir de porter un jugement dans cette question, qui reste

indécise, et de se borner à enregistrer les deux théories de la

parenté et de la distinction radicale comme ayant toutes deux un

caractère scientifique et des raisons sérieuses pour les appliquer.

Lorsque les maîtres de la linguistique sont en désaccord, ce n'est

pas dans un ouvrage comme celui-ci que l'on peut prendre parti et

prétendre trancher le débat.

* * * * *

Suivant M. Maury, les vues de M. Max Müller sur l'existence d'un

vaste ensemble de langues touraniennes, apparentées par une

communauté d'origine quoique divisées en familles profondément

différentes, seraient «corroborées par les recherches d'un

ethnologiste éminent, M. H.-B. Hodgson, sur les langues _horsok_,

parlées par les tribus nomades du Thibet septentrional, les langues

_si-fan_, parlées par les populations appelées Sokpa, répandues au

nord-est du Thibet, dans le Koko-noor, le Tangout, et d'autres qui

s'avancent jusque sur les frontières de la Chine, les Amdo, les

Thochu, les Gyarung et les Manyak, tous idiomes confinant à la fois

aux langues indo-chinoises, thibétaines, dravidiennes,

ougro-japonaises et caucasiennes, et pouvant être regardés comme

établissant le passage entre ces diverses familles linguistiques.

L'étude de leurs grammaires y a fait même découvrir des affinités

avec les langues tagales (de la famille malayo-polynésienne). Le

363 gyarung notamment, dont le verbe a conservé les formes les plus

archaïques, donne une main aux langues de l'Archipel indien et

l'autre aux langues du Caucase; il se lie au thakpa, au manyak et

par suite à toute la formation linguistique du sûd-est; par le

thochu, le horpa, le sokpa, il pousse une pointe, à travers le

Kouen-lun, jusque dans le domaine des langues ougro-sibériennes. M.

Hodgson a signalé dans le gyarung une tendance harmonique et un

système analogue à celui des postpositions qui caractérise toute la

famille ougro-japonaise. D'autre part, le sokpa tient au mongol par

l'eulet, et le horpa se rapproche du turc.»

Ici encore nous enregistrons sans nous prononcer. Nous nous

bornerons à remarquer que ces observations, dont il faut tenir un

compte très sérieux, ne portent cependant jusqu'ici que sur des

analogies morphologiques, mais non sur la question essentielle de

la comparaison des racines et de leur réductibilité.

* * * * *

Des éléments nouveaux et d'une grande importance seront très

probablement introduits dans le débat de ce grand problème

linguistique par une connaissance, plus approfondie qu'elle ne peut

l'être aujourd'hui, des langues auxquelles nous restreignons dans

ce livre l'appellation de _touraniennes_, faute d'une meilleure

désignation à leur appliquer. Ce sont les idiomes nettement

agglutinants, morts depuis des siècles, qui se parlaient au temps

de la haute antiquité dans la région à l'est de la Mésopotamie,

c'est-à-dire dans la Médie et la Susiane, et aussi dans la

Babylonie et la Chaldée, concurremment avec l'assyrien de la

famille sémitique. Ces idiomes, dont la connaissance est encore

imparfaite, mais dont les principaux caractères grammaticaux sont

déjà sûrement établis, nous ont été révélés par le déchiffrement

des inscriptions cunéiformes anariennes, dont une partie est

rédigée dans l'un ou dans l'autre. Ils constituent une famille

parfaitement définie, dont l'unité est assurée par une communauté

de racines qui se discerne déjà clairement, et par une analogie

sensible dans la morphologie. Mais cette famille se subdivise à son

tour en deux groupes qui ne sont point parvenus au même degré de

développement grammatical, qui sont l'un envers l'autre dans une

position très semblable à la position réciproque des langues

turques et tongouses dans la famille altaïque.

Le premier est le groupe _médo-susien_, dont nous connaissons déjà

quatre idiomes, assez étroitement apparentés entre eux pour que

364 l'on puisse hésiter sur la question de savoir si on ne devrait pas

les définir comme quatre dialectes d'une même langue:

Le proto-médique, langage de la population anté-aryenne de la

Médie, qui se maintint dans l'usage même après la conquête du pays

par les Iraniens, et qui fut mis au nombre des langues officielles

de la chancellerie des rois de Perse de la dynastie des

Achéménides, admis même à tenir le second rang dans leurs

inscriptions cunéiformes trilingues;

Le susien, dont l'étude est moins avancée, idiome des vieilles

inscriptions indigènes de Suse et de son voisinage; on en possède

quelques monuments d'une antiquité très reculée; mais la plupart de

ceux qui ont été recueillis jusqu'ici appartiennent aux VIIIe et

VIIe siècles avant l'ère chrétienne;

L'amardien, dialecte très rapproché du susien, dans lequel sont

conçues les inscriptions cunéiformes de Mal-Amir;

Le kasschite ou cissien, langage du peuple de ce nom qui fournit,

près de vingt siècles avant notre ère, une dynastie royale assez

longue à la Babylonie; nous ne connaissons de cette langue, encore

apparentée de fort près au susien, que d'assez nombreux noms

propres; une tablette cunéiforme du Musée Britannique en contient

une liste, dans laquelle ils sont accompagnés de leur traduction en

assyrien.

De ces quatre idiomes, le proto-médique est le seul dont on

connaisse le système grammatical d'une manière un peu complète; il

a été définitivement élucidé par les récents travaux de M. Oppert.

Sa structure offre une très frappante analogie avec celle des

langues turques et se montre aussi régulière. Le langage est ici

parvenu juste au même degré de développement de l'agglutination.

L'idiome accadien ou sumérien, car les savants varient au sujet de

l'application, de l'un ou de l'autre de ces noms, et il serait

peut-être plus exact de l'appeler suméro-accadien, forme à lui seul

la seconde division de la famille ou groupe _chaldéen_; on

entrevoit, du reste, des variations dialectiques dans les textes

qui en sont parvenus jusqu'à nous. C'est la langue du vieil élément

non-sémitique de la population de la Babylonie et de la Chaldée.

L'accadien ou suméro-accadien est un langage qui s'est fixé de très

bonne heure, que l'adoption de l'écriture dès une très haute

antiquité a comme cristallisé, de même que le chinois, à un état de

grammaire remarquablement primitif, dans le premier stage de

365 l'agglutination, quand il conservait encore de nombreuses traces de

l'état isolant et rhématique. Les radicaux monosyllabiques y

restent très nombreux, et une grande partie de ceux qui se

présentent avec une forme dissyllabique ou polysyllabique se

laissent clairement reconnaître comme des composés de monosyllabes

agglomérés. Nulle distinction de radicaux verbaux et nominaux; les

mots fondamentaux sont susceptibles d'exprimer indifféremment ces

deux formes de l'idée, et ils ne se déterminent dans telle ou telle

catégorie du langage que par la déclinaison ou la conjugaison. Les

suffixes des cas de déclinaison sont des radicaux attributifs, qui

restent parallèlement en usage dans les textes avec leur

signification propre. Le verbe développe de nombreuses voix

dérivées par l'addition de particules monosyllabiques ou

dissyllabiques, qui sont aussi des radicaux attributifs. Ce qui est

particulier au suméro-accadien parmi toutes les langues connues et

qui peut être considéré comme la marque certaine d'un état

singulièrement ancien de grammaire, ce qui le caractérise comme une

langue figée par l'écriture à une période encore imparfaite de sa

formation morphologique, c'est l'incertitude du mode

d'agglutination au radical de ces particules formatives des voix

ainsi que des pronoms sujets et régimes constituant la conjugaison.

Celle-ci peut être, en effet, indifféremment prépositive ou

postpositive. Cependant la conjugaison par voie de préfixation des

pronoms et des particules formatives est la plus habituellement

employée.

En même temps que sa grammaire est restée à cet état primitif et

imparfait, l'accadien ou suméro-accadien nous apparaît, dans les

textes assez nombreux que nous en possédons, comme une langue déjà

vieille, qui dans un long usage a subi d'une manière profonde

l'action de tendances à l'altération phonétique. Ainsi ses mots

radicaux, quand ils se montrent isolément et à l'état absolu, sans

être munis de suffixes, offrent presque toujours une usure qui en a

effacé la partie finale, la dernière consonne, quand ils étaient

dissyllabiques ou se terminant par une consonne. C'est seulement

suivis d'un suffixe qu'ils reprennent leur forme complète, le

suffixe ayant ici un rôle conservateur et nécessitant la

réapparition de l'articulation qui se corrode et disparaît dans

l'état absolu.

Cet idiome est soumis à une loi d'harmonie vocalique incontestable,

bien qu'imparfaite, qui le rapproche d'une façon marquée des

langues de la famille altaïque.

Morphologiquement, les deux groupes des langues auxquelles nous

366 réservons ainsi spécialement le nom de _touraniennes_, offrent une

analogie étroite avec les langues altaïques et les langues

dravidiennes. Ceci coïncide avec le fait que l'aire géographique

dans laquelle nous en constatons l'usage aux siècles de l'antiquité

touchait d'un côté, au nord, vers la Caspienne, au domaine des

idiomes altaïques, et de l'autre côté, au sud, par la Susiane, au

domaine des langues dravidiennes, qui s'étendaient à cette époque

reculée sur le littoral gédrosien et carmanien de la mer d'Oman.

Mais de cette analogie de structure et de mécanisme peut-on

conclure à une parenté réelle, impliquant une commune origine?

Cette parenté existe-t-elle seulement avec l'une ou avec l'autre

des deux familles à l'égard de qui il y a analogie? ou bien doit-on

l'admettre avec les deux, de telle façon que les langues

touraniennes formeraient le chaînon entre les altaïques et les

dravidiennes, de même que leur habitat géographique était

intermédiaire? Ce sont là autant de questions qui sont aujourd'hui

posées, mais non résolues. La science linguistique est amenée à en

aborder dès à présent l'examen, et le sera de plus en plus à mesure

que la connaissance de ces idiomes, en progressant, mettra plus

d'éléments à sa disposition. Mais ce que l'on peut déjà dire, c'est

que la comparaison des langues touraniennes anciennes avec les

langues altaïques, d'une part, et les dravidiennes, de l'autre, est

nécessaire et scientifiquement justifiée, à condition qu'on y

procède avec une sage méthode. Elle est, du reste, tout

spécialement délicate et difficile, puisqu'on est obligé d'y mettre

en parallèle des idiomes dont les monuments les plus récents datent

de plusieurs siècles avant notre ère, et d'autres que l'on ne

connaît que sous leur forme contemporaine ou dont, tout au plus, on

n'a pas de texte remontant de plus de 5 ou 600 ans avant le siècle

actuel; des idiomes entre lesquels existe, par conséquent, un

énorme hiatus dans le temps. Ce serait à faire croire, au premier

abord, que toute comparaison est impossible, si l'on ne constatait

pas, pour celles des langues altaïques et dravidiennes dont on

possède des monuments vieux de plusieurs siècles, qu'elles n'ont

presque subi aucun changement sensible pendant cette période de

temps, et qu'elles sont donc douées d'un privilège d'immobilité

tout à fait à part, que l'on ne rencontre au même degré que chez

les langues sémitiques ou syro-arabes. Et cette immobilité presque

absolue est encore attestée par leur structure même, où se lit la

certitude de leur fixation, presque absolument à l'état où nous les

voyons encore aujourd'hui, dès une date assez reculée pour être

367 tenue comme contemporaine des monuments, venus jusqu'à nous, des

antiques langues agglutinantes de la Médie, de la Susiane et de la

Chaldée.

Jusqu'à présent on a tenté de pousser aussi loin que le permettait

l'état des connaissances les rapprochements entre ces langues

touraniennes et les langues altaïques. On a pu constater ainsi, non

seulement de frappantes similitudes dans la morphologie

grammaticale, mais la communauté des pronoms et d'un certain nombre

de racines. Mais en même temps on s'est heurté à des divergences

d'une incontestable gravité, surtout en ce qui touche au mécanisme

du verbe suméro-accadien. On ne saurait donc encore prononcer de

conclusions définitives et formelles au sujet de la question de

parenté. Toute conclusion de ce genre sera d'ailleurs prématurée,

tant qu'on n'aura pas également abordé la voie des comparaisons

avec les langues dravidiennes. Et sous ce rapport rien n'a encore

été fait. On n'a que l'assertion de M. Caldwell, qui affirme avoir

relevé des affinités considérables entre le proto-médique et les

idiomes objets de ses constantes études, mais sans en fournir de

preuves suffisantes.

Ici donc nous nous trouvons une fois de plus en présence d'un

problème ouvert, mais non tranché jusqu'à ce jour, et qui ne le

sera pas d'ici à longtemps. Mais--je reviens encore sur ce point

pour bien préciser ma pensée, de telle façon que le lecteur et la

critique ne puissent pas s'y méprendre--toutes les fois que

j'emploierai dans cet ouvrage l'expression de langues touraniennes,

ce sera pour désigner _spécialement_ et _exclusivement_ ces langues

agglutinantes de la portion orientale de l'Asie antérieure, de même

que sous le nom de Touraniens j'entendrai uniquement les peuples

qui les parlaient. Et en agissant ainsi je ne prétendrai pas

préjuger, au delà d'une simple probabilité, la question de leur

parenté d'origine avec les Altaïques ou les Dravidiens, non plus

que je ne prendrai parti pour ou contre la théorie touranienne de

MM. Bunsen et Max Müller.

§ 5.--LES LANGUES 'HAMITIQUES

Abordons maintenant la classe des langues à flexions, dont nous

avons indiqué déjà plus haut les caractères généraux et la division

en trois grandes familles.

En les classant par ordre de l'ancienneté de leurs formes, en

commençant par celle dont le système grammatical est resté le plus

368 rudimentaire et le moins développé, le premier rang doit, sans

aucune contestation possible, appartenir à la famille des idiomes

'hamitiques ou égypto-berbères.

Celle-ci se divise en trois groupes: égyptien, éthiopien et libyen.

Le premier groupe a pour type fondamental l'égyptien antique,

retrouvé dans le déchiffrement des hiéroglyphes, si longtemps

enveloppés de mystères, par Champollion et ses successeurs. C'est

de toutes les langues du monde celle dont on possède les monuments

écrits les plus anciens. Quelques siècles avant l'ère chrétienne,

la langue des âges classiques de la monarchie des Pharaons n'était

plus qu'un idiome savant et littéraire, qu'on écrivait encore mais

qu'on ne parlait plus. S'altérant par un effet forcé du temps, elle

avait produit le dialecte populaire dans lequel sont rédigés les

documents en écriture démotique, contemporains de la domination

perse et de la monarchie grecque des Lagides. Un pas de plus dans

la voie de l'altération donna, dans les premiers siècles de l'ère

chrétienne, naissance au copte, que l'on prit l'habitude d'écrire

avec des lettres grecques auxquelles furent joints quelques signes

empruntés aux formes cursives de l'ancienne écriture nationale. Le

copte, à son tour, se conserva en usage jusqu'au XVIIe siècle de

notre ère, date où il a définitivement disparu devant l'arabe, ne

restant plus qu'à l'état de langue liturgique pour les chrétiens

indigènes de l'Égypte. Ce ne sont pas là, du reste, trois langues

différentes qui se sont enfantées l'une l'autre, comme le latin a

enfanté les langues néo-latines. Ce sont trois états successifs

d'une même langue, dont on suit l'histoire pendant au moins six

mille ans; et ce qui est vraiment surprenant, c'est de constater

combien elle a peu changé dans la durée d'une aussi énorme période

de temps.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 36 / 46 段