moins équivoques que les populations américaines sont liées par une
parenté originelle. Le moule commun dans lequel leurs langues sont
coulées, dénote qu'aucune des tribus indiennes n'avait dépassé
l'état intellectuel auquel correspond la période d'agglutination.
Le grand développement du polysynthétisme n'empêche pas qu'on ne
puisse retrouver aisément dans ces idiomes le radical primitif.
Mais ce radical n'a point la fixité qu'il garde dans les autres
groupes linguistiques; il varie beaucoup, parce qu'il participe de
la mobilité que le système de l'agglutination imprime aux sons
vocaux. Comme l'on peut par un tel procédé former des mots à
l'infini, il en résulte que deux langues d'abord soeurs arrivent à
s'éloigner promptement du type auquel elles appartenaient. Le fond
primitif du vocabulaire est d'ailleurs très pauvre dans les idiomes
du Nouveau-Monde, et peut aisément disparaître, de façon que les
traits qui seraient de nature à faire reconnaître la parenté
originelle, sont rapidement effacés. Une peuplade substitue ainsi
350 facilement aux mots de la langue parlée par la nation dont elle
était sortie, un ensemble de mots tout à fait différents.»
Il suffit de ces indications générales des caractères propres aux
idiomes américains pour le tableau général que nous voulions donner
ici des principaux types des langues. Nous nous dispenserons donc
d'allonger ces pages outre mesure en entrant dans le détail
particulier des idiomes de l'Amérique et de leur classification par
familles et par groupes. Ils sont, en effet, absolument étrangers
au cadre historique qu'embrasse notre livre; et par suite ils ne
nous y intéressent que par la place qu'ils occupent dans l'ensemble
de la série morphologique des langages humains. C'est aussi pour
cela que nous nous sommes borné à une simple énumération des
familles de langues purement agglutinantes autres que les altaïques
et les dravidiennes, nous réservant de revenir bientôt sur ces
dernières.
Les idiomes hyperboréens, parlés par les différents peuples des
régions arctiques, tels que le youkaghir, le tchouktche, le koriak,
le kamtchadale, du nord-est de l'Asie, et les différents dialectes
esquimaux, ne sont que très peu connus et leur groupement est tout
à fait imparfait. D'un côté ils semblent donner la main aux langues
altaïques de la Sibérie, de l'autre aux langues américaines. Ils
fourniront peut-être des chaînons dont on ne soupçonne encore qu'à
moitié l'importance. Ces idiomes appartiennent à la classe des
langues agglutinantes et à la sous-classe des langues
holophrastiques et polysynthétiques. Il est remarquable, du reste,
que les caractères qui déterminent ce dernier classement sont plus
prononcés chez ceux du continent américain, chez l'esquimau que
chez aucun autre. Ainsi l'esquimau groënlandais nous offre des
formes comme _aulisariartorasuarpok_, «il s'est hâté d'aller à la
pêche,» formé de _aulisar_, «pêcher,» _peartor_, «être à faire
quelque chose,» et _pinnesuarpok_, «il se hâte;» ou bien
_aglekkigiartorasuarniarpok_, «il s'en va rapidement et se hâte
d'écrire.»
* * * * *
Les langues à flexions, qui forment la troisième division dans le
classement naturel des variétés du langage, sont propres à la race
blanche, aux trois rameaux que l'ethnographie biblique, ainsi que
nous l'avons vu tout à l'heure, distingue dans l'humanité noa'hide.
Ce sont celles qui ont atteint le plus haut degré de développement.
351 Elles sont le produit du développement le plus complet de la pensée
et de la civilisation.
«Dans ces langues, dit M. Maury, dont nous nous plaisons à
reproduire les excellentes définitions, le radical subit une
altération phonétique, destinée à exprimer les modifications
résultant des différences de relation qui le lient aux autres mots.
Les éléments qui gardent encore un caractère rigide et non
modifiable chez les langues d'agglutination, sont devenus dans
celles-ci plus simples et plus organiques. Une langue à flexions
représente le plus haut degré de structure grammaticale, et se
prête le mieux à l'expression et au développement des idées.
«Rien ne peut mieux faire ressortir la différence qui sépare les
langues d'agglutination des langues à flexions, que le
rapprochement des systèmes de déclinaisons et de conjugaison
respectifs de ces deux classes d'idiomes.
Dans la déclinaison des langues d'agglutination, la séparation
entre le cas et sa postposition est peu sensible; une simple
terminaison indique le nombre; la fusion entre les mots indiquant
la relation et le radical n'a pas encore lieu; les genres sont à
peine distingués. Dans les langues à flexions, au contraire, toutes
les circonstances d'un mot, circonstances de genre, de nombre, de
relation, sont exprimées par des modifications qui portent sur le
substantif même et en changent incessamment le son, la forme et
l'accent.
Dans le verbe, la transformation du radical est plus complète, plus
profonde. On n'y trouve plus, comme pour le verbe des langues
d'agglutination, la syllabe extérieurement accolée; c'est tout le
corps du mot qui se modifie suivant les temps et les modes;
quelques-unes des articulations du radical subsistent cependant et
rappellent le sens originel modifié par celles-ci.»
«La flexion des personnes et des nombres, écrit Schleicher[151],
diffère tout à fait, dans les langues de flexion, de ce qu'on voit
d'analogue dans les idiomes d'agglutination. Chez ces dernières
langues, les personnes sont indiquées par un pronom suffixe
faiblement altéré, et le pluriel est souvent marqué par le signe du
pluriel du substantif. Il n'en saurait être autrement, puisque,
dans les idiomes d'incorporation, la différence du substantif et du
pronom ne fait que commencer.
[Note 151: _Les langues de l'Europe moderne_, trad. française, p.
153.]
352
Dans les langues à flexions, les terminaisons personnelles du verbe
sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais
les formes du verbe à flexions se distinguent fondamentalement de
toutes les autres. Une force énergique a formé dans ce cas le tout
indissoluble appelé _mot_, et on ne saurait se méprendre sur le
caractère respectif du substantif et du verbe. Précisément parce
que l'unité du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on
n'y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot; tandis que
les changements, les allongements démesurés que les langues
agglutinantes font subir à leurs verbes et à leurs substantifs, ne
peuvent avoir lieu qu'aux dépens de l'unité du mot. Le verbe à
flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant.
De là aussi la grande difficulté de décomposer en éléments simples
les formes à flexions. Les éléments exprimant la relation subissent
dans l'idiome à flexions les changements les plus considérables,
seulement pour conserver l'unité du mot.»
La classe des langues à flexions se partage en trois grandes
familles:
Les langues 'hamitiques ou égypto-berbères,
Les langues sémitiques ou syro-arabes,
Les langues aryennes ou indo-européennes.
À ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des
grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de
raconter l'histoire. Il est donc nécessaire d'entrer à leur égard
dans certains détails et de consacrer à chacune d'elles un
paragraphe spécial. Mais auparavant nous nous arrêterons un moment
à deux familles de langues agglutinantes, que nous avons réservées
pour en parler avec un peu plus de développement que des autres de
la même classe.
§ 4.--LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAÏQUES.
Les langues dravidiennes sont celles du midi de l'Inde, du Dekhan.
Le nom générique qu'on a pris l'habitude de leur donner est
emprunté à celui de l'ancienne province de Dravida ou Dravira,
comprenant les pays d'Orissa et de Madras où était parlée l'une des
principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des
idiomes dravidiens s'étend depuis les monts Vindhya et la rivière
Narmadâ ou Nerbuddah jusqu'au cap Comorin. Dans cette vaste région,
peuplée d'environ 38 millions d'habitants, on trouve quelques
colonies européennes ou musulmanes, mais le nombre des indigènes
353 qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut être
évalué à plus de 35 millions.
On y compte cinq langues principales: le tamoul ou tamil; le
télougou ou télinga; le kanara ou kannada; le malayâla; enfin le
toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littéraire ancienne et
assez développée.
Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l'étude de la famille
dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et
l'ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans
l'étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties
puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de
Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions
d'hommes. Son aire s'étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis
le cap Comorin jusqu'à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur
la côte occidentale jusqu'à Trivandrum. La longue bande qui s'étend
entre les Ghattes à l'est et la mer à l'ouest, de Trivandrum à
Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux
millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une
assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement
aux environs de Mangalore, à l'est des Ghattes, et le nombre de
ceux qui le parlent n'est pas évalué à plus de 500,000. C'est une
langue intermédiaire entre le malayâla, qui n'est qu'un très vieux
dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays
dravidien; il s'étend sur le plateau du Maïssour (orthographié
souvent à l'anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire
de Nizam; c'est le langage d'environ cinq millions d'individus. Le
kanara est linguistiquement d'un haut intérêt, car souvent il a
conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes
du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série
géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de
quatorze millions d'hommes, c'est l'idiome de la famille dont les
formes ont subi le plus d'altération; sa phonétique a aussi
beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie.
Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est
l'idiome de la partie méridionale de l'île de Ceylan. Son système
grammatical est tout à fait conforme à celui des langues
dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles.
Mais d'un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les
pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents; et le
354 vocabulaire s'en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes
qui ont fait du singhalais le type d'une famille entièrement à
part. D'autres, et c'est le système le plus probable, le rattachent
à la famille dravidienne, mais l'y classent dans un groupe spécial,
qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et
après cette séparation se sera développé d'une manière isolée et
divergente.
L'affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus
grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la
région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu'il ne s'agisse d'un
rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut
de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double
point de vue de la phonologie et de l'idéologie. Les principaux
idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l'uraon, le kole
et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus
ancien et le plus dur; le kole est profondément pénétré
d'influences étrangères.
Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit
être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type
d'un groupe à part. C'est le dernier vestige de l'antique extension
des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d'Oman,
jusqu'à l'entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis
longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et
aryo-indiens.
La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui
les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune,
et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau
thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d'un
métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux
cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé
les tribus jaunes sur le sol de l'Inde méridionale, et dans la
plupart des endroits s'y est fondue avec elles. Les populations
chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le
mélange et est resté presque pur, comme les Kôlas et les Ghonds,
emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du
brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que
jadis, avant l'afflux des éléments ethniques iraniens qui s'y sont
superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les
Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l'ethnographie biblique
comme le rameau extrême de Kousch dans l'est, parlaient des idiomes
étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même
souche.
355
En général les radicaux verbaux et nominaux des langues
dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent
facilement par leur association des dissyllabes et des
trissyllabes. Ces langues possèdent un riche vocabulaire, ce qui
est dû surtout à la possibilité qu'ont les mots de s'agglomérer, de
se réunir entre eux pour produire des mots nouveaux. De même que
presque toutes les langues des populations dépourvues de génie
métaphysique et d'une grande pauvreté en fait de mots propres à
exprimer les idées abstraites, elles ont une extrême richesse
d'expressions quand il s'agit de rendre les mêmes nuances de
sensations physiques.
La grammaire est nettement agglutinante; elle procède toujours par
la suffixation d'éléments nouveaux. Ainsi à un radical verbal on
ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant
l'idée de négation, puis le pronom indiquant la personne, et le
résultat de cette agrégation sera un mot signifiant, par exemple,
«tu ne vois pas,» mais qui doit être analysé en «voir +
présentement + non + tu.» Les racines ainsi agglutinées au radical
principal, et jouant le rôle de déterminatifs des rapports
grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matériel et en
quelque sorte sensitif, même après leur jonction avec le verbe, ce
qui montre qu'à l'origine elles étaient toutes attributives. Sans
doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont été tellement
altérés que leur figure primitive est devenue méconnaissable; mais
une plus grande quantité--ceux en particulier qui servent à
différencier les cas de la déclinaison--sont encore en usage dans
le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact,
voisinage, conséquence, etc. Plusieurs de ces éléments grammaticaux
agglutinatifs changent de l'une des langues congénères à l'autre,
ce qui prouve l'indépendance originelle de ces suffixes. La
conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite.
Ils manquent tous de cette flexibilité qui permet de longues
phrases et des périodes. Chez toutes les langues de la famille le
verbe produit une forme causative, dérivée par un procédé pareil à
celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc;
en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent à se
multiplier, et dans le toulou l'emploi de ce procédé se déploie
avec une singulière richesse. Les pronoms se suffixent aux noms
pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes
les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel,
dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s'ajoutant au
356 nom, un sens attributif, une signification d'existence. En tamoul,
par exemple, _têvarîr_, formé de _têvar_ «dieu,» pluriel
honorifique, et de _îr_, suffixe de la 2e personne, signifie «vous
êtes dieu,» et ensuite, prenant le sens de «vous qui êtes dieu,»
peut se décliner. Dans les anciens textes de la même langue (il
s'agit d'un fait qui a disparu du langage d'aujourd'hui), on
rencontre des formes telles que _sârndayakku_, «à toi qui t'es
approché,» qui s'analyse en _sârnday_ «tu t'es approché» (composé
lui-même de _sâr_ «s'approcher, _n_ euphonique, _d_ signe du passé,
_ây_ suffixe verbal de la 2e personne), _ak_ euphonique et _ku_
suffixe nominal du datif.
* * * * *
L'unité ginuistique de la famille des langues ougro-japonaises ou
altaïques, longtemps méconnue, est actuellement passée à l'état de
fait incontestable, grâce surtout aux travaux de Castrèn, fondateur
de l'étude scientifique et de la grammaire comparée de cet idiome.
Il a fait école, et la famille altaïque est dès à présent une de
celles dont la connaissance est la plus avancée et la mieux fondée.
En particulier l'étude des langues qui y composent le groupe
ougro-finnois approche du degré de sûreté et de la précision
d'analyse de celle des langues aryennes.
La famille altaïque se divise en six groupes qui, avec une parenté
certaine et des traits marqués d'unité générale, ont tous une
individualité fortement accusée: samoyède, ougro-finnois,
turco-tatar, mongol, tongouse et japonais.
Le groupe samoyède se compose de cinq idiomes parlés par des tribus
très clair-semées (elles ne comptent pas en tout plus de 20,000
individus) sur la partie orientale de la côte russe de l'océan
Glacial, à l'est de la mer Blanche, en Europe, et en Asie sur le
littoral ouest de la Sibérie. Ce sont le yourak, le tavghi, le
samoyède yénisséien, l'ostiaco-samoyède et le kamassien.
Le groupe ougro-finnois est le plus riche de tous et celui qui joue
le premier rôle dans l'étude des langues altaïques. M. O. Donner le
subdivise en cinq rameaux ou sous-groupes:
Finnois, comprenant: le suomi ou finnois, parlé par la grande
majorité de la population de la Finlande; le karélien, dont le
domaine s'étend au nord jusqu'au territoire lapon, au sud jusqu'au
golfe de Finlande et au lac Ladoga, à l'est jusqu'à la mer Blanche
et au lac Onéga; le vêpse et le vote, subdivision de l'ancienne
357 langue tchoude, répandue primitivement sur toute la Russie du nord,
mais aujourd'hui resserrée sur un territoire étroit et très
morcelé, au sud du lac Onéga; l'esthonien, divisé en deux
dialectes, dont le territoire comprend l'Esthonie et le nord de la
Livonie; le krévien et le live, actuellement restreints à d'étroits
cantons de la Courlande;
Lapon, occupant géographiquement l'extrême nord-ouest de la Russie,
et l'extrême nord de la Suède et de la Norvège; on y distingue
quatre dialectes;
Permien, où se groupent le zyriainien, le permien et le votiaque,
parlés dans l'ancienne Biarmie ou pays de Perm, au voisinage de la
Kama;
Bulgare, représenté par le mordvine et le tchérémisse, qui sont
encore les idiomes d'environ 900,000 individus dans la vallée du
Volga; l'ancien bulgare, aujourd'hui disparu et à la place duquel
les descendants des Bulgares établis dans la péninsule danubienne
ont adopté une langue slave, appartenait à ce groupe;
Ougrien, qui conserve son unité malgré l'énorme distance
géographique séparant aujourd'hui les populations qui en emploient
les idiomes, puisque ce rameau comprend à la fois le magyar,
transplanté depuis dix siècles en Hongrie, puis le vogoul et
l'ostiaque, langages de tribus singulièrement barbares et
clair-semées, habitant dans le bassin de l'Obi, au nord-est de la
Sibérie. Car un des peuples les plus grands et les plus civilisés
de l'Europe est, par la race et par la langue, le frère de
peuplades qui, n'ayant pas été favorisées par les mêmes
circonstances historiques, sont restées ou retombées dans la plus
abjecte barbarie, fait qui doit mettre en garde contre ce qu'ont de
trop absolu les systèmes de philosophie de l'histoire qui font tout
dépendre de la race et de ses aptitudes géniales.
Le groupe turco-tartare est celui qui offre le type le plus
frappant peut-être des idiomes agglutinants, celui dont la
structure grammaticale est restée le plus transparente.
L'agglutination n'y tourne pas, comme dans les idiomes
ougro-finnois, à une sorte de semi-flexion par la corrodation des
éléments qui s'accolent au radical. Le groupe turc ou
turco-tartare, parlé par des populations intermédiaires entre les
races blanche et jaune, qui ont eu leur berceau historique commun
dans l'Altaï et se sont dispersées depuis les bords de la
Méditerranée jusqu'à ceux de la Léna, en Sibérie, mais en gardant
leur centre et leur foyer dans le Turkestan, se subdivise en cinq
358 rameaux ou en cinq grandes langues, présentant chacune un certain
nombre de dialectes dérivés:
Le yakoute, parlé par une population qui compte actuellement
200,000 âmes et, d'émigrations en émigrations, a fini par s'établir
au milieu des tribus tongouses, dans le nord-est de la Sibérie;
L'ouigour, dont les dialectes sont le kirghiz, le karakalpak, le
tatare de la vallée de l'Ili, le turc de la Dzoungarie; l'ouigour
proprement dit a atteint de bonne heure un haut degré de culture
littéraire; il s'écrivait encore au Ve siècle de notre ère, au
témoignage des écrivains chinois, avec un système graphique
original, perdu depuis lors et remplacé, sous l'influence des
missionnaires nestoriens, par un système dérivé de l'alphabet
syriaque, et qui est devenu à son tour la source de ceux des
Mandchous, des Kalmouks et des Mongols;
Le djagataï ou turc oriental, qui se subdivise en: kongrat,
dialecte de Taschkend, Khiva et Balkh; khorazmien ou uzbek et
koman, idiome parlé par un peuple de ce nom, actuellement éteint,
mais dont les traces subsistent dans un patois de la Hongrie;
suivant Anne Comnène, ce dernier idiome était également parlé par
les Petchénègues;
Le kiptchak, se divisant en: nogaï ou turc de la Crimée et du
Daghestan, _lingua ugaresca_ du moyen âge; baschkir, boukhare,
turcoman, turc de Kazan, turc d'Astrakhan, turc d'Orembourg,
barabint; le tchouvache, parlé par des îlots de population au
milieu du domaine des idiomes bulgares, en est encore un dialecte,
mais il a pris dans son isolement une originalité plus prononcée;
L'ottoman ou turc d'Europe, auquel on réserve aussi la désignation
absolue de turc, sans épithète.
Plusieurs de ces idiomes ou dialectes ont été adoptés par des
peuples qui ne sont pas de race turque, tels que les Baschkirs et
les Barabints; en même temps les Osmanlis, par suite de leurs
mélanges continus avec des peuples de race blanche, ont
complètement perdu, malgré leur origine historique, le type
physique turc. L'ottoman est, de tous les idiomes turcs, le plus
élaboré; mais comparé aux langues ougro-finnoises, il est
généralement simple, se distingue par une idéologie plus générale
et plus développée.
Les deux groupes mongol et tongouse ont en commun une grande
pauvreté de formes grammaticales; ainsi aucun des idiomes qui les
composent ne suffixe les pronoms au verbe pour en former des
personnes; le bouriate seul, dans le groupe mongol, a atteint ce
point de développement de la conjugaison.
359
Les langues du groupe mongol sont: le mongol proprement dit ou
oriental, parlé dans la Mongolie, c'est-à-dire dans la partie
centrale du nord de la Chine; le kalmouk ou eulet, qui a pénétré en
Russie, par suite d'une émigration de nomades, jusque sur la rive
gauche de la mer Caspienne, vers l'embouchure du Volga; enfin le
bouriate, dont le territoire est dans les environs du lac Baïkal.
Celles du groupe tongouse sont: le tongouse, usité des peuplades de
ce nom dans la Sibérie centrale; le lamoute, langage des tribus de
même race qui habitent au bord de l'océan Pacifique, touchant aux
Kamtchadales; le mandchou, dont le domaine occupe l'extrémité
nord-est de l'empire chinois. Ces trois idiomes ne se sont séparés
qu'après une assez longue période de développement grammatical
commun.
Le groupe japonais est peut-être celui dont la séparation du reste
de la famille s'est le plus prononcée, à tel point qu'il est encore
beaucoup de linguistes qui se refusent à l'y inscrire. En effet, le
japonais, sous sa forme moderne, a perdu un grand nombre des
caractères qui affirmaient le plus clairement son affinité avec les
idiomes altaïques; mais ils se sont mieux conservés dans le yamato,
langue sacrée qui est encore parlée devant le daïri. Le coréen est
trop imparfaitement connu pour que l'on puisse déterminer avec
certitude s'il doit être groupé avec les langues tongouses ou avec
le japonais.
Une partie des idiomes de la famille ougro-japonaise ou altaïque,
ceux des groupes mongol, mandchou et japonais, sont usités par des
peuples qui offrent dans toute leur pureté les caractères physiques
de la race jaune; les autres appartiennent aux peuples que nous
avons classés dans la sous-race altaïque, née d'un métissage de
blanc et de jaune, et offrant toute la série des intermédiaires
entre ces deux types extrêmes.