«La ténacité de ce caractère, dit M. Maury, est un des indices les

moins équivoques que les populations américaines sont liées par une

parenté originelle. Le moule commun dans lequel leurs langues sont

coulées, dénote qu'aucune des tribus indiennes n'avait dépassé

l'état intellectuel auquel correspond la période d'agglutination.

Le grand développement du polysynthétisme n'empêche pas qu'on ne

puisse retrouver aisément dans ces idiomes le radical primitif.

Mais ce radical n'a point la fixité qu'il garde dans les autres

groupes linguistiques; il varie beaucoup, parce qu'il participe de

la mobilité que le système de l'agglutination imprime aux sons

vocaux. Comme l'on peut par un tel procédé former des mots à

l'infini, il en résulte que deux langues d'abord soeurs arrivent à

s'éloigner promptement du type auquel elles appartenaient. Le fond

primitif du vocabulaire est d'ailleurs très pauvre dans les idiomes

du Nouveau-Monde, et peut aisément disparaître, de façon que les

traits qui seraient de nature à faire reconnaître la parenté

originelle, sont rapidement effacés. Une peuplade substitue ainsi

350 facilement aux mots de la langue parlée par la nation dont elle

était sortie, un ensemble de mots tout à fait différents.»

Il suffit de ces indications générales des caractères propres aux

idiomes américains pour le tableau général que nous voulions donner

ici des principaux types des langues. Nous nous dispenserons donc

d'allonger ces pages outre mesure en entrant dans le détail

particulier des idiomes de l'Amérique et de leur classification par

familles et par groupes. Ils sont, en effet, absolument étrangers

au cadre historique qu'embrasse notre livre; et par suite ils ne

nous y intéressent que par la place qu'ils occupent dans l'ensemble

de la série morphologique des langages humains. C'est aussi pour

cela que nous nous sommes borné à une simple énumération des

familles de langues purement agglutinantes autres que les altaïques

et les dravidiennes, nous réservant de revenir bientôt sur ces

dernières.

Les idiomes hyperboréens, parlés par les différents peuples des

régions arctiques, tels que le youkaghir, le tchouktche, le koriak,

le kamtchadale, du nord-est de l'Asie, et les différents dialectes

esquimaux, ne sont que très peu connus et leur groupement est tout

à fait imparfait. D'un côté ils semblent donner la main aux langues

altaïques de la Sibérie, de l'autre aux langues américaines. Ils

fourniront peut-être des chaînons dont on ne soupçonne encore qu'à

moitié l'importance. Ces idiomes appartiennent à la classe des

langues agglutinantes et à la sous-classe des langues

holophrastiques et polysynthétiques. Il est remarquable, du reste,

que les caractères qui déterminent ce dernier classement sont plus

prononcés chez ceux du continent américain, chez l'esquimau que

chez aucun autre. Ainsi l'esquimau groënlandais nous offre des

formes comme _aulisariartorasuarpok_, «il s'est hâté d'aller à la

pêche,» formé de _aulisar_, «pêcher,» _peartor_, «être à faire

quelque chose,» et _pinnesuarpok_, «il se hâte;» ou bien

_aglekkigiartorasuarniarpok_, «il s'en va rapidement et se hâte

d'écrire.»

* * * * *

Les langues à flexions, qui forment la troisième division dans le

classement naturel des variétés du langage, sont propres à la race

blanche, aux trois rameaux que l'ethnographie biblique, ainsi que

nous l'avons vu tout à l'heure, distingue dans l'humanité noa'hide.

Ce sont celles qui ont atteint le plus haut degré de développement.

351 Elles sont le produit du développement le plus complet de la pensée

et de la civilisation.

«Dans ces langues, dit M. Maury, dont nous nous plaisons à

reproduire les excellentes définitions, le radical subit une

altération phonétique, destinée à exprimer les modifications

résultant des différences de relation qui le lient aux autres mots.

Les éléments qui gardent encore un caractère rigide et non

modifiable chez les langues d'agglutination, sont devenus dans

celles-ci plus simples et plus organiques. Une langue à flexions

représente le plus haut degré de structure grammaticale, et se

prête le mieux à l'expression et au développement des idées.

«Rien ne peut mieux faire ressortir la différence qui sépare les

langues d'agglutination des langues à flexions, que le

rapprochement des systèmes de déclinaisons et de conjugaison

respectifs de ces deux classes d'idiomes.

Dans la déclinaison des langues d'agglutination, la séparation

entre le cas et sa postposition est peu sensible; une simple

terminaison indique le nombre; la fusion entre les mots indiquant

la relation et le radical n'a pas encore lieu; les genres sont à

peine distingués. Dans les langues à flexions, au contraire, toutes

les circonstances d'un mot, circonstances de genre, de nombre, de

relation, sont exprimées par des modifications qui portent sur le

substantif même et en changent incessamment le son, la forme et

l'accent.

Dans le verbe, la transformation du radical est plus complète, plus

profonde. On n'y trouve plus, comme pour le verbe des langues

d'agglutination, la syllabe extérieurement accolée; c'est tout le

corps du mot qui se modifie suivant les temps et les modes;

quelques-unes des articulations du radical subsistent cependant et

rappellent le sens originel modifié par celles-ci.»

«La flexion des personnes et des nombres, écrit Schleicher[151],

diffère tout à fait, dans les langues de flexion, de ce qu'on voit

d'analogue dans les idiomes d'agglutination. Chez ces dernières

langues, les personnes sont indiquées par un pronom suffixe

faiblement altéré, et le pluriel est souvent marqué par le signe du

pluriel du substantif. Il n'en saurait être autrement, puisque,

dans les idiomes d'incorporation, la différence du substantif et du

pronom ne fait que commencer.

[Note 151: _Les langues de l'Europe moderne_, trad. française, p.

153.]

352

Dans les langues à flexions, les terminaisons personnelles du verbe

sont sans doute aussi dans un rapport visible avec le pronom, mais

les formes du verbe à flexions se distinguent fondamentalement de

toutes les autres. Une force énergique a formé dans ce cas le tout

indissoluble appelé _mot_, et on ne saurait se méprendre sur le

caractère respectif du substantif et du verbe. Précisément parce

que l'unité du mot se maintient avec rigueur dans la flexion, on

n'y peut exprimer beaucoup de relations par un seul mot; tandis que

les changements, les allongements démesurés que les langues

agglutinantes font subir à leurs verbes et à leurs substantifs, ne

peuvent avoir lieu qu'aux dépens de l'unité du mot. Le verbe à

flexions marque donc moins de relations que le verbe agglutinant.

De là aussi la grande difficulté de décomposer en éléments simples

les formes à flexions. Les éléments exprimant la relation subissent

dans l'idiome à flexions les changements les plus considérables,

seulement pour conserver l'unité du mot.»

La classe des langues à flexions se partage en trois grandes

familles:

Les langues 'hamitiques ou égypto-berbères,

Les langues sémitiques ou syro-arabes,

Les langues aryennes ou indo-européennes.

À ces trois familles appartiennent les principaux idiomes des

grandes civilisations antiques dont nous avons entrepris de

raconter l'histoire. Il est donc nécessaire d'entrer à leur égard

dans certains détails et de consacrer à chacune d'elles un

paragraphe spécial. Mais auparavant nous nous arrêterons un moment

à deux familles de langues agglutinantes, que nous avons réservées

pour en parler avec un peu plus de développement que des autres de

la même classe.

§ 4.--LES LANGUES DRAVIDIENNES ET ALTAÏQUES.

Les langues dravidiennes sont celles du midi de l'Inde, du Dekhan.

Le nom générique qu'on a pris l'habitude de leur donner est

emprunté à celui de l'ancienne province de Dravida ou Dravira,

comprenant les pays d'Orissa et de Madras où était parlée l'une des

principales parmi ces langues. Le territoire continu et compact des

idiomes dravidiens s'étend depuis les monts Vindhya et la rivière

Narmadâ ou Nerbuddah jusqu'au cap Comorin. Dans cette vaste région,

peuplée d'environ 38 millions d'habitants, on trouve quelques

colonies européennes ou musulmanes, mais le nombre des indigènes

353 qui se servent exclusivement des idiomes dravidiens peut être

évalué à plus de 35 millions.

On y compte cinq langues principales: le tamoul ou tamil; le

télougou ou télinga; le kanara ou kannada; le malayâla; enfin le

toulou ou toulouva. Toutes ont une culture littéraire ancienne et

assez développée.

Le tamoul joue en maintes circonstances, dans l'étude de la famille

dravidienne, par la richesse de son vocabulaire et par la pureté et

l'ancienneté de ses formes, le même rôle que le sanscrit dans

l'étude de la famille aryenne. Il a fleuri sous trois dynasties

puissantes, dont une, les Cholas, donna son nom à la côte de

Coromandel (Cholamandala). Il est encore parlé par dix millions

d'hommes. Son aire s'étend sur la côte orientale du Dekhan, depuis

le cap Comorin jusqu'à Paliacatte, un peu au nord de Madras, et sur

la côte occidentale jusqu'à Trivandrum. La longue bande qui s'étend

entre les Ghattes à l'est et la mer à l'ouest, de Trivandrum à

Mangalore, est la région du malayâla, parlé par environ deux

millions et demi de personnes. Le toulou, jadis répandu sur une

assez grande étendue au nord du malayâla, est confiné actuellement

aux environs de Mangalore, à l'est des Ghattes, et le nombre de

ceux qui le parlent n'est pas évalué à plus de 500,000. C'est une

langue intermédiaire entre le malayâla, qui n'est qu'un très vieux

dialecte du tamoul, et le kanara. Ce dernier occupe le nord du pays

dravidien; il s'étend sur le plateau du Maïssour (orthographié

souvent à l'anglaise Mysore) et la partie occidentale du territoire

de Nizam; c'est le langage d'environ cinq millions d'individus. Le

kanara est linguistiquement d'un haut intérêt, car souvent il a

conservé des formes plus anciennes et plus pures que celles mêmes

du tamoul. Quant au telougou, qui termine au nord-est la série

géographique des langues dravidiennes et que parlent plus de

quatorze millions d'hommes, c'est l'idiome de la famille dont les

formes ont subi le plus d'altération; sa phonétique a aussi

beaucoup varié, mais ça été pour gagner en harmonie.

Le singhalais ou élou, comme le nomment ceux qui en font usage, est

l'idiome de la partie méridionale de l'île de Ceylan. Son système

grammatical est tout à fait conforme à celui des langues

dravidiennes, et une partie de ses suffixes est commune avec elles.

Mais d'un autre côté une large part des éléments dérivatifs, les

pronoms, les noms de nombre, y sont tout différents; et le

354 vocabulaire s'en écarte aussi beaucoup. Il est donc des linguistes

qui ont fait du singhalais le type d'une famille entièrement à

part. D'autres, et c'est le système le plus probable, le rattachent

à la famille dravidienne, mais l'y classent dans un groupe spécial,

qui se sera détaché de la souche commune à une époque reculée, et

après cette séparation se sera développé d'une manière isolée et

divergente.

L'affinité avec le groupe proprement dravidien est beaucoup plus

grande dans le groupe des langues vindhyennes ou parlées dans la

région des monts Vindhya. Ici, pas de doute qu'il ne s'agisse d'un

rameau dravidien, mais resté plus rude et plus sauvage, par défaut

de culture, que celui du midi, et beaucoup moins avancé au double

point de vue de la phonologie et de l'idéologie. Les principaux

idiomes de ce groupe sont: le male ou radjmahali, l'uraon, le kole

et le ghond. Ce dernier est celui qui a conservé le type le plus

ancien et le plus dur; le kole est profondément pénétré

d'influences étrangères.

Enfin le brahoui, parlé dans le nord-est du Beloutchistan, doit

être encore ramené à la famille dravidienne, où il forme le type

d'un groupe à part. C'est le dernier vestige de l'antique extension

des langues dravidiennes le long de la côte nord de la mer d'Oman,

jusqu'à l'entrée du golfe Persique, région où elles ont été depuis

longtemps submergées et effacées par les idiomes iraniens et

aryo-indiens.

La plupart des peuples qui parlent les langues dravidiennes, et qui

les ont autrefois parlées appartiennent décidément à la race jaune,

et se rattachent anthropologiquement dans cette race au rameau

thibétain. Mais presque tous offrent aussi les traces d'un

métissage plus ou moins profond avec une race mélanienne aux

cheveux lisses, très analogue aux Australiens, qui avait précédé

les tribus jaunes sur le sol de l'Inde méridionale, et dans la

plupart des endroits s'y est fondue avec elles. Les populations

chez lesquelles le type de cette race mélanienne a prévalu dans le

mélange et est resté presque pur, comme les Kôlas et les Ghonds,

emploient des langues du groupe vindhyen. La conservation du

brahoui dans le Beloutchistan est de nature à faire penser que

jadis, avant l'afflux des éléments ethniques iraniens qui s'y sont

superposés, les peuples bruns de cette région, désignés par les

Grecs comme Éthiopiens orientaux et par l'ethnographie biblique

comme le rameau extrême de Kousch dans l'est, parlaient des idiomes

étroitement apparentés à ceux des Dravidiens et sortis de la même

souche.

355

En général les radicaux verbaux et nominaux des langues

dravidiennes sont essentiellement monosyllabiques, mais produisent

facilement par leur association des dissyllabes et des

trissyllabes. Ces langues possèdent un riche vocabulaire, ce qui

est dû surtout à la possibilité qu'ont les mots de s'agglomérer, de

se réunir entre eux pour produire des mots nouveaux. De même que

presque toutes les langues des populations dépourvues de génie

métaphysique et d'une grande pauvreté en fait de mots propres à

exprimer les idées abstraites, elles ont une extrême richesse

d'expressions quand il s'agit de rendre les mêmes nuances de

sensations physiques.

La grammaire est nettement agglutinante; elle procède toujours par

la suffixation d'éléments nouveaux. Ainsi à un radical verbal on

ajoutera une syllabe signe du temps, puis une autre exprimant

l'idée de négation, puis le pronom indiquant la personne, et le

résultat de cette agrégation sera un mot signifiant, par exemple,

«tu ne vois pas,» mais qui doit être analysé en «voir +

présentement + non + tu.» Les racines ainsi agglutinées au radical

principal, et jouant le rôle de déterminatifs des rapports

grammaticaux, gardent pour la plupart un sens matériel et en

quelque sorte sensitif, même après leur jonction avec le verbe, ce

qui montre qu'à l'origine elles étaient toutes attributives. Sans

doute, un certain nombre de ces mots formatifs ont été tellement

altérés que leur figure primitive est devenue méconnaissable; mais

une plus grande quantité--ceux en particulier qui servent à

différencier les cas de la déclinaison--sont encore en usage dans

le langage courant, avec leur sens naturel de demeure, contact,

voisinage, conséquence, etc. Plusieurs de ces éléments grammaticaux

agglutinatifs changent de l'une des langues congénères à l'autre,

ce qui prouve l'indépendance originelle de ces suffixes. La

conjugaison dans les idiomes dravidiens est encore fort imparfaite.

Ils manquent tous de cette flexibilité qui permet de longues

phrases et des périodes. Chez toutes les langues de la famille le

verbe produit une forme causative, dérivée par un procédé pareil à

celui dont nous cherchions un peu plus haut le type dans le turc;

en tamoul, ces formes verbales secondaires commencent à se

multiplier, et dans le toulou l'emploi de ce procédé se déploie

avec une singulière richesse. Les pronoms se suffixent aux noms

pour exprimer la notion possessive, ce qui se reproduit dans toutes

les langues agglutinantes. Mais, en outre, le suffixe personnel,

dans les idiomes dravidiens, apporte quelquefois, en s'ajoutant au

356 nom, un sens attributif, une signification d'existence. En tamoul,

par exemple, _têvarîr_, formé de _têvar_ «dieu,» pluriel

honorifique, et de _îr_, suffixe de la 2e personne, signifie «vous

êtes dieu,» et ensuite, prenant le sens de «vous qui êtes dieu,»

peut se décliner. Dans les anciens textes de la même langue (il

s'agit d'un fait qui a disparu du langage d'aujourd'hui), on

rencontre des formes telles que _sârndayakku_, «à toi qui t'es

approché,» qui s'analyse en _sârnday_ «tu t'es approché» (composé

lui-même de _sâr_ «s'approcher, _n_ euphonique, _d_ signe du passé,

_ây_ suffixe verbal de la 2e personne), _ak_ euphonique et _ku_

suffixe nominal du datif.

* * * * *

L'unité ginuistique de la famille des langues ougro-japonaises ou

altaïques, longtemps méconnue, est actuellement passée à l'état de

fait incontestable, grâce surtout aux travaux de Castrèn, fondateur

de l'étude scientifique et de la grammaire comparée de cet idiome.

Il a fait école, et la famille altaïque est dès à présent une de

celles dont la connaissance est la plus avancée et la mieux fondée.

En particulier l'étude des langues qui y composent le groupe

ougro-finnois approche du degré de sûreté et de la précision

d'analyse de celle des langues aryennes.

La famille altaïque se divise en six groupes qui, avec une parenté

certaine et des traits marqués d'unité générale, ont tous une

individualité fortement accusée: samoyède, ougro-finnois,

turco-tatar, mongol, tongouse et japonais.

Le groupe samoyède se compose de cinq idiomes parlés par des tribus

très clair-semées (elles ne comptent pas en tout plus de 20,000

individus) sur la partie orientale de la côte russe de l'océan

Glacial, à l'est de la mer Blanche, en Europe, et en Asie sur le

littoral ouest de la Sibérie. Ce sont le yourak, le tavghi, le

samoyède yénisséien, l'ostiaco-samoyède et le kamassien.

Le groupe ougro-finnois est le plus riche de tous et celui qui joue

le premier rôle dans l'étude des langues altaïques. M. O. Donner le

subdivise en cinq rameaux ou sous-groupes:

Finnois, comprenant: le suomi ou finnois, parlé par la grande

majorité de la population de la Finlande; le karélien, dont le

domaine s'étend au nord jusqu'au territoire lapon, au sud jusqu'au

golfe de Finlande et au lac Ladoga, à l'est jusqu'à la mer Blanche

et au lac Onéga; le vêpse et le vote, subdivision de l'ancienne

357 langue tchoude, répandue primitivement sur toute la Russie du nord,

mais aujourd'hui resserrée sur un territoire étroit et très

morcelé, au sud du lac Onéga; l'esthonien, divisé en deux

dialectes, dont le territoire comprend l'Esthonie et le nord de la

Livonie; le krévien et le live, actuellement restreints à d'étroits

cantons de la Courlande;

Lapon, occupant géographiquement l'extrême nord-ouest de la Russie,

et l'extrême nord de la Suède et de la Norvège; on y distingue

quatre dialectes;

Permien, où se groupent le zyriainien, le permien et le votiaque,

parlés dans l'ancienne Biarmie ou pays de Perm, au voisinage de la

Kama;

Bulgare, représenté par le mordvine et le tchérémisse, qui sont

encore les idiomes d'environ 900,000 individus dans la vallée du

Volga; l'ancien bulgare, aujourd'hui disparu et à la place duquel

les descendants des Bulgares établis dans la péninsule danubienne

ont adopté une langue slave, appartenait à ce groupe;

Ougrien, qui conserve son unité malgré l'énorme distance

géographique séparant aujourd'hui les populations qui en emploient

les idiomes, puisque ce rameau comprend à la fois le magyar,

transplanté depuis dix siècles en Hongrie, puis le vogoul et

l'ostiaque, langages de tribus singulièrement barbares et

clair-semées, habitant dans le bassin de l'Obi, au nord-est de la

Sibérie. Car un des peuples les plus grands et les plus civilisés

de l'Europe est, par la race et par la langue, le frère de

peuplades qui, n'ayant pas été favorisées par les mêmes

circonstances historiques, sont restées ou retombées dans la plus

abjecte barbarie, fait qui doit mettre en garde contre ce qu'ont de

trop absolu les systèmes de philosophie de l'histoire qui font tout

dépendre de la race et de ses aptitudes géniales.

Le groupe turco-tartare est celui qui offre le type le plus

frappant peut-être des idiomes agglutinants, celui dont la

structure grammaticale est restée le plus transparente.

L'agglutination n'y tourne pas, comme dans les idiomes

ougro-finnois, à une sorte de semi-flexion par la corrodation des

éléments qui s'accolent au radical. Le groupe turc ou

turco-tartare, parlé par des populations intermédiaires entre les

races blanche et jaune, qui ont eu leur berceau historique commun

dans l'Altaï et se sont dispersées depuis les bords de la

Méditerranée jusqu'à ceux de la Léna, en Sibérie, mais en gardant

leur centre et leur foyer dans le Turkestan, se subdivise en cinq

358 rameaux ou en cinq grandes langues, présentant chacune un certain

nombre de dialectes dérivés:

Le yakoute, parlé par une population qui compte actuellement

200,000 âmes et, d'émigrations en émigrations, a fini par s'établir

au milieu des tribus tongouses, dans le nord-est de la Sibérie;

L'ouigour, dont les dialectes sont le kirghiz, le karakalpak, le

tatare de la vallée de l'Ili, le turc de la Dzoungarie; l'ouigour

proprement dit a atteint de bonne heure un haut degré de culture

littéraire; il s'écrivait encore au Ve siècle de notre ère, au

témoignage des écrivains chinois, avec un système graphique

original, perdu depuis lors et remplacé, sous l'influence des

missionnaires nestoriens, par un système dérivé de l'alphabet

syriaque, et qui est devenu à son tour la source de ceux des

Mandchous, des Kalmouks et des Mongols;

Le djagataï ou turc oriental, qui se subdivise en: kongrat,

dialecte de Taschkend, Khiva et Balkh; khorazmien ou uzbek et

koman, idiome parlé par un peuple de ce nom, actuellement éteint,

mais dont les traces subsistent dans un patois de la Hongrie;

suivant Anne Comnène, ce dernier idiome était également parlé par

les Petchénègues;

Le kiptchak, se divisant en: nogaï ou turc de la Crimée et du

Daghestan, _lingua ugaresca_ du moyen âge; baschkir, boukhare,

turcoman, turc de Kazan, turc d'Astrakhan, turc d'Orembourg,

barabint; le tchouvache, parlé par des îlots de population au

milieu du domaine des idiomes bulgares, en est encore un dialecte,

mais il a pris dans son isolement une originalité plus prononcée;

L'ottoman ou turc d'Europe, auquel on réserve aussi la désignation

absolue de turc, sans épithète.

Plusieurs de ces idiomes ou dialectes ont été adoptés par des

peuples qui ne sont pas de race turque, tels que les Baschkirs et

les Barabints; en même temps les Osmanlis, par suite de leurs

mélanges continus avec des peuples de race blanche, ont

complètement perdu, malgré leur origine historique, le type

physique turc. L'ottoman est, de tous les idiomes turcs, le plus

élaboré; mais comparé aux langues ougro-finnoises, il est

généralement simple, se distingue par une idéologie plus générale

et plus développée.

Les deux groupes mongol et tongouse ont en commun une grande

pauvreté de formes grammaticales; ainsi aucun des idiomes qui les

composent ne suffixe les pronoms au verbe pour en former des

personnes; le bouriate seul, dans le groupe mongol, a atteint ce

point de développement de la conjugaison.

359

Les langues du groupe mongol sont: le mongol proprement dit ou

oriental, parlé dans la Mongolie, c'est-à-dire dans la partie

centrale du nord de la Chine; le kalmouk ou eulet, qui a pénétré en

Russie, par suite d'une émigration de nomades, jusque sur la rive

gauche de la mer Caspienne, vers l'embouchure du Volga; enfin le

bouriate, dont le territoire est dans les environs du lac Baïkal.

Celles du groupe tongouse sont: le tongouse, usité des peuplades de

ce nom dans la Sibérie centrale; le lamoute, langage des tribus de

même race qui habitent au bord de l'océan Pacifique, touchant aux

Kamtchadales; le mandchou, dont le domaine occupe l'extrémité

nord-est de l'empire chinois. Ces trois idiomes ne se sont séparés

qu'après une assez longue période de développement grammatical

commun.

Le groupe japonais est peut-être celui dont la séparation du reste

de la famille s'est le plus prononcée, à tel point qu'il est encore

beaucoup de linguistes qui se refusent à l'y inscrire. En effet, le

japonais, sous sa forme moderne, a perdu un grand nombre des

caractères qui affirmaient le plus clairement son affinité avec les

idiomes altaïques; mais ils se sont mieux conservés dans le yamato,

langue sacrée qui est encore parlée devant le daïri. Le coréen est

trop imparfaitement connu pour que l'on puisse déterminer avec

certitude s'il doit être groupé avec les langues tongouses ou avec

le japonais.

Une partie des idiomes de la famille ougro-japonaise ou altaïque,

ceux des groupes mongol, mandchou et japonais, sont usités par des

peuples qui offrent dans toute leur pureté les caractères physiques

de la race jaune; les autres appartiennent aux peuples que nous

avons classés dans la sous-race altaïque, née d'un métissage de

blanc et de jaune, et offrant toute la série des intermédiaires

entre ces deux types extrêmes.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 35 / 46 段