Sir John Lubbock a fait, sur l'origine probable des racines dans

les différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de

rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique

n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte, observations

qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme ayant fait

faire un progrès sérieux à la question. Que l'on s'y reporte et

l'on devra reconnaître que la majorité d'entre elles ne doivent pas

être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense que

le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est

d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point

les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences

radicales soient nombreuses--et leur présence s'explique

parfaitement dans la donnée de l'unité primordiale du langage à une

époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour

peu que ces différences radicales soient nombreuses, elles

entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci

puisse être invoquée comme un argument contre la doctrine

monogéniste.

Ce qu'implique seulement l'irréductibilité d'un certain nombre de

groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde

différence des trois ou quatre grands types physiques de

l'humanité, non la pluralité des espèces, mais la formation séparée

des races sorties de l'unité primitive à une très grande distance

dans le temps du commencement de l'histoire positive, c'est que,

pour ce qui touche spécialement aux langues propres à ces races, la

séparation a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait

rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute

première. Il n'est pas possible de la placer à un autre moment qu'à

l'état monosyllabique et isolant, avant la naissance de toute

grammaire. Mais ceci admis, le fait de la disparition du langage

primordial et de toute trace de l'unité originelle qui a enfanté la

diversité, devient tout simple et parfaitement naturel. La

331 merveille invraisemblable serait qu'il en fût autrement. Aucune

langue ne peut rester stationnaire; mais dans cette évolution

perpétuelle, la partie conservative du langage, celle qui résiste

le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire. Pour les

mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus facilement que

la langue est moins avancée. Et chez les peuples sauvages, où

l'écriture n'a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment avec une

telle rapidité qu'on cite des missionnaires et des voyageurs qui

sont allés deux fois, à une vingtaine d'années d'intervalle, chez

une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage presque

rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max Müller

a groupé à cette égard un ensemble de faits et d'observations

absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque

l'on veut se rendre compte du _comment_ de la production d'une

pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de

l'unité de l'espèce humaine.

Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation

des langues comme pour celle des races, que la conciliation entre

les faits observés et la doctrine qu'imposent à la fois le dogme

religieux et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et même

réellement possible, qu'avec la haute antiquité de l'homme et son

progrès continu depuis un point de départ qui n'est autre que

l'état de pur sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui

résultent d'une façon si éclatante de l'archéologie préhistorique,

il est encore un certain nombre d'esprits timides, parmi les

croyants et les spiritualistes, qui s'effraient de leurs

conséquences, faute de savoir bien les discerner, et qui se

refusent même à les admettre, soit par une interprétation étroite

et malentendue des textes bibliques, soit par pure paresse

d'esprit, pour ne pas se donner la peine de secouer le joug de

vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs, dont ils ont

pris l'habitude.

Pour nous, sur la question de l'unité du langage et de la diversité

des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier les

paroles de M. Whitney, l'éminent linguiste américain, qui a mieux

mis que personne en lumière l'impossibilité scientifique de la

réduction et de l'identification des racines de toutes les familles

de langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières

combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. «La

linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races

humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers

332 éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les

développements subséquents, nous sommes forcés de convenir qu'une

période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils aient pu

se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce temps, la

race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de façon que

les germes primitifs de chaque langue aient été produits

indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc,

l'incompétence de la linguistique, pour décider de l'unité ou de la

diversité des races humaines, paraît être complétement et

irrévocablement démontrée.»

* * * * *

Personne n'a soutenu avec plus d'énergie et d'habileté la doctrine

polygéniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques

des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes

ont été créés _par nations_, et chacune de celles-ci a reçu, en

même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier,

éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix

d'une espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles,

pour donner une idée des arguments de l'école dans son plus

illustre représentant. «Qu'on suive sur une carte la distribution

géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou

de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'évidence que

peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles

recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka

est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des

Îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des

Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont

considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon

hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races

humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est

encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards

aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes

harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni

l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en

_grivien_. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont

pas aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils

en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d'avoir

confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la

dérivation génétique.»

«Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences

333 de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de Quatrefages.

Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer à lui et à tous

ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées.

Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une

espèce voisine. L'ânon allaité par une jument ne désapprend pas à

braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que

le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois

ou des Australiens, ne parlera que leur langage, et que la

réciproque est également vraie.»

Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est étendu

à des nations entières; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie

autant de développement que d'importance; il faut lui faire une

place de premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine

lumière et qui a complétement dissipé l'illusion, née d'abord des

premiers progrès de la linguistique, qui faisait de cette science

la base de l'ethnologie et cherchait dans la langue le critérium

infaillible de la race. Dans bien des cas il n'en est rien. L'usage

de telle ou telle langue ne dépend pas si nécessairement de la race

à laquelle appartient un peuple (ce qui serait pourtant fatal dans

la théorie des linguistes polygénistes) qu'il mette le langage

au-dessus des contingences historiques. Il y a, au contraire, des

langues imposées par la conquête, le commerce ou le rayonnement de

foyers intellectuels plus puissants. Un peuple a souvent oublié le

langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses

sujets. Les exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé

de parler hébreu 600 ans avant Jésus-Christ; la conquête, le

voisinage leur avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont

cessé de parler leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les

Silures et Ligures celtisés des Îles Britanniques ont oublié leur

langue primitive pour les langues gaëliques et kymriques, et plus

tard pour l'anglais. Le grec et le latin se sont propagés chez

toute nation, comme langues de la civilisation ou de la science; on

a pu penser un temps qu'il en serait de même du français. Le russe

est aujourd'hui la langue de millions d'hommes des races altaïque

et mongolique. Ceci a même, dans le temps où l'on se fiait

exclusivement aux indices linguistiques, fait croire à

l'anéantissement de races ou de populations en réalité

florissantes. C'est, par exemple, ce qui est arrivé pour les

Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté

l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment où

334 Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la

population dans tout cet archipel.

«C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux

faire que d'emprunter encore les paroles, la _voix animale_ est un

caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être,

susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître

et se transmettant intégralement; c'est un _caractère d'espèce_. La

_langue humaine_ n'a rien de pareil. Elle est essentiellement

variable et se modifie de génération en génération; elle se

transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une

autre; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence

et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère

secondaire, un _caractère de race_.

«Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme

n'est pas la _langue spéciale_ qu'il emploie; c'est la _faculté

d'articulation_, la _parole_, qui lui a permis de créer un premier

langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à

sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de

circonstances.» Et c'est ainsi qu'au-dessus de la diversité des

langues nous retrouvons l'unité du langage, conséquence nécessaire

de l'unité de l'espèce et de son origine.

«Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour

expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été

virtuellement différent dans les différentes races; qu'une langue a

contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe

formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les éléments

employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi

de suite, c'est de la pure mythologie.»

* * * * *

Le principal facteur de la formation différente et de l'évolution

parallèle des différentes familles de langues, a été l'action libre

des facultés intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre

de l'évolution naturelle et logique du progrès de l'entendement

humain. Mais là, comme toujours, la liberté n'a pas été absolue et

illimitée; elle a été entravée et influencée par des causes

internes ou externes à l'homme, que l'on peut rapporter à trois

ordres, causes physiques, morales et historiques.

On sait en quoi consiste, au point de vue physique, la parole

humaine. L'homme, à l'aide de son larynx, émet des sons que modifie

le jeu des organes buccaux. Le souffle que produit l'effort

335 volontaire de ses poumons, par suite des mouvements de la langue,

des lèvres, des dents, résultant de la compression des parties

molles et mobiles de la bouche contre les parois fixes qui

l'entourent, donne naissance à des sons articulés, profondément

distincts par leur nature, leur extrême variété, du cri des

animaux, du chant des oiseaux. Chez certains mammifères il y a

comme une ébauche d'articulation, labiale chez les ruminants,

gutturale chez une partie des carnassiers, dentale chez les singes.

Mais elle est toujours imparfaite et surtout absolument uniforme.

La faculté de produire des articulations parfaitement nettes et

infiniment variées, choisies et déterminées par sa volonté, de les

nuancer délicatement, pour ne pas parler ici de leur groupement et

de leur succession, calculée de manière à exprimer une suite

logique d'idées, est l'apanage exclusif de l'homme. Seulement les

variations physiques des races, produisant des modifications et des

différences dans la construction des organes buccaux, modifie leur

jeu et ses effets, la nature des sons articulés qu'ils sont aptes à

produire. Chaque race, chaque subdivision ethnique et presque

chaque nation, a des articulations qui lui sont propres, d'autres

qui lui font défaut; d'un peuple à l'autre, les consonnes de même

ordre éprouvent des altérations régulières et constantes, dont

l'étude constitue dans la science du langage cette branche

essentielle que l'on appelle la _phonétique_.

Il est facile de se rendre compte de ce qu'a pu être le rôle de ces

différences d'articulation, produites par une nécessité organique à

laquelle il est impossible de se soustraire, dans la période

préhistorique du langage, alors qu'il en était encore à l'état

monosyllabique et isolant. L'action seule de cette cause a suffi

pour rendre alors absolument différent le langage dans deux races

dont la constitution physique se modifiait d'une manière divergente

sous l'effet de la diversité des influences de milieu. Nous en

constatons même historiquement les effets dans les langues les plus

avancées, dans celles dont la constitution paraît la plus

solidement établie. Lorsqu'il se produit un de ces faits dont nous

parlions tout à l'heure, d'adoption d'un idiome par un peuple

auquel elle était originairement étrangère, la langue, en passant

dans la bouche d'une race nouvelle, éprouve toujours une altération

sensible dans sa prononciation. C'est ainsi que le latin, une fois

introduit dans les Gaules et en Espagne, a subi dans chacun de ces

deux pays des changements phonétiques particuliers, résultant des

différences d'organisation physique des Celtes et des Ibères par

336 rapport aux Latins, et par suite conformes à la phonétique des

idiomes antérieurs de ces peuples, changements qui sont devenus le

point de départ d'altérations dans les mots eux-mêmes. C'est ainsi

que l'arabe, chez tous les peuples où le Qoran a répandu son usage,

voit se modifier la prononciation de quelques-unes de ses lettres;

et que la langue anglaise, qui a déjà subi sur le sol de la

Grande-Bretagne de si profondes modifications historiques dans sa

prononciation, tend à s'altérer phonétiquement encore davantage aux

États-Unis.

L'intelligence humaine est une dans ses facultés et dans leur jeu

logique, et c'est pour cela que les lois du développement du

langage, sauf les arrêts de développement, ont été les mêmes dans

toutes les races, malgré leur séparation. Mais de même que dans

l'unité du type d'espèce de l'homme il y a des variétés de types de

races et de types individuels, de même, dans l'unité intellectuelle

de l'humanité il y a des différences d'aptitudes et de génie entre

les races, les peuples et les individus. C'est là ce qui a produit,

dans le cadre des mêmes lois générales de développement, les

différences infinies dans la phraséologie et la syntaxe des

langues, et aussi dans la formation indépendante de leur mécanisme

grammatical. Ici encore il faut admettre une action singulièrement

puissante de cette cause de diversité dans la période primordiale

et préhistorique du langage, dans son passage de l'état

monosyllabique isolant au premier stage de l'état grammatical, à

l'agglutination. Il a suffi de la création séparée et indépendante

des premiers rudiments de la grammaire dans chaque race, pour

donner à leur développement naturel et logique une direction

absolument divergente, et pour produire l'irréductibilité des

familles de langues appartenant à ces différentes races.

L'action de cette cause morale et intellectuelle de modification,

influencée dans cette dernière mesure par des différences physiques

dans la constitution du cerveau, organe de communication entre les

deux éléments, matériel et immatériel de l'homme, s'observe

historiquement et jusque de nos jours, aussi bien que celle de

l'altération phonétique. Toutes les langues modernes accentuent

chaque jour davantage leur passage de l'état synthétique à l'état

analytique. Le Français, par exemple, a gardé jusqu'au début du

XIVe siècle de notre ère des cas de déclinaison, qu'il a perdus

depuis lors. Un fait rentrant dans les mêmes causes, mais d'une

337 nature différente, est celui des Anglo-Américains, qui non

seulement altèrent d'une façon déjà sensible la prononciation de

leur idiome anglo-saxon, mais y introduisent des tournures

abrégées, _standard phrases_, rappelant le génie des langues des

races indigènes de l'Amérique, dont on a vu plus haut qu'ils

tendent à reprendre la constitution physique. De telle façon que

l'on peut, dès à présent, prévoir avec certitude une époque où

l'anglais et l'américain seront devenus deux idiomes différents.

Voici encore un troisième fait, dû au même genre de causes, mais

qui s'est produit dans des conditions différentes. Parmi les

idiomes vivants de la famille aryenne, il en est trois qui ont en

commun cette particularité d'avoir un article et de le suffixer au

substantif, au lieu de le placer devant comme à l'ordinaire; ces

langues appartiennent à trois subdivisions différentes de la

famille, ce sont le roumain, du groupe néo-latin, le bulgare, du

groupe slave, et le schkype ou albanais, qui doit former à lui seul

le type d'un groupe à part. Mais ces trois idiomes occupent une

aire géographique restreinte et continue. Il est donc clair qu'une

même cause historique a agi sur tous trois dans cette aire

géographique, malgré leur diversité d'origine. L'explication la

plus probable est que la particularité grammaticale commune, qu'ils

ont ainsi développée parallèlement, est le legs d'un idiome

antérieur, parlé dans la région, sans doute celui de la race

thraco-illyrienne, dont les Albanais paraissent les descendants

directs, et dont le sang a laissé de nombreux restes sous les

couches de populations nouvelles qui l'ont recouvert, latines en

Roumanie, ougriennes et slaves en Bulgarie.

Cet exemple nous met en présence de l'action du troisième ordre de

causes modificatrices des langues, les causes historiques. Ces

causes ne produisent pas seulement les faits dont nous avons déjà

parlé, d'abandon par un peuple de l'idiome propre de sa race pour

adopter, sous des influences diverses, un idiome étranger. Très

fréquemment on constate que les événements de l'histoire ont exercé

une action décisive sur la marche des langues, que les faits

extérieurs les ont détournées de ce qui aurait été sans cela leur

cours naturel. L'anglais, par exemple, tel qu'il se parle

aujourd'hui, est incontestablement fort différent de ce que fût

devenu spontanément l'anglo-saxon sans la conquête normande.

«Si les langues, dit M. Maury, doivent déjà, en vertu de leur

propre développement, passer par des organismes différents, elles

sont encore plus exposées à l'altération quand elles manquent de

monuments littéraires; alors elles se trouvent ravalées au point de

338 n'être souvent que des jargons, et dans les bouches ignorantes qui

les parlent, elles perdent parfois tout à fait leur caractère

primitif. Leur grammaire vit encore longtemps; mais elle n'est plus

qu'un cadre dans lequel des mots nouveaux viennent remplacer les

anciens; et quand le vocabulaire est ainsi transformé, le cadre

lui-même cède, et la grammaire disparaît ou se change notablement.

Cela se produit surtout chez les idiomes qui n'ont point encore

créé beaucoup de mots, dont la grammaire est assez simple pour

pouvoir s'enrichir de formes que lui fournissent les grammaires

étrangères. Il en est des langues comme des races; quand un

ensemble de circonstances a engendré une race nouvelle, sous des

influences physiques et morales déterminées, cette race déploie une

puissance de conservation d'autant plus prononcée que la race a été

en quelque sorte plus fortement coulée. Son moule se conserve alors

longtemps, sans s'altérer. Les langues offrent, à des degrés

divers, cette même vitalité, et suivant leur plus ou moins grande

homogénéité, la roideur ou la flexibilité de leurs formes

grammaticales, elles se perpétuent, sans subir des altérations bien

notables, même placées dans des conditions nouvelles, ou elles

s'altèrent rapidement.»

Les emprunts de vocabulaire se produisent toujours, et d'une

manière inévitable, dans la vie historique des langues, jusque chez

les idiomes qui ont la culture littéraire la plus développée et qui

sont constitués le plus fortement pour la conservation. Tout

contact d'une nature quelconque entre deux peuples, soit de même

race, soit des races les plus opposées, donne forcément naissance à

des emprunts de ce genre. Un peuple prend chez un autre les termes

qui servent à exprimer les idées nouvelles dont il doit la

révélation à cet autre peuple, ou bien les objets matériels qui lui

étaient jusqu'alors inconnus. Il en prend aussi dans bien des cas,

qui font double emploi avec les termes que possédait quelquefois

son langage, et souvent alors c'est le mot d'emprunt qui finit par

rester, chassant de l'usage le vieux terme national. Le caprice de

la mode intervient ici fréquemment comme un élément de modification

des langues. Chez les Égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie

il a été de mode de sémitiser aux dépens de l'idiome égyptien; chez

les Syriens des premiers siècles de l'ère chrétienne d'helléniser;

chez les Allemands du siècle dernier de franciser. Depuis cinquante

ans notre propre parler s'est encombré, par suite d'un caprice

d'engouement du même genre, de mots anglais, dont une bonne moitié

339 rendent des idées qui avaient déjà une excellente expression dans

notre langue, et dont quelques-uns sont même d'anciens mots

français qui reviennent altérés par des bouches étrangères.

Ces emprunts si multipliés de vocabulaire, avec les emprunts plus

rares de grammaire ou les simples influences d'une langue sur

l'autre dans sa grammaire, sa syntaxe et sa phraséologie, finissent

par produire, dans le tableau général des langues connues, un

entrecroisement de caractères analogue à celui que l'on observe

entre les groupes humains, au point de vue de leur type et de leur

constitution physique.

Au sujet des emprunts de vocabulaire, que les linguistes dédaignent

trop souvent pour ne s'attacher qu'à l'étude de la morphologie

grammaticale, il peut être utile de rappeler les curieux résultats

auxquels Young fut conduit par le calcul des probabilités. Cet

illustre savant, auquel les sciences historiques et philologiques

n'étaient pas étrangères, mais qui a surtout acquis sa gloire dans

les sciences physico-mathématiques, s'était demandé quel nombre de

mots semblables, dans deux langues différentes, était nécessaire

pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant

appartenu à la même langue. De ses calculs il résulte que la

communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la

probabilité d'une même origine a déjà trois contre un, quand il y a

deux mots communs; plus de dix contre un, quand il y en a trois.

Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de

plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de

huit. Il est donc presque certain que huit mots communs à deux

langues différentes ont appartenu primitivement à un même langage,

et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle ils

n'appartiennent pas naturellement, on doit les regarder comme

importés. Ces conclusions du mathématicien anglais ont une

importance très grande. L'histoire peut et doit même y trouver des

indices de communications entre les peuples, qui échapperaient à

ses autres moyens d'investigation.

* * * * *

Il faut enfin, dans les recherches sur la formation des langues et

l'origine de leur mécanisme, ainsi que de leurs différences, tenir

grand compte de ceci, qu'une langue, dans sa création, n'est pas

une oeuvre individuelle, mais une oeuvre collective.

Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) I. Les origines, les races et les langues · 第 33 / 46 段