les différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de
rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique
n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations
qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme ayant fait
faire un progrès sérieux à la question. Que l'on s'y reporte et
l'on devra reconnaître que la majorité d'entre elles ne doivent pas
être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense que
le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est
d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point
les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences
radicales soient nombreuses--et leur présence s'explique
parfaitement dans la donnée de l'unité primordiale du langage à une
époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour
peu que ces différences radicales soient nombreuses, elles
entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci
puisse être invoquée comme un argument contre la doctrine
monogéniste.
Ce qu'implique seulement l'irréductibilité d'un certain nombre de
groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde
différence des trois ou quatre grands types physiques de
l'humanité, non la pluralité des espèces, mais la formation séparée
des races sorties de l'unité primitive à une très grande distance
dans le temps du commencement de l'histoire positive, c'est que,
pour ce qui touche spécialement aux langues propres à ces races, la
séparation a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait
rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute
première. Il n'est pas possible de la placer à un autre moment qu'à
l'état monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute
grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage
primordial et de toute trace de l'unité originelle qui a enfanté la
diversité, devient tout simple et parfaitement naturel. La
331 merveille invraisemblable serait qu'il en fût autrement. Aucune
langue ne peut rester stationnaire; mais dans cette évolution
perpétuelle, la partie conservative du langage, celle qui résiste
le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les
mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus facilement que
la langue est moins avancée. Et chez les peuples sauvages, où
l'écriture n'a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment avec une
telle rapidité qu'on cite des missionnaires et des voyageurs qui
sont allés deux fois, à une vingtaine d'années d'intervalle, chez
une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage presque
rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max Müller
a groupé à cette égard un ensemble de faits et d'observations
absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque
l'on veut se rendre compte du _comment_ de la production d'une
pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de
l'unité de l'espèce humaine.
Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation
des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre
les faits observés et la doctrine qu'imposent à la fois le dogme
religieux et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et même
réellement possible, qu'avec la haute antiquité de l'homme et son
progrès continu depuis un point de départ qui n'est autre que
l'état de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui
résultent d'une façon si éclatante de l'archéologie préhistorique,
il est encore un certain nombre d'esprits timides, parmi les
croyants et les spiritualistes, qui s'effraient de leurs
conséquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se
refusent même à les admettre, soit par une interprétation étroite
et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse
d'esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de
vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont
pris l'habitude.
Pour nous, sur la question de l'unité du langage et de la diversité
des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les
paroles de M. Whitney, l'éminent linguiste américain, qui a mieux
mis que personne en lumière l'impossibilité scientifique de la
réduction et de l'identification des racines de toutes les familles
de langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières
combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. «La
linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races
humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers
332 éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les
développements subséquents, nous sommes forcés de convenir qu'une
période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils aient pu
se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce temps, la
race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon que
les germes primitifs de chaque langue aient été produits
indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc,
l'incompétence de la linguistique, pour décider de l'unité ou de la
diversité des races humaines, paraît être complétement et
irrévocablement démontrée.»
* * * * *
Personne n'a soutenu avec plus d'énergie et d'habileté la doctrine
polygéniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques
des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes
ont été créés _par nations_, et chacune de celles-ci a reçu, en
même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier,
éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix
d'une espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles,
pour donner une idée des arguments de l'école dans son plus
illustre représentant. «Qu'on suive sur une carte la distribution
géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou
de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'évidence que
peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles
recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka
est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des
Îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des
Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont
considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon
hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races
humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est
encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards
aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes
harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni
l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en
_grivien_. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont
pas aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils
en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d'avoir
confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la
dérivation génétique.»
«Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences
333 de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de Quatrefages.
Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer à lui et à tous
ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées.
Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une
espèce voisine. L'ânon allaité par une jument ne désapprend pas à
braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que
le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois
ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la
réciproque est également vraie.»
Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est étendu
à des nations entières; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie
autant de développement que d'importance; il faut lui faire une
place de premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine
lumière et qui a complétement dissipé l'illusion, née d'abord des
premiers progrès de la linguistique, qui faisait de cette science
la base de l'ethnologie et cherchait dans la langue le critérium
infaillible de la race. Dans bien des cas il n'en est rien. L'usage
de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race
à laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans
la théorie des linguistes polygénistes) qu'il mette le langage
au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des
langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de
foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oublié le
langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses
sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé
de parler hébreu 600 ans avant Jésus-Christ; la conquête, le
voisinage leur avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont
cessé de parler leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les
Silures et Ligures celtisés des Îles Britanniques ont oublié leur
langue primitive pour les langues gaëliques et kymriques, et plus
tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez
toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science; on
a pu penser un temps qu'il en serait de même du français. Le russe
est aujourd'hui la langue de millions d'hommes des races altaïque
et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l'on se fiait
exclusivement aux indices linguistiques, fait croire à
l'anéantissement de races ou de populations en réalité
florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arrivé pour les
Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté
l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment où
334 Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la
population dans tout cet archipel.
«C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux
faire que d'emprunter encore les paroles, la _voix animale_ est un
caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être,
susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître
et se transmettant intégralement; c'est un _caractère d'espèce_. La
_langue humaine_ n'a rien de pareil. Elle est essentiellement
variable et se modifie de génération en génération; elle se
transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une
autre; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence
et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère
secondaire, un _caractère de race_.
«Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme
n'est pas la _langue spéciale_ qu'il emploie; c'est la _faculté
d'articulation_, la _parole_, qui lui a permis de créer un premier
langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à
sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de
circonstances.» Et c'est ainsi qu'au-dessus de la diversité des
langues nous retrouvons l'unité du langage, conséquence nécessaire
de l'unité de l'espèce et de son origine.
«Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour
expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été
virtuellement différent dans les différentes races; qu'une langue a
contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe
formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les éléments
employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi
de suite, c'est de la pure mythologie.»
* * * * *
Le principal facteur de la formation différente et de l'évolution
parallèle des différentes familles de langues, a été l'action libre
des facultés intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre
de l'évolution naturelle et logique du progrès de l'entendement
humain. Mais là, comme toujours, la liberté n'a pas été absolue et
illimitée; elle a été entravée et influencée par des causes
internes ou externes à l'homme, que l'on peut rapporter à trois
ordres, causes physiques, morales et historiques.
On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole
humaine. L'homme, à l'aide de son larynx, émet des sons que modifie
le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l'effort
335 volontaire de ses poumons, par suite des mouvements de la langue,
des lèvres, des dents, résultant de la compression des parties
molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui
l'entourent, donne naissance à des sons articulés, profondément
distincts par leur nature, leur extrême variété, du cri des
animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifères il y a
comme une ébauche d'articulation, labiale chez les ruminants,
gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes.
Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme.
La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et
infiniment variées, choisies et déterminées par sa volonté, de les
nuancer délicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et
de leur succession, calculée de manière à exprimer une suite
logique d'idées, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les
variations physiques des races, produisant des modifications et des
différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur
jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu'ils sont aptes à
produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque
chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d'autres
qui lui font défaut; d'un peuple à l'autre, les consonnes de même
ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont
l'étude constitue dans la science du langage cette branche
essentielle que l'on appelle la _phonétique_.
Il est facile de se rendre compte de ce qu'a pu être le rôle de ces
différences d'articulation, produites par une nécessité organique à
laquelle il est impossible de se soustraire, dans la période
préhistorique du langage, alors qu'il en était encore à l'état
monosyllabique et isolant. L'action seule de cette cause a suffi
pour rendre alors absolument différent le langage dans deux races
dont la constitution physique se modifiait d'une manière divergente
sous l'effet de la diversité des influences de milieu. Nous en
constatons même historiquement les effets dans les langues les plus
avancées, dans celles dont la constitution paraît la plus
solidement établie. Lorsqu'il se produit un de ces faits dont nous
parlions tout à l'heure, d'adoption d'un idiome par un peuple
auquel elle était originairement étrangère, la langue, en passant
dans la bouche d'une race nouvelle, éprouve toujours une altération
sensible dans sa prononciation. C'est ainsi que le latin, une fois
introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces
deux pays des changements phonétiques particuliers, résultant des
différences d'organisation physique des Celtes et des Ibères par
336 rapport aux Latins, et par suite conformes à la phonétique des
idiomes antérieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le
point de départ d'altérations dans les mots eux-mêmes. C'est ainsi
que l'arabe, chez tous les peuples où le Qoran a répandu son usage,
voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres;
et que la langue anglaise, qui a déjà subi sur le sol de la
Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa
prononciation, tend à s'altérer phonétiquement encore davantage aux
États-Unis.
L'intelligence humaine est une dans ses facultés et dans leur jeu
logique, et c'est pour cela que les lois du développement du
langage, sauf les arrêts de développement, ont été les mêmes dans
toutes les races, malgré leur séparation. Mais de même que dans
l'unité du type d'espèce de l'homme il y a des variétés de types de
races et de types individuels, de même, dans l'unité intellectuelle
de l'humanité il y a des différences d'aptitudes et de génie entre
les races, les peuples et les individus. C'est là ce qui a produit,
dans le cadre des mêmes lois générales de développement, les
différences infinies dans la phraséologie et la syntaxe des
langues, et aussi dans la formation indépendante de leur mécanisme
grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulièrement
puissante de cette cause de diversité dans la période primordiale
et préhistorique du langage, dans son passage de l'état
monosyllabique isolant au premier stage de l'état grammatical, à
l'agglutination. Il a suffi de la création séparée et indépendante
des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour
donner à leur développement naturel et logique une direction
absolument divergente, et pour produire l'irréductibilité des
familles de langues appartenant à ces différentes races.
L'action de cette cause morale et intellectuelle de modification,
influencée dans cette dernière mesure par des différences physiques
dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les
deux éléments, matériel et immatériel de l'homme, s'observe
historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de
l'altération phonétique. Toutes les langues modernes accentuent
chaque jour davantage leur passage de l'état synthétique à l'état
analytique. Le Français, par exemple, a gardé jusqu'au début du
XIVe siècle de notre ère des cas de déclinaison, qu'il a perdus
depuis lors. Un fait rentrant dans les mêmes causes, mais d'une
337 nature différente, est celui des Anglo-Américains, qui non
seulement altèrent d'une façon déjà sensible la prononciation de
leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures
abrégées, _standard phrases_, rappelant le génie des langues des
races indigènes de l'Amérique, dont on a vu plus haut qu'ils
tendent à reprendre la constitution physique. De telle façon que
l'on peut, dès à présent, prévoir avec certitude une époque où
l'anglais et l'américain seront devenus deux idiomes différents.
Voici encore un troisième fait, dû au même genre de causes, mais
qui s'est produit dans des conditions différentes. Parmi les
idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en
commun cette particularité d'avoir un article et de le suffixer au
substantif, au lieu de le placer devant comme à l'ordinaire; ces
langues appartiennent à trois subdivisions différentes de la
famille, ce sont le roumain, du groupe néo-latin, le bulgare, du
groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former à lui seul
le type d'un groupe à part. Mais ces trois idiomes occupent une
aire géographique restreinte et continue. Il est donc clair qu'une
même cause historique a agi sur tous trois dans cette aire
géographique, malgré leur diversité d'origine. L'explication la
plus probable est que la particularité grammaticale commune, qu'ils
ont ainsi développée parallèlement, est le legs d'un idiome
antérieur, parlé dans la région, sans doute celui de la race
thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants
directs, et dont le sang a laissé de nombreux restes sous les
couches de populations nouvelles qui l'ont recouvert, latines en
Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie.
Cet exemple nous met en présence de l'action du troisième ordre de
causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces
causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons déjà
parlé, d'abandon par un peuple de l'idiome propre de sa race pour
adopter, sous des influences diverses, un idiome étranger. Très
fréquemment on constate que les événements de l'histoire ont exercé
une action décisive sur la marche des langues, que les faits
extérieurs les ont détournées de ce qui aurait été sans cela leur
cours naturel. L'anglais, par exemple, tel qu'il se parle
aujourd'hui, est incontestablement fort différent de ce que fût
devenu spontanément l'anglo-saxon sans la conquête normande.
«Si les langues, dit M. Maury, doivent déjà, en vertu de leur
propre développement, passer par des organismes différents, elles
sont encore plus exposées à l'altération quand elles manquent de
monuments littéraires; alors elles se trouvent ravalées au point de
338 n'être souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui
les parlent, elles perdent parfois tout à fait leur caractère
primitif. Leur grammaire vit encore longtemps; mais elle n'est plus
qu'un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les
anciens; et quand le vocabulaire est ainsi transformé, le cadre
lui-même cède, et la grammaire disparaît ou se change notablement.
Cela se produit surtout chez les idiomes qui n'ont point encore
créé beaucoup de mots, dont la grammaire est assez simple pour
pouvoir s'enrichir de formes que lui fournissent les grammaires
étrangères. Il en est des langues comme des races; quand un
ensemble de circonstances a engendré une race nouvelle, sous des
influences physiques et morales déterminées, cette race déploie une
puissance de conservation d'autant plus prononcée que la race a été
en quelque sorte plus fortement coulée. Son moule se conserve alors
longtemps, sans s'altérer. Les langues offrent, à des degrés
divers, cette même vitalité, et suivant leur plus ou moins grande
homogénéité, la roideur ou la flexibilité de leurs formes
grammaticales, elles se perpétuent, sans subir des altérations bien
notables, même placées dans des conditions nouvelles, ou elles
s'altèrent rapidement.»
Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d'une
manière inévitable, dans la vie historique des langues, jusque chez
les idiomes qui ont la culture littéraire la plus développée et qui
sont constitués le plus fortement pour la conservation. Tout
contact d'une nature quelconque entre deux peuples, soit de même
race, soit des races les plus opposées, donne forcément naissance à
des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes
qui servent à exprimer les idées nouvelles dont il doit la
révélation à cet autre peuple, ou bien les objets matériels qui lui
étaient jusqu'alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas,
qui font double emploi avec les termes que possédait quelquefois
son langage, et souvent alors c'est le mot d'emprunt qui finit par
rester, chassant de l'usage le vieux terme national. Le caprice de
la mode intervient ici fréquemment comme un élément de modification
des langues. Chez les Égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie
il a été de mode de sémitiser aux dépens de l'idiome égyptien; chez
les Syriens des premiers siècles de l'ère chrétienne d'helléniser;
chez les Allemands du siècle dernier de franciser. Depuis cinquante
ans notre propre parler s'est encombré, par suite d'un caprice
d'engouement du même genre, de mots anglais, dont une bonne moitié
339 rendent des idées qui avaient déjà une excellente expression dans
notre langue, et dont quelques-uns sont même d'anciens mots
français qui reviennent altérés par des bouches étrangères.
Ces emprunts si multipliés de vocabulaire, avec les emprunts plus
rares de grammaire ou les simples influences d'une langue sur
l'autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phraséologie, finissent
par produire, dans le tableau général des langues connues, un
entrecroisement de caractères analogue à celui que l'on observe
entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur
constitution physique.
Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes dédaignent
trop souvent pour ne s'attacher qu'à l'étude de la morphologie
grammaticale, il peut être utile de rappeler les curieux résultats
auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilités. Cet
illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques
n'étaient pas étrangères, mais qui a surtout acquis sa gloire dans
les sciences physico-mathématiques, s'était demandé quel nombre de
mots semblables, dans deux langues différentes, était nécessaire
pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant
appartenu à la même langue. De ses calculs il résulte que la
communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la
probabilité d'une même origine a déjà trois contre un, quand il y a
deux mots communs; plus de dix contre un, quand il y en a trois.
Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de
plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de
huit. Il est donc presque certain que huit mots communs à deux
langues différentes ont appartenu primitivement à un même langage,
et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle ils
n'appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme
importés. Ces conclusions du mathématicien anglais ont une
importance très grande. L'histoire peut et doit même y trouver des
indices de communications entre les peuples, qui échapperaient à
ses autres moyens d'investigation.
* * * * *
Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et
l'origine de leur mécanisme, ainsi que de leurs différences, tenir
grand compte de ceci, qu'une langue, dans sa création, n'est pas
une oeuvre individuelle, mais une oeuvre collective.