Une observation profondément ingénieuse de Jacob Grimm, sur les

langues aryennes, peut mettre sur la trace de la part diverse que

les individus, dans une même race et dans un même peuple, ont pu

340 avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation d'un

langage. «Plus ces langues sont anciennes, dit M. Renan, résumant

les idées du grand linguiste allemand, plus la distinction des

flexions féminines et masculines y est marquée: rien ne le prouve

mieux que le penchant, inexplicable pour nous, qui porta les

peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même

inanimés. Une langue, formée de nos jours, supprimerait le genre en

dehors des cas où il est question de l'homme et de la femme, et

même alors on pourrait très bien s'en passer: l'anglais en est

arrivé sous ce rapport au plus haut degré de simplification, et il

est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus

importants du latin, n'ait pas laissé tomber celui dont nous

parlons. Jacob Grimm conclut de là que les femmes durent exercer

dans la création du langage une action distincte de celle des

hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à

rapprocher de plus en plus de celle des hommes, en était à

l'origine totalement séparée, et une réunion de femmes était très

différente, sous le rapport intellectuel, d'une réunion d'hommes.

De nos jours, le pronom et le verbe n'ayant conservé à la première

personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le

langage d'une femme ne diffère grammaticalement de celui d'un homme

que par le genre des adjectifs et des participes qu'elle emploie en

parlant d'elle-même. Mais à l'origine la différence dut être bien

plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de

l'Afrique. Pour que l'homme, en s'adressant à la femme ou en

parlant de la femme, se soit cru obligé d'employer des flexions

particulières, il faut que la femme ait commencé par avoir

certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout

d'abord certaines flexions de préférence à d'autres, et provoqua

ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c'est qu'elles étaient

plus conformes à ses habitudes de prononciation et aux sentiments

que sa vue faisait naître. C'est ainsi que dans les drames hindous

les hommes parlent sanscrit et les femmes prâcrit. Si l'_a_ et

l'_i_ sont les voyelles caractéristiques du féminin, c'est sans

doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons

virils _o_ et _ou_ à l'organe féminin. Un commentateur indien,

expliquant le verset 10 du livre III de Manou, où il est commandé

de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien

que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces

noms renferment beaucoup d'_a_. Cet exemple me paraît propre à

341 faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les

divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses classes de

l'humanité ont eu leur part d'influence.»

Remarquons, du reste, que l'observation sur laquelle nous venons de

nous appuyer est spéciale à certaines familles de langues, car il

en est d'autres, et en grand nombre, qui n'admettent pas la

distinction des genres. Mais elles prêteraient à leur tour à des

observations différentes, conduisant à une conclusion analogue.

§ 3.--CLASSIFICATION DES LANGUES.

Les trois états successifs du développement du langage, tels que

nous les avons indiqués, ont fourni la base d'une classification

naturelle des langues, réparties d'abord en trois grandes classes

suivant celui de ces états où elles se sont fixées et immobilisées,

puis dans chaque classe en familles et en groupes, d'après les

affinités de racines et de structure grammaticale qui permettent de

rattacher un certain nombre d'entre elles à une souche primitive

commune.

D'après les données statistiques que l'on possède, les langues

monosyllabiques et isolantes seraient aujourd'hui parlées par 449

millions d'hommes environ, les langues agglutinantes par 216

millions, et les langues à flexion par 537 millions. Ce dernier

chiffre est dû à la propagation toujours croissante des idiomes

européens, qui étendent leur domaine avec celui de la civilisation

et s'imposent ainsi aux races les plus diverses.

* * * * *

Dans les langues monosyllabiques et isolantes, il n'existe encore

que des mots simples, consistant dans un son rendu par une seule

émission de la voix. Ce sont les racines, ayant à la fois le

caractère de substantifs et de verbes; elles expriment la notion,

l'idée, indépendamment de l'emploi du mot, et c'est la manière dont

ce mot est mis en relation avec d'autres qui marque son rôle et son

sens catégorique dans la phrase. De là l'expression d'état

_rhématique_ employée quelquefois pour indiquer ce stage primordial

de développement du langage, qui ne connaît encore que le mot

absolu, sans distinction de catégories grammaticales.

La grammaire de toute langue de cette classe n'est et ne peut être

qu'une syntaxe. Le mot-racine est inflexible; en dépit de tout

changement de position dans la phrase, il demeure invariable,

342 toujours le même, et c'est uniquement la place qu'il occupe dans la

phrase, dans la proposition logique, construite sur un type

immuable, qui détermine sa valeur, sa qualité de sujet ou de

régime, d'épithète ou de substantif, de verbe ou de nom, et ainsi

de suite.

Le nombre des monosyllabes possibles à former par une seule

émission de la voix est nécessairement fort restreint; la langue

chinoise en admet 450. On trouve un moyen de multiplier les

différences au moyen de l'accent, qui devient une sorte

d'intonation chantante, appelée _ton_, qui permet à chaque syllabe

de se faire entendre à l'oreille de plusieurs façons différentes.

Ainsi, dans le chinois, la variation des tons porte à 1,203 le

nombre des combinaisons syllabiques qui constituent le vocabulaire.

Avec un fond aussi forcément restreint de matériel phonique, tout

idiome monosyllabique, ne peut manquer de posséder une très grande

quantité de mots homophones. Comme tous les mots de la langue se

composent d'une seule syllabe, chaque syllabe dont l'organe est

susceptible représente un certain nombre d'acceptions sans rapport

les unes avec les autres. Une confusion presque inextricable

résultant de ce fait ne peut être évitée qu'en recourant, pour

distinguer les mots homophones, les acceptions diverses d'une même

syllabe, à des moyens d'éclaircissement plus ou moins ingénieux ou

naïfs.

C'est ainsi que l'on place après un mot, pour en déterminer le

sens, un autre mot, dont une des acceptions coïncide avec celle

dans laquelle on veut prendre le premier. Exemple: en chinois,

_tao_ est susceptible de signifier: «ravir, atteindre, couvrir,

drapeau, froment, mener, chemin;» _lu_ de vouloir dire: «détourner,

véhicule, pierre précieuse, rosée, forger, chemin.» L'un ou l'autre

de ces deux mots, employé isolément, laisserait l'esprit indécis

entre un grand nombre de significations absolument différentes. On

précise le sens de «chemin» par l'emploi de la locution

pléonastique _tao lu_, qui accumule deux synonymes s'expliquant

l'un par l'autre. D'autres associations, toutes pareilles, ont pour

but de rendre une idée qu'un mot simple n'exprimait pas; ainsi _fu_

est «père,» _mu_ «mère» et _fu mu_ «parents;» _yuan_ est «éloigné,»

_kin_ «près» et _yuan kin_ «distance.» Il n'y a pas là formation

d'un composé polysyllabique, car les deux mots se juxtaposent et ne

se lient pas; ils restent indépendants et conservent leur tonalité,

sans qu'un des deux, à ce point de vue, se subordonne à l'autre.

343

Le genre d'un mot ne peut être déterminé qu'à l'aide d'un second

terme, rapproché de la même façon. En chinois l'on emploie pour cet

objet _nan_ «mâle,» et _niu_ «femelle;» ainsi l'on a _nan tse_ pour

dire «fils» et _niu tse_ pour «fille.» La plupart des relations

grammaticales qu'expriment dans les autres langues les cas de

déclinaison, les temps, les modes et les personnes verbales, quand

la position du mot dans la phrase ne suffit pas à les déterminer

assez clairement, sont marquées par l'accession de mots, qui sont

par eux-mêmes des racines prédicatives ayant un sens propre comme

les mots qu'ils viennent déterminer, mais qui, dans ce cas, jouent

le rôle de simples auxiliaires grammaticaux. C'est ce que, dans la

syntaxe chinoise, on appelle les «mots vides,» par opposition aux

«mots pleins,» c'est-à-dire aux racines dont la signification reste

dans toute sa plénitude et son indépendance, aux mots que nos

traductions rendent par des noms ou des verbes.

La plupart des langages de la race jaune et des populations qui,

dans l'Asie transgangétique, paraissent issues d'un métissage des

types jaune et noir, se sont arrêtées à cet état de développement

monosyllabique, isolant et rhématique. Le chinois antique nous en

offre un spécimen d'une pureté complète.

Les principaux idiomes de cette classe sont:

Le chinois avec ses différents dialectes;

L'annamite;

Le cambodgien ou khmer;

Le môn, parlé par les habitants du delta de l'Iraouaddy;

Le groupe des langues myamma, dont le barman est le type le mieux

connu;

Le thaï ou siamois;

Le groupe des langues himalayennes, parlées par les descendants de

quelques tribus primitives du nord de l'Inde, refoulées par

l'invasion aryenne dans les vallées de l'Himalaya;

Le thibétain.

Malgré l'origine évidemment apparentée, et quelquefois de fort

près, des populations qui en font usage, tous ces idiomes se

montrent absolument irréductibles dans leurs racines et dans le

système de leur construction syntaxique, de l'ordre de position qui

y assigne au mot invariable sa valeur catégorique dans la phrase.

C'est ce qui prouve combien, comme nous le disions plus haut, dans

cet état du langage les divergences individuelles du parler de tel

344 ou tel peuple arrivent vite à produire une diversité que la science

est impuissante à ramener à une unité primitive.

«Le moindre changement dans le ton ou accent du mot monosyllabique

donnant naissance à un autre mot, dit M. Maury, la prononciation de

tels mots a dû rester invariable pour que le langage fût

intelligible; c'est ce que montre le chinois. Il n'y a point de

combinaisons phonétiques, ou, comme on dit, de _phonologie_. Le

même caractère appartient plus ou moins à toutes les langues

transgangétiques. Cependant, dans le siamois, commence à se

manifester une disposition à appuyer ou à traîner sur la dernière

partie du groupe composé de plusieurs mots juxtaposés. Ce

prolongement du second des deux mots en composition est le point de

départ du dissyllabisme; il est manifeste dans le cambodgien. Le

barman forme le passage des langues monosyllabiques ou à sons non

liés, aux langues dans lesquelles les sons se lient. Presque tous

ses mots sont monosyllabiques; mais ils sont susceptibles de se

modifier dans leur prononciation, de façon à se lier aux autres

mots et à rendre le langage plus harmonieux.» Nous saisissons là

sur le fait la transition de l'état isolant à l'état

d'agglutination.

* * * * *

Le système morphologique commun qui caractérise la classe des

langues agglutinantes, consiste en ce que le mot n'est plus composé

de la racine seule, mais formé de l'union de plusieurs racines.

Dans cette juxtaposition, arrivée jusqu'à une union intime, une

seule des racines agglutinées ou agglomérées entre elles garde sa

valeur réelle; les autres voient leur signification individuelle

s'amoindrir, passer au second rang; elles ne servent plus qu'à

préciser le mode d'être ou d'action de la racine principale, dont

la signification primitive est conservée. Nous y avons ainsi une

nombreuse série de particules monosyllabiques indiquant toutes les

catégories du langage, toutes les notions de relation possibles

entre les mots dans la phrase. Ces particules viennent se coller au

radical, qui demeure invariable, le plus souvent en s'y postposant,

mais aussi chez quelques idiomes en s'y préfixant; elles

déterminent ainsi grammaticalement le radical en allongeant le mot

presque indéfiniment, mais sans aucune fusion ou contraction, soit

entre elles, soit avec le radical primitif.

Nous rendrons ceci plus clair au moyen de quelques exemples pris au

turc. Le radical _sev_ y exprime l'idée générale et abstraite d'

«aimer» sans distinction de catégorie nominale ou verbale; _sev-gu_

345 et _sev-i_ sont le substantif «amour,» _sev-mek_ l'infinitif verbal

«aimer,» _sev-er_ le participe «aimant.» Du participe se dérivent

la conjugaison personnelle et les temps du verbe; nous avons ainsi,

au présent, _sev-er-im_ «j'aime,» mot à mot «aim+ant+moi,»

_sev-er-ler_ «ils aiment,» mot à mot «aim+ant+eux,» et à

l'imparfait _sev-er-di-m_ «j'aimais,» _sev-er-di-ler_, «ils

aimaient.» Maintenant, par l'addition d'une suite de particules

postposées, on obtient toute une série de verbes dérivés ou plutôt

de voix verbales où l'idée est modifiée de diverses manières. Par

exemple:

_sev-mek_, «aimer,»

_sev-dir-mek_, «faire aimer,»

_sev-isch-mek_, «s'aimer réciproquement,»

_sev-il-mek_, «être aimé,»

_sev-me-mek_, «ne pas aimer.»

Toutes ces particules formatives agglutinées les unes à la suite

des autres, avec quelques analogues, se combinent entre elles de 24

façons différentes, de telle sorte qu'on en arrive jusqu'à des

formes comme _sev-isch-dir-il-me-mek_ «ne pas être amené à s'aimer

l'un l'autre;» et ces formes éminemment complexes se conjuguent à

leur tour comme le verbe simple: _sev-isch-dir-il-me-r-ler_, «ils

ne sont pas amenés à s'aimer l'un l'autre;»

_sev-isch-dir-il-me-r-di-ler_, «ils n'étaient pas amenés à s'aimer

l'un l'autre.» La déclinaison des noms suit le même système:

_sev-gu_ «amour,» _sev-gu-nin_ «de l'amour,» _sev-gu-ler_ «les

amours,» _sev-gu-ler-in_ «des amours,» _sev-gu-m_ «mon amour,»

_sev-gu-m-un_ «de mon amour,» _sev-gu-ler-im_ «mes amours,»

_sev-gu-ler-im-in_ «de mes amours.»

Les langues agglutinantes sont très nombreuses, infiniment variées,

et parlées par des peuples de toutes les races de l'humanité. On

doit distinguer dans cette classe, pour l'ancien hémisphère seul,

18 familles irréductibles dans l'état actuel de la science, mais

entre quelques-unes desquelles on peut espérer voir un jour établir

sur des bases sérieuses un rapprochement, déjà tenté par certains

linguistes:

1° Les langues ougro-japonaises ou altaïques.

2° Les langues dravidiennes de l'Inde méridionale. Nous reviendrons

un peu plus loin avec quelques détails sur ces deux importantes

familles, à cause de leur affinité avec certains idiomes antiques

de peuples compris dans le cercle général de cette histoire, et qui

y tiennent même une place de premier ordre.

346

3° Les langues malayo-polynésiennes, que l'on distingue en trois

groupes: mélanésien, polynésien et malay, ce dernier se subdivisant

dans les deux branches tagale et malayo-javanaise.

4° Les langues des Papous ou Nègres Pélagiens, encore très

imparfaitement connues.

5° Les langues australiennes.

6° Les langues hottentotes ou langues à _kliks_, caractérisées par

l'aspiration bizarre ainsi désignée, qui se place au commencement

d'une foule de mots. Ce sont des sons qui se produisent en

détachant rapidement la langue du palais et en imprimant à la

bouche un mouvement de succion.

7° Les langues cafres ou bantou, qui remontent toutes d'une manière

manifeste à une langue mère aujourd'hui perdue, et que M. Friedrich

Müller divise en trois branches.

8° Les langues nilotiques ou nubiennes, parlées dans la Nubie, le

Darfour et le Kordofan.

9° Les langues atlantiques ou du nord-ouest de l'Afrique, de la

région du Sénégal et de Sierra-Leone.

10° Les langues mandingues, parlées dans l'ancien empire africain

de Mali et répandues dans le nord-ouest du haut Soudan.

11° Les langues de la haute Guinée.

12° Les langues du delta du Niger.

13° Les langues wolofes, parlées dans le Cayor, le Walo, le Dhiolof

et le Dakhar.

14° Les langues du nord-est du haut Soudan.

15° Les langues du Bornou, dans l'Afrique centrale.

16° Les langues poules, propres à un peuple originaire de la côte

orientale d'Afrique, qui occupe aujourd'hui dans le centre du

continent un espace d'environ 750 lieues de long sur 125 de large,

coupé au milieu par le Niger, entre les dixième et quinzième degrés

de latitude nord.

Toutes les familles de langues africaines que nous venons

d'énumérer, appartenant à des peuples d'un type nègre plus ou moins

prononcé, sont encore fort mal connues. Elles ont une physionomie

analogue et quelques traits communs. Mais on ne saurait, dans

l'état actuel de la science, les grouper d'une manière plus intime,

bien qu'on puisse déjà soupçonner que la majorité d'entre elles

pourront être rattachées à une même formation, s'étendant à travers

347 toute l'Afrique. Il est donc probable qu'une connaissance plus

approfondie permettra un jour de diminuer ici le nombre des

familles irréductibles, en établissant des rapprochements qui ne

sauraient être aujourd'hui scientifiquement possibles.

17° Le basque, descendant direct de l'ancien idiome des Ibères, qui

présente un type linguistique absolument isolé dans l'Europe

occidentale, véritable phénomène de permanence et de conservation.

Peut-être devra-t-on lui chercher des affinités avec les idiomes

africains atlantiques. Car toutes les recherches les plus récentes

de l'anthropologie et de la linguistique semblent conduire à cette

conclusion que le basque est le dernier débris des langues de cette

grande race des Atlantes, qui, dans une antiquité extrêmement

reculée, avant l'arrivée des populations libyeo-berbères dans le

nord de l'Afrique et des premiers Aryens en Europe, s'étendit sur

l'angle nord-ouest du continent africain et sur une partie de

l'Europe occidentale, depuis l'Espagne jusqu'aux Îles Britanniques,

dans une direction, et jusqu'à la Sicile, dans une autre.

18° Les langues caucasiennes, parlées comme le basque par des

blancs allophyles. Elles se divisent en deux grands groupes,

septentrional et méridional, occupant chacun l'un des versants de

la chaîne du Caucase, groupes dont il serait peut-être plus sage de

faire deux familles indépendantes. Le premier se subdivise à son

tour en trois rameaux: lesghien, dont on peut citer comme types

l'avare, le kasi-koumyk et le kourine; kiste, représenté par le

thousch, le tchetchenze et l'oude, ainsi que d'autres dialectes qui

leur sont étroitement apparentés; enfin tcherkesse ou circassien,

qui à lui seul comprend presque autant d'idiomes que les autres

subdivisions de la famille. Quant au groupe méridional, il comprend

d'une part les langues kartwéliennes, telles que le géorgien, le

plus grammaticalement développé des idiomes du Caucase et le seul

qui ait une culture littéraire, l'iméréthien, le mingrélien et le

grousien, de l'autre le laze et le souane. Ce groupe est d'une

grande unité et les langues qui le composent remontent sûrement à

une origine commune. L'alarodien des inscriptions cunéiformes des

pays de Van et de l'Ararat devra, suivant toutes les probabilités,

y être rattaché et en fournira un type dans l'antiquité.

Le basque et les langues caucasiennes nous offrent des traces d'une

tendance à l'exagération de l'agglutination qui peut s'étendre

348 jusqu'à comprendre toute une phrase en un seul mot, de telle façon

que le radical même du verbe est susceptible de s'unir, par voie

d'agglomération, à quelques mots de signification indépendante. Ces

deux familles occupent donc, au point de vue morphologique et sans

que ceci doive être pris comme un indice de parenté, une position

intermédiaire entre les autres langues agglutinantes et la

sous-classe des langues américaines, répartie en un certain nombre

de familles entre lesquelles on ne retrouve aucune communauté de

racines, bien que le mécanisme y reste toujours conforme aux mêmes

principes.

Les langues américaines sont _holophrastiques_ ou incorporantes et

_polysynthétiques_. Elles sont holophrastiques en ce qu'elles

ramènent toute une phrase à la forme d'un seul mot par

l'incorporation des noms au verbe. Du moins elles en sont

universellement susceptibles, car elles ne présentent pas toutes à

un degré égal le développement de ce caractère; et il n'y a pas une

d'entre elles où l'on n'observe, dans des proportions diverses,

l'emploi simultané des procédés analytiques. Il n'y a pas, du

reste, dans le procédé holophrastique des langues américaines, une

simple synthèse qui rapproche en un seul mot de tous les éléments

de l'idée la plus complète, il y a encore enchevêtrement des mots

les uns dans les autres; c'est ce que M. F. Lieber a appelé

l'_encapsulation_, comparant la manière dont les mots isolés

rentrent dans le mot-phrase, à une boîte dans laquelle en serait

contenue une autre, laquelle en contiendrait une troisième, en

contenant à son tour une quatrième, et ainsi de suite. Ainsi

l'algonquin _nadholineen_, «amenez-nous le canot,» est formé de

_naten_ «amener,» _amochol_ «canot» _i_ euphonique et _neen_ «à

nous;» dans la composition du chippeway _sogininginitizoyan_, «si

je ne prends pas la main,» entrent, avec des particules

grammaticales notant les relations de modalité, _sogénât_ «prendre»

et _oninjina_, «main.» «Les formations de cette espèce, remarque

avec raison M. Hovelacque, ne sont qu'une simple extension du

principe de l'incorporation au verbe de l'idée de régime. On a

remarqué qu'un certain nombre de locutions des langues romanes

modernes sont de véritables exemples d'une incorporation

rudimentaire. Lorsque l'italien dit _portandovi_ «vous portant,»

_portandovelo_ «vous le portant,» lorsque le gascon dit _deche-m

droumi_ «laisse-moi dormir,» leur procédé nous rappelle

l'incorporation du basque et des langues américaines.» Il y a

cependant cette grande différence que, dans ces dernières,

349 l'incorporation des mots se pousse jusqu'à une telle exagération

qu'elle amène la mutilation profonde des mots incorporés.

C'est là une des applications du principe du polysynthétisme. On

désigne ainsi la façon dont toutes les langues américaines

réunissent un grand nombre d'idées sous la forme d'un seul et même

mot composé, holophrastique ou non. Ce mot, généralement fort long,

est l'agglomération intime de mots divers, qui souvent sont réduits

à de simples lettres que l'on intercale. Ainsi l'algonquin

_pilâpé_, «jeune homme non marié,» est formé de _pilsitt_ «chaste»

et _lenâpé_ «homme.» _amanganachquiminchi_, «chêne à larges

feuilles,» de _amangi_, «grand, gros,» _nachk_, «main,» _quim_,

«fruit à coque,» et _achpansi_, «tronc d'arbre;» le chippeway

_totochabo_, «vin,» est un composé de _toto_ «lait,» et

_chominabo_, «grappe de raisin;» le nahuatl ou mexicain

_nicalchihua_, «je construis une maison,» se décompose en _ni_,

«je,» _cal_, «maison,» et _chihua_, «faire;» le nom de lieu de la

même langue _Achichillacachocan_, qui veut dire «le lieu où les

hommes pleurent parce que l'eau est rouge,» est formé par

agglutination de _atl_, «eau,» _chichiltic_, «rouge,» _tlacatl_,

«homme,» et _choca_, «pleurer.» Le polysynthétisme consiste donc en

une composition par syncope, tels composants perdant leurs

premières syllabes et tels autres leurs dernières.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 34 / 46 段